samedi 15 avril 2023

SUOMI

 

Je vous écris aujourd'hui du pays "le plus heureux du monde" . 

Il s'agit de la Finlande (Suomi en finnois) qui figure en bonne tête du classement (depuis 5 années consécutives, selon une étude de l'ONU régulièrement publiée) devant le Danemark, l'Islande, la Suisse, les Pays-Bas. Il est à noter que la France n'occupe que la 21ème place tandis que le Canada est 13ème et la Belgique 17ème. 

C'est évidemment un peu bizarre ce palmarès et on peut volontiers s'en gausser. Parce qu'il faut bien le reconnaître : les pays les plus heureux du monde, personne ne s'y précipite pour les visiter. Il n'y a vraiment pas foule là-bas, on n'y croise aucune cohorte de touristes. C'est presque comme s'ils n'intéressaient pas. Pour ses vacances, on rêve de s'entasser sur une plage de la Méditerranée ou de se bousculer dans un musée florentin mais certainement pas de déambuler dans les rues d'Helsinki ou de Reykjavik. 

Les pays classés heureux par l'ONU semblent, en fait, être surtout des pays calmes et paisibles.  

Pas de villes monstrueuses, un environnement naturel vaste et préservé. Partout, des choses bien propres et bien rangées aux sens physique et moral des qualificatifs (un esprit sain dans un corps sain). Tout marche, tout fonctionne imperturbablement. Et puis, une mentalité écolo, faite de spontanéité et de naturel, teintée, en sus, de rigueur et d'austérité protestante. 

On est évidemment bien loin de l'exubérance et du foutoir slave et latin. Mais ça peut paraître ennuyeux et conformiste, cet hygiénisme, cette promotion du bien-être, cet appel à profiter des belles choses avec de belles personnes. C'est le fameux Hygge danois qui rencontre de plus en plus d'adeptes. En fait, l'angélisme, le sucre, ça devient vite écœurant et puis ça donne l'impression d'une trop grande docilité envers les Pouvoirs, d'une espèce de domestication généralisée des individus. 

Quoi qu'il en soit, la Finlande est un pays que j'aime bien. C'est la troisième fois que je m'y rends. Mais évidemment pas parce que ce serait le pays du bonheur. Le bonheur, ça n'intéresse personne et surtout pas moi. D'ailleurs, le côté involontaire de donneur de leçons de ces pays m'irrite presque, tant je le trouve culpabilisant. En fait, seul le malheur est intéressant.

Et de malheur, la Finlande n'en a pas manqué. Elle m'évoque un peu l'Ukraine, déchirée, comme elle, par l'histoire. La Finlande a, ainsi, été soumise a deux dominations successives: la Suède jusqu'en 1809 puis la Russie jusqu'en 1917. 

Et puis, elle a vécu deux grands drames qui ont forgé la conscience nationale: 

- la guerre civile de 1917, celle des Blancs contre les Rouges soutenus par les Soviétiques, qui s'est achevée par de terribles massacres; 

- puis l'héroïque "guerre d'hiver" de 1939-1940 contre l'URSS. 


De cette cohabitation avec des occupants, la Finlande a conservé un fort biculturalisme. Pas en provenance de Russie qui semble n'avoir laissé que de mauvais souvenirs et dont la pratique de la langue et même l'influence culturelle semblent s'être complétement effacées. 


Mais de la Suède, dont la langue est, aux côtés du finnois, la langue officielle du pays. Etonnant, quand on considère que les Suédois se sont politiquement retirés depuis plus d'un siècle. Et étonnant aussi quand on sait que les Finlandais ont longtemps entretenu un complexe d'infériorité vis-à-vis des Suédois, se percevant, par rapport à eux, comme des ploucs, des paysans incultes. Ca m'évoque, bien sûr, les Ukrainiens, confrontés aux Polonais puis aux Russes.  


Quoi qu'il en soit, le suédois demeure largement parlé à Helsinki. Ce qui ne m'avance guère pour communiquer mais, comme dans tous les pays scandinaves ou nordiques, tout le monde parle un excellent anglais. 


J'en profite pour jouer à "la prof" en précisant que la Finlande, c'est un pays nordique mais ce n'est pas un pays scandinave (même s'il y une forte imprégnation culturelle). Tout simplement parce qu'on y parle le finnois (et non le finlandais comme on dit souvent): une langue dite finno-ougrienne apparentée à l'estonien (dont elle est très proche) et au hongrois (mais Finlandais et Hongrois n'arrivent pas à se comprendre directement). Inutile de dire que je suis complétement larguée, que je n'accroche vraiment rien de rien au finnois. Je n'arrive même pas à me souvenir du nom de la rue de mon hôtel.


Alors, qu'est-ce que je viens fiche en Finlande ? Je me vois mal partir explorer ses immenses forêts et ses lacs innombrables. Je suis trop urbaine pour ça, la Nature, ça m'ennuie vite. Et puis, il y a plein de sales bêtes dont les pires ne sont pas les ours et les loups. Je veux simplement parler des nuages de moustiques et de moucherons, durant la période d'été, dont je conserve de cuisants souvenirs et qui m'ont, par le passé, rendue folle d'énervement.


D'abord, j'adore Helsinki. C'est une ville à taille humaine, modeste et sans touristes. Y faire des emplettes, c'est formidable. Pas seulement sur les marchés où on trouve plein de magnifiques produits qui me conviennent (des poissons notamment) mais dans les magasins de fringues et de design (le fameux design finlandais).


Mais je m'intéresse aussi un peu à l'architecture. Il faut ainsi d'abord savoir que le plan général de la ville d'Helsinki, son architecture globale, a été conçu et dessiné, durant la première moitié du 19ème siècle, par un seul homme: l'architecte prussien Carl Ludvig Engel. Il y a consacré 25 années de sa vie (de 1816 à 1840) dans un lieu qui était alors totalement hostile, épouvantable: rien que des rochers informes et des températures polaires 8 mois sur 12. Concevoir tout seul une capitale, en si peu de temps, je trouve ça fascinant, prométhéen. Impossible d'imaginer ça aujourd'hui.


Et cette préoccupation des Finlandais pour l'architecture, elle s'est perpétuée jusqu'à maintenant. Helsinki est d'abord devenue l'une des capitales européennes de l'Art Nouveau et de l'Art Déco. L'Art Nouveau, on s'est mis à considérer, dans la seconde moitié du 20 siècle, que c'était kitsch et de mauvais goût au point qu'à Paris, on a vandalisé plein de ses bâtiments majeurs. Ca revient en grâce aujourd'hui de même que l'Art déco. Personnellement, j'adore.


Et aujourd'hui même, à Helsinki, il y a plein de bâtiments iconiques, à l'architecture contemporaine renversante. Des Beaubourg ou des canopées des Halles ou des grandes Pyramides à foison.



Enfin quand j'ai commencé à m'intéresser à la Finlande, j'ai vite compris que sa façade lisse et ripolinée n'était qu'un artifice.


J'ai d'abord été fascinée par ses plus grands peintres : Akseli Gallen-Kallela (1865-1931) et Hugo Simberg (1873-1917). J'ajoute Helen Schjerfbeck (1862-1946). Tous les Finlandais se reconnaissent en eux mais on ne peut pas dire qu'ils respirent la sérénité.


Et que dire de sa littérature contemporaine, pas seulement Paasilinna dont on connaît tous la dinguerie ? Et son cinéma avec Kaurismäki qui promeut la déglingue généralisée.


Il en est des peuples comme des individus. Le calme trompeur à la surface des eaux dissimule les abîmes des tempêtes intérieures. 


Tableaux d'Akseli Gallen-Kallela, Hugo Simberg, Helen Schjerfbeck, Otto Mäkillä. Les 2 premières images sont les 2 tableaux les plus célèbres de Finlande. L'antépénultième image est une photographie de mon hôtel, le GLO-Hotel-Art. Le bâtiment est Art Nouveau, à l'extérieur et à l'intérieur. Est-ce que ça ne ressemble pas à une résidence de vampire ?

Je n'ai découvert qu'assez récemment la littérature du Nord. Elle m'a, globalement, enthousiasmée. Voilà les auteurs qui m'ont "remuée" concernant la Finlande :

 - Arto PAASILINNA : évidemment "Le lièvre de Vatanen" et le "Cantique de l'Apocalypse joyeuse".  Tout est bon chez Paasilinna mais, peut-être, un peu répétitif.

- Sofi OKSANEN : elle a conquis une célébrité internationale avec "Purge" puis "Les vaches de Staline". Sa mère est estonienne et elle connaît donc bien le système soviétique et ses crimes. "Purge", c'est formidable. J'ai, en revanche, été plutôt déçue par son dernier livre, "Le parc à chiens", dans le quel elle parle longuement de l'Ukraine.

- Laura LINSTEDT : "Oneiron" et "Mon amie Natalia". "Oneiron", j'ai trouvé ça formidable, impressionnant. Laura Lindstedt est férue de psychanalyse mais manie celle-ci avec intelligence et subtilité.

- Monika FAGERHOLM: "Qui a tué Bambi". Dans le quartier résidentiel cossu d'une ville finlandaise, les zones d'ombre qui entourent un crime. Une auteur célèbre (qui écrit en suédois). Elle s'attache à décrire l'envers du décor: comment la vie heureuse repose souvent sur un grand silence entretenu d'un commun accord.

- Rosa LIKSOM : "Compartiment n°6". Ce livre a inspiré un bon film (avec le même titre) de Juho Kuosmanen.

- Katja KETTU : "Le papillon de nuit"; Un ouvrage sidérant qui évoque deux époques (l937 et 2015) et deux pays (la Finlande et la Russie et notamment l'atroce réalité des camps de Staline).

- Kjell WESTÖ : "Un mirage finlandais". Les années de l'entre-deux guerres avec les fantômes de la guerre civile.

Je précise, enfin, que je ne posterai pas la semaine prochaine (mais on peut toujours m'écrire). Come-back le 29 avril.

samedi 8 avril 2023

Contre les âmes grises: l'absurde et la tragi-comédie


Bientôt Pâques (comme Noël, c'est désormais à la même date en Ukraine que partout ailleurs, sauf en Russie). Cette année, j'ai fait pousser, dans des assiettes profondes, du cresson et de l'avoine. Et puis, je vais aller chercher des œufs peints et teintés. J'ai aussi commandé des "vareniki" (ou pierogis) et des choux farcis ainsi que des gâteaux au pavot et au fromage. Moi qui n'aime pas cuisiner, je vais peut-être même faire du borchtch et rechercher une carpe ou des saucisses blanches.


Je m'effraie moi-même: je commence à régresser. Bientôt, je vais peut-être porter une veste ou une chemise brodées. Et pourquoi pas une couronne de fleurs dans les cheveux ? Ou bien de grandes nattes ? Moi qui ai toujours détesté ce folklore (exalté sous le communisme), qui ai toujours considéré que c'était vraiment "la honte", je me dis que je deviens bête. On a vite fait de devenir nationaliste, même si on sait bien qu'une guerre, c'est d'abord un combat pour la liberté avant d'être une défense des traditions et de l'âme d'un peuple (on ne sait pas, c'est ce qui m'inquiète, ce que ces grands mots, la tradition, l'âme, peuvent bien signifier et jusqu'où cela peut aller).


Le risque, c'est l'étouffement, le renfermement sur soi-même. Quoi qu'il advienne, les lendemains ne chanteront guère. Vainqueurs ou vaincus, on vivra dans une exaltation ou une rumination continuelles. Ca ne sera guère propice à l'esprit critique.


Je viens de lire le "Journal d'une invasion" d'Andreï Kourkov, le plus célèbre des écrivains ukrainiens. C'est le récit des 6 premiers mois de l'année 2022, incluant le déclenchement de la guerre. On est évidemment un peu déçus de ne pas avoir la suite jusqu'à aujourd'hui, même s'il nous est promis que ça viendra.


Ce qui m'a le plus marquée, c'est qu'il souligne, à plusieurs reprises, que, depuis le 24 février 2022, il se sent incapable non seulement de poursuivre la rédaction de ses romans mais, même, de simplement lire un quelconque bouquin. Comme si la guerre faisait un vide complet, absorbait toutes nos  pensées. 


Il est vrai que, toutes proportions gardées, j'ai, moi-même, d'abord éprouvé une sidération (comparable à celle éprouvée à l'occasion d'un deuil) et je me semblais incapable de m'intéresser à quoi que ce soit d'autre que la guerre.  Je pensais même arrêter mon blog tant le monde "normal" m'apparaissait vain et futile. Et puis, sans doute parce que je ne vis pas là-bas, j'ai "redémarré" et repris la vie un peu comme avant. 


Seule exception: je ne supporte plus les informations, l'actualité, françaises. Ces pleurnicheries, ce misérabilisme, ce rabâchage, continuels sur l'inflation, l'écologie, les retraites, j'étouffe là-dedans: je trouve ça tellement mesquin, étroit et presque cynique. Il ne faut pas que le soutien à l'Ukraine se fasse au détriment du pouvoir d'achat des Français, ça devient la rengaine des conversations même si personne ne prend la peine de consulter les chiffres (l'aide, ça n'est qu'une infime partie du budget de l'Etat). 


Pour en revenir à Kourkov, il a donc abandonné le roman. Et c'est vrai qu'on peut se poser la question: l'Art, la création artistique, ont-ils encore un sens en temps de guerre ? Est-ce que ça n'est pas un luxe, une distraction, de pays pacifiés, vivant tranquilles et repus ? 


On dit de l'Art qu'il ne se contente pas de reproduire la réalité mais surtout qu'il la "fait voir": c'est à dire qu'il nous permet de sortir de nous-mêmes, de nous ouvrir à d'autres expériences, d'autres sensibilités que la nôtre. Mais il faut bien reconnaître que la guerre impose une réalité brute, incontournable, qui évince toutes les autres. Il n'y a plus que l'urgence de la survie et, par rapport à cela, l'imagination, la rêverie, ça apparaît presque encombrant.


La guerre nous réduit à nos besoins primaires, immédiats, quasi animaux : bouffer, lutter contre la peur, le froid et l'épuisement. Les seuls échappatoires, les dérivatifs, c'est fumer, se soûler, baiser et...Tuer. Ce sont les sombres satisfactions d'une Barbarie retrouvée. L'Art n'a évidemment pas de place là-dedans.


Et du reste, toutes les périodes de précarité de la vie se sont révélées funestes pour la culture. L'effondrement complet de l'Empire romain au début du 6ème siècle, ça a d'abord été une disparition des grandes bibliothèques et un appauvrissement général du savoir. Il a fallu des siècles pour retrouver une splendeur comparable et le schéma s'est ensuite reproduit, avec une période de sursaut tout de même réduite, avec toutes les grandes calamités (la Grande Peste, la guerre de 30 ans, les guerres mondiales).


Mais le plus grand danger, c'est peut-être de s'abandonner complétement à la sombre réalité, de ne plus vivre que sous l'empire de la survie, de la contrainte des "événements".  On a vite fait de se laisser complétement happer par l'urgence tragique. On n'est plus capables de s'ouvrir à autre chose.


Dans son bouquin, Kourkov esquisse néanmoins quelques lueurs d'espoir. Il décrit ainsi avec attention ce qui fait désormais le quotidien des Ukrainiens en temps de guerre (la cuisine, le jardin, les contacts sociaux, les animaux, les transports, le chauffage, l'eau, l'électricité). Mais il l'émaille continuellement de multiples petits détails qui "illuminent" cette vie misérable. Qui la rendent sensible, affective.


Par exemple, la grand mère qui promène dans toute l'Ukraine son coq Tocha. Ce coq trop vigoureux qui, dès 4 heures du matin, réveille tout le monde dans les gymnases, les églises ou les bâtiments municipaux où se sont entassés les réfugiés. Mais personne ne s'en plaint. Au contraire, à force de photos ou de vidéos circulant dans toute l'Ukraine, on a fait de Tocha une célébrité nationale.


Et ces fichus dauphins qui occupaient le grand aquarium de Kharkiv. On aurait pu les laisser crever sous les bombes. Mais non ! On a pris la peine de les transférer, par convoi spécial, à Odessa (1 000 kms d'un parcours périlleux via Kyïv). On imagine la catastrophe si leurs bocaux s'étaient fracturés en cours de route.


Et puis... les femmes qui continuent d'arborer high heels et faux cils, les chants et danses dans le métro, les petits plats que l'on cuisine en commun sur un poêle tiré des décombres, les queues d'approvisionnement comme nouveaux centres d'information. Tout n'est pas figé dans la désolation.


J'y retrouve ce côté burlesque et picaresque de la vie en Ukraine. C'était l'esprit du "Pingouin" (les deux romans qui ont rendu célèbre Kourkov) cet oiseau, surgi de nulle part, qui erre, en toute décontraction, dans les rues de Kyïv. Et c'est vrai qu'on croise souvent, dans les rues des villages ukrainiens, des flopées d'animaux qui y gambadent librement (chats, chiens, canards, volailles etc.. et même des ânes et des vaches). Je me demande comment leurs propriétaires arrivent à les retrouver. Mais personne ne s'en étonne ni n'y voit d'inconvénient. 


Les choses absurdes ont droit de cité. C'est pour ça qu'on n'est pas trop soucieux d'ordre et de réglementation. On n'attend pas grand chose des pouvoirs en place, on préfère s'arranger, se débrouiller, tracer son propre chemin. Se débrouiller, j'ai l'impression qu'on n'est plus trop capables de ça à l'Ouest, on préfère être intégralement pris en charge.


Vis à vis des gens, là-bas, c'est pareil. Les bizarreries d'apparence et de comportement ne suscitent aucune réprobation ni rejet. Les filles ukrainiennes sont ainsi souvent habillées de manière ultra agressive mais ça ne pose aucun problème, personne ne les embête dans la rue. 

Quant aux vieux impotents et aux dérangés mentaux, on s'en accommode, on évite de les confier à une institution. 

Et pour le sommet de la dinguerie, je vous invite  à aller sur Tik Tok et le compte Princeska-13. Moi-même, je trouve ça sidérant. Il s'agit de Tetiana Tchoubar. Elle a 23 ans et commande un canon automoteur (une espèce de tank) avec 4 hommes sous ses ordres. Elle trouve le temps de se maquiller, de se peindre les ongles et même, parfois, de faire la fête. Elle aimerait pouvoir peindre en rose son véhicule blindé. Ses supérieurs militaires l'ont tout de même autorisée à peindre en rose une partie de la cabine de son tank (on ne sait pas ce qu'en pensent ses subordonnés).


De quoi crève-t-on, en fait, dans les sociétés occidentales ? D'ennui, de banalité, de normalité. On est des "âmes grises" incapables de s'émerveiller, de vivre dans la fulgurance de la vie. On est pétris de conventions, d'idées toutes faites, de comportements policés. C'est pour cette raison qu'on peut considérer qu'on est "déshumanisés". Je n'aime pas trop cette tarte à la crème existentialiste mais elle explique quand même, je crois, la morosité qui submerge nos pays repus.


L'absurde nous envahit, certes. C'est la grande dépression moderne. Quant au tragique, il est à nos portes avec une remise en cause potentielle (les guerres, le climat, la dépression économique) de tous nos acquis et de toutes nos certitudes.


Faut-il alors désespérer complétement ? Andrei Kourkov indique une autre voie : quand l'absurde devient le normal et quand le tragique se transforme en comique. Entre le rire et le drame, la distance est souvent ténue. Et la franchir, cela peut illuminer nos vies. L'humour, c'est ce qui peut nous sauver.


Images de Daria PETRILLI, SHAUN-TAN, Zdzislaw BEKSINSKI, Alfred KUBIN, Pierre MORNET.

Lectures:

Je recommande bien sûr la lecture d'Andreï Kourkov. Ses deux derniers bouquins notamment, le "Journal d'une invasion" et "L'oreille de Kiev" (c'est à rapprocher de "La garde blanche" de Boulgakov). J'ajoute les deux livres consacrés au Pingouin.

Si vous souhaitez approfondir votre connaissance de la littérature ukrainienne contemporaine, je signale que, parmi ses plus célèbres représentants, figurent : Serhiy JADAN ("Anarchy in the UKR", "La route du Donbass") et Yuri ANDRUKHOVITCH ("Douze cercles", "Moscoviada"). Leurs livres sont traduits aux Editions Noir sur Blanc.

Il y a un point commun à ces trois auteurs: leur littérature est complétement déjantée, absurde et comique. Donc bien éloignée de la littérature française qui s'embourbe, en ce moment, dans le social et le sociétal.

samedi 1 avril 2023

La Haine des Femmes


Un récent documentaire de la télévision vient de me remémorer le personnage de Guy Georges, un tueur en série qui opérait à Paris dans les années 80-90. Il a violemment agressé une vingtaine de femmes, il opérait au couteau (7 sont décédées). Il est aujourd'hui éligible à une libération conditionnelle.


Dans le choix de ses victimes, Guy Georges avait des critères précis de sélection: de jeunes Parisiennes élégantes, blanches et généralement blondes. C'était ce fantasme caricatural, sinistrement banal, qui alimentait ses envies de meurtre.


Au "palmarès" des tueurs en série parisiens, Guy Georges avait été précédé par Thierry Paulin dans les années 80. Lui, sa spécialité, c'étaient les femmes âgées à Paris. Sa violence était inimaginable: il contraignait certaines à boire des détergents (de la soude caustique) et les étouffait lentement dans un sac en plastique. Il a avoué le meurtre de 21 femmes. Il est mort du Sida (en 1989), peu de temps après son arrestation (1987), avant de pouvoir être jugé. Claire Denis lui a consacré un film troublant: "J'ai pas sommeil" (1994).


On vient également d'apprendre le décès à 72 ans, en novembre dernier, du "Japonais cannibale", Isseï Sagawa. Etudiant à Paris en 1981, il avait tué, d'une balle de carabine, une jeune Néerlandaise qu'il avait attirée dans sa chambre. Il avait ensuite prélevé, en prenant des photographies, plusieurs kilos de sa chair qu'il avait consommés, crus ou cuits, pendant plusieurs jours. Il avait déjà tenté d'assassiner une jeune allemande à Tokyo. Il était d'une constitution physique très frêle (1 m 50, 35 kilos) et vivait dans le fantasme torturant de la femme occidentale. Les experts psychiatres ayant conclu à son irresponsabilité pénale, il a pu regagner le Japon à l'issue d'une année d'internement psychiatrique. Là-bas, il a pu mener une vie presque normale (le non-lieu prononcé en France interdisant un nouveau jugement) et, même, conquérir une petite célébrité.


On peut enfin mentionner le cas du tueur toulousain, Patrice Alègre, dont le "palmarès", dans les années 90, s'établit aux meurtres sauvages d'au moins 6 femmes. 


Pourquoi est-ce que je parle de ces macabres faits divers ? D'abord parce que c'est au détour des années 80-90 qu'a émergé, dans les sociétés occidentales, cette figure du tueur occidental. Et il faut bien dire qu'on s'est mis à considérer ces tueurs avec une morbide fascination. On sait, par exemple, que, dans sa prison, Guy Georges entretiendrait de nombreuses correspondances et relations avec des jeunes femmes. Plus significativement, on a, tout à coup, été submergés de romans policiers et de fumeuses analyses psychiatriques consacrés au "tueurs en série". 


Ca a même donné naissance au métier étrange de "profiler". Et faut-il encore rappeler que l'écrivain américain Bret Easton Ellis (généralement porté aux nues mais au quel je suis personnellement indifférente) a conquis, en 1992, une célébrité internationale avec son livre "American psycho" consacré à un tueur en série pourtant peu crédible (le cliché, tellement dans l'air du temps, d'un jeune Golden Boy de Wall Street, froid et psychotique; mais, dans la réalité vraie, on ne connaît aucun tueur en série relevant de cette catégorie sociale) ?


Que penser d'abord de sociétés qui font du tueur en série une véritable figure mythologique, presque un héros de notre temps ?


Pourquoi pas ? Mais le plus dérangeant, c'est qu'on retient tous la figure du tueur, on en connaît tous, plus ou moins, la biographie (l'enfance dévastée dépourvue d'affection, le chômage, la drogue, la prostitution, la petite délinquance). Mais les victimes, elles, on s'en désintéresse complétement: on les a effacées, oubliées, plus personne ne connaît leurs noms. De l'angoisse et de la souffrance atroce qu'elles ont pu vivre, personne ne dira, ne saura, jamais rien.


Mais je dirais que les tueurs en série nous enseignent malgré tout quelque chose de profond concernant la psychologie humaine, de ses refoulements inavoués, de ses obsessions dissimulées. On s'attache généralement à retracer leur parcours, tous les "traumatismes" explicatifs de leur vie et de ses accidents. Mais j'oserais dire que la psychologie, on s'en fiche un peu en l'occurrence. Tout simplement parce que les actes des tueurs en série obéissent, le plus souvent, à un mécanisme univoque: celui d'une irrépressible haine des femmes.


Cela semble limpide: 95 % des tueurs en série sont des hommes (les rares "tueuses" n'ont pas de motifs sexuels mais économiques ou de querelle). Et la plupart des tueurs en série s'attaquent prioritairement, voire exclusivement, à des femmes.


Et la haine des femmes, c'est très banal... C'est banal parce que l'hostilité est de règle entre les sexes, qu'il n'y a que guerre et conflits entre eux. Certes, on raconte aujourd'hui qu'on peut parvenir à se comprendre et à établir des rapports de parfaite égalité. Voire même abolir toute frontière entre le masculin et le féminin. 


Je demeure sceptique parce qu'il y a tout de même bien une relation "apeurée" entre l'homme et la femme. Une peur, un effroi, qui poussent à la violence. Cela découle de cette opacité essentielle entre les sexes que rien ne pourra jamais lever. La femme est bien un "continent noir" pour l'homme et Freud, lui-même, avait déclaré avoir échoué à comprendre "ce que voulait une femme". Du côté des femmes, les hommes, quant à eux, sont beaucoup plus prévisibles. On les "voit venir", il est plus facile de les circonscrire. Et surtout, pour une femme, les hommes ne sont pas attirants par leur seule apparence physique.


Au total, de l'autre sexe, de quelque côté que l'on soit, il y a une part irréductible qui nous échappera toujours. C'est inquiétant, perturbant et c'est justement pour contenir, circonscrire, cette étrangeté de l'autre que s'établissent des rapports de sujétion, domination. D'entente, d'harmonie complète, il n'y aura jamais.


Pour nombre d'hommes, il y a quelque chose d'insupportable, d'intolérable, chez les femmes. C'est le pouvoir, la puissance, qu'elles peuvent exercer instantanément, en dépit de leur rang inférieur, par leur seule présence physique. Sur ce point, les expériences d'un homme et d'une femme sont radicalement différentes. Il suffit de se promener dans une rue pour comprendre cela. Une jolie femme rencontre immédiatement des dizaines de regards qui la détaillent. Pour un homme, en revanche, je crois que c'est à peu près zéro; son apparence ne suffit pas à assurer sa séduction. Il est à peu près physiquement transparent.


Ca explique que, d'une manière générale, les femmes déclenchent une hostilité profonde, jamais avouée bien sûr. C'est étroitement lié à ce privilège de leur apparence et de leur séduction immédiate. Mais la beauté de la femme est souvent vécue, comme une insulte, une blessure. Un scandale profondément inégalitaire qui rabaisse les autres, les pauvres types, au rang de minables. Ca donne alors des envies de meurtre. Le tueur en série ne fait donc qu'exprimer, en la portant à sa tension maximale, l'hostilité essentielle, primitive,  de l'homme envers la femme. On vient d'introduire, dans la langue française, ce mot nouveau de "féminicide". On en abuse souvent parce que les motifs d'un crime sont multiples et complexes. Néanmoins, on assassine bien, parfois, des êtres humains simplement parce qu'elles sont des femmes.


Mais sans aller jusqu'au meurtre, il y a bien sûr les simples "violences" quotidiennes faites aux femmes; elles vont jusqu'à s'exprimer dans de petites remarques dépréciatives, dévalorisantes. Pourquoi l'insulte la plus banale, dans toutes les langues, est-elle "putain" ? Sans doute parce que l'on pense que cette vénalité et cette disponibilité en toute indifférence de la prostituée correspondent à la sexualité de la femme. Que c'est dans la frénésie consommatrice qu'elle trouverait son vrai plaisir.


C'est ce qui explique qu'une femme est toujours sur ses gardes. Initialement, c'est exaltant et pas du tout désagréable de se sentir regardée. Ca conforte même dans son assurance; on se dit qu'on va pouvoir conquérir le monde puisqu'en un claquement de doigts, on peut avoir tous les hommes, même ses professeurs, même les plus riches. La sexualité apparaît comme un instrument de pouvoir. Et on s'engage alors dans de multiples aventures. 


Mais on commence rapidement à éprouver des doutes parce qu'on se dit qu'on n'est faites que pour le désir. On se rend compte qu'on fait simplement l'objet d'une prédation visuelle, qu'on est prisonnières d'une cage, enfermées dans une relation spéculaire, "un reflet" dans un œil d'homme. On se punit alors en adoptant des conduites à risques: en se donnant à des inconnus ou des mauvais garçons, en buvant trop, en fumant trop, en entrant dans une certaine marginalité.


La relation sexuelle, affective, est finalement très angoissante, presque terrifiante. On a vite fait de se perdre là-dedans. Comment s'en sortir ? Je n'ai et ne veux pas donner de recettes. Personnellement, je suis devenue Carmilla. Mais je viens de découvrir avec grand intérêt le livre et les propos d'Ovidie, une icône-intello du début du siècle, étudiante en philosophie qui a débuté, par désir de provocation et d'émancipation, dans le cinéma pornographique. Elle a aujourd'hui une deuxième vie, étrangement détournée de toute vie sexuelle. Sortir carrément de la sexualité, du moins provisoirement, à une époque où on ne cesse de proclamer le plaisir, la jouissance, c'est peut-être consternant, regrettable, mais ça interroge, n'est-ce pas ?

Images de Tiziano VECELLIO (dit Le Titien: "Tarquin et Lucrèce"), Jakub SCHIKANEDER, Leon MAXIME-FAIVRE (" L'assassinat de la Princesse de Lamballe"), Franz Von STUCK, Bo BARTLETT, George GROSZ ("Le tueur de femmes"), Rudolf SCHLICHTER, Otto DIX, Félix VALLOTON, Walter SICKERT, John STEZAKER, Hugo SIMBERG, René MAGRITTE, Jacques MONORY (pour qui la peinture est le lieu du Crime).

Un post personnel qui ne rencontrera peut-être guère d'adhésion. Mais c'est tout de même bien ainsi que je vois les choses. Je ne crois pas à l'harmonie possible du masculin et du féminin et encore moins à la possibilité de "choisir" l'un ou l'autre genre. Mais le conflit, c'est, probablement, ce qui fait le piment de la vie. 

Ma sélection féministe :

D'abord deux livres récents de serial-killers :

- Yûsuke KISHI: "La leçon du Mal". Un grand succès au Japon. Un charmant professeur, inspirant une confiance absolue en faisant étalage d'altruisme et d'engagement social, se révèle un tueur.

- Danya KUKAFKA: "Une exécution". Un thriller américain impressionnant. Il est novateur car il donne la parole aux victimes. Un livre féministe donc qui renverse, utilement, les perspectives.

- OVIDIE: "La chair est triste, hélas". C'est plutôt décevant sur un plan littéraire. Mais c'est le questionnement qui est intéressant.

- Laura POGGIOLI : "Trois sœurs". Un très bon bouquin que j'ai déjà évoqué mais qui, je crois, est trop passé inaperçu en France. Il n'évoque pas seulement les violences domestiques en Russie mais il fait aussi de justes comparaisons, pas forcément avantageuses, avec la France (dans l'espace public, les femmes sont mieux traitées, beaucoup moins harcelées, dans un pays slave. Je le confirme). Et puis, c'est aussi une réflexion plus générale sur les difficultés à trouver son positionnement quand on est une jeune femme.

- Nancy HUSTON: "Reine du réel - Lettre à Grisélidis Réal" et "Reflets dans un œil d'homme". Je suis une fan absolue de Nancy Huston. J'adore tous ses bouquins. Curieusement, elle n'est pas unanimement appréciée des féministes en France. Son livre "Reflets dans un œil d'homme" a, notamment, souvent été étrillé.