samedi 4 mars 2023

Comment devient-on un dictateur

 

En janvier 1913, Joseph Staline se trouvait à Vienne (l'un des très rares voyages à l'étranger qu'il ait effectués). Il lui arrivait de se promener dans le magnifique parc, tout proche, de Schönbrunn. Il est possible, probable, qu'il ait alors croisé un jeune homme désœuvré et d'aspect pitoyable, Adolf Hitler. Ce dernier avait alors 23 ans tandis que Staline en avait 11 de plus. Leur point commun était qu'ils étaient tous les deux des ratés et qu'ils n'avaient encore à peu près rien fait de leur vie. Quelques décennies plus tard, un autre "grand raté" allait aussi se révéler, contre toute attente, au monde: Vladimir Poutine.


Les "grands monstres", on ne cesse de s'interroger sur leur parcours, de cerner les grands "déterminants" de leur enfance-adolescence expliquant leurs crimes. Mais le moins qu'on puisse dire, c'est qu'on n'arrive à rien de vraiment convaincant tant leur existence est sinistrement banale. D'explication psychologique définitive, il n'y en a pas. Rien que des interrogations.


On peut quand même déceler, me semble-t-il, quelques ressemblances et analogies dans les trajectoires et comportements de ces trois "extrémistes" du pouvoir. 

Concernant leur enfance d'abord, tous trois avaient des pères, plutôt  alcooliques, qui aimaient dispenser des coups à leur progéniture et à leur épouse et qui ne s'intéressaient guère à l'éducation de leurs enfants. On peut aller jusqu'à dire que Staline et Hitler ont été ensuite portés par la haine de leur père.


Deux pères étaient, cependant, honorables. Celui d'Hitler, tout d'abord, fonctionnaire méritant et ambitieux des douanes autrichiennes. Une énigme s'attache toutefois à lui: ses origines biologiques sont incertaines. Qui était vraiment son père ? Cela a-t-il pu troubler le jeune Hitler ? A ce sujet, de multiples théories, plus ou moins farfelues, ont été développées (allant jusqu'à affirmer que le père d'Hitler était d'ascendance juive et que l'antisémitisme forcené du fils était donc une manière d'effacer son père).


Le père de Poutine était, lui, un ardent communiste, soldat de l'Armée Rouge, gravement blessé dans la défense de Leningrad. Un personnage sombre et taciturne dont les conversations portaient surtout sur ses exploits et l'héroïsme de toute la nation russe.  


Le père de Staline était, lui, une vraie brute. Un cordonnier itinérant, violent et alcoolique qui prenait plaisir à se quereller et à battre sauvagement son entourage. Il fut tué dans une bagarre vers 1910 (alors que son fils avait donc près de 30 ans). 


Quant aux mères, on peut dire qu'il y avait deux grandes timorées et une femme énergique.

La mère de Hitler, d'abord. On sait que son fils a toujours exprimé sa vénération envers elle. Mais elle n'avait rien d'une femme forte, elle était entièrement soumise aux diktats de son époux, elle ne pouvait servir de modèle. Sa passivité faisait qu'elle se désintéressait, en fait, du monde extérieur et probablement, également, de son fils pour le quel elle n'éprouvait pas, en réalité, de véritable affection. Une femme triste, à la vie triste, morte prématurément (47 ans) d'un cancer.


Quant à la mère de Poutine, on peut dire qu'elle était une femme modeste lourdement psycho-traumatisée, ultra craintive et anxieuse. Ca s'explique d'abord par la mort, en bas âge, de ses deux premiers fils. Ensuite parce qu'elle a traversé, pendant, plus de 2 années le siège de Leningrad et qu'elle a, alors, failli mourir de faim et d'épuisement. C'est à l'âge de 41 ans qu'elle a donné naissance à son troisième et dernier fils, Vladimir. Mais avec un passé à ce point incommunicable, comment établir un lien authentique avec son fils, cet unique survivant ?


La mère de Staline, bien que très modeste (simple lessiveuse), s'est, en revanche, révélée une femme forte. Elle a mis à la porte le père de Staline et, surtout, elle a eu le souci de l'éducation de son fils. Très pieuse, portée à la spiritualité et la fréquentation des Popes, elle s'est démenée pour que son fils entre au séminaire de Tiflis.


Voilà l'essentiel de ce que l'on peut dire de l'enfance de nos futurs dictateurs. On peut ajouter que leur cadre de vie était à peu près sinistre, voire lugubre. La Géorgie de la fin du 19ème siècle de Staline, on peut imaginer que c'était très primitif. Quant au Léningrad de Poutine, c'était la misère soviétique dans un appartement communautaire surpeuplé et dans une ville en ruines. Seul Hitler a bénéficié d'un environnement matériel pas trop désagréable, à l'abri du besoin, dans de petites villes autrichiennes.


Quand est venu le temps de leur scolarité, on peut dire que les parcours respectifs de nos trois énergumènes n'ont guère été brillants, allant du lamentable au médiocre.


Le plus cancre a été incontestablement Hitler. Mais peut-être moins en raison d'une intelligence bornée, que d'un esprit velléitaire et paresseux. Un "glandeur" absolu, dirait-on aujourd'hui. Incapable d'effort et d'investissement dans une quelconque discipline. Même la langue allemande, il l'écrivait avec des fautes surprenantes.  Un laisser-aller complet. Toute sa vie, il a traîné ça mais devenu adulte, il essayait de le dissimuler sous le masque d'une agitation permanente. 


A l'issue du Gymnasium de Linz (abandonné sans diplôme à la fin de la 3ème et où il a côtoyé, par un de ces hasards étranges de la vie, Ludwig Wittgenstein, un des grands génies du 20ème siècle), il avait des prétentions artistiques d'abord pour la musique (mais ça demandait trop de travail et de persévérance), ensuite pour la peinture. Mais il avait, tout au plus, le talent d'un peintre de la Place du Tertre à Montmartre. Il est ainsi passé complétement à côté des grands bouleversements artistiques qui agitaient Vienne à cette époque (Klimt, Schiele, Kokoschka, Die Brücke, le Blaue Reiter). 


Il a préféré, après avoir dilapidé son maigre héritage paternel, errer lamentablement dans les rues de Vienne pendant près de 6 longues années, vivant simplement d'une ou deux aquarelles quotidiennes des grands monuments viennois. Sa seule qualité (mais en était-ce une ?) : il n'a jamais été un rebelle dans sa jeunesse, n'a jamais fait les 400 coups, s'est montré toujours docile, discipliné, conformiste, un jeune homme "présentant bien". Autre "qualité": il se targuait d'être un grand lecteur mais l'examen de sa bibliothèque, effectivement importante, montre qu'il ne lisait pas de grande littérature ou de philosophie mais des bouquins de "vulgarisation" destinés à conforter ses idées fumeuses.


Poutine, c'était un peu différent. Il avait du mal à s'intéresser à autre chose qu'aux jeux et aux bagarres avec ses copains. Pour fuir l'enfer de la vie en "kommunalka", il passait son temps avec des voyous de son espèce dans les cours d'immeubles. Il y a fait l'apprentissage de la violence : en dépit de son frêle gabarit, il choisissait ainsi l'"attaque" et jouait au caïd. On dit qu'il était sur le point de verser dans la délinquance. Ce qui l'en a détourné, c'est peut-être la pratique, jusqu'à un bon niveau, du judo (il est d'ailleurs le seul sportif de notre bande des 3). 


Mais dans ce contexte, il a évidemment été un élève médiocre. Il a toutefois réussi à intégrer l'Université et à effectuer de laborieuses études de Droit. Mais au final, on ne connaît aujourd'hui à Poutine aucune véritable passion intellectuelle, artistique ou littéraire (à l'exception de l'auteur de romans policiers, il est vrai remarquable, Julian Semenov). Son russe n'est pas élégant et même, souvent, vulgaire. Seul semble l'intéresser le sport et, surtout, le sport de combat.


Staline, en revanche, a, tout au long de sa vie, affiché une intelligence que l'on disait assez remarquable. Très bon écolier, il s'est ensuite montré un brillant séminariste passant son temps à lire et à étudier. Du trio, il est d'ailleurs le seul véritablement cultivé. Il disposait d'une impressionnante bibliothèque au Kremlin et avait une connaissance approfondie de la littérature européenne (française notamment). Du séminaire, il a retenu les "méthodes jésuitiques" de surveillance, espionnage, invasion de la vie privée.


Staline aurait pu devenir un excellent prêtre mais il est rapidement devenu athée et a choisi un autre Dieu, le marxisme. Il a donc été renvoyé, en 1899, du séminaire de Tiflis et devint alors un "révolutionnaire professionnel". A partir de là, il est entré dans une forme de délinquance en se livrant, pour les besoins financiers du Parti, à l'attaque et au pillage de banques en Géorgie. Staline simple braqueur de banques, cela a généralement été oublié, effacé. Il n'hésitait pas, pour cela, à faire feu et ça a été, quelquefois, sanglant. En 1907, il a ainsi réalisé un "casse du siècle" en faisant usage de bombes. Ce furent ses premiers crimes. Ca lui a coûté plusieurs relégations en Sibérie dont il s'est assez bien accommodé.


Finalement, nos trois lascars ont achevé leur scolarité avec un sentiment de frustration et d'échec. Ca explique le ressentiment et même la haine qu'ils ont ensuite entretenus envers les élites intellectuelles et artistiques. Ca a été particulièrement le cas pour Hitler, bien sûr, qui a organisé de grands autodafés des œuvres des "dégénérés" mais aussi de Staline qui a voué une haine mortelle à Trotsky, cet intellectuel élégant qui semblait être le successeur "naturel" de Lénine, et n'a eu de cesse de l'éliminer.


Il est en tout cas remarquable que jusqu'à l'âge d'à peu près 40 ans, aucun d'eux n'ait réellement travaillé. 

Certes Poutine a exercé au KGB où il a accédé au grade de colonel. Mais peut-on dire qu'il s'agit d'un véritable travail, d'autant qu'il n'exerçait que des fonctions subalternes? Sa plus grande promotion a été d'être envoyé en RDA à Dresden.  Mais espion en RDA, dans pays où une bonne partie de la population passait son temps à surveiller l'autre, c'était presque comique, ça ne devait pas être trop foulant. La véritable énigme, c'est en fait de comprendre comment cet agent subalterne du KGB, inconnu de tous, a pu, un jour, conquérir le pouvoir suprême en Russie.

Dans la relation au travail, le pire, ce fut évidemment Hitler. Il était incapable de traiter un dossier administratif et de s'y intéresser. Il ne savait que dégoiser, à l'infini, sur la grandeur de l'Allemagne. Il a rapidement mis fin à tout conseil des ministres laissant s'accumuler les affaires non résolues. C'est un aspect qui a été rarement étudié, mais sous le nazisme, l'administration allemande est rapidement devenue un foutoir inimaginable. Mais pour que le pays continue néanmoins de fonctionner, on a eu l'idée d'une nouvelle gouvernance: l'important, c'était d'agir "dans l'esprit du Führer". Ca ouvrait évidemment la voie à toutes les interprétations et exactions mais qu'importe le Droit et la Loi ! C'est à méditer à une époque où, aujourd'hui, on ne cesse de dénoncer les méfaits de l'administration et on ne parle que de déconcentration et de délégation. 


Un seul s'est finalement révélé un grand travailleur et même un bourreau de travail. Ce fut Staline par qui toutes les affaires devaient passer. La centralisation absolue ! Mais il se gardait bien, en revanche, de se confronter au terrain. 


Il faut enfin évoquer l'aspect intime de la vie de nos apprentis dictateurs: celui de la sexualité et de la relation aux femmes.

Tous les trois étaient  physiquement très moches. Hitler, pas besoin de développer, il était naturellement repoussant. Staline avait le visage grêlé par la variole, un bras gauche atrophié, était petit et d'une apparence asiatique, au teint mat. Quant à Poutine, il est vraiment tout petit pour aujourd'hui (1m 67) et d'aspect caricaturalement russe. Tous trois s'affichent, en tous cas, puritains et pudibonds et ont du rapidement se convaincre que, sur leur seule apparence, ils n'avaient absolument aucune chance auprès des filles.


Hitler est, sur cette question de la relation aux femmes, incontestablement le plus énigmatique. Dans sa jeunesse, on ne lui connaît aucune "histoire de filles". Il ne se prenait probablement que des râteaux ou plutôt n'osait-il même pas. Après, quand il a commencé à devenir connu, tout le monde s'accorde à relater sa grande courtoisie et sa déférence envers les femmes. C'est cette attitude respectueuse à leur égard qui explique sans doute la séduction qu'il a exercée sur nombre de femmes allemandes. Des "groupies" hystériques venaient assister à ses meetings. Cela, c'est l'aspect public mais, pour ce qui est du privé, c'est beaucoup plus trouble. 


Que penser d'abord de sa relation avec Magda Goebbels, une femme d'une certaine classe et éducation qui lui vouait une admiration sans bornes ?  Il l'a étrangement "déléguée" à ce nabot de Joseph Goebbels (qui ne s'est pas privé de la tromper effrontément), tout en continuant d'entretenir une relation de confident avec Magda. Que penser aussi de sa relation avec Eva Braun, soigneusement dissimulée au peuple allemand et épousée au dernier moment ? Une jeune fille un peu écervelée, une midinette, de 23 ans sa cadette (étrangement, le même écart d'âge qu'entre le père d'Hitler, Aloïs, et sa dernière épouse, Klara) . Et enfin et surtout de sa relation avec sa nièce Geli Raubal qui s'est suicidée en 1931, alors qu'elle n'avait que 23 ans, dans son appartement de Munich ? C'est un mystère macabre qui ne sera maintenant jamais élucidé (avait-il une relation incestueuse avec elle ?) mais qui n'a curieusement pas freiné l'accession de Hitler au pouvoir suprême. On sait simplement que Hitler cherchait à exercer une véritable "emprise" (comme on dit aujourd'hui) sur elle.


Quant à Poutine, il faut bien reconnaître qu'on ne connaît aujourd'hui quasiment rien de sa relation avec les femmes. Rien que des rumeurs ou des ragots tant les choses sont bétonnées. On sait seulement qu'il a le culte de la virilité et qu'il est plutôt séduit par les femmes répondant aux critères russes de la féminité (pimpantes et apprêtées). Une ancienne épouse qui était hôtesse de l'air (une profession très prestigieuse à l'époque) et, aujourd'hui, une maîtresse ancienne gymnaste: Alina Kabaeva. Et enfin deux filles d'une trentaine d'années (dont l'une vit dans cet Occident qu'il déclare détester) qui seraient de brillantes universitaires.


Le plus effrayant en la matière est, probablement, Joseph Staline. Après un premier mariage avec une femme géorgienne prématurément décédée mais dont il a eu un fils, Yakov (qu'il a laissé mourir, en 1943, dans un camp allemand de prisonniers), il a épousé Nadia Allilouïeva, une militante communiste, une femme forte qui lui tenait tête et qu'il écoutait. Elle était même la seule personne capable de lui faire peur. Elle lui hurlait dessus en lui reprochant ses insuffisances vis-à-vis d'elle-même, de ses enfants et du peuple russe tout entier. Le plus grand assassin de l'humanité allait alors se barricader dans une pièce parce qu'il tremblait devant sa femme en colère. 


On dit aujourd'hui de Nadia qu'elle était devenue maniaco-dépressive, souffrant de mille douleurs et migraines qu'elle calmait avec une dépendance aux somnifères et médicaments. Quoi qu'il en soit, elle s'est un jour suicidée, à l'âge de 31 ans, avec un petit révolver que venait de lui offrir son beau-frère. C'était tellement inattendu que tout son entourage en a été pétrifié. Pour Staline, ce fut même un drame épouvantable, il en a affiché une douleur et une culpabilité immenses. On dit même que cela a définitivement bouleversé sa personnalité et que c'est, à partir de là qu'il est devenu un dictateur sanguinaire.


Pour se consoler, Staline s'est ensuite rapproché de sa belle-famille Allilouïeva et, en particulier de Zhenia (la soeur de Nadia qui lui ressemblait beaucoup) avec la quelle il entamera une liaison. Ca marchera un certain temps jusqu'en 1938 où Staline fera assassiner tout le monde, toute sa belle-famille, par ses sbires. Edifiant, n'est-ce pas ?


Je terminerai en mentionnant quelques attitudes et comportements de nos trois grands "massacreurs":

- tous trois sont de grands hypocondriaques. Alors que ça ne les perturbe pas de commander l'exécution de milliers de personnes, ils se montrent extrêmement préoccupés de leur petite personne. Constamment suivis par un médecin plus ou moins charlatan (pour Hitler et Staline) et usant et abusant de médicaments et drogues divers et variés. Quant à Poutine, on sait qu'il est terrorisé par le Covid et on a tous en mémoire la table démesurée à l'extrémité de la quelle il a reçu Macron l'an dernier.


- Hitler et Poutine font même des efforts pour demeurer en bonne santé. On sait qu'Hitler est devenu végétarien (mais s'empiffrait de pâtisseries, ce qui était sans doute plus nocif que la viande) et ne fumait ni ne buvait. Poutine, pareillement, ne fume ni ne boit (ce qui est vraiment très rare pour un Russe) et se vante, comme tous les dirigeants du Kremlin depuis Khrouchtchev, de pratiquer la natation 1 heure par jour. Quant à Staline, il n'avait aucune hygiène de vie: grand fumeur et grand buveur, il avait l'habitude de défier ses compagnons de tablée (dont la présence était obligatoire) à de grandes soûleries: la terreur par la surenchère alcoolique.


- Hitler adorait les chiens, spécialement les bergers allemands; au point qu'il leur consacrait une bonne partie de son temps libre et qu'il  s'est suicidé avec sa femme et son chien (cette bizarrerie n'a pas été commentée par ses biographes).

- Aucun de nos trois tristes personnages n'a jamais vraiment voyagé, quitté son pays. Aucun ne parle vraiment une langue étrangère (Poutine baragouine quand même l'allemand avec un accent épouvantable).


- Enfin tous les trois ont des horaires bizarres. Ils prennent plaisir à épuiser leurs collaborateurs en leur imposant des "nocturnes interminables". Jamais couchés avant 3 heures du matin au plus tôt et, souvent même, 4 heures, 5 heures. Mais ils se permettent en revanche, quant à eux, de se lever à 11 heures, midi (quand les autres doivent bien sûr être disponibles dès le petit matin). Ces horaires, ça m'amuse presque parce que je me dis que, pour ce qui me concerne, je suis tout le contraire d'une "dictateur": je me lève à l'heure où ils se couchent. Un compagnon comme ça n'aurait guère le temps de m'embêter.


Voilà les grandes lignes de ce que j'ai pu retenir de l'éducation de nos "trois monstres". Ca ne nous avance pas beaucoup, allez-vous me dire, il n'en ressort aucune clé de compréhension. Rien qui puisse satisfaire un psychiatre, psychanalyste, en effet. Des millions de gens de par le monde ont eu une enfance malheureuse mais ne sont pas devenus, pour autant, des dictateurs.


J'avancerai quand même une explication. On a affaire à trois "monstres froids". Ils furent, certes, tous les trois traumatisés, dans leur enfance, par la violence, l'insécurité, la méfiance mais le dogmatisme politique leur a ensuite fourni un cadre d'action, une vision prométhéenne de la vie. Mais ils sont surtout des personnages attardés sur le plan émotionnel, incapables de compassion et de sentiments vrais; mais aussi d'une irascibilité effroyable, rythmée par des explosions de colère qui sont une manière de dénier la réalité. 


Refuser le réel, s'en protéger, c'est peut-être l'explication. Il m'apparaît ainsi significatif que tous les trois se gardent bien d'aller sur le terrain et s'attachent à vivre, en permanence, dans un véritable "bunker". Rappelons le : Hitler n'a jamais visité un camp de concentration; Staline n'est jamais allé dans les campagnes ukrainiennes à l'époque de la Grande Famine; quant à Poutine, on peut être sûrs qu'il ne se rendra jamais près du front, en Ukraine, pour y contempler le fruit de ses exploits militaires.


Images d'Otto DIX (1891-1969), Felix NUSSBAUM (1904-1944 à Auschwitz), Boris GRIGORIEV (1886-1939), Alfred KIRCHNER

Un record absolu de longueur pour ce post. C'est évidemment idiot et je doute que certains parviennent à me lire. Mais tant pis, c'est probablement mon côté Europe Centrale qui ressort ici. On demeure, là-bas, obsédés par la guerre. Ca fait certes complétement ringard en France. Mais moi, ça me passionne parce que la guerre,  la dictature, ça nous apprend une foule de choses sur la psychologie humaine. Et un pays comme la France est-il vraiment immunisé contre ça ? Pas sûr, tellement la montée des haines y est grande aujourd'hui.

Pour ces portraits de nos 3 monstres, je n'invente évidemment rien et il ne s'agit pas de mes élucubrations mais d'analyses recueillies au cours de mes nombreuses lectures. Il y a en effet une littérature surabondante sur nos trois dictateurs. Je recommande à cet égard :

- concernant Staline, le livre de Simon Sebag MONTEFIORE ("Staline, la cour du tsar rouge") m'a beaucoup intéressée. Il vient d'être réédité en poche. Il y a aussi Robert SERVICE mais je n'ai pas encore lu.

- concernant Hitler, j'ai deux références: Peter LONGERICH ("Hitler") et surtout Volker ULLRICH ("Adolf Hitler"). J'ai bien aimé également le petit livre récent de Claude Quétel: "Hitler, vérités et légendes" qui démonte bien toutes les âneries psychologisantes qui ont pu être développées sur le personnage. Il y a enfin le livre très novateur de Johann Chapoutot, consacré au management selon le nazisme: "Libres d'obéir"

- sur Poutine, il n'y a pas grand chose de fiable et exhaustif aujourd'hui. Les deux derniers bouquins de Sergueï JIRNOV ("L'éclaireur" et "L'engrenage") donnent néanmoins une bonne idée de ce qu'était la formation KGB.

samedi 25 février 2023

Le bonheur comme compétition

 
Le bonheur, c'est devenu la grande préoccupation des sociétés occidentales. Une préoccupation récente, il faut le souligner: pas plus d'un siècle. La question ne se posait absolument pas aussi longtemps qu'on croyait au Paradis. La vie n'était alors qu'une vallée de larmes qu'il fallait traverser avant de trouver, comme une récompense et une contrepartie, la félicité éternelle. Le Bonheur, c'était "Après".


Mais aujourd'hui, il n'y a plus que les Musulmans qui croient encore au Paradis. Alors, si l'on est maintenant convaincus que le bonheur, c'est "maintenant", on est bien obligés de réévaluer les choses, de les remettre à une échelle terrestre. Mais c'est angoissant aussi parce qu'on a tout de suite peur de se rater. Avoir une vie nulle, ratée, c'est devenu la grande peur contemporaine. C'est principalement à cause de ça qu'on devient dépressifs, qu'on se bourre de somnifères et d'anxiolytiques et, même, qu'on "se flingue", qu'on se suicide.


Une nouvelle religion est née, quasiment un impératif catégorique: on se doit aujourd'hui de "réussir" sa vie. A cette fin, on est d'abord priés de sortir de sa médiocrité. C'est ce qui donnerait sens à notre passage terrestre. Dans ce but, il faudrait sans cesse sortir de sa coquille, aller au-delà de soi-même. 


 Et il faut dire qu'on ne manque pas d'ambition en la matière. La surenchère est de rigueur, on doit lancer des défis permanents, à soi-même et surtout vis-à-vis des autres. On est à fond dans la posture, la proclamation. 


On est d'abord presque obligés de déclarer qu'on souhaite travailler pour le "bien commun", qu'on est pleins d'intentions altruistes, qu'on veut œuvrer dans l'humanitaire ou l'écologie et contribuer à sauver la planète toute entière. Rien que ça ! Pour cela, on crache sur les "bullshit jobs" et on rejoint une association évidement sans but lucratif. Tant pis si on est payés rien du tout et si le financement des associations repose, au total, sur une large corruption. On aurait, du moins, un boulot qui a du sens, au service des autres. On échapperait surtout à l'horreur des grandes entreprises.

Et puis, sur un plan plus individuel, il faudrait développer notre créativité.  On serait tous à "haut potentiel". Il y aurait, en chacun de nous, des talents et aptitudes cachés qu'il faudrait, à tout prix, chercher à exploiter. Il faudrait réveiller l'artiste (peintre, poète, musicien) qui sommeille en nous. Il faudrait fréquenter régulièrement la salle Pleyel, rédiger, chaque jour, un haïku et barbouiller quelques harmonieuses tâches de couleur d'inspiration abstraite.


Ca s'étend à l'entretien de nos corps. On est priés de faire disparaître les graisses superflues, de fréquenter les salles de sport. Et puis de se mettre au jogging, au crawl "glissé", à la randonnée cycliste. Le mieux, c'est de préparer un triathlon ou, au moins, le marathon de Paris. Il faut apprendre à se dépasser, à aller au delà de soi-même (on ne prête même pas attention au grotesque de ces expressions pourtant vides de sens).


Et il faudrait donner libre cours à notre goût du risque. Pour faire monter un peu l'adrénaline, rien de tel que l'escalade à mains nues, le deltaplane ou le parachute ascensionnel. Ceux qui ont le vertige, tous les trouillards, nous font bien rigoler. Il faut savoir maîtriser sa peur.


Et on est bien sûr aussi des aventuriers. Apprendre à survivre en milieu hostile, quel pied ! Crapahuter dans le désert de Gobi ou se frayer un chemin dans la jungle de Bornéo, voila les expériences à vivre. On dit qu'on s'y découvrirait soi-même, que ça serait une véritable révélation (encore une expression absurde). Je déteste les émissions télévisées "Koh-Lanta" et "Fort-Boyard" (même si j'avoue ne les avoir quasiment jamais regardées). Elles relèvent d'une espèce de sadisme institutionnel au cours duquel on se délecte  de l'infortune de certains et admire les plus forts (c'est à dire les plus soumis, les moins rebelles) .


On s'applique tellement à épouser ces injonctions qu'on ne se rend même plus compte que notre vie est devenue une compétition permanente. Sans s'en rendre compte, on devient des moutons dociles obnubilés par le dépassement, la découverte, de soi-même. 


On juge complétement obsolètes les grandes religions mais on se dépêche de se transformer en de nouveaux "conformistes", des "grenouilles de bénitier" new-look ne cessant de sermonner les autres: un misérabilisme pleurnichard mais intéressé, une obsession du "petit geste" sauveur de la planète, un hygiénisme corporel, une spiritualité de pacotille qui nous commanderait d'apprendre à se connaître soi-même.


Je crois qu'il devient urgent de proclamer le droit de chacun à une vie médiocre. Il faut abolir ce culte d'une vie réussie. Toutes les vies ont une égale dignité, même celles des nuls, des minables, des ratés, voire des escrocs, des criminels ou des pervers. De quel droit pouvons-nous juger ?


On est presque tous, en fait, des gens "ordinaires". C'est le titre d'une chanson de Robert Charlebois que j'ai découverte récemment et qui me trotte dans la tête. Elle date de 1970 (une éternité) mais elle est plus que jamais d'actualité. Il faut bien reconnaître, en effet, que, sauf exceptions rarissimes, on n'a pas grands talents intellectuels ni grandes capacités physiques. Et puis notre compassion est sélective. 


Faut-il s'en affliger, chercher à corriger le tir ? Personnellement, j'ai toujours été allergique aux grands engagements, aux grandes proclamations, aux grandes ambitions, aux grands élans de solidarité. Il faut être prétentieux ou stupide pour affirmer que l'on a eu une vie réussie.


Cette idée complétement fabriquée du bonheur ne me convient pas. Il s'agit surtout d'un modèle qui vise à nous discipliner, à nous anesthésier, parce qu'en réalité, au plus profond de nous-même, on aspire à toute autre chose que la vertu mais cela, on n'osera jamais le dire.


Je me suis plutôt toujours sentie ballotée par les événements, les hasards de la vie. Ma première préoccupation a donc été de m'en sortir matériellement, de survivre économiquement. Avoir un logement décent, un point d'ancrage, pouvoir lire et voyager, c'étaient mes principales ambitions. Les grands idéaux, ça pouvait venir après. Et puis, je me suis toujours sentie inadaptée: j'ai un sentiment de "décalage" avec les Français, leurs préoccupations, leur cadre de pensée; et enfin, la vie de famille, ça me faisait horreur, le comble de l'ennui et de l'asservissement.


Je suis sans doute très égoïste. Mais la pensée libérale nous a aussi enseigné que l'égoïsme avait des vertus. Plus que les grands idéaux, la composition des intérêts personnels et des égoïsmes servent paradoxalement le bien commun. 

Et puis le bonheur, l'épanouissement, le développement de ses capacités, est-ce que ça n'est pas un luxe de nantis ? Une grande drogue collective, une spiritualité bas de gamme, qui nous plongent dans le conformisme béat d'une domestication généralisée.

Je préfère demeurer terre à terre parce que les grands fracas de l'Histoire (tel celui dont on vient de commémorer le 1er anniversaire) nous ramènent parfois à la Réalité.


Images de George TOOKER (1920-2011) peintre américain rattaché au courant du "réalisme magique".  Peu connu en France, tellement il est éloigné des courants avant-gardistes actuels. J'estime pourtant qu'il traduit bien la banalité et la médiocrité de nos vies.

Je recommanderai, rappellerai, enfin, trois grands livres qui m'ont influencée : "Souvenirs de la maison des morts" de Dostoïevsky, "Etre sans destin" d'Imre Kertész, "Au cœur des ténèbres" de Joseph Conrad. Des livres sinistres, effroyables, mais qui, contre toute attente, savent évoquer le bonheur, le bonheur dans un camp, en état de guerre.

Je rappelle que Joseph Conrad (de son vrai nom Jozef Korzeniowski), grand écrivain du 20ème siècle, écrivait en anglais mais était de langue maternelle polonaise (né à Berditchev en Ukraine, une ville que je connais bien). Une énigme pour moi: comment peut-on, un jour, parvenir à écrire "Au cœur des ténèbres", un des grands bouquins du 20ème siècle, quand on a vécu, durant sa jeunesse à Berditchev ? Un livre puissant qui a été réinterprété magistralement par Francis Ford Coppola dans "Apocalypse Now".