samedi 7 décembre 2024

L'(in)intelligence artificielle


 L'intelligence artificielle, on nous bassine avec ça dans les médias, surtout depuis l'apparition de Chat GPT.

On joue d'abord à se faire peur en évoquant la naissance d'une superintelligence, surpassant celle de l'homme. Tellement puissante qu'elle en viendrait à conquérir son autonomie, prendre le pouvoir et faire de nous ses esclaves ou ses jouets.

L'I.A. signerait la fin de l'humanité et on n'aurait pas d'autre choix que de s'adapter rapidement en se branchant sur les infrastructures informatiques et en numérisant son existence. Au moins, on se débarrasserait de tous les inconvénients d'une vie biologique (toutes ces maladies et de tous ces chagrins qui nous affligent) et on vivrait tous ensemble de manière harmonieuse (plus de guerres ni de conflits). Utopie minable qui repose simplement sur notre esprit grégaire, notre besoin de trouver la protection et l'assurance de moyens technologiques.

Et il est vrai qu'on met rapidement les doigts dans l'engrenage en s'adonnant à des solutions apparemment facilitatrices, celles des prothèses électroniques.

Par rapport à tous ces bidules, j'ai toujours eu une position réservée, voire négative. On pourra même dire que je suis complétement ringarde.

D'abord, c'est à peine si j'utilise une calculatrice. Je préfère tout faire de tête. Je tiens ça de ma mère qui était une véritable machine en la matière et ne cessait de nous entraîner, ma sœur et moi. 

Je n'ai pas non plus d'agenda. Ca fait le désespoir des secrétariats mais moi, ça me permet de bien me positionner dans le temps. Et c'est idem pour mes dossiers, je les classe, dans ma tête, suivant leur chronologie. Et avec mon entourage, mes amis, c'est pareil: je ne note nulle part leurs adresses ou dates de fêtes et anniversaires.

L'informatique, j'essaie de m'en passer. Et pourtant, je travaille dans la Finance et on dispose, en ce domaine, d'une foultitude de logiciels et applications capables de vous cracher instantanément un diagnostic et des solutions, d'orienter vos décisions. Mais c'est à peine si je regarde ça, je préfère lire moi-même les documents papier. De même, en Bourse, j'interviens en toute subjectivité. Les avis des ordinateurs, je m'en fiche. Les suivre, c'est même le meilleur moyen de perdre son argent. 

On pourra dire que je suis détachée. Pas vraiment parce que j'ai, en revanche, j'ai un rapport maniaque, presque obsessionnel, au Temps.  Mes bijoux favoris, ce sont mes montres que je consulte sans cesse. Ma vie quotidienne, je lui donne un emploi du Temps strict. Pas question de m'attarder, de perdre mon temps.

Quant au GPS, je l'utilise le moins possible. Je n'y recours qu'in fine après m'être orientée, préalablement, par rapport à une géographie globale. Et d'ailleurs, j'adore les Atlas et toutes les cartes anciennes et actuelles. J'y trouve un véritable plaisir, presque corporel, d'exploration de l'espace.

Je ne crois pas être dotée de facultés particulières. Je ne suis originale aujourd'hui que parce que presque tout le monde a renoncé à se mouvoir dans les chiffres et à se repérer dans l'espace. On s'en remet à des "trucs" censés faire mieux que nous mais on perd quelque chose de notre rapport au monde, de notre faculté primordiale à se repérer dans le Temps et dans l'Espace. Ne plus savoir calculer, ne plus savoir lire une carte, je trouve ça effrayant. 

On n'a jamais été aussi nuls en mathématiques simples et en géographie, les deux disciplines qui ont pourtant façonné l'Esprit de la Renaissance. C'est un rapport vivant, affectif, émotionnel, au monde, aux chiffres, aux paysages, à la géographie des lieux que l'on a perdu. On en est réduits à essayer d'attester pitoyablement de son existence en faisant des selfies. On croit reproduire le monde mais c'est la machine électronique qui nous reproduit, tous pareils, tous contents, tous satisfaits de nous-mêmes.

Evidemment, avec Chat GPT et autres I.A., on atteint, encore, un nouveau palier. On va jusqu'à raconter qu'on n'aura bientôt plus besoin de journalistes pour alimenter la presse ni d'écrivains pour produire des romans à succès. Quant à la musique, on arrive déjà à produire quelques "tubes" issus d'un mixage des "fonds sonores" les plus populaires. 

Est-ce grave ? Non, si l'on considère que l'intelligence artificielle ne débitera jamais que des choses (idées, créations) communes et banales, qu'elle sera toujours incapable de faire œuvre d'Art (pas de Proust ou de Boulez avec l'I.A.). Oui, si l'on perçoit bien que la normalisation complète de nos vies, la domestication du troupeau humain, est en route à marches forcées.

Mais il y a heureusement quelques points majeurs d'achoppement qui rendront sans doute impossible la victoire de l'ordinateur sur l'homme et le triomphe du totalitarisme. J'en vois au moins deux :

- On croit d'abord que l'I.A. est capable de répliquer l'intelligence humaine. Comme si on avait un cerveau simplement mécanique ou électronique se limitant à quelques processus simples, à quelques effets de logique. Mais d'abord, personne ne connaît les finalités (bénéfiques ? maléfiques ?)  de l'intelligence humaine. Et ensuite, on a une vision beaucoup trop abstraite, désincarnée, de la pensée. 

On reproduit simplement, en fait, le vieux schéma, remontant à Aristote, de la supériorité de l'esprit en évacuant complétement le fait que l'intelligence humaine s'articule étroitement avec un corps. Un corps animé de passions, d'affects, qui se combattent sans cesse et entrent même souvent en contradiction avec notre pensée.

C'est en fait la vision de Spinoza. Le cerveau et le corps (la pensée et la chair) sont dans le même bain et ils ne cessent de s'y bagarrer ou de s'y associer. C'est ce qui fait la beauté de la vie, ces intensités de joie ou de souffrance qui la rythment.

A un circuit électronique, il manquera donc toujours un corps et c'est pourquoi l'I.A. ne parviendra jamais à répliquer la pensée et la chair associée de l'existence humaine.

- Le second point, c'est que l'I.A. sera toujours dépourvue d'humour et de bon sens. L'humour, ça ne prête pas trop à conséquence dommageable, on peut donc, à l'extrême limite, s'en passer.

Mais le bon sens, c'est nettement plus fâcheux. Parce que, confrontée à une situation en dehors des schémas établis, qui sort de l'ordinaire (un imprévu, une nouveauté), l'I.A. est capable de faire n'importe quoi, de nous exposer même aux plus grands dangers. L'I.A. peut se montrer d'une redoutable bêtise. Elle qui est incapable de rigoler peut, en revanche, faire rigoler (sous réserve qu'on ait soi-même conservé un peu de lucidité).

Et le bon sens, on peut être sûr que l'I.A. n'en possédera jamais. C'est l'une des facultés humaines les plus mystérieuses parce qu'on ne sait vraiment ni la définir, ni l'analyser. Mais elle est pourtant une réalité humaine incontournable et universellement partagée (Descartes en avait fait le pilier de sa philosophie). Disons qu'on a tous cette étrange capacité à analyser instantanément le réel, à rapporter l'accident à un tout, à avoir un sens commun, un même univers.


 L'intelligence artificielle ne sera donc jamais intelligente. On n'a donc pas à la redouter. Simplement, il ne faut pas se laisser impressionner, subjuguer, par elle. C'est à nous de faire confiance à notre libre arbitre, à notre capacité à prendre les décision conformes à nos intérêts et objectifs.

Et il ne faut même pas avoir peur des destructions massives d'emploi que devrait générer l'intelligence artificielle. Et cela jusque dans le secteur tertiaire et y compris chez les cadres. C'est trop long à développer mais la "destruction créatrice", théorisée par Joseph Schumpeter, on ne peut que constater que ça fonctionne plutôt bien depuis plus de deux siècles. J'oserais même dire que l'avenir économique est plutôt prometteur.

C'est simplement à nous de ne pas nous laisser bouffer par cette (in)intelligence artificielle. On y succombe surtout par inertie. Je me permets donc de vous donner quelques conseils: essayez de vous passer, de temps en temps, de votre ordinateur ou de votre smart. Débranchez-vous, déconnectez-vous. Remettez- vous à lire des romans, apprenez à calculer de tête, essayez de faire travailler au maximum votre mémoire, consultez des cartes routières ou de géographie, essayez de faire des photos plutôt que des selfies.

Tableaux de Piet MONDRIAN (1872-1944). Il est aujourd'hui considéré comme le peintre "décisif": celui qui a appréhendé la rationalité mathématique et la géométrisation du monde. Plusieurs expositions majeures (à Bordeaux et à Amsterdam) lui ont été récemment consacrées. 

Je recommande: 

- Gaspard KOENIG: "La fin de l'individu - Voyage d'un philosophe au pays de l'intelligence artificielle".

- Benjamin LABATUT: "Maniac". Un des grands bouquins de cet automne, celui d'un Chilien (mais qui écrit en anglais). Les vies extraordinaires de quelques grands mathématiciens et physiciens qui, au 20ème siècle, ont conçu le premier ordinateur (le MANIAC) et la théorie des jeux. Un livre que vous ne lâcherez pas, j'en prends l'engagement.

- Brigitte LEAL: "Mondrian". Un "beau livre" à offrir pour les Fêtes de fin d'année. Y est retracée la vie de ce héros de la modernité (qui a inspiré, notamment, Saint-Laurent). Ce qui est peu connu, c'est qu'avant de révolutionner la peinture, il a eu une période classique et figurative qu'il n'est pas inintéressant de redécouvrir. Et puis Mondrian, c'est une formation aux Pays-Bas, puis la découverte de Paris et enfin de  New-York (où il a trouvé refuge pendant la 2nde Guerre). Un personnage très complexe qui s'intéressait à tout, en fait: la peinture, l'architecture, la danse, le théâtre, las mathématiques, la géométrie et aussi à...l'anthroposophie.



samedi 30 novembre 2024

Je suis snob


La grande écrivaine Virginia Woolf a publié, dans sa maturité, un petit bouquin largement méconnu: "Suis-je snob ?"


D'une personne aussi détachée, aussi éthérée, que Virginia Woolf, on attend évidemment une réponse négative. Mais elle affirme, au contraire, joyeusement, que, bien sûr, elle est snob et même très snob. Elle en fait même une exigence personnelle à l'égard du réel parce qu'il s'agit de donner une valeur esthétique à son existence: dégager celle-ci de la banalité en exerçant une vigilance absolue en matière de goût. 

Je me reconnais complétement dans ces propos. Et d'ailleurs, je suis moi-même snob, comme, je crois, la majorité des femmes (et aussi des hommes). 


Je n'achète jamais quelque chose en fonction de sa simple utilité, ni même de ses aspects pratiques ou de son prix. Je rejette plutôt ce qui me tombe sous la main et je prends toujours le temps d'une réflexion comparative. Même l'achat d'une petite culotte peut me prendre un temps infini. Et que dire d'une robe, d'un manteau, de chaussures ? L'important, c'est que ça ne soit pas banal, que ça signe ma singularité et mon unicité. Le pire cauchemar, c'est de croiser une fille habillée comme moi.


Et ça s'étend bien sûr à tous les objets qui m'entourent: mobilier, décoration, voiture, articles de sport, appareils photo et électroniques etc...Pas question d'avoir les mêmes trucs, de vivre dans le même environnement, que tout le monde.


Je sais bien que ça va à contrecourant de l'idéologie actuelle promouvant davantage de naturel et de simplicité. Mais j'ai justement cette mentalité en horreur. Les gens qui m'ennuient le plus, ce sont ceux qui ont l'esprit pratico-pratique. Tous ces raseurs à qui on ne la fait pas et qui se croient très forts. Qui sont sans cesse à l'affût de bons plans et de la bonne affaire. Qui vous sermonnent et vous font sans cesse la morale avec des comparatifs qualité/prix et vous donnent des conseils de gestion de votre budget.


Ma réaction de rejet, elle découle d'abord de ce que j'ai pu connaître, par mes parents, du monde communiste. Là-bas, l'économie, elle était exclusivement orientée vers la "satisfaction des besoins", conformément aux analyses de Marx.


Inutile de rappeler que les besoins, le socialisme dit "scientifique" était absolument infichu de les satisfaire. On s'enfonçait dans la misère et la médiocrité générales, dans une tiers-mondisation progressive.


Mais l'échec économique n'était qu'un aspect du problème. Le pire, c'était qu'on vivait dans la laideur et l'uniformité. On était tous habillés pareil, des vêtements synthétiques aux couleurs criardes; on était, aussi, tous logés à la même enseigne, dans les mêmes appartements minables, avec le même mobilier cheap, les mêmes objets ringards (pas besoin d'en faire la description à ses amis).


Et je suis convaincue que l'effondrement du communisme, il est d'abord lié à ça, à sa mocheté et à sa tristesse omniprésentes. Sa sinistrose qui barrait tout l'horizon.


L'économie, elle ne repose pas simplement sur les besoins comme le pensent les marxistes. Elle repose aussi et surtout sur le désir et le rêve. L'économie, elle est, en fait, largement pulsionnelle et sexuelle. Et de ce point de vue, il y a une supériorité évidente du capitalisme. Il a une formidable capacité à injecter de la jouissance dans nos vies. 


On rêve tous très fort dans le système capitaliste, c'est ce qui nous met en mouvement, nous fait carburer. Chaque jour, une petite bêtise, un petit objet, nous accrochent, nous procurent un motif de satisfaction: l'élégance d'un vêtement, la sophistication d'un maquillage, la suggestivité d'une affiche, la dynamique d'une mélodie. 


Le socialisme, c'est la réduction de l'homme à ses besoins. Le capitalisme, c'est la promotion du désir. Ce sont deux conceptions opposées: d'un côté, une Nature supposée simple et authentique ("désaliénée") de l'Homme; de l'autre, des individus singuliers pris dans la prolifération des signes et la généralisation de l'artifice. 


Il est de bon ton, aujourd'hui, de détester l'artifice. C'est futile, c'est idiot, c'est "aliénant", allez-vous me dire. Il faudrait en revenir à la simplicité et au naturel, débarrasser la société de toutes ces bêtises, de toutes ces futilités qui nous font perdre notre temps et notre argent.


Certes ! Sauf que le psychisme humain ne fonctionne pas comme ça. Les désirs sont bien plus forts que les besoins. On rêve sans cesse et on est continuellement dans l'attente de ce moment "when a dream comes true".


On a besoin de séduire et d'être séduits et, à cette fin, on se construit un personnage, on émet des signes et on répond à ceux qui nous sont adressés. Quant au naturel, à la sincérité, à la spontanéité, on n'en a rien à fiche et, d'ailleurs, on ne sait même pas ce que c'est.


Quoi qu'on en dise, on est tous complétement artificiels, on est tous snobs, avec simplement plus ou moins d'habileté: n'est pas esthète qui veut et on nous "déchiffre" donc plus ou moins rapidement. "Le bluff est l'âme du snobisme" (Walter Benjamin").


En fait, ce qui qui nous obsède, ce n'est pas du tout l'égalité mais c'est la distinction. Ce qui est important, c'est le regard que porte sur nous notre entourage, nos amis, nos voisins. Ce que l'on guette, c'est ce grand moment de triomphe émotionnel au cours du quel s'affirme notre prestige. Pour ça, pour cet instant de jouissance, on est prêts à tout.


Images de Guy BOURDIN, Hans BELLMER, Tatiana PATITZ, Peter LINDBERGH, Sacha Van DOORSEN. La 1ère photo est de moi-même.

Je recommande:

- Virginia WOOLF: "Suis-je snob ?". Un petit bouquin détonnant avec des réflexions dans une automobile ou sur une robe neuve ou les réunions en bonne société. Ca se conclut avec un petit texte de Walter Benjamin: "Qu'offrir à un snob ?".

- J.-K. HUYSMANS: "A Rebours". L'un des grands bouquins de la littérature française de la fin du 19ème siècle. Trop peu lu, hélas (moi-même, c'est tout récent). Mais il est vrai qu'il est ardu. Son héros, des Esseintes (qui va à l'encontre, "à rebours", de tout), est fascinant. Une critique féroce de toutes les valeurs consacrées qui va jusqu'à l'éloge du crime et de la perversion. Il faut absolument acheter l'édition Folio Classique (de Pierre Jourde) dotée d'un appareil critique très complet.

- Dan FRANCK : "Le roman des artistes 1. Romantismes". C'est tout nouveau. C'est le premier tome d'une histoire littéraire et artistique du 19ème siècle. Ce 19ème siècle qui a véritablement vu l'émergence de l'individu et l'affirmation de sa singularité. C'est passionnant et très agréable à lire. C'est un grand plaisir de voir tous ces personnages, tous ces novateurs, "s'ébrouer aux grands vents de l'Histoire".

- Et je renvoie évidemment à l'œuvre de Jean BAUDRILLARD, sociologue, philosophe, germaniste, photographe etc..., dont les analyses de la société de consommation sont vraiment inhabituelles et percutantes. Il faut aussi souligner la qualité de son écriture. Il fut célèbre (notamment aux USA). On le lit aujourd'hui beaucoup moins. C'est dommage, surtout parce que ce rejet progressif correspond à un esprit de sérieux accru de nos sociétés.


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samedi 23 novembre 2024

De la décadence ?

 
Comme chaque année, à l'automne, on a eu notre grand séminaire annuel entre "gens bien", c'est à dire entre spécialistes de la Finance.

Cette fois ci, on s'est retrouvés en Provence et on a vu grand. On nous a même promenés un peu partout notamment sur les sites de la Gaule romaine. 

En quoi ça peut intéresser des financiers ? D'abord, parce que ça permet d'étudier une période de grande prospérité économique, celle de la Paix romaine en Gaule. On est obnubilés par Astérix en France au point d'avoir effacé cet âge d'or romano-gaulois vraiment très brillant et qui court de -50 à 250 après JC.

Et puis, ça permet de combattre bien des idées reçues. Quand on parle ainsi, aujourd'hui, de l'Empire romain, on ne peut pas s'empêcher de reproduire tous les clichés existants: celui de sa décadence puis de son effondrement. Et évidemment, on transpose ça à la société occidentale actuelle. 

On ressasse cette ânerie qu'on serait nous-mêmes des décadents et que notre trop grande permissivité et la dépravation de nos mœurs vont pareillement nous conduire à notre perte. C'est cette rengaine du "tout fout le camp" et du "c'était mieux avant". D'où les succès des  populistes de droite et de gauche, de tous ceux qui réclament plus d'ordre et de moralité.

Le déclin de l'Empire romain, il a, en fait, une source à la fois politique et financière. Les Romains ont, en effet, inventé l'économie, la monnaie et sa circulation, les échanges, le Droit. Quand tout cela a été perturbé (du fait des guerres et de l'instabilité politique), alors, évidemment, l'Empire (du moins sa partie Ouest) s'est considérablement appauvri. Mais ça n'a rien à voir avec l'effondrement de la Morale, le relâchement des mœurs. Les Romains étaient tout sauf des décadents, ils étaient même plutôt puritains, comme l'a bien mis en évidence Pascal Quignard.

Et puisqu'on parle de décadence, on peut aussi évoquer Vincent Van Gogh étroitement associé à la Provence puisqu'il y a séjourné plus d'une année (à Arles puis à Saint-Rémy) à la fin de sa courte vie. On l'a très longtemps considéré comme un raté absolu et on n'a commencé à s'intéresser à sa peinture que 30 ans après sa mort.

Mais en Provence, Van Gogh a été littéralement ébloui par un nouveau soleil. Il a découvert une autre lumière, il s'y croyait au Japon. C'est là que, dans une frénésie créatrice, il a véritablement inventé le Bleu et le Jaune, ces couleurs qui révolutionneront la peinture du 20ème siècle. Mais c'est là aussi que fin 1888, il explosera psychologiquement.

A la suite d'une violente altercation avec Paul Gauguin, il s'est coupé une oreille et l'a envoyée, bien emballée, à une fille dans une maison de prostitution. Une mutilation extraordinaire qui visait à ressusciter l'esprit des sacrifices humains en rejetant la domination divine.

Ca a été la partie "culturelle" de notre séminaire. Ca m'a passionnée. 

Tout était bien et j'aurais donc du me réjouir de me retrouver dans le Sud de la France. Mais ça n'est pas si simple.

D'abord, il faut s'adapter à une vie de groupe avec une trentaine de collègues. Et là, je me rends compte que je n'ai pas assimilé tous les codes de la société française. La nourriture, les restaurants, ça m'indiffère à peu près. 

Quant aux conversations, elles ne portent que sur la politique intérieure. Et enfin, dans les relations entre les sexes, je n'arrive pas à distinguer ce qui relève de la drague ou de la flatterie polie. Je me dis au total qu'on n'arrive jamais à effacer ses origines.

Et puis, le Sud, ce n'est vraiment pas ce qui me fait vibrer. "Notre cœur tend vers le Sud" écrivait Freud. et il est vrai que tous les voyageurs du 19ème siècle (Schopenhauer, Mary Shelley, Lord Byron, Chateaubriand, Lamartine, Flaubert, Gautier, Nietzsche, Rimbaud) puis du début du 20ème siècle, se précipitaient vers le Sud (deux exceptions: Madame de Staël et Nerval fascinés par l'Allemagne).

Et c'est vrai qu'à cette époque, la beauté urbaine, c'était le Sud. Le Nord, quel intérêt ? Il n'avait à offrir que sa mélancolie dépressive associée à l'émergence des grandes villes industrielles et de leur laideur. Et on ne percevait pas que cette tristesse générale, cet esprit protestant, servait d'aiguillon à la pensée et à la création.

Mais moi, je n'aime pas le soleil, sa lumière abrutissante, ses ciels toujours bleus. Et puis, cette couleur uniformément ocre des paysages et des villes. Des villes d'ailleurs plutôt déglinguées et mal entretenues.

Tout m'apparaît vieux là-bas, un vaste musée poussiéreux. Pas étonnant que ce soit la terre d'élection des retraités et des touristes. Et que dire des mentalités, de l'auto-satisfaction perpétuelle affichée ? Ici, on profite de la vie, m'a-t-on dit mille fois. 

Mais, profiter de la vie, ce n'est vraiment pas ce que je recherche et c'est probablement l'expression française que je déteste le plus. Cette satisfaction repue, ça me déprime: la vie, on n'en profite pas, on l'affronte.

Quelques-unes de mes petites photos. Prises à Vienne (Isère), Orange, Arles, Avignon, Saint-Rémy, Nîmes. 

Je recommande:

- Frédéric PAJAK : "Manifeste incertain 5. Vincent Van GOGH Une biographie". Le meilleur bouquin, magnifiquement illustré, sur celui qui était universellement considéré comme un raté. Il n'a vendu qu'une seule toile de son vivant, juste avant sa mort. Mais "il a su peindre affreusement la laideur pour mieux exprimer les violences de la couleur".

- Camilo SANCHEZ: "La veuve des Van Gogh". Sur la vie de Vincent, sur sa relation étroite avec son frère Théo, terrassé par le chagrin et mort peu après, tout a été écrit. Mais on a complétement oublié l'épouse de Théo, Johanna, une femme remarquable. Devenue veuve des deux frères, elle a ensuite tout fait, avec une détermination absolue, pour faire connaître l'œuvre de Vincent. Sans elle, sans cette femme remarquable, celui-ci serait complétement tombé dans l'oubli.

- Georges BATAILLE: "La mutilation sacrificielle et l'oreille coupée de Vincent Van Gogh". Un tout petit bouquin (édité chez Allia) mais vraiment lumineux. Les sacrifices humains ont complétement disparu de l'horizon de toutes les sociétés. Mais il en existe certaines résurgences individuelles qui ont un sens profond.

- Jacques MISTRAL : "Economie et politique en France. De la Gaule romaine à 1789". Un grand bouquin dont les premiers chapitres décrivent, dans une synthèse remarquable, la prospérité de la Gaule romaine puis sa dislocation.

- Et pour mieux comprendre ce que l'on a trop hâtivement qualifié de décadence romaine, il faut absolument lire les ouvrages de Peter BROWN et de Paul VEYNE.

- Et je mentionne enfin le très beau livre de Pascal Quignard: "Le sexe et l'effroi". Contrairement à ce que l'on pense, ce sont les Romains, et non les chrétiens, qui ont bouleversé l'érotisme joyeux et festif des Grecs. Ils lui ont substitué, à partir d'Auguste, le puritanisme et le sentimentalisme qui modèlent juqu'à aujourd'hui nos angoisses amoureuses.