samedi 20 août 2022

Du sentiment de l'imposture


Ilia Iachine, opposant russe, compagnon de route d'Alexei Navalny, placé récemment en détention, rapportait récemment la psychologie de Vladimir Poutine au "syndrome de l'imposteur".


Je ne raffole pas de ces analyses expliquant le comportement des dirigeants politiques par un supposé dérèglement mental. C'est une espèce de paresse intellectuelle qui conduit à négliger la logique et la rationalité d'un pouvoir.


Mais en l'occurrence, c'est assez convaincant. Il faut tout de même rappeler que Poutine est devenu Président de la Fédération de Russie, en mars 2000, en bénéficiant de ce qui pouvait paraître une chance absolument incroyable. Quelques mois auparavant, il était totalement inconnu, y compris d'Eltsine.


Il a vécu sa jeunesse dans la misère et la promiscuité d'un appartement communautaire de Saint-Pétersbourg. Il s'est surtout livré à la petite délinquance, goûtant les bagarres et la violence. Elève médiocre, il a tout de même pu accéder à l'Université où il a fait quelques études de Droit. Il est également parvenu à réaliser son rêve, intégrer le KGB, mais ne s'y est pas révélé un agent de grande valeur et n'y est pas devenu un officier de haut rang. Après la chute de l'URSS, il a tout de même intégré la mairie de Saint-Pétersbourg grâce à l'appui de son Maire, Anatoli Sobtchak, qui est devenu un ami. Il aurait commencé à s'y enrichir considérablement grâce à la pratique des pots de vin absolument normale en Russie à cette époque.


Au regard de ce passé très médiocre, voire misérable, l'accession au pouvoir suprême de Poutine apparaît donc effectivement quasi miraculeuse. Les "Ors du Kremlin" offerts à un beauf qui parle même un russe brutal et quelquefois vulgaire. Nul doute que lui-même ne se pose continuellement des questions et ne s'interroge sur la réalité et la légitimité de ce qu'il vit. Est-ce que quelqu'un ne va pas déchirer un jour le voile et dénoncer la supercherie ? C'est d'autant plus plausible que l'histoire russe abonde en faux tsars et en imposteurs (notamment le faux Dimitri reconnu, au début du 17ème siècle, par le Roi de Pologne, une histoire que tous les Russes connaissent et continuent de ruminer).


C'est le syndrome classique de l'imposteur qui conduit à attribuer sa réussite non à ses qualités propres mais au hasard et à la chance. Même si la modestie n'est pas sa qualité première, on peut quand même penser que Poutine redoute, probablement, que tout ne s'écroule comme un château de cartes. 


Ca ne serait pas trop grave si les gens affectés par ce syndrome de l'imposteur n'avaient justement tendance à vouloir trop en faire pour compenser leur angoisse et leur incertitude. Et c'est là qu'ils deviennent redoutables, notamment quelqu'un comme Vladimir Poutine. Il est capable de tout pour prouver, à tout prix, sa valeur, pour parvenir à persuader les autres qu'il est bien un vrai Tsar, qu'il n'est pas un imposteur. Son ambition : s'inscrire dans l'Histoire russe comme l'un de ses dirigeants majeurs, à l'égal de Pierre Le Grand ou de Catherine II. Mais j'ai bien peur qu'on ne conserve de lui que le souvenir d'un Paul 1er (le fils de Catherine). Un Empereur plein de méfiance et de rancune, militariste, au comportement étrange, qui finira assassiné. 


Je ne crois pas, et j'espère, ne rien avoir de commun avec Poutine, mais j'avoue que je comprends très bien cette attitude. Parce que je pense que, comme beaucoup de gens, je suis affectée par ce syndrome.

C'est sans doute lié à mon histoire. Je me demande toujours ce que je fiche là, aujourd'hui, à Paris.  Ca n'est pas dans le prolongement naturel de ce qu'aurait dû être ma vie. C'est plutôt la conséquence de hasards incroyables.


Est-ce que je ne devrais pas plutôt être en Ukraine, ou bien en Pologne comme réfugiée, ou bien en Iran ? Je me demande bien ce que je ferais si j'étais restée là-bas. Je ne serais sûrement pas dans la finance. Peut-être prof (de je ne sais pas quoi) ou institutrice. Sûrement avec un mari et des gosses parce que la famille, c'est très important là-bas.


Souvent même, je n'ose pas dire que je suis Française, tellement j'ai conscience que ça peut susciter l'incrédulité.

Mon look d'abord, peut-être pas toujours du bon goût parisien. C'est beaucoup lié aux images de la féminité qui ne sont pas les mêmes.


Et puis ma façon de parler. Non pas que j'aurais un accent ou ferais des fautes (je ne crois pas ou, du moins, sûrement pas trop). C'est plutôt que je parle (et aussi écris) comme dans un livre, de manière trop correcte ou appliquée. Un vrai Français sait parler négligemment, jouer d'une certaine spontanéité, créativité. Pas moi. 

Mais voilà, contre toute attente, j'ai quand même réussi à faire mon trou à Paris. J'étais une telle dingo adolescente puis étudiante, avec mes tendances punk-gothiques, que ça n'était pas évident. Mon regret: que mes parents n'aient pas su que je m'en étais sortie. 


J'avais heureusement besoin de sécurité et puis l'économie politique, ça m'intéressait. Et c'est alors que j'ai eu une chance insensée en réussissant un grand concours pour le quel je n'étais pas préparée (parce que je ne savais pas en quoi ça consistait vraiment). Techniquement (le Droit par exemple), je n'étais vraiment pas au point, voire carrément nulle. Et même les maths, il y a vraiment bien meilleur que moi. 


Je suppose que ce qui m'a sauvée, ce sont les épreuves de culture générale et, probablement, mon charme à l'oral. Mais cette réussite m'a presque sidérée, rendue inquiète. J'avais l'impression de n'être plus la même, de rentrer dans une autre peau, de trahir, presque, celle que j'étais. Et puis, je doutais des résultats : est-ce que quelqu'un ne va pas  déposer un recours, arguant que je n'avais pas le droit de participer à ce concours ou que j'étais tellement lamentable dans certaines matières que j'aurais du avoir des notes éliminatoires ? 


Evidemment,  j'ai été bien étonnée, après, quand je me suis retrouvée dans une Ecole Nationale en compagnie d'élèves-collègues avec lesquels je ne me sentais rien de commun. Et ensuite dans des ministères pour y bidouiller mes projections financières. Comment était-ce possible ?  J'ai étonné tous mes amis. Moi haut fonctionnaire, une folle comme moi ! On va tout de suite se rendre compte qu'il y a erreur. Et puis mes élucubrations, on n'a pas besoin de ça pour torpiller l'Etat. 


C'est sûr que l'administration française, c'était plus dépaysant que tout ce que j'avais connu jusqu'alors, même l'URSS, même la République Islamique d'Iran. Ca a été difficile mais, curieusement, j'ai réussi à m'accommoder à cet univers désincarné, très hiérarchisé, pas drôle du tout, où l'on n'est considéré qu'à proportion du concours que l'on a réussi. Ca m'a sacrément recadrée. Mais on y fait de vous de belles mécaniques et on s'est, étrangement, toujours montrés ouverts à mes bidouillages et théories. 


A partir de là, j'ai compris que je pouvais m'adapter à presque tout. Ensuite, ça s'est enchaîné. La société française est une société de réseaux; une fois qu'on est lancé, il suffit de les suivre. Je vis donc maintenant confortablement en France. Mais curieusement, cela m'inquiète aussi. Est-ce que ma situation est juste et méritée ? Est-ce qu'elle n'est pas insolente vis-à-vis des Français ? Est-ce que quelqu'un ne va pas me dénoncer comme usurpatrice ?


Des questions peut-être absurdes mais il est vrai que je n'ai jamais une complète confiance en moi et que j'ai toujours peur que tout ne s'écroule brutalement. La chance peut, à tout moment, cesser de me sourire. Mais ce sentiment d'insécurité a aussi son côté positif. J'essaie de tout faire pour compenser mon angoisse : montrer que je ne suis pas si nulle et que ma situation n'est pas totalement imméritée. Mais c'est vrai qu'une telle attitude est dangereuse et qu'elle débouche vite sur l'extrémisme.

  

Tableaux de Gérard GAROUSTE (né en 1946), à me yeux l'un des grands peintres français contemporains. Le premier a été peint en hommage à l'Ukraine.

Je recommande :

- Parick AVRANE : "Les imposteurs". Le livre de référence sur la question par un psychanalyste. Il faut toutefois préciser qu'il traite davantage de ceux qui usurpent réellement l'identité d'un autre plutôt que de ceux qui ont le sentiment de l'imposture de leur vie, ce qui est bien différent. Le véritable imposteur a une absolue confiance en lui, ce qui n'est pas le cas de celui qui éprouve le sentiment d'imposture.

- Masha GESSEN : "Poutine - L'homme sans visage". Par une journaliste russo-américaine, une étude bien documentée notamment du Poutine d'avant 2000. 

- Sergeï JIRNOV : "L'éclaireur". J'ai déjà évoqué le livre de cet ex-espion du KGB qui a côtoyé Poutine et en est un absolu contempteur.

- Herman KOCH : "Jours de Finlande". Un livre qui ne parle pas beaucoup de la Finlande mais est plutôt un roman autobiographique : le récit de la construction d'un individu dans son adolescence et sa jeunesse;  tout ce qui l'a conduit à devenir, inévitablement, écrivain. Herman Koch est très connu en Hollande où il rencontre un succès phénoménal. Je l'aime bien parce qu'il est très différent de la plupart des écrivains français (des profs de lettres qui méditent dans leur chambre). Herman KOCH se situe, quant à lui, au plus près du concret des choses.

samedi 13 août 2022

La société du renoncement


Les ambiances d'été à Paris sont, chaque année, plus étranges.


Ca devient la Grande Tétanie ! On est d'abord pétrifiés de chaleur : 30-35° tous les jours sans une ombre ni une goutte de pluie depuis deux longs mois. Alors, on s'efface soi-même. Les soucis d'apparence passent d'abord au second plan. S'apprêter, au moins ça va vite. Une robe légère, une culotte aussi légère, même pas de soutif, on sort presque nues. Même se maquiller, ça n'a plus grand sens : ça fond et dégouline tout de suite. Quant à un projet sentimental ou érotique, avec ces températures dingues, on renonce d'avance; la chaleur, il n'y a pas de pire tue-l'amour. Du coup, on s'enferme chez soi.


Et quand on se risque à sortir, on a l'impression d'être transportés dans un tableau de Chirico. De grands espaces urbains, quasi-déserts, accablés de lumière, avec des contrastes blessants. Sur l'esplanade de la Défense, je m'amusais à faire résonner mes talons. Mais je ne percevais que leur écho, personne pour me siffler. Pas un chat ! Le sentiment d'un grand vide général. L'impression que tout le monde s'est enfui, a mis les voiles. 


Difficile d'ailleurs de trouver ouverts un commerce, un restaurant, une boulangerie, un cabinet médical, un artisan. Une malencontreuse fuite d'eau s'est invitée dans mon appartement mais on m'a rembarrée tout de suite : "Ma pauvre dame, il faut attendre septembre !".  Même mes piscines municipales sont fermées pour grèves ou travaux. Tant pis pour les idiots qui sont restés à Paris et aiment nager ou cherchent un peu de fraîcheur. En France, les vacances, c'est la vacance généralisée. 


Cette véritable débandade estivale, je trouve d'ailleurs que c'est une bonne illustration de l'évolution des mentalités et de l'état d'esprit général de la population. 



Je regardais ainsi, un peu atterrée cette année, les traditionnels reportages sur les départs en vacances. On nous présente longuement des "héros de la route" qui se sont levés tôt (6H du matin), ont patienté interminablement, dans une chaleur d'étuve, aux péages et dans des bouchons, assommés par les criailleries des enfants et les aboiements de l'épouse et du chien. Enfin est venue, tard dans la soirée, l'heure de la "délivrance" avec l'installation sur leur coin-camping. De là, ils ne vont plus bouger pour se reposer, tout oublier, "profiter" comme on ne cesse maintenant de dire, une expression que je trouve moralement obscène. 


Mais pourquoi pas ? De quel droit puis-je ricaner ? Suis-je à ce point une affreuse conne pour juger que ça n'est pas respectable ? Il est vrai qu'au spectacle de ces migrations estivales se superposent pour moi les images de tous ces Ukrainiens adultes et enfants déportés en masse (près de 2 millions de personnes selon les estimations), dans des régions lointaines de Russie. Ou bien ces habitants de Kharkiv qui "campent" depuis 6 mois dans le métro pour se protéger des bombardements et ont aujourd'hui peur de regagner l'air libre.


Ce qui me désole, c'est peut-être cette impression de démission générale, d'enfermement collectif dans un grand cocon. On aime citer ces propos attribués à Lucrèce : "Il est doux de ne rien faire quand tout s'agite autour de vous". 

Mais on ne prend pas la peine de se reporter au texte original, infiniment plus complexe et, au total, glaçant : "Il est doux, quand la mer est haute et que les vents soulèvent les vagues, de contempler du rivage le danger et les efforts d'autrui : non pas qu'on prenne un plaisir si grand à voir souffrir le prochain, mais parce qu'il y a une douceur à voir des maux que soi-même on n'éprouve pas. Il est doux aussi, dans une guerre, de voir les grands combats qui se livrent en plaine sans que soi-même on ait part au péril".


Ce plaisir trouble à regarder les autres crever quand on se tient, soi-même, bien peinard dans son coin. C'est de cela dont il est question chez Lucrèce et il est vrai que cela explique bien des comportements actuels et passés.
 

Vivre et se laisser vivre, se détourner des autres pour "profiter" et se recentrer sur les petits bonheurs simples. Le repli, il y a déjà quelques bonnes décennies que l'Europe l'a choisi. Notamment en France où l'on a renoncé à toute ambition économique, politique, culturelle. Plus question d'être des porte-paroles, d'exprimer un message émancipateur.


Le recul économique de la France, sa désindustrialisation, ça n'émeut pas grand monde. Il y a d'abord trois choses que l'on a en horreur absolue : la mondialisation, la finance et le libéralisme. On est absolument convaincus que ce sont les trois maux à combattre en priorité même si on n'a qu'une idée très vague de ce qu'ils recouvrent. 


Impossible de toute manière d'en discuter, de suggérer que la mondialisation, c'est aussi la modernité; que la finance, c'est ce qui permet aujourd'hui à l'Etat français de continuer à rémunérer se fonctionnaires; et, enfin, que la France est tout sauf un Etat libéral (c'est tout de même le pays développé qui consacre la plus grande part de ses richesses aux dépenses publiques, ce qui en fait une U.R.S.S. qui a plutôt réussi, comme on disait d'elle autrefois; et je ne parle pas de son "génie" administratif et réglementaire). Aux grandes ambitions économiques, on préfère une sécurité modeste mais tranquille, celle d'un statut d'employé à vie.


La promotion internationale des valeurs démocratiques ? Etrangement, le pays a plutôt honte de lui-même et prend plaisir à "se gratter la conscience". Louis XIV, Napoléon, le colonialisme, quelles horreurs ! Cette mise en doute du "camp démocratique" fait qu'aujourd'hui, on trouve facilement des excuses à Poutine. Les plus grands méchants, ce seraient d'abord les USA et l'OTAN. Et puis, il ne faudrait surtout pas que nos positions politiques aventureuses se traduisent par une ponction de notre pouvoir d'achat. L'Ukraine, elle commence à me gonfler quand je dois payer mon litre d'essence plus de 2€.


Quant à l'ambition culturelle, intellectuelle, inutile de développer. On se réjouit d'un taux de réussite au baccalauréat général de 96,1 % cette année. Ca veut dire que tout le monde l'a. Mais ça veut dire aussi que plus personne ne l'a.


L'ambition personnelle, professionnelle, c'est perçu comme une attitude élitaire. Gagner convenablement sa vie, c'est rejoindre le camp des oppresseurs. Des élèves issus de grandes écoles déclarent, en fin d'études, ne pas vouloir se consacrer au monde de l'entreprise. Ils préfèrent rechercher leur épanouissement personnel ou s'investir dans l'humanitaire ou l'écologie. On serait, paraît-il, tous des gens formidables mais dont la créativité serait bridée par le système. La modestie, le simple réalisme, ça ne nous étouffe pas.


Evidemment, ces nobles idéaux affichés sont d'une sincérité douteuse. Si on veut se rendre vraiment utile à son pays, c'est quand même bien en participant à la création de ses richesses et non en cherchant à atténuer sa culpabilité de "nanti". En fait, on ne veut plus d'une vie de labeur, affrontant la difficulté et la contrariété, mais on recherche plutôt une vie centrée sur soi et ses petits plaisirs. 


Paul Lafargue, le gendre français de Karl Marx, proclamait "le droit à la paresse", c'est à dire à l'oisiveté, pour chaque citoyen. Il y voyait l'attitude permettant de s'affranchir des chaînes du travail et d'exprimer son individualité. Simone Weil, la philosophe (que je connais très mal), a critiqué cette démarche avec justesse, me semble-t-il. Les marxistes n'ont qu'une vision réductrice, matérielle et mécanique du travail. Ils ne le voient donc que comme une aliénation. Mais il est également possible de conférer une dimension "spirituelle" à son travail et d'en faire ainsi le moteur d'une émancipation personnelle.


Un point de vue qui n'est partagé par presque personne aujourd'hui. On ne veut plus s'impliquer pour autre chose que sa satisfaction propre. Le désengagement est général. Ca concerne d'abord le monde du travail qui fait l'objet d'un rejet massif. On ne veut plus que du "modulable" en fonction de sa vie personnelle, on ne tolère plus que le télétravail. L'idéal, c'est de ne plus avoir à côtoyer de collègues ou de chefs. On ne s'avise pas qu'un chef et des collègues, c'est évidemment bien embêtant mais la confrontation avec eux, ça permet quand même de freiner notre hubris narcissique.


Tout devient égal, indifférent. Rien n'a vraiment d'importance, tout se vaut. On se réfugie dans l'abstention : plus de 50 % des Français viennent de renoncer à leur droit de vote. Et près de 50% de ceux qui ont voté ont porté leur voix sur de sinistres guignols extrémistes, aux programmes absurdes.


La confusion est telle que, petit à petit, ceux qui crient le plus fort, ceux qui proclament que tout est possible, que l'Etat peut pourvoir à tout, ceux-là s'installent et prennent possession de l'opinion. Afficher un peu de rationalité et de modération, c'est s'exposer au rejet et à la haine. La clameur et l'indignation deviennent les expressions de la vie politique. Le processus semble irréversible ... jusqu'à la déflagration finale. Pas de contraste plus saisissant qu'entre des Ukrainiens et des Européens de l'Ouest : entre ceux qui rêvent d'Europe et de valeurs démocratiques et ceux, emportés par le grand renoncement, qui se cherchent de nouveaux maîtres.


Tableaux de peintres (américains pour la plupart) qui ont été influencés par Edward HOPPER, même s'il faut reconnaître qu'ils ont moins de talent. Il s'agit notamment de Ralston Crawford, R. Kenton Nelson, Louis Guglielmi, George Ault, Sally Storch, Clark et Pougnaud.

J'ai conscience que ce post pourra apparaître "réactionnaire". Il est, pour ce qui me concerne, influencé par la situation internationale et mon attachement à l'esprit des Lumières et sa vision du progrès ainsi qu'à la pensée émancipatrice de la Révolution française.

Mes conseils :

- Andrzej BOBKOWSKI : "Douce France". J'ai déjà signalé ce livre iconoclaste évoquant la déroute française de 1940. Durant cette période, les Français voulaient continuer à vivre comme avant, "normalement", et ils ne comprenaient donc pas ce qui se passait. C'était, peut-être, la même attitude qu'aujourd'hui.

- Anne SEBBA : "Les Parisiennes - Leur vie, leurs amours, leurs combats 1939-1949". La vie quotidienne à Paris durant l'occupation. Un mélange de débrouillardise, compromissions, indifférence et aussi de courage et volonté.

- Cyril EDER : "Les comtesses de la Gestapo". Le noir du noir, mais comment comprendre, comment juger ?


samedi 6 août 2022

Roxelane, la sultane: une inspiratrice


Il y a quinze jours, je regardais à la télévision la rencontre tripartite, à Téhéran, de la Russie, de l'Iran et de la Turquie (soit Poutine, Raïssi et Erdogan). Un trio satanique, une réunion du club des assassins. 


Ce qui me sidère, c'est que pour les Russes, ça représente quand même une sacrée révolution mentale. Parce que dans toute leur éducation, façonnée par l'Histoire, on leur a appris à redouter les Turcs et les Persans. Et il faut dire que pendant tout le 19ème siècle et une partie du 20ème, les guerres avec ces deux pays ont été quasi incessantes. Avec deux moments forts d'humiliation : l'assassinat de Griboïedov à Téhéran et la défaite à l'issue de la guerre de Crimée (1856). Les Russes continuent de ruminer ça.


Mais jusqu'alors, les Russes se considéraient tout de même comme les porte-drapeaux de la culture européenne face à la barbarie asiatique. Et l'Asie, que l'on étendait à la Mongolie et à la Chine et au Japon (je ne parle pas de la déculottée prise face au Japon en 1905), on s'en méfiait terriblement. On en avait même une vision absolument xénophobe. Rien que des fourbes et des cruels. 


Alors quand Poutine vient aujourd'hui raconter à ses "vassaux" qu'ils ne sont pas des Européens mais davantage proches des Turcs, des Iraniens et des Chinois, c'est normalement, pour eux, un véritable renversement copernicien. Mais c'est toujours la même apathie de leur part. Alors, je ne me prive pas, quand je rencontre des Russes, de les faire enrager en leur précisant qu'ils sont des Asiatiques.


Pour ce qui me concerne, j'ai toujours eu le sentiment de vivre en proximité avec la Turquie. D'abord parce que le territoire de l'ancien Empire ottoman s'étendait jusqu'en Galicie, pourtant très au Nord de l'Europe. Non loin de Lviv, il existe ainsi de multiples vestiges des anciens postes-frontières entre les Turcs et ce qui était le Royaume de Pologne. Le symbole le plus marquant, c'est à Kamenets-Podolski (image ci-dessus) dont la cathédrale Saint Pierre et Paul demeure flanquée d'un minaret.


Surtout, la Galicie est le lieu de naissance de la Sultane Roxelane (1498-1558), l'ancienne esclave qui est devenue, rien que ça, l'épouse de Soliman le Magnifique (1494-1566). Soliman, le grand sultan qui faisait trembler le monde, l'Empire des Habsbourg et les Perses. Celui qui a porté l'Empire ottoman au sommet de sa puissance mais qui a déposé les armes devant une esclave chrétienne.


Roxelane, elle est très connue en Pologne et en Ukraine. Beaucoup moins ailleurs mais elle devient aujourd'hui une icône mondiale, celle de nouvelles féministes. Des féministes qui ne s'adonnent pas à l'esprit victimaire mais font face à l'adversité, en tirent même parti, et ne dédaignent pas le pouvoir et la puissance. On surnommait même Roxelane "la Joyeuse", ce qui est tout de même un comble quand on a traversé mille épreuves et été une esclave.


Roxelane, elle est née dans une petite ville située tout près de Liv (45 kms au Sud) : Rohatyn (d'où provient le nom du grand financier et ambassadeur des USA à Paris : Feliks Rohatyn). Sur la grand place, on a érigé une statue (photo ci-dessus) de Roxelane. La langue maternelle de Roxelane était donc probablement le polonais.


Et puis, un jour, Roxelane, elle a été enlevée par des Tatars. C'était fréquent à l'époque pour les jeunes filles au teint clair et aux cheveux blonds qui venaient approvisionner le marché turc aux esclaves. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'on emploie le mot "Slave" (venant d'esclave).


Quand nos parents nous ont raconté cette histoire, ça nous a terrorisées, ma sœur et moi. Tout de suite, on s'est vues capturées puis expédiées dans un harem turc. On a eu beau nous dire que c'étaient de vieilles histoires et que la Turquie se situait aujourd'hui très loin de l'Ukraine, on n'a jamais été entièrement convaincues. L'angoisse enfantine a perduré et j'en conserve, pour ma part, un intérêt marqué pour la question (généralement occultée) de l'esclavage en pays musulman. Et puis, les hommes turcs me font frémir, vraiment pas mon genre.


La "chance" (très relative) de Roxelane, c'est qu'elle a été achetée par la mère de Soliman et aussitôt affectée au harem de son fils en compagnie de quelques trois cents femmes, toutes chrétiennes: des Grecques, des serbes, des Italiennes, des Caucasiennes etc... Et dans ce milieu sans doute impitoyable, d'une férocité absolue, Roxelane va s'imposer par sa beauté et son caractère. Elle va ainsi rapidement conquérir Soliman qui deviendra fou amoureux d'elle. 


Il faut dire que pour parvenir à cette fin, Roxelane n'a pas ménagé sa peine: elle a appris le turc, s'est convertie à l'Islam, est devenue experte en toutes sortes d'art: musique, danse, chant. Elle était sans doute aussi redoutablement intelligente mais sa réussite fut telle que ses détracteurs lui prêtèrent également des talents de sorcière: elle enduisait, dit-on, ses mamelons de haschich afin d'envoûter Soliman.


Elle parviendra ainsi à épouser Soliman au grand dam de ses conseillers. C'est doublement incroyable : d'une part parce qu'elle était une esclave chrétienne, d'autre part parce que, depuis la prise de Constantinople, les sultans n'avaient pas le droit de se marier. Et puis, un sultan tout puissant mais fou amoureux, ça ne fait pas très sérieux et c'est, paraît-il, soigneusement gommé, aujourd'hui, par l'historiographie turque. Pour l'amour de Roxelane, Soliman ira ainsi jusqu'à renoncer à son propre harem.  


Et Roxelane ne se contentera pas ensuite d'être l'épouse du Sultan. Elle se mêlera directement des affaires de l'Empire. Elle a ainsi participé à l'élaboration des grands travaux lancés à Jérusalem et La Mecque et s'est vu confier de nombreuses missions diplomatiques. Grâce à elle, notamment, le Royaume de Pologne a été épargné par les invasions turques.


Et surtout, elle a touché au pire du pire. Elle s'est montrée intrigante, manœuvrière, cruelle, impitoyable. Elle n'hésite d'abord pas à se débarrasser de ses ennemis. En premier lieu Ibrahim Pacha, l'ami et grand vizir de Soliman qui le considérait presque comme son frère. Il a été assassiné par les eunuques du harem. Un peu plus tard, c'est le fils aîné du Sultan qui est exécuté, celui même qui devait lui succéder. Roxelane a ainsi assuré la succession de ses propres enfants.


Roxelane n'était donc sûrement pas un ange. Elle s'est laissée emporter par l'abus de pouvoir et la duplicité (sa fidélité au christianisme malgré sa conversion à l'Islam). Elle était peut-être une courtisane mais les hommes, elle n'en avait, au fond, pas grand chose, à fiche. Ce qui l'intéressait avant tout, c'était le pouvoir et sa conquête. Une mentalité bien différente de celle des féministes actuelles. 


Mais ce qui est remarquable, c'est que de toutes ses aventures, complots et machinations, Roxelane est sortie absolument indemne. A tel point qu'après sa mort, Soliman lui fera construire un grand mausolée (toujours existant auprès de la mosquée Süleymaniye, image 10 de ce post).


Pour ma part, je pense souvent à Roxelane. Une polono-ukrainienne transférée à l'étranger, dans un milieu totalement hostile. Dans un monde incertain, en proie à la guerre et à la fureur. Comment continuer de vivre, survivre, dans un environnement entièrement défavorable, que l'on n'a pas choisi ?


Je n'ai sûrement pas la force mentale d'une Roxelane mais, de même que Théodora ancienne Impératrice de Byzance, elle a quand même été une inspiratrice. Il ne faut pas se laisser emporter par la nostalgie, il ne faut pas rejeter ce monde qui vous semble hostile, voilà ce qu'elle m'a appris. Il faut d'abord s'adapter, se plier aux nouvelles règles. A partir de là, de cet immense effort, on peut retirer une nouvelle satisfaction de son existence. Peut-être même plus que si on était resté dans sa coquille initiale. Et tant pis si on ne vous comprend pas toujours bien.

 
Tableaux principalement de Joanna CHROBAK, née en 1968 à Poznan (Pologne). Les autres œuvres picturales sont de Lecomte du Nouy, Trouillebert, Ingres, Renoir, Matisse. Il existe, à vrai dire, une peinture orientaliste surabondante consacrée, à la fin du 19ème siècle, au harem. Ca a vraiment été le grand fantasme de l'Europe industrielle.

Images des villes-forteresses (contre les Turcs) de Kamenets-Podolski et de Khotyn en Ukraine de l'Ouest. Image également de la place de Rohatyn. Des lieux que je connais bien mais qui n'ont guère attiré de touristes étrangers jusqu'alors et ça n'est sans doute pas près de changer de si tôt. Image enfin du mausolée de Roxelane à Istanbul.

Mes recommandations :

La Russie d'abord :

- Iouri TYNIANOV : "La mort du Vazir Moukhtar". A mes yeux, l'un des grands romans russes. Le héros en est Alexandre Griboïedov, diplomate et poète (presque l'égal de Pouchkine), massacré à Téhéran en 1829 (à l'âge de 35 ans). En complément, on lira :

- Alexandre POUCHKINE : "Voyage à Arzroum". Arzroum, c'est l'actuelle Erzurum en Turquie Centrale, l'ancienne capitale de l'ancien Royaume d'Arménie. Pouchkine s'y est rendu sans autorisation en 1829 au cours d'un périple de 3 000 kms. Il a alors croisé le convoi qui ramenait le cadavre de Griboïedov. Un livre très singulier et totalement méconnu de Pouchkine.

- Vsevolod IVANOV : "Le retour de Bouddha". Les Mongols continuent de faire très peur aux Russes. Il s'agit d'une expédition en train au début des années 20 pour restituer, en pleine guerre civile, une statue du Bouddha aux Mongols. Un roman fantastique alliant le bouddhisme à la Révolution et dans lequel l'URSS apparaît un véritable Royaume des morts.

Puis l'Islam :


- Lady Mary W. MONTAGU : "L'Islam au cœur 1717-1718 Correspondance". Une merveilleuse curiosité rédigée par l'épouse de l'ambassadeur britannique à Constantinople. Voltaire avait beaucoup apprécié ce livre.

- Gilles MILTON : "Captifs en Barbarie - L'histoire extraordinaire des esclaves européens en terre d'Islam". Ce très grand livre m'a bouleversée. Il faut absolument l'avoir lu. Il traite d'un chapitre fascinant et méconnu d'une histoire qui ne prendra fin qu'en 1816 (il y a seulement deux siècles). C'est l'aventure cruelle de dizaine de milliers d'Européens capturés et vendus sur les grands marchés d'esclaves.

- Murray GORDON : "L'esclavage dans le monde arabe VIIème-XXème siècle". Ce livre s'élargit à l'esclavage des Africains.

- Steinunn JOHANNESDOTTIR : "L'exclave islandaise" 2 tomes. Un roman d'aventures basé sur des faits réels. Au 17ème siècle, des centaines d'Islandaises ont été enlevées par des pirates puis vendues comme esclaves. Une histoire enfouie aujourd'hui redécouverte par les Islandais.