
On croit avoir atteint la grande civilisation, on vivrait dans des sociétés évoluées, démocratiques, respectant chaque citoyen et lui accordant une place.
A rebours, on peut aussi avoir l'impression que ressurgissent les mécanismes sociaux les plus primitifs et les plus cruels, celui en particulier du bouc émissaire. On se plaît aujourd'hui à fabriquer des monstres qui nous servent de repoussoirs et que l'on désigne à la vindicte populaire.
On vit dans une hantise continuelle, celle de monstres, de grands pervers, qui rôderaient autour de nous et dont on ne se méfierait jamais assez. Ce sont des "tueurs-nés", des tueurs d'enfants d'abord (les pédophiles) et une nouvelle catégorie que l'on vient de découvrir, des tueurs de femmes (les féminicides). Pour se délivrer d'eux, aucune peine n'est assez lourde et d'ailleurs appartiennent-ils bien à la catégorie de l'humanité ? Même la peine de mort serait trop douce pour eux. On ne se demande pas, bêtise ou idéologie, si la machine judiciaire est bien adaptée à leurs cas.

Les pédophiles, inutile de rappeler à quel point ils cristallisent, depuis 2 ou 3 décennies, les angoisses et la réprobation sociales. Personne ne s'avise de ce que l'on se repaît, se délecte même, de toutes les histoires les concernant. On s'intéresse davantage à la biographie de Marc Dutroux, Michel Fourniret, Josef Fritzl, Wolfgang Prikopil (le geôlier de Natascha Kampusch) qu'aux rebondissements du Brexit et la tragédie du Haut-Karabakh. Cette fascination pour le fait divers, sa qualification sordide, est évidemment parlante.
Et puis, on se plaît à tout mélanger. Le peintre Balthus, le roman "Lolita" de Nabokov, sont-ils encore concevables aujourd'hui ? Je n'ose même plus parler de Polanski et Matzneff tellement on est maintenant convaincus que l'Art devrait énoncer la Morale. Il y a pourtant plus que des nuances entre eux et Dutroux ou Fourniret.
Quand à 13 ans, je me suis sentie, pour la première fois, reluquée par des hommes, je n'ai pas été forcément traumatisée mais ça m'a plutôt intéressée, interrogée. Même si au regard de la Loi, c'est pareil, une fille de 8 ans et une fille de 13 ans sont néanmoins bien différentes. Il y a même, aujourd'hui, une aspiration croissante, encouragée par les médias publicitaires, à être considérée comme un femme adulte, à sortir de l'enfance, le plus tôt possible.
On a pu mettre en parallèle la montée de l'angoisse pédophile avec l'effacement en cours des frontières familiales traditionnelles : confusion, complicité, des générations, affaiblissement de la Loi et de la fonction paternelles.
Ce n'est sans doute pas faux mais peut-être aussi se rend-t-on compte de la troublante proximité que l'on entretient, malgré la révulsion affichée, avec le pédophile. Que cette idée plaise ou non, le pédophile est tout de même bien notre frère en humanité. Saurions-nous d'ailleurs échapper à un destin pédophile ?
Une chose me frappe en effet : il n'y a rien de flamboyant, de scintillant dans la vie des pédophiles. Ce ne sont vraiment pas des "criminels de grand style". Rien que des pauvres types, misérables, lamentables. Des plutôt vieux, moches, repoussants, des minables torturés, rongés, exerçant souvent un petit pouvoir (ecclésiastiques, éducateurs), qui vivent d'expédients économiques et de combines. Des types honteux, cachés, dissimulés. On se doute bien que des jolies filles, ils n'en ont jamais connu, ils ont d'emblée été placés en marge de la compétition sexuelle.
La misère affective et matérielle, c'est peut-être cela qui caractérise initialement le pédophile et c'est sans doute cela qui nous le rend proche.
Et cette misère, on sait bien qu'elle est intolérable. On vit en effet dans des sociétés où il est impératif de "s'éclater", de "prendre son pied", de "jouir sans entraves". Ceux que l'on méprise profondément (sans l'avouer bien sûr), ce sont les vierges, les puceaux, les moches, les coincés, les "pas drôles", les mal habillés, les ridicules.
Mais on ne s'avise pas non plus de ce que la "jouissance sexuelle", ça n'est finalement réservé qu'à quelques uns et qu'une grande majorité des gens est laissée sur les bas-côtés, priée de se partager les "restes". L'injonction sexuelle continuelle génère en fait une immense frustration.
On peut peut-être à partir de là essayer de comprendre le pédophile. Vers qui se tourner quand on sait que les femmes désirables se feront un plaisir de vous humilier ? L'enfant offre une alternative : il est étranger à la sexualité, ne la comprend pas; il ne rejettera donc pas l'adulte, n'opposera pas de résistance, ne l'accablera pas de sarcasmes.
Mais quoi qu'en pensent certains, l'enfant n'est pas non plus séducteur. Il vit en effet une étrange et courte période (la période de latence) de la vie humaine : un bref intervalle, rarement étudié, d'environ 8 ans (entre 5 et 13 ans approximativement), durant lequel le petit homme est affranchi de la tyrannie de la sexualité. Mais cette absence de libido n'est-elle pas l'expression d'une forme de bonheur ? Un monde calme et paisible, sans passions ni conflits, un monde épargné par la guerre des sexes, expurgé de ces femmes hystériques et dominatrices qui effraient tant les hommes. Les enfants sont bouddhistes sans le savoir.
C'est probablement de cela dont rêve le pédophile : retrouver le vert Paradis de l'enfance, un monde fusionnel et sans conflit où il sera traité avec considération, comme un égal, et non plus rejeté comme un malpropre.
Une véritable Utopie passionnelle, un grand partage démocratique des corps. Presque une harmonie socialisante à la Charles Fourier. Mais est-ce qu'on ne rêve pas tous un peu de ça ? Est-ce qu'on n'en a pas souvent marre de la rivalité et des conflits amoureux ? Est-ce qu'on n'est pas régulièrement submergés par la colère, l'humiliation, la jalousie ? Est-ce qu'on n'a pas parfois envie qu'il soit mis fin à cette logique mortifère de la compétition sexuelle ?
Le pédophile a trouvé une solution : avec les enfants, il a un accès simple, immédiat, non sélectif, à l'autre. Finis les affres de la passion et surtout finies ces viragos qui l'humilient. C'est sa forme de vengeance : dans ce nouveau monde, il est enfin quelqu'un.
Mais au total, le pédophile est un bien un pur produit du "système", celui de la compétition sexuelle et de l'injonction universelle à jouir.
Un système qui produit une masse énorme d'"Humiliés et Offensés", de "frustrés" en bref. On vit plus dans une société de frustration et d"envie que dans une société de libération sexuelle.
C'est cette immense frustration, cette rage impuissante, que nous partageons, à des degrés divers, avec le pédophile. C'est en cela qu'il est notre frère. Simplement, il a, lui, l'audace de chercher à la résoudre, d'assouvir, quoi qu'il en coûte, ses pulsions. La répression des instincts imposée par la civilisation, quand elle ne débouche pas sur la sublimation, se traduit, un jour, par une explosion de la pulsion de mort (Sigmund Freud).
Tableaux principalement d'Odilon Redon (1840-1916), mais aussi de Jérôme Bosch, Balthus, Muriel Platero, Gustave Doré, Max Ernst.
Quelle légitimité ai-je à parler de la pédophilie ? A peu près aucune bien sûr si ce n'est ma fréquentation régulière des textes de Freud. Mais Freud lui-même n'a pas écrit un mot sur la question. C'est comme les pervers narcissiques et les bipolaires : ce sont des catégorisations mentales que l'on a créées récemment sans s'interroger sur leur adéquation à une réalité psychique infiniment complexe.
Seul un pédophile peut donc parler de son vécu mais on sait bien que c'est impossible. C'est presque pire que le crime de sodomie, puni du bûcher, jusqu'à la fin de l'Ancien Régime. On ne dispose donc d'aucun texte, d'aucun écrit. Je recommande toutefois une excellente enquête (parue dans l'Obs du 26 novembre 2020) réalisée par Lucas Burel : "Joël Le Scouarnec - Itinéraire d'un prédateur". Le livre de Régis Jauffret, "Claustria", consacré à Josef Fritzl, est complétement à côté, sans intérêt : il invente et ne respecte pas les faits.
Du côté de la victime, le livre de Natascha Kampusch : "3096 jours" est terrifiant, impressionnant.