Finalement, le COVID va accélérer la tendance lourde esquissée depuis quelques petites dizaines d'années : évacuer le plus possible notre corporéité, la nôtre et celle de l'ensemble de la société, supprimer au maximum les "contacts" et, finalement, nous rendre tous presque "immatériels". Plus que des transmissions de flux électroniques et d'informations codées.
A un premier niveau, tout est ainsi fait pour qu'on ne se rencontre plus. Les échanges d'images, les selfies, les conversations sur Skype ou Whatsapp, les téléconférences et visioconférences, ça suffit bien. On chante maintenant sans cesse les louanges du télétravail, ce serait la solution du futur. C'est vrai qu'on a alors beaucoup moins de conflits avec ses collègues de travail, on ne s'engueule plus, on ne se terrorise plus les uns les autres, on est protégés par sa petite bulle virtuelle dans laquelle on peut planer en somnolant. Supporter les autres, leur simple présence physique, c'est évident que c'est difficile. Tous ces "lourds" qui puent, qui sont mal habillés, qui font étalage d'eux-mêmes avec leurs blagues salaces ou alors toutes ces dindes qui n'arrêtent pas de glousser en battant de leurs faux cils et qui parlent continuellement de leurs "chiards" et de leurs recettes de cuisine ... C'est sûr que quand "les autres" sont réduits à une simple apparition sur l'écran d'un ordinateur, ça va beaucoup mieux.
L'"immatériel", c'est ça l'avenir. D'ailleurs, les pays qui ont été le plus punis par le COVID, ce sont les pays "tactiles" (les pays latins : l'Italie, l'Espagne, la France) tandis que les pays qui pratiquent la distanciation physique (Japon, Corée) ont été épargnés.
Déjà, on ne sait plus écrire avec un stylo. La graphologie, c'est fini et même notre signature est devenue électronique. Pour accéder à son domicile, son travail, son véhicule, il y a longtemps qu'on n'a plus besoin de clé. Mais c'est presque anecdotique.
La plus grande Révolution, c'est quand même, à mes yeux, celle de l'argent, de la monnaie. On s'est curieusement très bien adaptés à ce qu'il perde tout support matériel (sauf dans certains pays protestants comme l'Allemagne). La référence à l'or, à l'argent, a été évacuée. C'est l'achèvement du projet de Lénine qui déclarait vouloir construire des toilettes publiques en or au Pays des Soviets pour afficher son mépris de l'argent. L'or ne sert aujourd'hui plus à rien, on paie par carte ou avec son smartphone, sans contact, rarement comptant, souvent à crédit. L'argent est devenu une simple écriture, une marque électronique. Sa valeur n'a plus d'étalon, elle est fluctuante, elle oscille au gré du cours des grandes devises.
Quant à l'économie, on sait bien que les vieilles usines, l'industrie, la classe ouvrière qui va avec, c'est terminé. C'est maintenant l'économie du savoir, de la connaissance, de l'intelligence artificielle, celle des GAFAs, des entreprises sans site de production.
Un monde virtuel, c'est un monde non conflictuel : un monde clair, presque transparent, parfaitement huilé, sans accrocs, sans ambiguïtés, sans incertitudes. On a tous envie de se précipiter à l'intérieur, d'y vivre définitivement, pour y trouver une apparente tranquillité.
Échapper à la confrontation directe avec les autres, c'est évidemment réconfortant. C'est vrai mais est-ce que ça n'est pas, non plus, une préfiguration de l'Enfer ?
Il faut lire et relire à ce sujet un étrange récit, publié en 1813, d'Adalbert Von Chamisso (1781-1838) : "L'étrange histoire de Peter Schlemihl". Un texte très bref, de moins de 100 pages, qui est l'un des chefs d’œuvre du romantisme allemand, l'un de ces bouquins dont on se souvient durablement. L'auteur lui-même est une énigme. Il est un petit noble français, aux idées néanmoins progressistes, qui a choisi, dans un extraordinaire dédoublement, d'écrire en allemand, ce qui ne l'a pas empêché de rencontrer un extraordinaire succès pour cet unique livre et d'être aujourd'hui cité aux côtés de Novalis, Schelling, Tieck, Brentano...
C'est l'histoire troublante d'un homme qui vend un jour son ombre au Diable en échange d'une richesse illimitée. Ne plus avoir d'ombre, ça semble aujourd'hui anodin, on n'y fait même pas attention et on a l'impression qu'on pourrait s'en passer sans difficultés; on serait même bien volontiers disposés à conclure un marché identique. Pourtant, très vite, passée l'ivresse première d'un argent inépuisable, le héros du roman, Peter Schlemihl (un mot qui évoque en allemand la malchance et l'exclusion), trouve vite intolérable cette privation et concentre alors tous ses efforts pour récupérer (finalement sans succès) son ombre.
Je comprends ça tout à fait parce que je crois que ne plus avoir d'ombre, ça a une signification existentielle profonde.
C'est d'abord être privé d'un "double" de nous-mêmes et surtout de cette dimension essentielle de la condition humaine : sa dualité, sa duplicité, non seulement celle de l'âme et du corps mais aussi celle du Bien et du Mal qui coexistent étroitement en chacun de nous.
L'idéologie moderne voudrait abolir cette ambiguïté, cette opacité, constitutive de l'humanité. Le rêve totalitaire, le rêve du Diable, c'est de faire de nous des êtres totalement transparents et, à cette fin, de nous réduire à une seule et unique dimension pour qu'on soit tous taillés d'un seul bloc aisément analysable, identifiable. Le rêve moderne, c'est de nous priver carrément de nos corps en faisant de nous de simples spectres, des reflets, des ombres d'ombres de nous-mêmes.
Un univers finalement sans corps et sans âmes, peuplé de formes grises et sans volonté. Et on se prête bien volontiers à cette évolution terrifiante : notre réalité la plus concrète, dans laquelle on se complaît infiniment, est celle, misérable, d'une adresse IP et d'un compte Facebook ou Instagram. Ça suffit aujourd'hui à notre bonheur, à nous faire vibrer. Le virtuel, l'immatériel, est décidément plus confortable que le concret. A cet égard, le projet d'immortalité conçu par Google est édifiant : il s'agit simplement de parvenir à télécharger les données de notre cerveau; le corps, ce qu'il en advient, on verra plus tard.
Ne plus avoir d'ombre, c'est aussi se priver de l'un des moteurs essentiels de notre existence, celui du vouloir vivre, de la volonté, qui nous propulse, nous pousse à échafauder des projets, à faire œuvre créatrice. La création, c'est notre manière de conjurer la mort en laissant, un jour, quelque chose de nous-mêmes, une "trace" de notre vie. Mais aujourd'hui, il semble qu'on ait abandonné cette ambition et qu'on se laisse emporter par l'insignifiance informatique.
Notre vie est devenue sans ombres et sans traces autres qu'électroniques. On se contente d'être les simples acteurs du théâtre misérable du Web et des réseaux sociaux. On croit y exister, on se satisfait d'y répandre nos petites haines, nos passions tristes.On n'est plus que des "âmes mortes", sans corps ni esprit, infiniment malléables et soumis à toutes les volontés. On y a perdu le respect des autres et de soi-même.
J'en veux pour exemple la simple généralisation de la crémation des corps après la mort puis de la dispersion des cendres dans la nature. Il y a peu de temps encore, il pesait un fort tabou sur cette pratique. On nous dit aujourd'hui que c'est plus hygiénique voire plus écologique. Fort bien ! Mais quelqu'un s'est-il avisé que, pour la première fois dans son histoire, l'humanité cesse ainsi de rendre hommage à ses morts ? A force d'être immatériels, est-ce qu'on en vient pas à se haïr soi-même et les autres ?
Il est très facile de trouver en poche le petit livre d'Adalbert Von Chamisso. C'est une brève lecture que vous ne regretterez pas. Si vous le pouvez, achetez toutefois l'édition Corti. Elle est accompagnée d'une éclairante postface de Pierre Péju.


















































