J'ai parlé de la prohibition de l'inceste la semaine dernière.
Mais il existe un tabou encore plus fort : celui de la nécrophilie, de la transgression des frontières entre les vivants et les morts.
C'est même bizarre: on peut évoquer son goût pour les romans policiers, les films d'horreur, les faits divers sordides, les actes de torture. Ça ne suscitera, à l'occasion d'une soirée entre amis, aucune réprobation et même plutôt un intérêt. Et ça relancera même, probablement, les conversations qui prendront, tout à coup, un tour passionné.
Mais essayez de raconter que vous vous intéressez aux morts, que vous les trouvez beaux et séduisants. On vous prendra tout de suite pour une folle complète, à enfermer d'urgence.
La nécrophilie suscite en fait une horreur absolue. C'est curieux parce que c'est totalement irraisonné. La nécrophilie est en effet une pratique inoffensive, elle ne fait de mal à personne.
Le rejet est tel que cette pratique n'est même pas nommée par les textes de Loi. D'une manière générale, en effet, le Code Pénal français ne punit aucune "déviance" ou "maladie mentale".
Comme l'inceste, la nécrophilie n'est donc pas sanctionnée en tant que telle. Elle l'est seulement parce qu'elle peut constituer une "atteinte à l'intégrité du cadavre" ou donner lieu à "la violation ou profanation" de la sépulture. Cela signifie, en fait, qu'elle peut, dans certaines circonstances être tolérée. Un nécrophile n'est donc pas systématiquement condamné.
Ce que le Droit cherche surtout à protéger, en fait, c'est l'intégrité du corps humain et son caractère inviolable. A titre anecdotique, il faut ainsi préciser qu'il n'est normalement pas possible d'acheter ou de vendre des restes humains et que vous ne pouvez convertir un crâne humain en objet de décoration (sur votre bureau ou table de chevet par exemple) que sous certaines conditions ("bien culturel").
Mais au total, la nécrophilie n'est pas lourdement condamnée. Le Code Pénal punit d'un an d'emprisonnement et de 15 000 euros d'amende la violation ou la profanation d'une sépulture (attention tout de même ! ça concerne aussi l'urne funéraire de la belle-mère qui trône sur la cheminée du salon).
La peine est portée à 2 ans d'emprisonnement et à 30 000 euros d'amende lorsque l'infraction est accompagnée "d'atteinte à l'intégrité du cadavre". Cela veut dire que, compte tenu des aménagements de peine en deçà d'un durée de deux ans, un nécrophile peut échapper à l'incarcération. C'est, semble-t-il, puni plus lourdement aux États-Unis, du moins en Californie, où la peine peut aller jusqu'à huit ans.
Mais il est vrai que les comparutions de nécrophiles avérés devant un Tribunal sont exceptionnelles. On ne recense que quelques "affaires" au cours des deux derniers siècles. L'une des plus célèbres est celle du Sergent Bertrand condamné, en 1849, à un an de prison. Mais il faut mentionner le cas effroyable d'Armin Meiwes (Allemagne 2001) et de sa victime Bernd Jürgen Armando Brandes qui avait donné son consentement à sa castration, à son cannibalisme et à sa mort: une affaire qui constitue un sommet de la terreur. Plus récemment, en Russie, en 2011, un chercheur et scientifique de Nijni-Novgorod, Anatoly Moskvine, a été interpellé parce qu'il entreposait, dans son appartement, les restes de 29 jeunes filles. Il ne les avait pas assassinées, il les avait simplement exhumées alors qu'elles étaient décédées depuis plusieurs années. Il les avait ensuite habillées comme des poupées.
Évoquer la nécrophilie, ça n'aurait donc pas grand sens tellement elle serait marginale. Pourquoi pas parler des fétichistes qui coupent les nattes de jeunes filles dans le métro ?
Et bien non ! Même si le passage à l'acte est rarissime (tellement le tabou est fort), je demeure néanmoins convaincue que nous sommes tous taraudés par l'étrange proximité de la mort et hantés par la vision de cadavres qui nous visitent régulièrement.
La Mort, grand refoulé de nos sociétés, c'est un cliché, une idée banale et convenue, mais il est évident que la Mort revient et affleure sans cesse en nous, en exerçant une fascination irrépressible. L'existence, ça n'est finalement qu'une bande de Möbius, sans recto ni verso, que l'on parcourt dans une totale confusion : celle de l'enchevêtrement de la vie et de la mort.
Je ne puis éviter, sur ce point, d'évoquer mon expérience personnelle. Disons que des morts, des cadavres, j'en ai rencontré des centaines, pas seulement, évidemment, dans ma famille.
C'est d'abord parce que mon père était un médecin hospitalier et qu'il me trimballait, toute petite, dans son service.
Ça m'a marquée à tel point qu'après la mort de mon père et sans doute par fidélité, j'ai choisi d'exercer d'abord mes compétences professionnelles, comme premier travail, à la direction des finances d'un grand hôpital. Ça n'était sans doute pas entièrement rationnel (je pouvais trouver mieux) mais j'avais besoin de prolonger cette singulière ambiance de l'hôpital.
L'hôpital, c'est un lieu éminemment tendu (j'exclus, bien sûr, les maternités), traversé de passions violentes et contradictoires. On y côtoie sans cesse la Mort avec un détachement, une maîtrise nécessaires. Pour pouvoir exercer son métier, on se doit de refouler son affectivité. Mais presque comme une compensation, il règne aussi, à l'hôpital, une étrange atmosphère érotique, presque obscène. Entre les personnels, la sexualité sert de défouloir, souvent violent et agressif. Quant aux médecins, ils sont les premiers à transgresser les règles d'hygiène qu'ils prescrivent : ils fument, boivent, font bombance et, surtout, ne se soumettent à aucun examen médical.
Je me suis donc pas mal baladée dans tous les services (officiellement pour y faire du contrôle de gestion). Inutile de préciser que j'avais beaucoup de succès auprès du "corps médical" mais ce qui m'intéressait beaucoup également, c'était la visite de la morgue (qui dépendait, pour des raisons trop complexes à vous expliquer, de la direction des finances). Je m'y rendais donc régulièrement. Je me souviens que nous disposions de 50 cases réfrigérées et que chaque jour, nous accueillions de 5 à 10 cadavres et en faisions sortir autant.
Il y avait 4 agents funéraires qui y travaillaient. Contrairement à ce qu'on peut imaginer, ils n'étaient pas des personnes "bizarres". Ils adoraient même leur métier au point qu'ils ne l'auraient échangé pour rien au monde et qu'ils n'étaient jamais absents. "La mort fait partie de la vie" me disaient-ils.
C'était un lieu clos, sans lumière naturelle, où régnait un silence pesant qui n'était troublé que par la visite, souvent déchirante, des familles.
On ouvrait alors les cases et c'était "l'instant décisif", la vision fugace qui imprimerait sa marque définitive et viendrait vous hanter continuellement.
Parfois, c'est horrible, ce sont des visages torturés, défigurés, qui apparaissent.
Mais souvent aussi, la Mort semble avoir paré les corps d'une étrange beauté. Beaucoup de personnes semblent transfigurées, sereines et sans amertume. La beauté, voire la séduction des morts, j'avoue ainsi y avoir parfois été sensible.
Et puis, au bout de quelques petites années, j'ai quitté l'hôpital parce qu'on ne peut pas vivre indéfiniment dans un lieu clos et retiré, surtout dans le souvenir de son père. J'ai alors choisi des activités plus "désincarnées", plus abstraites : la finance pure et dure qui me convient parfaitement.
Mais j'ai toujours entretenu une passion pour la Mort et les morts. Ça s'exprime notamment dans mes goûts littéraires: les œuvres d'Edgar Poe et puis celles de Georges Bataille. "Le Bleu du Ciel", dont le héros ne parvient à surmonter son impuissance que face à un cadavre en putréfaction, est ainsi, à mes yeux, l'un des plus beaux romans du 20 ème siècle. Et puis, il faut mentionner le livre-choc de Gabrielle Wittkop: "Le nécrophile". Un texte à l'écriture magnifique et un écrivain à redécouvrir d'urgence: Gabrielle Wittkop.
Vous trouvez peut-être que je suis bien macabre et vous pensez que je suis sans doute absolument sinistre.
Au contraire, au contraire ! De ma conscience aiguë de la Mort, de ma sérénité à l'affronter, je retire assurance et confiance en moi. Et j'en éprouve finalement une grande joie. Souvent, je chante et j'éclate de rire toute seule.
Images de Paul DELVAUX (1897-1994), Antoine WIERTZ (1806-1865), Clovis TROUILLE (1889-1975), Zdzislaw BEKSINSKI (1929-2005), Pietro PAJETTA (1845-1911) pour "Hatred".
Images également de cimetières à New-York, Milan, Paris.
Au cinéma, il existe peu de films évoquant la nécrophilie. Le plus esthétique est un film canadien de Lynne STOPKEWICH sorti en 1996: "Kissed". Vous pouvez facilement le voir sur Internet. Ce qui m'a troublée, c'est que l'actrice principale, Molly Parker, m'y ressemble étrangement au même âge, surtout dans les attitudes et les expressions, comme s'il y avait un profil-type des amoureuses des morts.















































