samedi 8 mai 2021

"Je ne sais rien de la Corée"

 


 La Corée, j'ai découvert un peu par hasard quand j'étais étudiante. Juste en face de l'immeuble dans le quel je vivais, dans une petite rue du 17 ème, se trouvait un restaurant coréen. C'est banal aujourd'hui mais c'était, à l'époque, encore très rare. Et puis, il était tellement discret qu'il n'était pratiquement fréquenté que par des Coréens. 

Ça m'a tellement intriguée que je n'ai pas tardé à en pousser la porte. Et là, j'ai été émerveillée, j'ai eu un coup de foudre pour la cuisine coréenne, à nulle autre pareille (bien différente en particulier de la chinoise ou de la japonaise) : son esthétique, la multitude des petits plats offerts, le kimchi (chou fermenté et pimenté), le gimbap (algue séchée), le bulgogi (barbecue de porc ou de bœuf)... Je n'ai pas tardé à aller m'empiffrer régulièrement. Et puis quand j'ai raconté qu'il y avait plein de Coréens en URSS (déportés, notamment en Ouzbékistan, par Staline dans les années 30) et qu'un célèbre rocker soviétique, Viktor Tsoï, était d'origine coréenne, j'ai été adoptée par le patron et obtenu table ouverte.

 C'est à partir de là que j'ai rêvé de me rendre au "Pays du matin calme", au "Royaume ermite". J'ai réalisé ça il y a une dizaine d'années. A l'époque, c'était vraiment original parce que la Corée, c'était encore "terra incognita" en Europe de l'Ouest. On ne connaissait pas encore ses géants de l'électronique ou de l'automobile (Samsung, LG, Hyundai, Kia, Kepco qui viennent de supplanter l'industrie japonaise) et encore moins la K-Pop et le cinéma coréens.

 

J'imaginais un pays de montagnes brumeuses arpentées par des moines impavides se rendant d'un temple à un autre. Mais dès mon arrivée à l'aéroport d'Incheon à Séoul, un splendide matin d'avril, j'ai compris que ça n'était pas du tout ça. La Corée du Sud, c'est tout de même 57 M d'habitants sur un territoire d'à peine la moitié du territoire français. Il faut bien le dire, j'ai d'abord été affreusement déçue par l'environnement urbain étouffant de la Corée. Si les villes peuvent être laides au Japon, c'est encore bien pire en Corée. Il faut traverser un océan d'horreur avant de découvrir un havre de paix, un quartier miraculeusement préservé, un temple retiré et bien caché, au sein du quel la magie, tout à coup, opère. Les préoccupations architecturales, elles ont longtemps été secondaires. Ça s'explique simplement :  la Corée du Sud était, au début des années 60, l'un des pays les plus pauvres au monde. Il ne faut donc pas s'étonner des ravages d'une urbanisation débridée avec une croissance fulgurante et sous un régime politique longtemps autoritaire.

J'étais tellement déprimée par la laideur des villes que j'ai décidé de me rendre en province et à la campagne. En particulier à Gyeongju, le centre de l'ancien royaume de Silla, où j'ai eu la chance d'être hébergée par une famille coréenne dans une vraie maison coréenne. Là, ça a été l'émerveillement et le dépaysement absolus d'autant plus que c'était l'époque des cerisiers en fleurs, aussi merveilleuse qu'au Japon.

Mais au total, à l'issue de mon séjour, je ne suis revenue qu'avec des impressions de la Corée; peut-être d'ailleurs totalement fausses. Je me garderai donc d'avoir un jugement sur ce pays. "Je ne sais rien de la Corée", je le souligne mais voilà, du moins, ce que j'en ai retenu :

- il est d'abord facile d'aborder les gens dans la rue et d'échanger avec eux. Ils semblent d'ailleurs enchantés de nouer contact. Beaucoup parlent d'ailleurs un bon anglais. Ce n'est pas comme les Japonais que l'on stresse épouvantablement en s'adressant à eux parce qu'ils ont peur de perdre la face s'ils ne savent pas répondre et parce que leur niveau en langues étrangères est généralement lamentable. 


 - mais j'ai eu aussi l'étrange sentiment d'être, dans les campagnes coréennes, un sujet de curiosité, sans doute lié à mon apparence physique. Peut-être qu'on me trouvait affreuse ? Je n'y percevais aucune hostilité ou harcèlement mais j'étais souvent longuement accompagnée par de vieux messieurs coréens. Et puis, je me suis laissée prendre moi-même à ce préjugé "racialiste". J'ai ainsi rencontré, là-bas, de nombreux américains. On se mettait alors rapidement à échanger sans doute simplement parce qu'on se sentait un peu perdus au fin fond de l'Asie et qu'on se reconnaissait alors mutuellement blancs et occidentaux. Terrible de découvrir qu'on n'est pas soi-même indemne de ça.

- pourtant, la Corée est l'un des pays d'Asie les plus occidentalisés dans ses mentalités. C'est leur langue d'abord d'origine turco-ouralo-altaïque et qui n'a rien à voir avec le chinois ou le japonais. Et puis, ils ont un simple alphabet, l'Hangeul, véritable fierté nationale de 24 lettres. Ça ne m'est pas apparu beaucoup plus difficile que le cyrillique.

- et aussi, la religion dominante, c'est le christianisme (avec une majorité de protestants), un christianisme d'ailleurs en continuelle expansion. Il apparaît d'ailleurs presque incongru de contempler des paysages de rizières émaillés du clocher d'une église. La religion y semble d'ailleurs fervente à tel point que je suscitais souvent l'incompréhension des Coréens quand je leur déclarais que j'étais athée.


 - il est vrai qu'en plus d'être chrétiens, les Coréens sont, en même temps, tous confucéens. Être le pays de Confucius, c'est ce qu'ils revendiquent et ça implique une discipline morale et personnelle très stricte. Le respect de la vie (l'IVG est interdit), des maîtres, des ancêtres, on ne rigole vraiment pas avec ça. Ça explique peut-être, en partie, leur réussite économique. C'est notamment le pays où l'on travaille le plus au monde; quant au parcours scolaire, c'est absolument épouvantable : l'école est systématiquement doublée de cours de cours particuliers. Les enfants sont stressés, épuisés.


 - et les Coréens sont évidemment aussi bouddhistes et surtout chamanistes. Le chamanisme, qui vient de Sibérie, ça nous apparaît bien primitif dans un pays aussi moderne mais c'est une pratique qui demeure très vivante en Corée. En témoignent les innombrables cafés et maisons de voyance, surmontés de deux drapeaux (un blanc et un rouge), que l'on rencontre un peu partout dans les villes. Les Coréens consulteraient ainsi le ou la chaman (appelé "mudang") à toute étape importante de leur vie : mariage, travail, examen. Et puis, on ne construirait pas un bâtiment, une maison, une usine, un temple, sans s'être assurés au préalable, par des rituels chamaniques, de la bienveillance des esprits du lieu. Ça explique que les grands monuments et lieux religieux se situent dans des lieux qui nous apparaissent impossibles, improbables, parfois difficiles à trouver. Étrange irrationalité dans un pays tellement organisé.


 Je me suis donc baladée en toute innocence et selon mon humeur en Corée. C'est vraiment facile : tout marche, tout fonctionne, tout est à l'heure, tout est propre, tout est très sûr (se faire voler, agresser, embêter, est quasiment inconcevable). Et puis la population est attentive, aidante.

 

J'ai d'abord donné libre cours à ma passion pour les marchés. Ils sont gigantesques, fascinants, avec une foule de produits que je ne connaissais pas. On m'a même fait manger de la pieuvre découpée sous mes yeux et encore vivante. Quant à ma connaissance de la cuisine coréenne, je l'ai bien sûr approfondie mais je me suis souvent retrouvée en pleurs, sur le point d'étouffer, tellement c'était épicé.

Le plus difficile pour moi, ça a été d'apprendre à vivre par terre, dans les restaurants et les maisons. En province, les Coréens n'ont, en effet, pas complétement intégré l'usage des chaises. J'ai donc du remiser mes jupes.


  A mon retour, je me suis dit que la Corée, ça n'était vraiment ni la Chine, ni le Japon, ni une synthèse des deux. Il y a bien une identité coréenne.  Mais je me suis demandé si cette identité n'était pas continuellement troublée par l'histoire, l'évolution du monde. Un symptôme ? La Corée du Sud est le pays de la chirurgie esthétique. Elle s'affiche partout dans Séoul et les cliniques privées abondent. 50 % des jeunes filles auraient, dès l'âge de 18 ans, recours au bistouri et les jeunes garçons ne seraient pas non plus épargnés. On se refait massivement le nez et les lèvres, on se débride les paupières, bref on cherche à ressembler à tout le monde et, en particulier aux Occidentaux.


 Qu'est-ce que ça veut dire dans un pays qui a tellement combattu pour ne pas être dévoré par ses voisins ? Il y a peut-être une explication simple : la Corée est en effet devenue un pays riche mais au prix d'une discipline sociale et professionnelle effroyable. Le seul horizon est souvent celui du travail. Une semaine de travail de 2 fois 35 heures (70 heures), c'est tout à fait courant pour les cadres d'une entreprise. Quant aux week-ends et congés, on ne connaît pas trop. La vie en société devient alors un enfer mais quand on ne peut pas changer cet enfer, on peut, du moins, changer son apparence et se changer soi-même.

Un post sans doute un peu prétentieux et candide. Mais je sais très bien qu'il faut beaucoup plus qu'un voyage touristique pour commencer à connaître, un peu, un pays. Disons que je ne traduis ici que quelques impressions et souvenirs.

Je conseille néanmoins vivement de visiter la Corée : c'est facile, sympathique et déroutant. A cause du climat (à la fois très chaud et très froid), il faut absolument privilégier deux saisons : le printemps (pour les cerisiers) et l'automne (pour une explosion de couleurs). Mes conseils personnels : le parc national des Seorak-San,  Gyeongju et sa vallée, l'île de Jeju (l'un des sites préférés de Le Clézio).

Quelques livres pour prolonger : 

- Eric SURDEJ : "Ils sont fous ces Coréens" (2015). L'ancien directeur de LG France (téléviseurs) décrit une entreprise impitoyable et terrifiante où règne une ambiance à la fois mystique et guerrière. Dix ans chez les forcenés de l'efficacité, le prix humain de la réussite coréenne. Un livre qui fait frémir, sans doute partial voire contestable, mais qui interroge sur l'économie mondialisée.

- Arthur DREYFUS : "Je ne sais rien de la Corée". Par un jeune écrivain talentueux qui vient de s'illustrer, tout récemment, avec la publication, d'un livre monstrueux (plus de 2 000 pages mais je n'ai pas lu) : "Histoire sexuelle d'un jeune garçon d'aujourd'hui". Son livre sur la Corée est très drôle, très réussi : un chef-d’œuvre d'impertinence et de pertinence.

- Jean-Marie LE CLEZIO : "Bitna, sous le ciel de Séoul". Le prix Nobel de littérature 2008 connaît bien la Corée où il a été maintes fois invité et où il est très apprécié.

- Young-Ha KIM : "Ma mémoire assassine". Un tueur en série septuagénaire

- Yeon-hee LIM : "Séoul, vite, vite". Huit écrivains, huit nouvelles, un petit panorama de la littérature contemporaine coréenne.

Comment enfin ne pas évoquer le cinéma coréen, très brillant depuis deux décennies mais qui surprend souvent par sa violence. Il faut absolument voir deux chefs d’œuvre récents : "Burning" de Chang-dong LEE et "Parasite" de Joon-ho BONG. J'ai également beaucoup aimé des films plus anciens : "Locataires", "Mademoiselle", "Printemps, été, automne, hiver...et printemps", "Ivre de femmes et de peinture".

samedi 1 mai 2021

"Le Royaume de l'insolence"

 

Le 11 septembre prochain, 20 ans jour pour jour après les attentats terroristes, les troupes américaines vont se retirer d'Afghanistan. N'y resteront plus (ce n'est même pas sûr) que quelques soldats européens.

Personne ne sait ce qui va alors se passer : probablement une aggravation de la guerre civile, une restauration de l’État islamique et la constitution d'une nouvelle base pour Al-Qaida et Daech.

Pourtant, on ne le dit pas assez, la société afghane a beaucoup évolué depuis deux décennies, notamment à Kaboul. Les femmes, en particulier, fréquentent écoles et universités et ont accès au marché du travail. Et dans la capitale, c'est beaucoup moins sinistre qu'on ne l'imagine; on y trouve tout ce qui fait le plaisir de la vie urbaine : des commerces innombrables, des lieux de rencontres, des maisons de thé, des restaurants, des cinémas, des salles de sport.


Surtout, il faut rappeler que l'Afghanistan n'a pas toujours vécu sous le régime de l'obscurantisme. Dans les années 60, quand il accueillait la génération "Peace and Love" de la route des Indes, c'était l'un des pays les plus paisibles et les plus libéraux (c'était bien sûr relatif) du Moyen-Orient. Et puis, après la chute du Roi Zaher (1973), le pays a connu une longue décennie d'expérience soviétique avec une stricte laïcité. C'est resté gravé dans les mémoires même si la population afghane est aujourd'hui très jeune (près de 38 millions d'habitants aujourd'hui mais seulement 15 millions, il y a 20 ans).

L'Afghanistan fait partie des quelques pays où, depuis mon adolescence, j'ai toujours rêvé d'aller. Mais je ne sais vraiment pas si ce sera un jour possible. Ce qui m'attire, c'est d'abord la grande proximité avec la culture persane, avec des destins souvent liés. Surtout, il s'agit de deux pays fiers, qui n'ont jamais été conquis ni soumis à un envahisseur. Et puis, sans parler de la langue, on m'a dit que les paysages (de hautes montagnes, des déserts de pierre, des jardins), l'architecture des villes et des mosquées, la cuisine, les bazars, étaient sinon les mêmes, du moins en continuité. Mais l'Afghanistan, c'est aussi le lieu de croisement de l'Asie et de l'Occident, du bouddhisme et de l'héritage grec (évidemment transmis par Alexandre le Grand), ce que l'on appelle le gréco-bouddhisme).

Des Afghans, j'en ai d'ailleurs connu pas mal. Ils sont très nombreux en Iran où ils vivent comme un sous-prolétariat clandestin, presque méprisé. Se sentant rejetés par les Iraniens qu'ils redoutaient, ils osaient nous aborder et s'adresser à nous, ma sœur et moi (il fallait faire très attention à l'éventuelle présence de "bassidjis"). Sans doute, ils nous identifiaient comme Russes. Pourtant, on était deux nanas prétentieuses, deux grandes perches au teint clair et eux des petits malingres, rachitiques et tout bruns, complétement timorés. C'étaient alors de très étranges dialogues et je ne sais pas si on arrivait à communiquer à l'autre quelque chose du monde dans le quel on vivait. On était donc très éloignés les uns des autres mais une chose nous rapprochait quand même : on était tous des exilés et on avait donc un regard extérieur sur la société iranienne.

 Et puis, j'ai failli partir travailler en Afghanistan au début de ma carrière professionnelle, il y a une dizaine d'années. Le Ministère des Affaires Étrangères français proposait alors un poste de Conseiller (ère) auprès du Ministre de la Santé afghan. Je remplissais alors toutes les cases : langues, connaissances techniques, capacités d'adaptation. Mais mon entourage m'a alors fermement dissuadée, me prédisant que j'allais être enlevée, décapitée, séquestrée. J'ai moi-même pris peur et je me suis dégonflée, j'ai retiré ma candidature. Mais aujourd'hui encore, je demeure mortifiée de ce revirement et j'ai même un peu honte d'avoir soudain eu la trouille. Je continue, aujourd'hui encore, de ruminer ça et ne cesse de me demander ce que je serais devenue si j'étais effectivement partie là-bas. Sûrement quelqu'un d'autre, probablement différente de celle que je suis, avec d'autres horizons, mais serais-je d'ailleurs encore de ce monde ?

 On est finalement tous portés par des rêves d'"ailleurs" qui se concrétisent ou non selon des aléas impénétrables. C'est l'histoire de l'herbe plus verte, souvent moteur de la trajectoire d'une vie; il y a ceux qui restent et ceux qui partent. C'est une préoccupation qui m'agite sans cesse mais je n'ai pas la prétention de croire au Destin. C'est d'ailleurs souvent la désillusion qui est au rendez-vous. Je suis, en fait, tout simplement émerveillée par la puissance du Hasard.


 L'avant-avant dernière photo a été prise à Kaboul par Laurence Brun au début des années 70. Ces jeunes filles ne sont peut-être pas représentatives de l'époque mais témoignent néanmoins d'une réalité complexe.

 L'Afghanistan a inspiré une étonnante multitude d'écrivains, souvent remarquables. J'ai du faire, ci-dessous, une sélection impitoyable. Mais je constate que j'ai été très marquée, influencée, par eux. L'Iran, l'Afghanistan, ce sont bien des parties de moi-même, des éléments constitutifs.

- Nicolas BOUVIER : "L'usage du monde". Un des grands livres de la littérature française, à lire et relire. Être écrivain-voyageur, y a-t-il   plus belle activité, plus belle réalisation de soi-même ?

- Peter HOPKIRK : "Le grand jeu"

- William DARLYMPLE : "Le retour d'un Roi - La bataille d'Afghanistan"

- Ella MAILLART : "La voie cruelle"

- Anne-Marie SCHWARZENBACH : "Hiver au Proche-Orient", "Bleu immortel- Voyages en Afghanistan"

- Robert BYRON : "La route d'Oxiane" 

- Bruce CHATWIN : "Qu'est-ce que je fais là ?" J'adore Chatwin qui n'a pas eu le temps de consacrer un grand livre à L'Afghanistan qu'il aimait tant.  On trouve néanmoins quelques articles percutants dans cette autobiographie.

- Rory STEWART : "En Afghanistan". Très beau !

- Michael BARRY : "Le Royaume de l'insolence L'Afghanistan 1504-2011"

- James MEELK : "Nous commençons notre descente"

- Asne SEIERSTAD : "Le libraire de Kaboul". La vie quotidienne sous les Talibans.

- Paulina DALMAYER : "Aime la guerre". Étonnant, déconcertant !

- Carsten JENSEN : "La dernière pierre". Un effrayant chef-d’œuvre !

- Olivier ROY : "En quête de l'Orient perdu - Entretiens avec Jean-Louis Schlegel"; un récit autobiographique, une réflexion originale sur notre situation actuelle. Une passionnante introduction à l'Orient compliqué. C'est aujourd'hui en poche (Le Seuil).

Enfin 2 curiosités :

- 1 bande dessinée de Nicolas WILD : "Kaboul disco" (deux tomes), suivi de "Kaboul Requiem". Nicolas a travaillé en Afghanistan au début des années 2000. Un ouvrage très vivant et, probablement, très juste.

- "Afghanistan" Petit futé. Le seul guide touristique de l'Afghanistan (2012-2013). Ça permet au moins, à défaut d'organiser son voyage, de rêver du pays.

samedi 24 avril 2021

Les abstinents

 

"Une sexualité épanouie", c'est aujourd'hui considéré comme une condition absolue du bien-être et de l'accomplissement personnels. Il y a même une véritable injonction, un diktat, du coït et de l'orgasme. Et on n'a jamais assez de mépris pour les "mal baisées", les puceaux et les coincés.

On vit sous une idéologie délirante, celle de l'impératif de l'orgasme. Il faudrait jouir à tout prix et la génitalité est, à cette fin, promue comme thérapie absolue. C'est le triomphe de la sinistre hygiène de vie qu'appelaient de leurs vœux les penseurs ultra-surestimés de la dénommée révolution  sexuelle : Herbert Marcuse et Wilhelm Reich (curieusement né dans un bled d'Ukraine, près de Tchernovtsy). Cette vision hygiénique de la sexualité, de la satisfaction nécessaire d'un besoin, elle a conquis aujourd'hui tous les esprits, elle nous a rendus niais et simplistes.

 Pour ce qui me concerne, je me détache de plus en plus,, je m'éloigne, de cette véritable propagande. Faire l'amour le plus possible, ça ne m'apparaît pas l'ingrédient essentiel du bonheur. Et la perspective de me marier, de me faire ramoner trois ou quatre fois par semaine par un type qui me fera trois ou quatre gosses, je trouve même ça carrément déprimant. 


 Et puis cette idéologie de la libération sexuelle m'apparaît souvent une vaste fumisterie. 

- d'abord parce qu'elle est profondément inégalitaire. Comme l'a bien montré Michel Houellebecq ("Extension du domaine de la lutte""), elle concerne exclusivement les riches, les beaux et les jeunes. Tous les autres, les moches, les vieux et les pauvres, c'est à dire la majorité, en sont exclus et peuvent ruminer indéfiniment leur frustration. C'est le fameux malaise dans la civilisation.


 - ensuite parce qu'on constate aujourd'hui, dans les sociétés occidentales, un désintérêt croissant pour la sexualité. C'est particulièrement flagrant au Japon où une effarante proportion de trentenaires avoue n'avoir jamais eu de relations sexuelles. Quant aux couples mariés, c'est très épisodique. 

 

Pourtant, on ne peut pas dire que les Japonais soient ignares en matière de sexe (leur production graphique me fait moi-même souvent rougir). Et on ne peut pas dire, non plus, qu'ils se sentent malheureux. J'ai même trouvé que la vie de certaines jeunes Japonaises était plutôt agréable. Elles ont de l'argent, elles voyagent dans le monde entier, elles sont éprises d'Art, de chic et beauté, elles organisent des fêtes endiablées avec leurs copines. Simplement, elles n'ont pas du tout envie d'avoir à supporter le fardeau d'un type et de tâches domestiques.

Moi même, adolescente, je pensais que la sexualité, ça n'était que le plaisir. Alors j'ai voulu, de toute urgence, me faire "décapsuler" mais pas par de quelconques bêtas, par de vrais hommes "expérimentés". Être "un bon coup", ça devient une étrange ambition, un point d'honneur, pour une jeune fille qui se veut moderne. J'ai alors fait défiler, à la fois pour tester et par esprit de compétition avec ma sœur qui avait un succès fou. 

J'en ai, en fait, souvent bavé, peut-être parce que j'ai  un côté hautain qui fait que les hommes ont davantage tendance à se déchaîner. Il faut alors subir sans broncher, parce qu'on est libérées, les sodomies qui vous déchirent et les fellations qui vous étouffent. Et puis, une fois que le type a gagné, qu'il a éjaculé, c'est terminé. C'est vraiment limité. Hommes et femmes n'ont, en fait, pas les mêmes attentes érotiques. Les matins blêmes, c'est rarement rose. C'est souvent aussi la crasse, la grossièreté et l'humiliation. La sexualité, ce n'est pas seulement la félicité, c'est aussi le sordide.

La délicatesse n'est plus dans les mœurs. Parfois, j'ai envie de ne plus coucher qu'avec des filles, c'est au moins plus tendre et plus doux. J'en ai assez des soirées réglées où, en échange d'un restaurant ou d'un sinistre week-end à la campagne, je dois accepter de me faire planter et déployer mon savoir-faire érotique. Être pas trop mal fichue, ça n'a, finalement, pas que des avantages. Ça suscite aussi  une sourde hostilité : on veut se venger de la beauté d'une fille, la lui faire payer, parce que sa beauté est une insulte, le comble de l'inégalité sociale. Alors on cherche à l'humilier, à lui en faire voir de toutes les couleurs.

Finalement, aujourd'hui, même si je pense être plutôt libérée, je ne survalorise plus du tout l'orgasme et la relation sexuelle. Je me prends de compassion et surtout d'intérêt pour tous ceux, innombrables en fait, qui reconnaissent ne pas avoir de vie sexuelle, que ce soit une situation subie ou par choix délibéré (parce que la contrepartie est exorbitante). 

Toutes ces personnes, tous ces "abstinents", posent, en effet, une question essentielle : ne pas faire l'amour, est-ce ne rien connaître de la sexualité, ou plutôt la sexualité se résume-telle au nombre de partenaires que l'on a eus ?

De quoi finalement s'alimente le désir érotique ? Très secondairement, en fait, du besoin organique du coït. Plus profondément du grand jeu de la séduction, de ces multiples signaux, plus ou moins subtils et ambigus, adressés à l'autre. C'est cela qui est somme toute agréable et captivant. Je frémis sans doute plus à jouir de mon apparence et à me sentir regardée, voire visuellement déshabillée, que pelotée dans un sombre couloir. Exhiber une belle robe, ça me plaît souvent autant que faire l'amour.

La sexualité est, par essence, dysfonctionnelle, polymorphe, et tous les promus "experts" et sexologues ne pourront jamais corriger ça.

Les "abstinents" préfigurent peut-être une nouvelle modernité privilégiant les jeux symboliques entre les sexes. L'énigme de l'autre, c'est ça qui est intéressant dans la sexualité. L'ambiguïté et le mystère, c'est ça qui fait le sel de l'amour et de la vie toute entière.

Images de Roger BALLEN, né en 1950 à New-York et résidant en Afrique du Sud. Photographe de l'angoisse, de l'angoisse sexuelle. Rien à voir avec la félicité et la simplicité aujourd'hui célébrées.

Un post dont la crudité des propos choquera peut-être. J'assume, il faut aussi savoir nommer les choses.

Dans le prolongement de ce post, je recommande :

- Michel Houellebecq : "Extension du domaine de la lutte" et le tout récent essai, comme toujours décoiffant : "Interventions 2020"

- Lisa Halliday : "Asymétrie". J'ai déjà recommandé ce livre, paru en 2018, mais j'ai vraiment beaucoup aimé le récit de sa relation avec Philip Roth. On le trouve maintenant en poche.

- Chantal THOMAS :  "Un air de liberté - Variations sur l'esprit du 18 ème siècle"

- Vivant DENON : "Point de lendemain". Un conte emblématique de la littérature libertine par un personnage aux multiples facettes qui accompagna Bonaparte en Égypte pour en décrire les monuments puis devint le premier directeur du musée du Louvre.

- Bibliothèque de la Pléiade : "Nouvelles du XVIII ème siècle". 

Ces trois derniers ouvrages permettent de découvrir la fascinante et trop occultée littérature française du 18 ème siècle. Une liberté de mœurs et de pensé incroyable, inégalée.


samedi 17 avril 2021

Des marchés

 

Chaque samedi matin, aussitôt après avoir posté sur mon blog et servi leur petit-déjeuner à mes merles, je me rends, en toute hâte, à mon marché des Ternes, près de l’Étoile. On va évidemment me dire que c'est un détestable marché de "bourges" mais, en fait, rien n'y est plus cher qu'à Saint-Denis ou à Mende. Et puis, là-bas, les vendeurs interpellent les clients en les appelant "ma princesse" ou "Monsieur le directeur". Curieusement, ça semble faire plaisir à tout le monde et personne ne proteste. Il est vrai qu'on se connaît tous plus ou moins et qu'on passe autant de temps à bavasser qu'à acheter. 

Je suis d'abord fascinée par la variété des produits offerts. C'est comme si le monde entier se déversait dans quelques rues : des clémentines de Jaffa, des melons du Sénégal ou du Brésil, des roses du Kenya, de l'agneau de Nouvelle-Zélande, du bœuf d'Argentine. Et puis je ne peux pas résister au plaisir de goûter des "bizarreries" : des mangoustans, des litchis chevelus (le ramboutan), des papayes, des fruits du dragon (pitaya), des fruits de la passion, des caramboles, des kumquats, des physalis, etc... Et aussi, parmi les poissons et "fruits de mer" : des ormeaux, des pouces-pieds, des légines, des vives (aux dangereuses piqûres), du crabe d'Okhotsk. L'attrait de la nouveauté est souvent pour moi décisif.

 C'est d'abord le spectacle de ces étals magnifiques que j'adore. Évidemment, il y a tout, là-dedans, pour faire hurler des "écolos". Quel scandale de faire venir de si loin toutes ces marchandises superflues ! Il ne faudrait manger que local et de saison, privilégier, à tout prix, les circuits courts et savoir ainsi se contenter de pommes, de pommes de terre, de betteraves et de choux en hiver. Tant pis d'ailleurs si les produits français sont plus chers que les produits importés, le consommateur devra s'adapter.


 Et puis, je ne manque pas, de manière presque militante, d'acheter aux "illégaux" qui guettent anxieusement une descente de police :  des fleurs aux Roumains, de la charcuterie et de l'anguille fumée aux Polonais, des condiments  aux Indonésiens.

En France, on a en suspicion les échanges, le commerce, les marchés (de biens et financiers). On est convaincus de se faire toujours gruger (par les producteurs ou par les intermédiaires) et puis, de toute manière, on est "au dessus" de toutes ces basses besognes.  De basses besognes qui ne suscitent d'ailleurs guère de compassion (qui va oser avouer qu'elle est caissière ou manutentionnaire dans un magasin ?). Qui s'émeut des horaires et contraintes démentiels du plus petit commerçant ? Son temps de travail est pourtant deux fois supérieur à celui d'un salarié. 

 

Je m'exprimerai peut-être brutalement. Cet état d'esprit, c'est largement la survivance de l'esprit aristocratique et du moralisme religieux, bref de l'ancien régime, celui des petits marquis et des curés qui prétendaient mépriser les biens de ce monde. C'était au point que les activités financières, les prêts à intérêt, vous condamnaient à l'Enfer (c'est d'ailleurs toujours un peu perçu comme ça). 

Bien sûr qu'on peut, comme le voudraient les écolos, se passer d'objets et de produits superflus, de bijoux et parures, de mangoustans et litchis, bien sûr qu'on peut prétendre vivre frugalement, en auto-subsistance, en se contentant des produits du terroir. 

 

 Sauf que les sociétés, leur économie, ne fonctionnent pas comme ça. Leur richesse, leur dynamisme, elles le tirent d'un geste fondamental, celui de l'échange et du commerce (aussi bien des objets de subsistance que des objets de luxe). L'Europe est ainsi sortie de la société figée et strictement hiérarchisée du Moyen-Age (celle des nobles et des religieux) lorsqu'elle a commencé, grâce à la sécurisation des voies de transport, à échanger des produits avec le monde entier et à installer dans ses villes des marchés et foires renommés : la Champagne (Verdun, Troyes), les Flandres, Lyon, les villes de la Hanse etc...


 De prime abord, aller jusqu'en Chine acheter de la porcelaine, des soieries et des épices, ça pouvait sembler aberrant, un énorme gaspillage, ça semblait ne rien apporter au peuple. On peut également évoquer, plus près de nous, l'histoire de la ville d'Amiens qui a accédé à l'opulence en faisant le commerce (tellement lucratif qu'il lui a permis de financer sa cathédrale) d'une chose aussi inutile (même si elle était rare) et peu nourrissante qu'une couleur (le bleu d'Amiens, obtenu à partir d'une plante, la waide). Cette vaste conquête de marchés mondiaux, ça a pourtant été le point de départ de la domination économique et culturelle de l'Europe.

 Moi, j'aime bien les marchés et surtout la profusion des marchandises qu'ils offrent. Je me garderais bien d'en juger certaines inutiles, somptuaires ou d'un luxe insultant. J'étais fascinée par les grands bazars orientaux (Téhéran, Ispahan, Istanbul). Je m'y suis perdue des semaines entières, que ne pouvait-on y trouver (j'y ai même découvert plein de magnifiques objets de la Russie tsariste) ? 

 Et puis, je n'ignore pas que ce qui a fait exploser le système communiste dans le bloc de l'URSS, ça a été le développement, à grande échelle, d'une incroyable inventivité commerciale à travers le marché noir et de multiples trafics. Parce qu'on rêvait là-bas, non pas de davantage de kacha, mais de bananes, d'ananas, de kiwis, de jeans, de parfums et de rouges à lèvres français. Et puis aujourd'hui même, en Ukraine par exemple, l'un des pays les plus pauvres d'Europe, il y a plein de magnifiques marchés où l'on trouve absolument tout. Parce qu'on y a compris que les produits superflus, les produits de luxe, sont aussi essentiels à une économie que les produis strictement utiles. 

 On dénigre sans cesse les marchés, on dénonce leur férocité. Les marchés seraient impitoyables, écraseraient les hommes. Cette opinion a servi de point de départ à l'idéologie communiste. Mais que veulent en réalité les misérables, les exclus ? N'en déplaise aux écolos et aux repus de la consommation qui voudraient les cantonner à une économie de subsistance et d'assistanat, les pauvres revendiquent avant tout les mêmes droits d'accès que tous les autres aux marchés (des biens, du travail, du crédit). 


 

Un accès sans condition à tous les marchés qui leur permettra d'améliorer leur sort par l'échange de menus biens ou de produits coûteux, voilà ce que veulent les pauvres. Parce que les marchés sont avant tout facteurs d'émancipation. Ils ont libéré les serfs du Moyen-Age, renversé l'ordre aristocratique, favorisé la naissance d'une grande classe moyenne. Ils ont ainsi émancipé les pauvres mais les femmes en leur permettant d'accéder à la responsabilité par l'échange, le commerce, la gestion du budget, voire du crédit. Le marché libérateur plutôt que le marché oppresseur, c'est ce qu'il faut peut-être parvenir à penser.

Pour répondre à la demande, je poste ici quelques unes de mes petites photos parisiennes de ces dernières semaines (je rappelle qu'il y a eu quelques flocons de neige sur Paris en février dernier). Mes photos, je les fais sans le souci d'une belle image, irréprochable. Disons que c'est un simple bloc-notes;  je les poste, en fait, parce qu'elles disent, peut-être, quelque chose de moi.

Un post, de caractère économique, qui déconcertera peut-être. J'avais autrefois envisagé un blog consacré à l'économie (c'est ma formation). Mais j'y ai vite renoncé tellement c'est un sujet conflictuel. Je n'ai pas envie de me faire assassiner à chaque fois. C'est l'intolérance générale parce que chacun est convaincu de son absolue compétence en la matière.

Dans le prolongement de ce post, je conseille néanmoins :

- Adam SMITH : "La richesse des nations". Tout le monde lit Marx mais néglige les économistes classiques. "La richesse des nations", c'est la première réflexion articulant  la politique et l'économie. C'est aussi une illustration de la pensée des Lumières et une une magnifique description, remarquablement écrite, de la naissance du monde moderne.

- Laurence FONTAINE : "Le marché - Histoire et usages d'une conquête sociale" (Gallimard 2013). Un grand livre d'économie politique malheureusement trop peu connu. A lire absolument. C'est d'abord une critique décisive de Max Weber et de "L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme". Et puis le livre s'applique à résoudre un paradoxe : d'un côté, le monde serait plongé dans les crises par le comportement erratique des marchés financiers, de l'autre des millions d'êtres miséreux rêvent d'avoir accès aux marchés, de troquer un petit rien contre un autre qui le tirerait du besoin.

- David LANDES : "Richesse et pauvreté des nations". Ce livre, publié en 1998, est devenu un classique. Je ne souscris pas à sa thèse qui voit dans des facteurs culturels le développement économique inégal des sociétés. C'est en fait un lieu commun assez proche finalement de Max Weber pour qui le protestantisme est à l'origine du capitalisme. C'est de l'économie de "bistrot" qui se plaît à évoquer la psychologie des peuples ou la "société de confiance". Néanmoins, cet ouvrage est soutenu par une remarquable érudition et chaque lecteur apprendra plein de choses sur l'histoire économique du monde.

Enfin, puisque mes photos sont consacrées à Paris, je recommande vivement le très beau livre de l'écrivain et psychanalyste belge Lydia FLEM : "Paris Fantasme". Ça ne parle que d'une rue, la rue Férou, mais ça convoque toute l'histoire culturelle et artistique de Paris. Un livre qui enchantera tous les amoureux de Paris. Ça peut également vous inciter à lire tous les livres de Lydia FLEM, magnifiques et inspirants.

Et pour terminer, je ne résiste pas au plaisir de vous communiquer la photo de l'une des merlettes récemment née dans mon jardin. C'est l'une des premières sorties de cette jeune Parisienne hors du nid. Elle est gauche et maladroite et sait à peine voler. Curieusement, elle n'a absolument pas peur de moi. Elle passe ses journées presque sans bouger, à contempler le monde, un peu ahurie, comme fascinée. Le mystère de la vie naissante ! Combien de temps parviendra-t-elle à survivre ?

En dessous, ce sont évidemment la mère puis le père dégustant leurs horribles vers de farine (importés d'Allemagne).