Ilia Iachine, opposant russe, compagnon de route d'Alexei Navalny, placé récemment en détention, rapportait récemment la psychologie de Vladimir Poutine au "syndrome de l'imposteur".
Je ne raffole pas de ces analyses expliquant le comportement des dirigeants politiques par un supposé dérèglement mental. C'est une espèce de paresse intellectuelle qui conduit à négliger la logique et la rationalité d'un pouvoir.
Mais en l'occurrence, c'est assez convaincant. Il faut tout de même rappeler que Poutine est devenu Président de la Fédération de Russie, en mars 2000, en bénéficiant de ce qui pouvait paraître une chance absolument incroyable. Quelques mois auparavant, il était totalement inconnu, y compris d'Eltsine.
Il a vécu sa jeunesse dans la misère et la promiscuité d'un appartement communautaire de Saint-Pétersbourg. Il s'est surtout livré à la petite délinquance, goûtant les bagarres et la violence. Elève médiocre, il a tout de même pu accéder à l'Université où il a fait quelques études de Droit. Il est également parvenu à réaliser son rêve, intégrer le KGB, mais ne s'y est pas révélé un agent de grande valeur et n'y est pas devenu un officier de haut rang. Après la chute de l'URSS, il a tout de même intégré la mairie de Saint-Pétersbourg grâce à l'appui de son Maire, Anatoli Sobtchak, qui est devenu un ami. Il aurait commencé à s'y enrichir considérablement grâce à la pratique des pots de vin absolument normale en Russie à cette époque.
Au regard de ce passé très médiocre, voire misérable, l'accession au pouvoir suprême de Poutine apparaît donc effectivement quasi miraculeuse. Les "Ors du Kremlin" offerts à un beauf qui parle même un russe brutal et quelquefois vulgaire. Nul doute que lui-même ne se pose continuellement des questions et ne s'interroge sur la réalité et la légitimité de ce qu'il vit. Est-ce que quelqu'un ne va pas déchirer un jour le voile et dénoncer la supercherie ? C'est d'autant plus plausible que l'histoire russe abonde en faux tsars et en imposteurs (notamment le faux Dimitri reconnu, au début du 17ème siècle, par le Roi de Pologne, une histoire que tous les Russes connaissent et continuent de ruminer).
C'est le syndrome classique de l'imposteur qui conduit à attribuer sa réussite non à ses qualités propres mais au hasard et à la chance. Même si la modestie n'est pas sa qualité première, on peut quand même penser que Poutine redoute, probablement, que tout ne s'écroule comme un château de cartes.
Ca ne serait pas trop grave si les gens affectés par ce syndrome de l'imposteur n'avaient justement tendance à vouloir trop en faire pour compenser leur angoisse et leur incertitude. Et c'est là qu'ils deviennent redoutables, notamment quelqu'un comme Vladimir Poutine. Il est capable de tout pour prouver, à tout prix, sa valeur, pour parvenir à persuader les autres qu'il est bien un vrai Tsar, qu'il n'est pas un imposteur. Son ambition : s'inscrire dans l'Histoire russe comme l'un de ses dirigeants majeurs, à l'égal de Pierre Le Grand ou de Catherine II. Mais j'ai bien peur qu'on ne conserve de lui que le souvenir d'un Paul 1er (le fils de Catherine). Un Empereur plein de méfiance et de rancune, militariste, au comportement étrange, qui finira assassiné.
Je ne crois pas, et j'espère, ne rien avoir de commun avec Poutine, mais j'avoue que je comprends très bien cette attitude. Parce que je pense que, comme beaucoup de gens, je suis affectée par ce syndrome.
C'est sans doute lié à mon histoire. Je me demande toujours ce que je fiche là, aujourd'hui, à Paris. Ca n'est pas dans le prolongement naturel de ce qu'aurait dû être ma vie. C'est plutôt la conséquence de hasards incroyables.
Est-ce que je ne devrais pas plutôt être en Ukraine, ou bien en Pologne comme réfugiée, ou bien en Iran ? Je me demande bien ce que je ferais si j'étais restée là-bas. Je ne serais sûrement pas dans la finance. Peut-être prof (de je ne sais pas quoi) ou institutrice. Sûrement avec un mari et des gosses parce que la famille, c'est très important là-bas.
Souvent même, je n'ose pas dire que je suis Française, tellement j'ai conscience que ça peut susciter l'incrédulité.
Mon look d'abord, peut-être pas toujours du bon goût parisien. C'est beaucoup lié aux images de la féminité qui ne sont pas les mêmes.
Et puis ma façon de parler. Non pas que j'aurais un accent ou ferais des fautes (je ne crois pas ou, du moins, sûrement pas trop). C'est plutôt que je parle (et aussi écris) comme dans un livre, de manière trop correcte ou appliquée. Un vrai Français sait parler négligemment, jouer d'une certaine spontanéité, créativité. Pas moi.
Mais voilà, contre toute attente, j'ai quand même réussi à faire mon trou à Paris. J'étais une telle dingo adolescente puis étudiante, avec mes tendances punk-gothiques, que ça n'était pas évident. Mon regret: que mes parents n'aient pas su que je m'en étais sortie.
J'avais heureusement besoin de sécurité et puis l'économie politique, ça m'intéressait. Et c'est alors que j'ai eu une chance insensée en réussissant un grand concours pour le quel je n'étais pas préparée (parce que je ne savais pas en quoi ça consistait vraiment). Techniquement (le Droit par exemple), je n'étais vraiment pas au point, voire carrément nulle. Et même les maths, il y a vraiment bien meilleur que moi.
Je suppose que ce qui m'a sauvée, ce sont les épreuves de culture générale et, probablement, mon charme à l'oral. Mais cette réussite m'a presque sidérée, rendue inquiète. J'avais l'impression de n'être plus la même, de rentrer dans une autre peau, de trahir, presque, celle que j'étais. Et puis, je doutais des résultats : est-ce que quelqu'un ne va pas déposer un recours, arguant que je n'avais pas le droit de participer à ce concours ou que j'étais tellement lamentable dans certaines matières que j'aurais du avoir des notes éliminatoires ?
Evidemment, j'ai été bien étonnée, après, quand je me suis retrouvée dans une Ecole Nationale en compagnie d'élèves-collègues avec lesquels je ne me sentais rien de commun. Et ensuite dans des ministères pour y bidouiller mes projections financières. Comment était-ce possible ? J'ai étonné tous mes amis. Moi haut fonctionnaire, une folle comme moi ! On va tout de suite se rendre compte qu'il y a erreur. Et puis mes élucubrations, on n'a pas besoin de ça pour torpiller l'Etat.
C'est sûr que l'administration française, c'était plus dépaysant que tout ce que j'avais connu jusqu'alors, même l'URSS, même la République Islamique d'Iran. Ca a été difficile mais, curieusement, j'ai réussi à m'accommoder à cet univers désincarné, très hiérarchisé, pas drôle du tout, où l'on n'est considéré qu'à proportion du concours que l'on a réussi. Ca m'a sacrément recadrée. Mais on y fait de vous de belles mécaniques et on s'est, étrangement, toujours montrés ouverts à mes bidouillages et théories.
A partir de là, j'ai compris que je pouvais m'adapter à presque tout. Ensuite, ça s'est enchaîné. La société française est une société de réseaux; une fois qu'on est lancé, il suffit de les suivre. Je vis donc maintenant confortablement en France. Mais curieusement, cela m'inquiète aussi. Est-ce que ma situation est juste et méritée ? Est-ce qu'elle n'est pas insolente vis-à-vis des Français ? Est-ce que quelqu'un ne va pas me dénoncer comme usurpatrice ?
Des questions peut-être absurdes mais il est vrai que je n'ai jamais une complète confiance en moi et que j'ai toujours peur que tout ne s'écroule brutalement. La chance peut, à tout moment, cesser de me sourire. Mais ce sentiment d'insécurité a aussi son côté positif. J'essaie de tout faire pour compenser mon angoisse : montrer que je ne suis pas si nulle et que ma situation n'est pas totalement imméritée. Mais c'est vrai qu'une telle attitude est dangereuse et qu'elle débouche vite sur l'extrémisme.

Tableaux de Gérard GAROUSTE (né en 1946), à me yeux l'un des grands peintres français contemporains. Le premier a été peint en hommage à l'Ukraine.
- Parick AVRANE : "Les imposteurs". Le livre de référence sur la question par un psychanalyste. Il faut toutefois préciser qu'il traite davantage de ceux qui usurpent réellement l'identité d'un autre plutôt que de ceux qui ont le sentiment de l'imposture de leur vie, ce qui est bien différent. Le véritable imposteur a une absolue confiance en lui, ce qui n'est pas le cas de celui qui éprouve le sentiment d'imposture.
- Masha GESSEN : "Poutine - L'homme sans visage". Par une journaliste russo-américaine, une étude bien documentée notamment du Poutine d'avant 2000.
- Sergeï JIRNOV : "L'éclaireur". J'ai déjà évoqué le livre de cet ex-espion du KGB qui a côtoyé Poutine et en est un absolu contempteur.
- Herman KOCH : "Jours de Finlande". Un livre qui ne parle pas beaucoup de la Finlande mais est plutôt un roman autobiographique : le récit de la construction d'un individu dans son adolescence et sa jeunesse; tout ce qui l'a conduit à devenir, inévitablement, écrivain. Herman Koch est très connu en Hollande où il rencontre un succès phénoménal. Je l'aime bien parce qu'il est très différent de la plupart des écrivains français (des profs de lettres qui méditent dans leur chambre). Herman KOCH se situe, quant à lui, au plus près du concret des choses.


























































