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Je vous écris aujourd'hui du pays "le plus heureux du monde" .

Il s'agit de la Finlande (Suomi en finnois) qui figure en bonne tête du classement (depuis 5 années consécutives, selon une étude de l'ONU régulièrement publiée) devant le Danemark, l'Islande, la Suisse, les Pays-Bas. Il est à noter que la France n'occupe que la 21ème place tandis que le Canada est 13ème et la Belgique 17ème.

C'est évidemment un peu bizarre ce palmarès et on peut volontiers s'en gausser. Parce qu'il faut bien le reconnaître : les pays les plus heureux du monde, personne ne s'y précipite pour les visiter. Il n'y a vraiment pas foule là-bas, on n'y croise aucune cohorte de touristes. C'est presque comme s'ils n'intéressaient pas. Pour ses vacances, on rêve de s'entasser sur une plage de la Méditerranée ou de se bousculer dans un musée florentin mais certainement pas de déambuler dans les rues d'Helsinki ou de Reykjavik.

Les pays classés heureux par l'ONU semblent, en fait, être surtout des pays calmes et paisibles.

Pas de villes monstrueuses, un environnement naturel vaste et préservé. Partout, des choses bien propres et bien rangées aux sens physique et moral des qualificatifs (un esprit sain dans un corps sain). Tout marche, tout fonctionne imperturbablement. Et puis, une mentalité écolo, faite de spontanéité et de naturel, teintée, en sus, de rigueur et d'austérité protestante.

On est évidemment bien loin de l'exubérance et du foutoir slave et latin. Mais ça peut paraître ennuyeux et conformiste, cet hygiénisme, cette promotion du bien-être, cet appel à profiter des belles choses avec de belles personnes. C'est le fameux Hygge danois qui rencontre de plus en plus d'adeptes. En fait, l'angélisme, le sucre, ça devient vite écœurant et puis ça donne l'impression d'une trop grande docilité envers les Pouvoirs, d'une espèce de domestication généralisée des individus.

Quoi qu'il en soit, la Finlande est un pays que j'aime bien. C'est la troisième fois que je m'y rends. Mais évidemment pas parce que ce serait le pays du bonheur. Le bonheur, ça n'intéresse personne et surtout pas moi. D'ailleurs, le côté involontaire de donneur de leçons de ces pays m'irrite presque, tant je le trouve culpabilisant. En fait, seul le malheur est intéressant.

Et de malheur, la Finlande n'en a pas manqué. Elle m'évoque un peu l'Ukraine, déchirée, comme elle, par l'histoire. La Finlande a, ainsi, été soumise a deux dominations successives: la Suède jusqu'en 1809 puis la Russie jusqu'en 1917.

Et puis, elle a vécu deux grands drames qui ont forgé la conscience nationale:
- la guerre civile de 1917, celle des Blancs contre les Rouges soutenus par les Soviétiques, qui s'est achevée par de terribles massacres;
- puis l'héroïque "guerre d'hiver" de 1939-1940 contre l'URSS.
De cette cohabitation avec des occupants, la Finlande a conservé un fort biculturalisme. Pas en provenance de Russie qui semble n'avoir laissé que de mauvais souvenirs et dont la pratique de la langue et même l'influence culturelle semblent s'être complétement effacées.
Mais de la Suède, dont la langue est, aux côtés du finnois, la langue officielle du pays. Etonnant, quand on considère que les Suédois se sont politiquement retirés depuis plus d'un siècle. Et étonnant aussi quand on sait que les Finlandais ont longtemps entretenu un complexe d'infériorité vis-à-vis des Suédois, se percevant, par rapport à eux, comme des ploucs, des paysans incultes. Ca m'évoque, bien sûr, les Ukrainiens, confrontés aux Polonais puis aux Russes.
Quoi qu'il en soit, le suédois demeure largement parlé à Helsinki. Ce qui ne m'avance guère pour communiquer mais, comme dans tous les pays scandinaves ou nordiques, tout le monde parle un excellent anglais.

J'en profite pour jouer à "la prof" en précisant que la Finlande, c'est un pays nordique mais ce n'est pas un pays scandinave (même s'il y une forte imprégnation culturelle). Tout simplement parce qu'on y parle le finnois (et non le finlandais comme on dit souvent): une langue dite finno-ougrienne apparentée à l'estonien (dont elle est très proche) et au hongrois (mais Finlandais et Hongrois n'arrivent pas à se comprendre directement). Inutile de dire que je suis complétement larguée, que je n'accroche vraiment rien de rien au finnois. Je n'arrive même pas à me souvenir du nom de la rue de mon hôtel.

Alors, qu'est-ce que je viens fiche en Finlande ? Je me vois mal partir explorer ses immenses forêts et ses lacs innombrables. Je suis trop urbaine pour ça, la Nature, ça m'ennuie vite. Et puis, il y a plein de sales bêtes dont les pires ne sont pas les ours et les loups. Je veux simplement parler des nuages de moustiques et de moucherons, durant la période d'été, dont je conserve de cuisants souvenirs et qui m'ont, par le passé, rendue folle d'énervement.
D'abord, j'adore Helsinki. C'est une ville à taille humaine, modeste et sans touristes. Y faire des emplettes, c'est formidable. Pas seulement sur les marchés où on trouve plein de magnifiques produits qui me conviennent (des poissons notamment) mais dans les magasins de fringues et de design (le fameux design finlandais).

Mais je m'intéresse aussi un peu à l'architecture. Il faut ainsi d'abord savoir que le plan général de la ville d'Helsinki, son architecture globale, a été conçu et dessiné, durant la première moitié du 19ème siècle, par un seul homme: l'architecte prussien Carl Ludvig Engel. Il y a consacré 25 années de sa vie (de 1816 à 1840) dans un lieu qui était alors totalement hostile, épouvantable: rien que des rochers informes et des températures polaires 8 mois sur 12. Concevoir tout seul une capitale, en si peu de temps, je trouve ça fascinant, prométhéen. Impossible d'imaginer ça aujourd'hui.
Et cette préoccupation des Finlandais pour l'architecture, elle s'est perpétuée jusqu'à maintenant. Helsinki est d'abord devenue l'une des capitales européennes de l'Art Nouveau et de l'Art Déco. L'Art Nouveau, on s'est mis à considérer, dans la seconde moitié du 20 siècle, que c'était kitsch et de mauvais goût au point qu'à Paris, on a vandalisé plein de ses bâtiments majeurs. Ca revient en grâce aujourd'hui de même que l'Art déco. Personnellement, j'adore.
Et aujourd'hui même, à Helsinki, il y a plein de bâtiments iconiques, à l'architecture contemporaine renversante. Des Beaubourg ou des canopées des Halles ou des grandes Pyramides à foison.

Enfin quand j'ai commencé à m'intéresser à la Finlande, j'ai vite compris que sa façade lisse et ripolinée n'était qu'un artifice.
J'ai d'abord été fascinée par ses plus grands peintres : Akseli Gallen-Kallela (1865-1931) et Hugo Simberg (1873-1917). J'ajoute Helen Schjerfbeck (1862-1946). Tous les Finlandais se reconnaissent en eux mais on ne peut pas dire qu'ils respirent la sérénité.
Et que dire de sa littérature contemporaine, pas seulement Paasilinna dont on connaît tous la dinguerie ? Et son cinéma avec Kaurismäki qui promeut la déglingue généralisée.
Il en est des peuples comme des individus. Le calme trompeur à la surface des eaux dissimule les abîmes des tempêtes intérieures.

Tableaux d'Akseli Gallen-Kallela, Hugo Simberg, Helen Schjerfbeck, Otto Mäkillä. Les 2 premières images sont les 2 tableaux les plus célèbres de Finlande. L'antépénultième image est une photographie de mon hôtel, le GLO-Hotel-Art. Le bâtiment est Art Nouveau, à l'extérieur et à l'intérieur. Est-ce que ça ne ressemble pas à une résidence de vampire ?
Je n'ai découvert qu'assez récemment la littérature du Nord. Elle m'a, globalement, enthousiasmée. Voilà les auteurs qui m'ont "remuée" concernant la Finlande :
- Arto PAASILINNA : évidemment "Le lièvre de Vatanen" et le "Cantique de l'Apocalypse joyeuse". Tout est bon chez Paasilinna mais, peut-être, un peu répétitif.
- Sofi OKSANEN : elle a conquis une célébrité internationale avec "Purge" puis "Les vaches de Staline". Sa mère est estonienne et elle connaît donc bien le système soviétique et ses crimes. "Purge", c'est formidable. J'ai, en revanche, été plutôt déçue par son dernier livre, "Le parc à chiens", dans le quel elle parle longuement de l'Ukraine.
- Laura LINSTEDT : "Oneiron" et "Mon amie Natalia". "Oneiron", j'ai trouvé ça formidable, impressionnant. Laura Lindstedt est férue de psychanalyse mais manie celle-ci avec intelligence et subtilité.
- Monika FAGERHOLM: "Qui a tué Bambi". Dans le quartier résidentiel cossu d'une ville finlandaise, les zones d'ombre qui entourent un crime. Une auteur célèbre (qui écrit en suédois). Elle s'attache à décrire l'envers du décor: comment la vie heureuse repose souvent sur un grand silence entretenu d'un commun accord.
- Rosa LIKSOM : "Compartiment n°6". Ce livre a inspiré un bon film (avec le même titre) de Juho Kuosmanen.
- Katja KETTU : "Le papillon de nuit"; Un ouvrage sidérant qui évoque deux époques (l937 et 2015) et deux pays (la Finlande et la Russie et notamment l'atroce réalité des camps de Staline).
- Kjell WESTÖ : "Un mirage finlandais". Les années de l'entre-deux guerres avec les fantômes de la guerre civile.
Je précise, enfin, que je ne posterai pas la semaine prochaine (mais on peut toujours m'écrire). Come-back le 29 avril.