samedi 19 août 2023

"Une chambre à soi"


"Une chambre à soi", c'est l'un des bouquins les plus célèbres de Virginia Woolf. C'est surtout un manifeste féministe dans le quel elle exprime la revendication d'un espace d'intimité et de liberté pour les femmes sans le quel elles ne peuvent ni créer ni trouver une identité.


Je crois qu'elle met bien l'accent sur ce besoin qu'on éprouve tous et toutes d'intimité et de lieu réservé. C'est pourtant complétement contraire à l'idéologie moderne. En France, j'ai ainsi remarqué qu'on considérait qu'un couple harmonieux, un couple réussi, devait absolument tout partager et notamment la chambre. L'amour fusionnel, c'est considéré comme le modèle idéal. Par rapport à ça, faire chambre à part, c'est perçu comme quelque chose de très grave, le symptôme d'une mésentente profonde.


On admet tout de même le droit à un bureau. Mais il ne s'agit que d'un bureau de travail et, surtout, celui-ci est réservé, dans 90 % des cas, à Monsieur. Madame, elle, s'en passe généralement. Elle n'aurait pas besoin de ça.


La trop grande intimité avec un partenaire, personnellement je déteste. Mes amants, je leur demande de s'éclipser après qu'on ait fait l'amour. Je n'aime pas dormir avec eux, je n'aime pas leurs odeurs, leurs bruits, leurs excrétions. Et je déteste qu'on m'examine, qu'on me tripote trop, qu'on inspecte mes petites culottes et mes petits défauts, je juge ça humiliant. Je tiens à toujours garder une certaine distance, je ne veux pas qu'on se dise qu'on m'a eue, qu'on m'a complétement tapée. Je suis tout de même une vampire, c'est moi qui suis à la manœuvre.


Pas question donc que quelqu'un cherche à s'installer chez moi et surtout qu'il commence à mettre son nez dans mes petites affaires. On parle beaucoup d'"emprise" aujourd'hui aujourd'hui mais, à mes yeux, ça va bien au-delà de ce manipulateur pervers, style Gabriel Matzneff, qui séduirait d'innocentes jeunes filles. C'est aussi, et surtout, cette conception, dite moderne, du couple selon la quelle on devrait tout se dire, ne rien se cacher, ne jamais se mentir et, enfin, absolument tout partager, notamment l'espace et les lieux de vie. Ce culte de la transparence et de la sincérité, c'est vraiment la "Grande Emprise" étendue à l'ensemble de la société.


 Je trouve ça complétement ravageur et pourtant même les plus passionnées féministes ne parlent jamais de cela. Mais que peut-il rester de notre identité, de notre singularité, quand on est privées de la possibilité d'une intimité, quand on doit vivre exclusivement sous le regard continuel d'un autre ? On ne peut que s'étioler inexorablement, s'appauvrir et devenir bête et conformiste.


Le droit des femmes à avoir une chambre à soi, un espace de liberté individuelle, j'estime que ça demeure complétement d'actualité. Et ça concerne d'ailleurs aussi les hommes.

Je suis très sensible à ça d'autant que, sous le système communiste, ce droit était totalement ignoré. Il fallait s'entasser, à plusieurs familles, dans un appartement communautaire, une kommunalka. On n'imagine pas les ravages de cette cohabitation forcée: toutes les petites haines, toutes les mesquineries, toutes les vengeances et rétorsions qui pouvaient s'exercer. 


Je déteste, je hais, absolument Poutine mais, parfois, j'arrive à comprendre le monstre froid qu'il est devenu. Son absolue insensibilité, sa vision de la Loi comme celle du plus fort, son conformisme et son puritanisme affichés. Jusqu'à un âge avancé, il a en effet vécu dans l'un de ces effroyables appartements communautaires et sa seule possibilité d'évasion, c'était d'aller traîner dans les rues de Saint-Pétersbourg avec des petits voyous comme lui.

Et comment, dans de telles conditions, développer une relation sentimentale et faire l'amour ? Mes parents me racontaient qu'ils allaient dans de petites datchas à la campagne ou, mieux, qu'ils faisaient des croisières fluviales au cours des quelles ils pouvaient louer une cabine.


Moi, j'ai largement échappé à ça, j'ai même eu la chance d'avoir une chambre d'ado. J'ai vécu ça comme une chance, un privilège extraordinaire. J'y entassais mon bordel propre qu'il n'était surtout pas question de déranger. Une vraie tanière dans la quelle je diffusais "mes musiques" à fond et que je décorais d'images "subversives". Il était bien sûr interdit d'y rentrer d'autant que j'y expérimentais mes looks improbables (du "noir de chez noir" contrastant avec un visage livide). Je n'y recevais que ma sœur mais c'était pour rivaliser dans la provocation. On essayait mille fringues et, évidemment, on picolait pas mal.

Qu'est-ce qu'on devait être "chiantes" pour notre pauvre mère. On était tout le temps à ressasser nos histoires de cul, de look et d'addictions. Et que dire de notre arrogance: on était complétement mégalos, on se considérait comme des "suicidées de la société". Ridicule évidemment mais je considère néanmoins que cette période a été décisive dans ma vie: j'étais bien sûr infecte mais ça m'a permis de me construire, de ne pas être écrasée par les conventions, de devenir celle que je suis.


Voilà pourquoi je ne cesse de proclamer aujourd'hui, en faveur des femmes, ce droit trop souvent oublié: celui de disposer d'un espace pour elles, qui leur soit réservé et où elles peuvent s'isoler. Ce droit leur est, plus moins, reconnu tant qu'elles sont adolescentes et jeunes filles mais dès qu'elles deviennent épouses et mères, c'est fini, elles doivent se fondre dans la communauté familiale. C'est comme si on effaçait, tout d'un coup, leur individualité propre, leur droit à exister un peu pour elles-mêmes.


Je trouve ça d'une violence terrible et c'est pour ça que la vie familiale me dégoûte un peu. J'aurais l'impression d'être réduite à presque "zéro". Parce que notre besoin premier, c'est tout de même bien de disposer, de temps en temps, d'un peu d'intimité pour pouvoir se reconnaître dans sa singularité.


On vit presque constamment sous le regard des autres et c'est épuisant et surtout appauvrissant. Parce que, malgré tout, on essaie de donner, de soi-même, une image conforme à l'attente de ces regards. On est, en fait, toujours en représentation devant les autres, on récite un rôle. La vie en société, ce n'est pas la sincérité et la spontanéité. Notre identité sociale, c'est la dissimulation, le faux, le mensonge. Il n'y a pas plus construits que les gens dits "normaux". De cet "échafaudage" de notre personnalité, de ce formatage, on a besoin de sortir, de souffler, de se réinventer. 


Se soumettre aux injonctions de la masse, ça aide à vivre mais c'est aussi très réducteur. Mais quand on est enfin seule, il n'est plus nécessaire de minauder devant les autres. Et la plus grande satisfaction, c'est alors de goûter une période durant la quelle on peut s'aimer soi-même.  


Les femmes vivent souvent, en effet, par rapport à une image idéalisée d'elles-mêmes, cette femme parfaite qu'elles ne peuvent jamais devenir. Au point d'en venir à se déprécier, se détester. C'est la tyrannie de la beauté, c'est la ravageuse souffrance narcissique. Mais on le sait aussi, les femmes ne se plient jamais complétement au réel et sont d'infinies rêveuses. On est toutes des Emma Bovary. On est perpétuellement insatisfaites, on rêve toutes d'autre chose. Mais l'insatisfaction, ça ne vous enferme pas  forcément dans la complainte, c'est aussi un formidable moteur, ce qui vous permet d'aller sans cesse de l'avant. 


Quand je suis seule, délivrée de toutes les petites humiliations et vexations quotidiennes, je me mets ainsi à divaguer, je me laisse aller, je m'invente le cours d'un autre destin, me raconte un autre roman. Et puis, je me déshabille et me contemple, avec étonnement, dans un grand miroir. 


Je dialogue avec moi-même puis j'essaie d'autres masques: d'autres coiffures, d'autres maquillages, d'autres vêtements. C'est, évidemment, grotesque mais je crois qu'on a toutes besoin de réamorcer, sans cesse, sa pompe à rêves, de se tester en autre femme. Et le chemin le plus simple, c'est l'apparence parce que, quoi qu'on en dise, "le plus profond, c'est la peau".


Pas de plus grande satisfaction que de se sentir une autre. Plus j'ai l'impression d'être contradictoire et changeante, plus ça me procure de plaisir. Etre là où on ne m'attend pas, faire ce dont on ne me croyait pas capable, voilà ce qui me motive. Parce qu'au fond, c'est bien ça la mécanique du désir féminin. Les hommes en tant que tels, ce n'est pas la première préoccupation. Ce qui est plutôt en jeu, c'est la cage dans la quelle l'ordre social prétend enfermer notre identité: l'épouse, la mère, l'amante. 


La guerre des sexes, j'y crois et ça fait d'ailleurs le sel de la vie. Un monde sans cette querelle fondatrice, ce serait sinistre, épouvantable. Mais il n'est rien de plus déprimant, y compris pour les hommes, que ces rôles exemplaires imposés aux femmes.  Comment se sentir concernées alors qu'on se vit plutôt en aventurières ? Qu'on a toujours besoin de se sentir autres. Que ce qui nous fascine, c'est ce qui nous déstabilise, nous met en danger? Que ce qui est recherché, c'est la dispersion de notre identité, la perte de soi-même, l'abîme qui ouvre accès à une espèce d'infini.


C'est à tout cela, à toutes ces choses dont on ne parle jamais dans la vie ordinaire, que l'on peut rêver dans une chambre à soi.


Avec des images notamment de Pablo PICASSO, Pierre BONNARD, Alfons KARPINSKI, Edgard DEGAS, MAN RAY, Edouard VUILLARD, Henri de TOULOUSE-LAUTREC, Jane GRAVEROL (1905-1984, grande peintre surréaliste belge trop méconnue).

Mes conseils de lecture:

- E.J. LEVY: "Le médecin de Cape Town". Un extraordinaire récit d'émancipation basé sur une histoire vraie. On est en Irlande au tout début du 19ème siècle. Margaret Brackley se passionne alors pour la médecine. Mais comment l'exercer quand on est une femme ? Elle décide alors d'emprunter une identité masculine et devient un grand chirurgien marquant l'histoire de la profession. Une trajectoire extraordinaire. Et une interrogation passionnante : comment vivre dans le scandale et le secret ?

- Hélène FRAPPAT: "Trois femmes disparaissent". On a tous vu "Les oiseaux" d'Alfred Hitchcock et on a tous en mémoire son actrice principale: la blonde et sophistiquée Tippi Hedren. Elle a eu une fille, Melanie Griffith, et une petite-fille, Dakota Johnson.  Toutes les trois ont été des super stars d'Hollywood mais des stars très éphémères. Elles n'ont pu résister à l'effrayante maltraitance cinématographique et patriarcale de l'époque. Un livre troublant qui dévoile la sombre personnalité d'Hitchcock.

Je préciserai enfin qu'en matière d'émancipation, je me sens, bien sûr, inspirée par de nombreuses femmes-écrivains. Mais je ne me reconnais absolument pas dans les figures traditionnellement proposées en France: Colette, Simone de Beauvoir, Annie Ernaux. Quelque chose me rebute en elles, je les trouve sinistres, au point que je ne les ai quasiment pas lues.

Mes modèles, ce sont plutôt: Ann RADCLIFFE, Mary SHELLEY, les sœurs BRONTË, Virginia WOOLF, Karen BLIXEN.

Il ne faut pas seulement lire les bouquins de ces femmes, il faut aussi s'intéresser à leur biographie. Chacune est incroyable, ahurissante, d'une souveraine liberté.

samedi 12 août 2023

Eloge de l'imprévu

 

J'ai déjà évoqué nombre de mes défauts.

Je dois y ajouter, aujourd'hui, un rapport compliqué, presque obsessionnel, au temps. Avec une hantise: celle du temps perdu.


L'accessoire le plus indispensable pour moi, c'est une montre. Je la consulte sans cesse. Etre en retard, ça me met dans tous mes états.

Et puis, tout contretemps me fiche presque en rage. Le simple métro qui me file sous le nez me contrarie profondément. A l'inverse, en attraper un à l'issue d'une course folle me met en joie.

Et que dire du retard d'un train, d'un avion? Ca suffit à gâcher ma journée. 

Et je ne parle pas des "indélicats" qui osent être en retard à un rendez-vous avec moi. Ca m'a permis d'éliminer rapidement nombre d'amants potentiels.


Sur le rapport au temps, je ne suis donc vraiment pas cool. Avec moi, on est priés d'être à l'heure sous peine de remarque acerbe. Et chacune de mes journées est cadencée par un strict emploi du temps pour le travail comme pour les loisirs.


Je justifie ça en arguant que, sans cette discipline, je ne m'en sortirais pas. Mais quelquefois, quand même, j'essaie de me raisonner. Est-ce que je ne devrais pas essayer de décrocher de cette obsession  ?

En cherchant à éliminer les temps morts, à combattre les retards potentiels, tu ne fais, me dis-je, qu'être dans l'air du temps, que reproduire les injonctions d'une société productiviste qui voudrait que tout soit fluide et sans anicroches.


Tout devrait, maintenant, être planifié, prévisible, dans le déroulement de nos journées. Ce qu'il faut éliminer à tout prix, c'est l'incident, l'accident, qui vient tout remettre en cause. Et l'incident, l'accident, on a vite fait de les attribuer à une erreur, une défaillance humaines. Les catastrophes, elles seraient imputables à des gens qui ont mal fait leur boulot et non au hasard ou à la malchance. On cherche donc des "responsables" que l'on s'empresse de clouer au pilori.


Bref, on a le fantasme d'une société régie par une mécanique imperturbable, sans accrocs ni cahots. 

Ca procure, bien sûr, un sentiment de sécurité et de stabilité mais ça peut aussi être perçu comme une réalité morne et ennuyeuse. C'est, en tous cas, un véritable rêve entrepreneurial. Tout doit être anticipé et planifié. C'est devenu, la règle de fonctionnement du capitalisme occidental. J'en sais quelque chose moi qui passe une grande partie de mes journées à élaborer des simulations financières sur 1 an, sur 5 ans, sur 10 ans. 


Le capitalisme, on a tendance à considérer que c'est un système "sauvage" et désordonné. C'est l'exact contraire: c'est la planification généralisée de toute l'activité humaine, encadrée par une foule de procédures. Ce qu'il faut à tout prix éliminer, c'est la perte de temps, l'inefficacité.


C'est même ce qui m'avait le plus étonnée, venant de l'Est. Contrairement à ce qu'on imagine, la discipline et la bureaucratie étaient, là-bas, beaucoup moins développées qu'à l'Ouest. C'était plutôt l'esprit "russe" et soviétique qui régnait là-bas et qui subsiste encore aujourd'hui: le j'menfoutisme, l'allergie aux réglementations, le goût de la pagaille et de la débrouillardise.


L'ordre et la discipline, c'est, plutôt, l'apanage du capitalisme avec une obsession de l'emploi du temps et de la planification.


Et puis, on est maintenant aidés en cela par les nouvelles technologies. Dès qu'on projette un voyage, on commence par consulter la météo prévisionnelle sur 15 jours. Et puis, on recherche le billet de transport au meilleur rapport facilité-prix. Ensuite, on détermine une série d'étapes et on s'empresse d'effectuer les réservations nécessaires (hôtels et restaurants choisis en fonction des avis des internautes). Une fois sur place, on s'abandonne à son GPS qui nous évite toute errance inutile. Et enfin, on demeure joignable, à tout instant et en tout lieu, grâce à son smartphone. On ne cesse de contacter ses proches sur WhatsApp et on se dépêche de diffuser ses photos sur Instagram. Et bientôt, avec l'I.A. (l'intelligence artificielle), la boucle sera bouclée: plus aucun risque de dérive, de dérapage. La garantie d'un voyage réussi, sans ratés.


De l'aventure, il n'y en a plus. Tout est maintenant ultra-planifié. 

Mais est-ce que ce n'est pas un cauchemar cette vie dans la quelle tout est prévu et se déroule comme prévu ? 


Je me souviens pourtant que quand j'étais adolescente, j'adorais disparaître pendant la période des vacances. Un billet d'avion et hop! on n'entendait plus parler de moi pendant quelques semaines. Au retour, je racontais à ma mère, avec une totale mauvaise foi, que je n'avais pas eu la possibilité ni d'écrire, ni de téléphoner. Avec le recul, je me dis qu'elle était vraiment tolérante et je frémis moi-même de ma complète inconscience. 



Mais je considère toujours avec nostalgie ces périodes de ma vie durant les quelles j'ai pu sortir des carcans de la planification. Et j'en viens à me demander si on ne devrait pas tous chercher à échapper à la "sur-prévisibilité" de nos vies quotidiennes.


Est-ce qu'il n'y a pas urgence à ça ? Parce qu'il faut bien reconnaître que si l'on éprouve souvent un sentiment d'ennui, c'est d'abord parce que tout se passe comme prévu et que notre vie est réglée comme du papier à musique: aucune étincelle joyeuse ne peut bien sûr émerger de cet océan de grisaille.


Je ne raffole pas de Jean d'Ormesson mais il a écrit " "Tout le bonheur du monde est dans l'inattendu".

Je trouve ça très juste. Le bonheur, la joie, c'est tout de même bien ce coup de "flash" inattendu qui, tout à coup, illumine notre existence: un échange de regards, une rencontre, une conversation, une silhouette, une lumière, un objet. Tout ce qui, soudainement, nous bouleverse et nous remue les tripes. La rencontre avec quelque chose qui nous percute littéralement.


Et cette chose, c'est le Réel et la vie. Le Réel, c'est, en effet, ce qui vous tape brutalement. C'est l'aléa, l'imprévu, ce contre quoi l'on se cogne souvent avec violence. Le Réel, c'est brutal, ça vous sonne, vous assomme. Ca peut même être mortel et c'est pourquoi on cherche s'en cesse à l'encadrer et à s'en détourner. Mais le Réel, il arrive parfois à se débarrasser de tous ces oripeaux dont on l'habille et le masque. Il fait alors irruption et le Réel, c'est alors l'émotion et la Lumière, bref la Poésie.


Il faut savoir mettre un peu d'aventure dans sa vie et, pour cela, d'abord en accepter les accidents. Ne plus râler quand on subit un retard mais y voir plutôt l'opportunité de faire ou voir autre chose. Une contrariété, c'est, en fait, une chance parce que ça vous redonne, paradoxalement, du temps.

Je déteste attendre mais attendre, ça n'est pas forcément vide de sens. Ca permet de réfléchir et de se projeter dans le futur. Et le futur, c'est la vie.


Dans cette nouvelle démarche, il faut d'abord cesser de faire une confiance aveugle à nos prothèses technologiques.  Apprendre à voyager ou visiter  une ville sans smartphone et sans GPS. Se balader "à l'instinct", en empruntant des chemins détournés. Mieux vaut ne pas demander son chemin. Parce que l'important, c'est justement de se perdre. Et se perdre, c'est s'ouvrir à l'aventure. Une aventure qui est simplement "au coin de la rue". Et au coin de la rue et de l'aventure, il y a souvent qui vous attendent: la grâce et la poésie.


Il faut également savoir perdre son temps parce que le temps perdu, c'est aussi du temps gagné.  Et d'ailleurs, pour Marcel Proust, le temps perdu, ça n'est pas seulement le temps passé, c'est aussi le temps que l'on perd à ne rien faire, à porter attention au monde qui nous entoure de façon distraite. Et c'est cette distraction même qui nous permet d'accéder à autre chose, à une émotion pure. Etre distrait, c'est, en fait, ce qui nous permet d'échapper à la banalité d'une vie trop rangée.


L'imprévu, c'est ce qui permet de briser la coquille bétonnée censée nous protéger. 

Vous vous plaignez peut-être de vivre seul et sans amis. Mais c'est probablement parce que vous n'aimez pas l'imprévu et préférez tourner en rond dans vos habitudes et manies. L'imprévu, c'est ce qui nous apprend à nous comporter différemment.


L'imprévu, c'est ce qui permet d'accéder à une nouvelle disponibilité envers le monde et envers les autres. L'imprévu, c'est probablement ce qui vous permettra de faire la rencontre décisive qui bouleversera votre vie. Celui ou celle que vous n'attendiez pas, que vous n'attendiez plus.



Images de Salvador DALI, Franciszek STAROWIEYSKY (affiche du film culte: "Le sanatorium sous la clepsydre"), Horloge du Palais de la Cité, Horloges de ARMAN de la Gare Saint-Lazare, René MAGRITTE, Masaru SCHICHINOHE, le photographe Tim WALKER avec Edie Campbell, Henry Siddens MOWBRAY, Thomas ART BENTON,

Ma description du Réel comme ce sur quoi on se cogne inexorablement, ou ce ce qui vous frappe brutalement, est bien sûr empruntée, en les déformant, aux analyses de J. Lacan et de Clément Rosset.

Mes lectures :

- William BOYD: "Le romantique". Voilà un bouquin épatant, plein d'aventures et de voyages et particulièrement distrayant. J'ai particulièrement aimé la description de cette Europe romantique du 19 ème siècle.

- Ferdinand Von SCHIRACH: "Café et cigarettes". Un grand avocat pénaliste mais aussi le petit-fils de "Baldur", chef des Jeunesses hitlériennes. Un bon écrivain allemand qui a surtout relaté, avec une grande sobriété, ces crimes affreux, incompréhensibles, qui brisent, tout à coup, le cours réglé de nos existences. Dans ce livre, il se met en scène et, au détour de rencontres et de voyages, propose une réflexion sur le monde qui nous entoure et notre façon de l'habiter.

Et enfin, il y a toute la littérature des écrivains-voyageurs. Mais ça, j'en ai déjà beaucoup parlé. Je rappelle simplement mes auteurs préférés: Ella Maillart, Anne-Marie Schwarzenbach, Nicolas Bouvier, Eric Newby, Bruce Chatwin, Paul Theroux, Ryszard Kapuscinski.

samedi 5 août 2023

Paris m'appartient



Chaque année, ça me stupéfie. Le 1er août et pour 15 jours, Paris se vide complétement. Plus un chat, plus un rat et presque tous les commerces bouclés. On pourrait avoir l'impression que le Covid est revenu. Ces vacances qui sont, à tous niveaux, une vacance généralisée, c'est une étrange spécificité française. Tout le monde s'évapore et dépose les armes. Plus de bruit ni de fureur comme si on finissait par en avoir marre de se chamailler et de pleurnicher continuellement.


Ce qui m'étonne et m'amuse aussi en France, c'est lorsque je me rends en province: très souvent, les gens que je rencontre ou bien affichent une franche hostilité envers les Parisiens (aux quels ils ont, toutefois, la politesse de ne pas m'identifier) ou bien se mettent à me plaindre. "Je ne pourrais jamais vivre là-bas" me dit-on. "La cohue, la pollution, la solitude, le rythme de vie... Et puis, les Parisiens sont odieux, ils ne se prennent vraiment pas pour rien, ils se croient supérieurs".


Je me garde bien de polémiquer, c'est inutile. Dans tous les pays où j'ai pu séjourner, j'ai pu constater cette animosité de la province envers la capitale. C'est sans doute une réaction normale envers les pouvoirs politiques et les bouleversements de la société.


Et puis, je ne serais sans doute pas comprise si je disais que Paris n'avait rien à voir avec un Enfer urbain, que la vie pouvait y être agréable et qu'on y souffrait peut-être moins de la solitude qu'ailleurs. Je dirais même que l'authentique vie de province, celle antérieure à la société de consommation, c'est à Paris qu'on peut encore la trouver.


La grande chance de Paris, ça a, en fait, été de ne pas disposer de suffisamment de place pour accueillir ces épouvantables "grandes surfaces", ces hideux centres commerciaux installés, sur le modèle américain, à la périphérie des villes. On mesure mal à quel point, ça a pu détruire tous les liens sociaux. Les centres-villes ont été vidés et le grand loisir "culturel", ça consiste maintenant à prendre sa bagnole, chaque week-end,  pour se rendre à l'extérieur et quadriller lamentablement avec un caddy, pendant des heures et avec sa marmaille, d'infinis rayonnages. 


Personnellement, rien ne me déprime plus que ces grands ensembles commerciaux, tous les mêmes dans le monde entier. La modernité, ce n'est plus que la "banalité". Et les nouvelles architectures urbaines n'ont, à mes yeux, qu'une finalité: sous couvert d'un accès facilité aux biens de consommation, empêcher surtout que les gens ne se rencontrent, ne se parlent et échangent entre eux.


Mais à Paris, on est encore préservés de cette horreur. Il y a encore (pour combien de temps, hélas ?) une foule de petits commerces, de petits cafés, de petits restaurants, d'associations diverses et de lieux de rencontres. Il y a même une vie de quartier au point que Paris est un peu une juxtaposition de petits villages. Et dans ces petits villages, pour peu que l'on soit un peu sociable, on arrive à connaître rapidement une foule de gens. Et évidemment, on trouve que son village est beaucoup plus beau et beaucoup plus agréable que tous les autres et d'ailleurs on ne s'aventure guère dans ces autres quartiers que l'on trouve ou trop bourgeois ou trop mal famés.


Chaque Parisien se définit donc d'abord un peu par son quartier. On vous catalogue même un peu en fonction de votre adresse.


Moi, je n'ai vécu que dans le 9 ème (juste à côté des Grands Magasins "Printemps" et Galeries Lafayette" que, eux, j'aime bien) et dans le 17 ème (tout près du Parc Monceau). Deux quartiers que j'adore parce qu'ils sont imprégnés d'une espèce de romantisme noir (les fausses ruines du Parc, le cimetière des Batignolles et celui de Montmartre, les musées Jean-Jacques Henner, Gustave Moreau et de la vie romantique, la rue Fortuny) qui est bien en accord avec ma personnalité. 


Et puis, ce sont les lieux mêmes qu'a fréquentés Marcel Proust et, pour moi, c'est important, tellement j'admire "la Recherche". La fenêtre de l'une de mes chambres donnait même sur la cour du lycée Condorcet où il était élève plus d'un siècle plus tôt.


Mais ce découpage en quartiers, aux quels chacun s'identifie plus ou moins, favorise une véritable convivialité parisienne. C'est le grand village dans le quel, très vite, on se reconnaît et où l'on noue rapidement conversation. 


J'avoue que je me sens un peu comme un poisson dans l'eau dans cette ambiance là. Si dans mon travail, je suis distante et réservée, évitant même de nouer des amitiés, à l'inverse, dans l'espace public, je me transforme en une grande bavarde. Je ne sais pas si c'est mon côté slave ou oriental qui ressurgit en l'occurrence.


Mais ça procède surtout chez moi d'une conviction : on a trop tendance à limiter ses relations à ceux qui relèvent du même milieu professionnel ou intellectuel. Mais qu'est-ce qu'on connaît alors de la société dans la quelle on vit ? Juste un petit morceau, c'est à dire pas grand chose.


J'aime bien, donc, bavasser avec les gens dans l'espace public. Ca commence sur les marchés. J'en fréquente deux: celui de Lévis et celui de Poncelet. Je crois qu'à peu près tous les vendeurs me connaissent et ils me hèlent tout de suite. Je n'ose pas le dire mais ils me font régulièrement un "prix" ou des petits cadeaux, ce qui fait que je suis souvent surchargée de nourriture. Un prix à la tête du client, c'est peut-être immoral mais on a trop oublié, dans nos sociétés mercantiles, la dimension affective de l'échange économique. Les commerçants devraient pouvoir avoir le droit de facturer plus cher à quelqu'un qu'ils jugent antipathique. Ca ferait peut-être beaucoup évoluer les rapports humains.


Et puis j'aime bien discuter avec le vendeur de journaux, le chauffeur de taxi, les serveurs dans les cafés et les restaurants (principalement "Le Courcelles" et "La Lorraine" pour ce qui me concerne). Tous ces gens ont quelque chose à dire parce que leur vie est souvent difficile et très singulière et n'a rien à voir avec celle de fonctionnaires. Curieusement, ils se plaignent très rarement.


Et puis, il y a bien d'autres lieux de rencontre pour moi. Partout où il y a, en fait, des habitués. La piscine où je connais maintenant tellement de gens que je ne trouve plus guère le temps de nager. Le Parc Monceau où je connais à peu près tous les joggeurs et tous les promeneurs de chiens.


Il y a aussi les salles de cinéma où, là encore, il est facile de discuter, avec des habitués qui font toutes les "sorties", des films vus ou à voir. 


Connaître plein de gens à Paris, ça m'apparaît donc très facile. Il suffit de fréquenter très régulièrement, aux mêmes heures, un lieu public et de ne pas craindre d'engager une conversation.


Evidemment, la majorité des rencontres est décevante. Plein de petits bourgeois ou de mythomanes qui croient m'impressionner. Mais aussi quelques personnalités exceptionnelles avec qui j'ai pu réellement sympathiser.


Peu importe à vrai dire: rencontrer des dingues ou des imbéciles est aussi important que rencontrer des gens intelligents. C'est ce qui vous confronte à vous-même, à vos certitudes et préjugés. Comment se comporter face à quelqu'un dont on ne partage absolument pas les points de vue ou le mode de vie, c'est cela la vraie question.


Paris village, j'aime donc beaucoup mais pas seulement. Je déborde aussi bien sûr de mes arrondissements de référence et je m'en vais "fureter" ailleurs. La "Place Saint-Sulpice", c'est un de mes grands lieux de rendez-vous, de même que la maison de Balzac. Et j'adore faire découvrir l'immeuble de Lavirotte, 29 avenue Rapp. Ou encore, beaucoup moins connue, la maison d'Adolf Loos à Montmartre réalisée pour Tristan Tzara.


Il y a, en fait, toujours une "logique" à mes promenades. Je recherche ce qui correspond à mes préoccupations et goûts esthétiques. Je compose, à ma manière, un grand "patchwork" fait de morceaux très divers mais, néanmoins, très cohérents. Et je crois que chaque Parisien procède ainsi et se construit son Paris à lui. 


C'est cette possibilité, offerte à chacun, de créer sa propre ville que je trouve fascinante. Paris ne s'impose pas à vous, ce n'est pas elle qui vous façonne, c'est vous qui la choisissez, construisez. Il y a autant de Paris que de Parisiens, tous différents. Paris appartient à tous, à chacun, à moi-même.



Les 15 premières images relèvent de mon environnement proche  ( Le musée Jean-Jacques Henner et le musée Gustave Moreau, la Maison Loo, le musée Cernuschi, l'église orthodoxe de la rue Daru, l'église suédoise, la grande verrière des Galeries Lafayette, le café Courcelles, la rue Fortuny, le musée de la Vie Romantique avec son très agréable salon de thé, la Cité des Fleurs). Il s'agit ensuite du 29 avenue Rapp, du 57, rue Turbigo (l'ange immense), de la maison de Balzac, de celle d'Adolf Loos à Montmartre, du Passage des Princes, de la Villa des Arts (avec un escalier signé Eiffel), du Castel Bérenger et du Père Lachaise.

Mes conseils de lecture:

Tous les grands romanciers du 19ème siècle évoquent Paris comme source des passions humaines qui s'y déversent. Je me contenterai d'évoquer:

- Balzac: "La cousine Bette" et "Splendeur et misère des courtisanes"
- Flaubert : "L'éducation sentimentale"
- Zola: "La curée" (qui a pour cadre les quartiers où je vis), "Pot Bouille" (la vie peu ragoutante d'un immeuble parisien, l'un de mes livres préférés de Zola avec "La joie de vivre").
- Maupassant: "Bel ami"

Quant au 20ème siècle, je sélectionnerai:

- André Breton: "Nadja". Le surréalisme est complétement passé de mode. Mais "Nadja" demeure un livre merveilleux, une plongée dans un Paris onirique, métaphysique. L'un des grands livres de la littérature française du 20 ème siècle. Curieusement, Breton a ensuite perdu une grande parte de son talent en fondant une "chapelle", un mouvement littéraire, celui du surréalisme.

Il faut aussi savoir que Nadja a réellement existé. Elle se prénommait Léona et un livre merveilleux d'une Néerlandaise, Hester ALBACH: "Leona, héroïne du surréalisme" retrace sa biographie. C'est aux éditions Actes Sud et c'est vraiment fascinant.

- Louis Aragon: "Le paysan de Paris". Un livre très curieux, un essai littéraire, sans intrigue et sans paysan. L'attention se porte sur le nouveau paysage urbain de Paris: des boutiques, des passages, des immeubles anodins, des affiches. C'est évidemment daté (les années 1920) mais c'est très poétique (avec une influence surréaliste) et d'une modernité étonnante. Et du même Aragon je recommande son roman "Aurélien". Je l'avais lu adolescente: un beau roman d'amour qui évoque admirablement le Paris des années 20. 

Et à propos de Paris, comment ne pas évoquer Patrick Modiano, Prix Nobel 2014 ? Le romancier par excellence de la ville de Paris. On dit qu'il écrit toujours le même bouquin. Peut-être ! Mais qu'importe si sa petite musique demeure entraînante. Il faut avoir au moins lu: "La place de l'Etoile", "Dora Bruder", "Rue des boutiques obscures", "La petite bijou". Et si on veut faire du tourisme modianesque, c'est à compléter par: "Le Paris de Modiano" de Béatrice Commengé (plutôt pour de vrais Parisiens qui sauront se repérer) et "Dans les pas de Patrick Modiano" de Gilles Schlesser (avec de nombreuses et intéressantes photos).

Enfin, j'ai raconté beaucoup d'horreurs sur Annie Ernaux, Prix Nobel elle aussi. Mais je l'ai tout de même lue et j'ai été intéressée par deux de ses bouquins les moins connus: "Journal du dehors" et "La vie extérieure". C'est complétement différent de tout le reste, c'est presque un essai de sociologie contemporaine. C'est la description de la vie moderne, celle des villes nouvelles (Pontoise en l'occurrence), des hypermarchés, des centres commerciaux, des transports en commun. Toute cette nouvelle socialité globalement désespérante mais parfois traversée d'éclairs lumineux.