La Corée, j'ai découvert un peu par hasard quand j'étais étudiante. Juste en face de l'immeuble dans le quel je vivais, dans une petite rue du 17 ème, se trouvait un restaurant coréen. C'est banal aujourd'hui mais c'était, à l'époque, encore très rare. Et puis, il était tellement discret qu'il n'était pratiquement fréquenté que par des Coréens.
Ça m'a tellement intriguée que je n'ai pas tardé à en pousser la porte. Et là, j'ai été émerveillée, j'ai eu un coup de foudre pour la cuisine coréenne, à nulle autre pareille (bien différente en particulier de la chinoise ou de la japonaise) : son esthétique, la multitude des petits plats offerts, le kimchi (chou fermenté et pimenté), le gimbap (algue séchée), le bulgogi (barbecue de porc ou de bœuf)... Je n'ai pas tardé à aller m'empiffrer régulièrement. Et puis quand j'ai raconté qu'il y avait plein de Coréens en URSS (déportés, notamment en Ouzbékistan, par Staline dans les années 30) et qu'un célèbre rocker soviétique, Viktor Tsoï, était d'origine coréenne, j'ai été adoptée par le patron et obtenu table ouverte.
C'est à partir de là que j'ai rêvé de me rendre au "Pays du matin calme", au "Royaume ermite". J'ai réalisé ça il y a une dizaine d'années. A l'époque, c'était vraiment original parce que la Corée, c'était encore "terra incognita" en Europe de l'Ouest. On ne connaissait pas encore ses géants de l'électronique ou de l'automobile (Samsung, LG, Hyundai, Kia, Kepco qui viennent de supplanter l'industrie japonaise) et encore moins la K-Pop et le cinéma coréens.
J'imaginais un pays de montagnes brumeuses arpentées par des moines impavides se rendant d'un temple à un autre. Mais dès mon arrivée à l'aéroport d'Incheon à Séoul, un splendide matin d'avril, j'ai compris que ça n'était pas du tout ça. La Corée du Sud, c'est tout de même 57 M d'habitants sur un territoire d'à peine la moitié du territoire français. Il faut bien le dire, j'ai d'abord été affreusement déçue par l'environnement urbain étouffant de la Corée. Si les villes peuvent être laides au Japon, c'est encore bien pire en Corée. Il faut traverser un océan d'horreur avant de découvrir un havre de paix, un quartier miraculeusement préservé, un temple retiré et bien caché, au sein du quel la magie, tout à coup, opère. Les préoccupations architecturales, elles ont longtemps été secondaires. Ça s'explique simplement : la Corée du Sud était, au début des années 60, l'un des pays les plus pauvres au monde. Il ne faut donc pas s'étonner des ravages d'une urbanisation débridée avec une croissance fulgurante et sous un régime politique longtemps autoritaire.
J'étais tellement déprimée par la laideur des villes que j'ai décidé de me rendre en province et à la campagne. En particulier à Gyeongju, le centre de l'ancien royaume de Silla, où j'ai eu la chance d'être hébergée par une famille coréenne dans une vraie maison coréenne. Là, ça a été l'émerveillement et le dépaysement absolus d'autant plus que c'était l'époque des cerisiers en fleurs, aussi merveilleuse qu'au Japon.
Mais au total, à l'issue de mon séjour, je ne suis revenue qu'avec des impressions de la Corée; peut-être d'ailleurs totalement fausses. Je me garderai donc d'avoir un jugement sur ce pays. "Je ne sais rien de la Corée", je le souligne mais voilà, du moins, ce que j'en ai retenu :
- il est d'abord facile d'aborder les gens dans la rue et d'échanger avec eux. Ils semblent d'ailleurs enchantés de nouer contact. Beaucoup parlent d'ailleurs un bon anglais. Ce n'est pas comme les Japonais que l'on stresse épouvantablement en s'adressant à eux parce qu'ils ont peur de perdre la face s'ils ne savent pas répondre et parce que leur niveau en langues étrangères est généralement lamentable.
- mais j'ai eu aussi l'étrange sentiment d'être, dans les campagnes coréennes, un sujet de curiosité, sans doute lié à mon apparence physique. Peut-être qu'on me trouvait affreuse ? Je n'y percevais aucune hostilité ou harcèlement mais j'étais souvent longuement accompagnée par de vieux messieurs coréens. Et puis, je me suis laissée prendre moi-même à ce préjugé "racialiste". J'ai ainsi rencontré, là-bas, de nombreux américains. On se mettait alors rapidement à échanger sans doute simplement parce qu'on se sentait un peu perdus au fin fond de l'Asie et qu'on se reconnaissait alors mutuellement blancs et occidentaux. Terrible de découvrir qu'on n'est pas soi-même indemne de ça.
- pourtant, la Corée est l'un des pays d'Asie les plus occidentalisés dans ses mentalités. C'est leur langue d'abord d'origine turco-ouralo-altaïque et qui n'a rien à voir avec le chinois ou le japonais. Et puis, ils ont un simple alphabet, l'Hangeul, véritable fierté nationale de 24 lettres. Ça ne m'est pas apparu beaucoup plus difficile que le cyrillique.
- et aussi, la religion dominante, c'est le christianisme (avec une majorité de protestants), un christianisme d'ailleurs en continuelle expansion. Il apparaît d'ailleurs presque incongru de contempler des paysages de rizières émaillés du clocher d'une église. La religion y semble d'ailleurs fervente à tel point que je suscitais souvent l'incompréhension des Coréens quand je leur déclarais que j'étais athée.
- il est vrai qu'en plus d'être chrétiens, les Coréens sont, en même temps, tous confucéens. Être le pays de Confucius, c'est ce qu'ils revendiquent et ça implique une discipline morale et personnelle très stricte. Le respect de la vie (l'IVG est interdit), des maîtres, des ancêtres, on ne rigole vraiment pas avec ça. Ça explique peut-être, en partie, leur réussite économique. C'est notamment le pays où l'on travaille le plus au monde; quant au parcours scolaire, c'est absolument épouvantable : l'école est systématiquement doublée de cours de cours particuliers. Les enfants sont stressés, épuisés.
- et les Coréens sont évidemment aussi bouddhistes et surtout chamanistes. Le chamanisme, qui vient de Sibérie, ça nous apparaît bien primitif dans un pays aussi moderne mais c'est une pratique qui demeure très vivante en Corée. En témoignent les innombrables cafés et maisons de voyance, surmontés de deux drapeaux (un blanc et un rouge), que l'on rencontre un peu partout dans les villes. Les Coréens consulteraient ainsi le ou la chaman (appelé "mudang") à toute étape importante de leur vie : mariage, travail, examen. Et puis, on ne construirait pas un bâtiment, une maison, une usine, un temple, sans s'être assurés au préalable, par des rituels chamaniques, de la bienveillance des esprits du lieu. Ça explique que les grands monuments et lieux religieux se situent dans des lieux qui nous apparaissent impossibles, improbables, parfois difficiles à trouver. Étrange irrationalité dans un pays tellement organisé.
Je me suis donc baladée en toute innocence et selon mon humeur en Corée. C'est vraiment facile : tout marche, tout fonctionne, tout est à l'heure, tout est propre, tout est très sûr (se faire voler, agresser, embêter, est quasiment inconcevable). Et puis la population est attentive, aidante.
J'ai d'abord donné libre cours à ma passion pour les marchés. Ils sont gigantesques, fascinants, avec une foule de produits que je ne connaissais pas. On m'a même fait manger de la pieuvre découpée sous mes yeux et encore vivante. Quant à ma connaissance de la cuisine coréenne, je l'ai bien sûr approfondie mais je me suis souvent retrouvée en pleurs, sur le point d'étouffer, tellement c'était épicé.
Le plus difficile pour moi, ça a été d'apprendre à vivre par terre, dans les restaurants et les maisons. En province, les Coréens n'ont, en effet, pas complétement intégré l'usage des chaises. J'ai donc du remiser mes jupes.
A mon retour, je me suis dit que la Corée, ça n'était vraiment ni la Chine, ni le Japon, ni une synthèse des deux. Il y a bien une identité coréenne. Mais je me suis demandé si cette identité n'était pas continuellement troublée par l'histoire, l'évolution du monde. Un symptôme ? La Corée du Sud est le pays de la chirurgie esthétique. Elle s'affiche partout dans Séoul et les cliniques privées abondent. 50 % des jeunes filles auraient, dès l'âge de 18 ans, recours au bistouri et les jeunes garçons ne seraient pas non plus épargnés. On se refait massivement le nez et les lèvres, on se débride les paupières, bref on cherche à ressembler à tout le monde et, en particulier aux Occidentaux.
Qu'est-ce que ça veut dire dans un pays qui a tellement combattu pour ne pas être dévoré par ses voisins ? Il y a peut-être une explication simple : la Corée est en effet devenue un pays riche mais au prix d'une discipline sociale et professionnelle effroyable. Le seul horizon est souvent celui du travail. Une semaine de travail de 2 fois 35 heures (70 heures), c'est tout à fait courant pour les cadres d'une entreprise. Quant aux week-ends et congés, on ne connaît pas trop. La vie en société devient alors un enfer mais quand on ne peut pas changer cet enfer, on peut, du moins, changer son apparence et se changer soi-même.
Un post sans doute un peu prétentieux et candide. Mais je sais très bien qu'il faut beaucoup plus qu'un voyage touristique pour commencer à connaître, un peu, un pays. Disons que je ne traduis ici que quelques impressions et souvenirs.
Je conseille néanmoins vivement de visiter la Corée : c'est facile, sympathique et déroutant. A cause du climat (à la fois très chaud et très froid), il faut absolument privilégier deux saisons : le printemps (pour les cerisiers) et l'automne (pour une explosion de couleurs). Mes conseils personnels : le parc national des Seorak-San, Gyeongju et sa vallée, l'île de Jeju (l'un des sites préférés de Le Clézio).
Quelques livres pour prolonger :
- Eric SURDEJ : "Ils sont fous ces Coréens" (2015). L'ancien directeur de LG France (téléviseurs) décrit une entreprise impitoyable et terrifiante où règne une ambiance à la fois mystique et guerrière. Dix ans chez les forcenés de l'efficacité, le prix humain de la réussite coréenne. Un livre qui fait frémir, sans doute partial voire contestable, mais qui interroge sur l'économie mondialisée.
- Arthur DREYFUS : "Je ne sais rien de la Corée". Par un jeune écrivain talentueux qui vient de s'illustrer, tout récemment, avec la publication, d'un livre monstrueux (plus de 2 000 pages mais je n'ai pas lu) : "Histoire sexuelle d'un jeune garçon d'aujourd'hui". Son livre sur la Corée est très drôle, très réussi : un chef-d’œuvre d'impertinence et de pertinence.
- Jean-Marie LE CLEZIO : "Bitna, sous le ciel de Séoul". Le prix Nobel de littérature 2008 connaît bien la Corée où il a été maintes fois invité et où il est très apprécié.
- Young-Ha KIM : "Ma mémoire assassine". Un tueur en série septuagénaire
- Yeon-hee LIM : "Séoul, vite, vite". Huit écrivains, huit nouvelles, un petit panorama de la littérature contemporaine coréenne.
Comment enfin ne pas évoquer le cinéma coréen, très brillant depuis deux décennies mais qui surprend souvent par sa violence. Il faut absolument voir deux chefs d’œuvre récents : "Burning" de Chang-dong LEE et "Parasite" de Joon-ho BONG. J'ai également beaucoup aimé des films plus anciens : "Locataires", "Mademoiselle", "Printemps, été, automne, hiver...et printemps", "Ivre de femmes et de peinture".





























































