L'intelligence artificielle, on nous bassine avec ça dans les médias, surtout depuis l'apparition de Chat GPT.
On joue d'abord à se faire peur en évoquant la naissance d'une superintelligence, surpassant celle de l'homme. Tellement puissante qu'elle en viendrait à conquérir son autonomie, prendre le pouvoir et faire de nous ses esclaves ou ses jouets.
L'I.A. signerait la fin de l'humanité et on n'aurait pas d'autre choix que de s'adapter rapidement en se branchant sur les infrastructures informatiques et en numérisant son existence. Au moins, on se débarrasserait de tous les inconvénients d'une vie biologique (toutes ces maladies et de tous ces chagrins qui nous affligent) et on vivrait tous ensemble de manière harmonieuse (plus de guerres ni de conflits). Utopie minable qui repose simplement sur notre esprit grégaire, notre besoin de trouver la protection et l'assurance de moyens technologiques.
Et il est vrai qu'on met rapidement les doigts dans l'engrenage en s'adonnant à des solutions apparemment facilitatrices, celles des prothèses électroniques.
Par rapport à tous ces bidules, j'ai toujours eu une position réservée, voire négative. On pourra même dire que je suis complétement ringarde.
D'abord, c'est à peine si j'utilise une calculatrice. Je préfère tout faire de tête. Je tiens ça de ma mère qui était une véritable machine en la matière et ne cessait de nous entraîner, ma sœur et moi.
Je n'ai pas non plus d'agenda. Ca fait le désespoir des secrétariats mais moi, ça me permet de bien me positionner dans le temps. Et c'est idem pour mes dossiers, je les classe, dans ma tête, suivant leur chronologie. Et avec mon entourage, mes amis, c'est pareil: je ne note nulle part leurs adresses ou dates de fêtes et anniversaires.
L'informatique, j'essaie de m'en passer. Et pourtant, je travaille dans la Finance et on dispose, en ce domaine, d'une foultitude de logiciels et applications capables de vous cracher instantanément un diagnostic et des solutions, d'orienter vos décisions. Mais c'est à peine si je regarde ça, je préfère lire moi-même les documents papier. De même, en Bourse, j'interviens en toute subjectivité. Les avis des ordinateurs, je m'en fiche. Les suivre, c'est même le meilleur moyen de perdre son argent.
On pourra dire que je suis détachée. Pas vraiment parce que j'ai, en revanche, j'ai un rapport maniaque, presque obsessionnel, au Temps. Mes bijoux favoris, ce sont mes montres que je consulte sans cesse. Ma vie quotidienne, je lui donne un emploi du Temps strict. Pas question de m'attarder, de perdre mon temps.
Quant au GPS, je l'utilise le moins possible. Je n'y recours qu'in fine après m'être orientée, préalablement, par rapport à une géographie globale. Et d'ailleurs, j'adore les Atlas et toutes les cartes anciennes et actuelles. J'y trouve un véritable plaisir, presque corporel, d'exploration de l'espace.
Je ne crois pas être dotée de facultés particulières. Je ne suis originale aujourd'hui que parce que presque tout le monde a renoncé à se mouvoir dans les chiffres et à se repérer dans l'espace. On s'en remet à des "trucs" censés faire mieux que nous mais on perd quelque chose de notre rapport au monde, de notre faculté primordiale à se repérer dans le Temps et dans l'Espace. Ne plus savoir calculer, ne plus savoir lire une carte, je trouve ça effrayant.
On n'a jamais été aussi nuls en mathématiques simples et en géographie, les deux disciplines qui ont pourtant façonné l'Esprit de la Renaissance. C'est un rapport vivant, affectif, émotionnel, au monde, aux chiffres, aux paysages, à la géographie des lieux que l'on a perdu. On en est réduits à essayer d'attester pitoyablement de son existence en faisant des selfies. On croit reproduire le monde mais c'est la machine électronique qui nous reproduit, tous pareils, tous contents, tous satisfaits de nous-mêmes.
Evidemment, avec Chat GPT et autres I.A., on atteint, encore, un nouveau palier. On va jusqu'à raconter qu'on n'aura bientôt plus besoin de journalistes pour alimenter la presse ni d'écrivains pour produire des romans à succès. Quant à la musique, on arrive déjà à produire quelques "tubes" issus d'un mixage des "fonds sonores" les plus populaires.
Est-ce grave ? Non, si l'on considère que l'intelligence artificielle ne débitera jamais que des choses (idées, créations) communes et banales, qu'elle sera toujours incapable de faire œuvre d'Art (pas de Proust ou de Boulez avec l'I.A.). Oui, si l'on perçoit bien que la normalisation complète de nos vies, la domestication du troupeau humain, est en route à marches forcées.
Mais il y a heureusement quelques points majeurs d'achoppement qui rendront sans doute impossible la victoire de l'ordinateur sur l'homme et le triomphe du totalitarisme. J'en vois au moins deux :
- On croit d'abord que l'I.A. est capable de répliquer l'intelligence humaine. Comme si on avait un cerveau simplement mécanique ou électronique se limitant à quelques processus simples, à quelques effets de logique. Mais d'abord, personne ne connaît les finalités (bénéfiques ? maléfiques ?) de l'intelligence humaine. Et ensuite, on a une vision beaucoup trop abstraite, désincarnée, de la pensée.
On reproduit simplement, en fait, le vieux schéma, remontant à Aristote, de la supériorité de l'esprit en évacuant complétement le fait que l'intelligence humaine s'articule étroitement avec un corps. Un corps animé de passions, d'affects, qui se combattent sans cesse et entrent même souvent en contradiction avec notre pensée.
C'est en fait la vision de Spinoza. Le cerveau et le corps (la pensée et la chair) sont dans le même bain et ils ne cessent de s'y bagarrer ou de s'y associer. C'est ce qui fait la beauté de la vie, ces intensités de joie ou de souffrance qui la rythment.
A un circuit électronique, il manquera donc toujours un corps et c'est pourquoi l'I.A. ne parviendra jamais à répliquer la pensée et la chair associée de l'existence humaine.
- Le second point, c'est que l'I.A. sera toujours dépourvue d'humour et de bon sens. L'humour, ça ne prête pas trop à conséquence dommageable, on peut donc, à l'extrême limite, s'en passer.
Mais le bon sens, c'est nettement plus fâcheux. Parce que, confrontée à une situation en dehors des schémas établis, qui sort de l'ordinaire (un imprévu, une nouveauté), l'I.A. est capable de faire n'importe quoi, de nous exposer même aux plus grands dangers. L'I.A. peut se montrer d'une redoutable bêtise. Elle qui est incapable de rigoler peut, en revanche, faire rigoler (sous réserve qu'on ait soi-même conservé un peu de lucidité).
Et le bon sens, on peut être sûr que l'I.A. n'en possédera jamais. C'est l'une des facultés humaines les plus mystérieuses parce qu'on ne sait vraiment ni la définir, ni l'analyser. Mais elle est pourtant une réalité humaine incontournable et universellement partagée (Descartes en avait fait le pilier de sa philosophie). Disons qu'on a tous cette étrange capacité à analyser instantanément le réel, à rapporter l'accident à un tout, à avoir un sens commun, un même univers.
L'intelligence artificielle ne sera donc jamais intelligente. On n'a donc pas à la redouter. Simplement, il ne faut pas se laisser impressionner, subjuguer, par elle. C'est à nous de faire confiance à notre libre arbitre, à notre capacité à prendre les décision conformes à nos intérêts et objectifs.
Et il ne faut même pas avoir peur des destructions massives d'emploi que devrait générer l'intelligence artificielle. Et cela jusque dans le secteur tertiaire et y compris chez les cadres. C'est trop long à développer mais la "destruction créatrice", théorisée par Joseph Schumpeter, on ne peut que constater que ça fonctionne plutôt bien depuis plus de deux siècles. J'oserais même dire que l'avenir économique est plutôt prometteur.
C'est simplement à nous de ne pas nous laisser bouffer par cette (in)intelligence artificielle. On y succombe surtout par inertie. Je me permets donc de vous donner quelques conseils: essayez de vous passer, de temps en temps, de votre ordinateur ou de votre smart. Débranchez-vous, déconnectez-vous. Remettez- vous à lire des romans, apprenez à calculer de tête, essayez de faire travailler au maximum votre mémoire, consultez des cartes routières ou de géographie, essayez de faire des photos plutôt que des selfies.
Tableaux de Piet MONDRIAN (1872-1944). Il est aujourd'hui considéré comme le peintre "décisif": celui qui a appréhendé la rationalité mathématique et la géométrisation du monde. Plusieurs expositions majeures (à Bordeaux et à Amsterdam) lui ont été récemment consacrées.
Je recommande:
- Gaspard KOENIG: "La fin de l'individu - Voyage d'un philosophe au pays de l'intelligence artificielle".
- Benjamin LABATUT: "Maniac". Un des grands bouquins de cet automne, celui d'un Chilien (mais qui écrit en anglais). Les vies extraordinaires de quelques grands mathématiciens et physiciens qui, au 20ème siècle, ont conçu le premier ordinateur (le MANIAC) et la théorie des jeux. Un livre que vous ne lâcherez pas, j'en prends l'engagement.
- Brigitte LEAL: "Mondrian". Un "beau livre" à offrir pour les Fêtes de fin d'année. Y est retracée la vie de ce héros de la modernité (qui a inspiré, notamment, Saint-Laurent). Ce qui est peu connu, c'est qu'avant de révolutionner la peinture, il a eu une période classique et figurative qu'il n'est pas inintéressant de redécouvrir. Et puis Mondrian, c'est une formation aux Pays-Bas, puis la découverte de Paris et enfin de New-York (où il a trouvé refuge pendant la 2nde Guerre). Un personnage très complexe qui s'intéressait à tout, en fait: la peinture, l'architecture, la danse, le théâtre, las mathématiques, la géométrie et aussi à...l'anthroposophie.






























































