Emmanuel Macron vient de recevoir Vladimir Poutine au Fort de Brégançon.
Cette initiative a reçu, en règle générale, l'approbation de la classe politique et des journalistes spécialisés.
Tous les "experts" autoproclamés le serinent : il faut parler avec la Russie, il faut dialoguer avec elle, chercher des points d'accord.
Ce n'est évidemment pas mon point de vue mais je pense qu'on s'en doutait.
J'en étais d'autant plus convaincue en observant Poutine qui, ce lundi, était, comme souvent, "avachi" dans son fauteuil. Sa manière de signifier à son interlocuteur : "Cause toujours".
Recevoir Poutine aurait pu avoir une signification si la Russie avait fait, au cours de ces derniers mois, quelques progrès, si elle avait effectué quelques esquisses de conciliation, si elle avait témoigné d'une lueur d'esprit d'ouverture.
Mais on a assisté à l'exact contraire avec une multiplication des actes d'agression et d'intimidation.
Cette initiative a reçu, en règle générale, l'approbation de la classe politique et des journalistes spécialisés.
Tous les "experts" autoproclamés le serinent : il faut parler avec la Russie, il faut dialoguer avec elle, chercher des points d'accord.
Ce n'est évidemment pas mon point de vue mais je pense qu'on s'en doutait.
J'en étais d'autant plus convaincue en observant Poutine qui, ce lundi, était, comme souvent, "avachi" dans son fauteuil. Sa manière de signifier à son interlocuteur : "Cause toujours".
Recevoir Poutine aurait pu avoir une signification si la Russie avait fait, au cours de ces derniers mois, quelques progrès, si elle avait effectué quelques esquisses de conciliation, si elle avait témoigné d'une lueur d'esprit d'ouverture.
Mais on a assisté à l'exact contraire avec une multiplication des actes d'agression et d'intimidation.
Emmanuel Macron a parlé d'"incompréhensions" entre la Russie et la France. Incompréhensions ! Comme si on était dans le registre de l'interprétation philosophique.
Il me semble tout de même qu'il existe d'abord quelques faits incontournables qui ne réclament pas beaucoup d'exégèse : la Russie a ouvert, il y a un an, un pont gigantesque reliant directement la Crimée à la Russie; elle détient abusivement le cinéaste de Simferopol (Crimée), Oleg Sensov, ainsi que, depuis l'automne dernier, 24 marins ukrainiens interpellés dans le détroit de Kertch. Contre toute évidence et les conclusions d'une commission internationale, elle nie farouchement sa responsabilité dans le crash, en juillet 2014, du vol 17 de la Malaysia Airlines qui a fait 298 morts principalement Néerlandais. Enfin, depuis le printemps dernier, la Russie distribue allègrement les passeports russes pas seulement aux habitants des Républiques de Lougansk et de Donetsk mais à tous les Ukrainiens.
Je ne parle que d'événements récents concernant le respect du Droit International (l'affaire Skripal et les manifestations pour des élections locales libres relevant plutôt de questions intérieures). Chacun d'eux justifierait un durcissement des sanctions, du reste bien légères, prises à l'encontre de la Russie. Mais ça n'effleure évidemment l'esprit de personne. Il est même quasiment acquis que la Russie réintégrera prochainement le G8.
Imaginez pourtant, M. Macron, que la Suisse, soudainement soucieuse d'agrandir son territoire, accorde généreusement la nationalité suisse à tous les habitants du Jura et de la Savoie qui en feraient la demande. Elle financerait en outre plusieurs autoroutes et trains à grande vitesse facilitant les liaisons entre la Suisse et les régions concernées. Accessoirement, elle jetterait en prison le cinéaste Jean-Luc Godard et l'écrivain Roland Jaccard, coupables de sympathies pro-françaises. Pareilles initiatives rencontreraient, j'en suis sûre, un grand succès auprès des Savoyards et des Jurassiens. Mais vous ne parleriez peut-être pas alors, M. Macron, d'"incompréhensions" entre la Suisse et la France. Vous vous rappelleriez probablement qu'il existe un Droit International qu'on ne peut bafouer impunément.
Les propos les plus surréalistes ont été tenus quand Emmanuel Macron a évoqué la Russie comme "grande puissance des Lumières" qui aurait "sa place dans l'Europe des valeurs aux quelles nous croyons". C'est tout de même le comble de la flagornerie parce que "les Lumières", elles ont certes été illustrées en Russie par quelques écrivains et artistes mais certainement pas par ses dirigeants politiques, hormis peut-être, épisodiquement, par Catherine la Grande (mais elle était Allemande).
Surtout, la "philosophie des Lumières", Vladimir Poutine s'en moque éperdument, lui qui ne cesse de dénigrer la démocratie occidentale et d'annoncer la faillite du système libéral. Surtout, il n'a aucune sympathie ni attitude amicale envers l'Europe. L'Europe, il ne rêve que de son éclatement et de sa division ! Il ne veut surtout pas avoir à traiter avec un partenaire fort et uni, il veut pour seuls interlocuteurs des états-nations faibles et dépendants. La destruction de l'Europe, c'est le but de la Russie et c'est à cette fin qu'elle soutient aveuglément tous les groupes violents et sécessionnistes, notamment ceux d'extrême-droite (Le Front National et les gilets jaunes en France, Salvini en Italie, Orban en Hongrie etc...). De même, si la Russie est aujourd'hui dans les meilleurs termes avec l'Iran et la Turquie, ce n'est bien sûr pas par amitié nouvelle (c'étaient deux grands ennemis héréditaires). C'est une simple manœuvre de déstabilisation de l'Europe et de l'OTAN.
Discuter avec la Russie, ça ne peut être qu'un dialogue de sourds. Le seul langage que comprenne Poutine, c'est celui de la force. Évidemment, pour l'exercer il faut savoir jouer de séduction mais ça n'est pas bien difficile pour la Russie qui dispose des immenses ressources financières procurées par ses matières premières.
Enfin, il y a sur la Russie et son actualité politique, une littérature surabondante. Je ne partage pas l'admiration qu'ont les Français pour Hélène Carrère d'Encausse : plus insipide et plus lénifiant, il n'y a pas. Je recommande en revanche deux livres qui viennent tout juste de sortir :
- Galia Ackerman : "Le régiment immortel. La guerre sacrée de Poutine". Voilà quelqu'un qui sait de quoi elle parle.
- Ben Macintyre: "L'espion et le traître". Dès que vous aurez ouvert ce livre, vous ne parviendrez pas à le lâcher. C'est un formidable roman d'espionnage mais ce n'est pas un roman, c'est le récit de l'histoire véridique d'Oleg Gordievsky, colonel du KGB qui a trahi son pays pour l'Angleterre dans les années 80. Le livre démonte admirablement toute la machinerie du KGB (qui employait tout de même 1 million de personnes du temps de l'URSS). C'est très intéressant parce que ça éclaire le mode de fonctionnement actuel d'un autre colonel du KGB qui, visiblement, n'a rien oublié : Vladimir Poutine
Il me semble tout de même qu'il existe d'abord quelques faits incontournables qui ne réclament pas beaucoup d'exégèse : la Russie a ouvert, il y a un an, un pont gigantesque reliant directement la Crimée à la Russie; elle détient abusivement le cinéaste de Simferopol (Crimée), Oleg Sensov, ainsi que, depuis l'automne dernier, 24 marins ukrainiens interpellés dans le détroit de Kertch. Contre toute évidence et les conclusions d'une commission internationale, elle nie farouchement sa responsabilité dans le crash, en juillet 2014, du vol 17 de la Malaysia Airlines qui a fait 298 morts principalement Néerlandais. Enfin, depuis le printemps dernier, la Russie distribue allègrement les passeports russes pas seulement aux habitants des Républiques de Lougansk et de Donetsk mais à tous les Ukrainiens.
Je ne parle que d'événements récents concernant le respect du Droit International (l'affaire Skripal et les manifestations pour des élections locales libres relevant plutôt de questions intérieures). Chacun d'eux justifierait un durcissement des sanctions, du reste bien légères, prises à l'encontre de la Russie. Mais ça n'effleure évidemment l'esprit de personne. Il est même quasiment acquis que la Russie réintégrera prochainement le G8.
Imaginez pourtant, M. Macron, que la Suisse, soudainement soucieuse d'agrandir son territoire, accorde généreusement la nationalité suisse à tous les habitants du Jura et de la Savoie qui en feraient la demande. Elle financerait en outre plusieurs autoroutes et trains à grande vitesse facilitant les liaisons entre la Suisse et les régions concernées. Accessoirement, elle jetterait en prison le cinéaste Jean-Luc Godard et l'écrivain Roland Jaccard, coupables de sympathies pro-françaises. Pareilles initiatives rencontreraient, j'en suis sûre, un grand succès auprès des Savoyards et des Jurassiens. Mais vous ne parleriez peut-être pas alors, M. Macron, d'"incompréhensions" entre la Suisse et la France. Vous vous rappelleriez probablement qu'il existe un Droit International qu'on ne peut bafouer impunément.
Les propos les plus surréalistes ont été tenus quand Emmanuel Macron a évoqué la Russie comme "grande puissance des Lumières" qui aurait "sa place dans l'Europe des valeurs aux quelles nous croyons". C'est tout de même le comble de la flagornerie parce que "les Lumières", elles ont certes été illustrées en Russie par quelques écrivains et artistes mais certainement pas par ses dirigeants politiques, hormis peut-être, épisodiquement, par Catherine la Grande (mais elle était Allemande).
Surtout, la "philosophie des Lumières", Vladimir Poutine s'en moque éperdument, lui qui ne cesse de dénigrer la démocratie occidentale et d'annoncer la faillite du système libéral. Surtout, il n'a aucune sympathie ni attitude amicale envers l'Europe. L'Europe, il ne rêve que de son éclatement et de sa division ! Il ne veut surtout pas avoir à traiter avec un partenaire fort et uni, il veut pour seuls interlocuteurs des états-nations faibles et dépendants. La destruction de l'Europe, c'est le but de la Russie et c'est à cette fin qu'elle soutient aveuglément tous les groupes violents et sécessionnistes, notamment ceux d'extrême-droite (Le Front National et les gilets jaunes en France, Salvini en Italie, Orban en Hongrie etc...). De même, si la Russie est aujourd'hui dans les meilleurs termes avec l'Iran et la Turquie, ce n'est bien sûr pas par amitié nouvelle (c'étaient deux grands ennemis héréditaires). C'est une simple manœuvre de déstabilisation de l'Europe et de l'OTAN.
Discuter avec la Russie, ça ne peut être qu'un dialogue de sourds. Le seul langage que comprenne Poutine, c'est celui de la force. Évidemment, pour l'exercer il faut savoir jouer de séduction mais ça n'est pas bien difficile pour la Russie qui dispose des immenses ressources financières procurées par ses matières premières.
Et tout cet argent, ce "pognon de dingue" qui se déverse sur la Russie, Poutine est disposé à l'utiliser, en presque totalité, pour réaliser ses ambitions de politique étrangère, surtout en Europe. C'est même sa priorité. Qu'importe le développement économique réel du pays. La Russie, c'est un pays comme l'Arabie Saoudite qui entretient une économie de la rente et de la consommation. Tant pis donc s'il y a plein de zones de sous-développement, l'important, c'est d'afficher des vitrines comme Moscou et Saint-Pétersbourg avec des magasins rutilants et des berlines haut de gamme. L'important, surtout, c'est qu'on fasse peur et qu'on nous respecte. Tant pis si on est pauvres.
Avant de faire des risettes à Poutine, avant de manifester à son égard un empressement servile qui conforte la Russie dans ses positions agressives et la replace, sans aucune contrepartie, sur l'échiquier mondial, il conviendrait peut-être de s'informer sur ce qui se passe réellement en Russie.
Ce qui se passe ? Pour en avoir une idée, il faut se mettre à l'écoute des médias russes. C'est bien sûr difficile pour des francophones mais ils peuvent en avoir une idée en consultant les sites, facilement accessibles sur Internet, de "Sputnik France" et de RT France (ancienne "Russia today"). C'est absolument insupportable à lire et écouter, ce n'est qu'un étalage de propagande grossière et mensongère mais c'est vrai que, comme on dit, "plus c'est gros, mieux ça passe". La tradition russe du grand mensonge ne cesse de perdurer, c'est grotesque et affligeant.
C'est un formidable retour plusieurs décennies en arrière, presque la résurgence de la vieille idéologie stalinienne débarrassée toutefois de ses délires économiques.
Poutine s'est appliqué à construire, durant tout son règne, une véritable mythologie de la Russie reposant sur un nationalisme exacerbé avec cette idée d'une singularité et d'une supériorité du peuple russe. Il serait porteur d'une plus grande spiritualité, plus détaché des possessions matérielles; c'est ce cliché et cette bêtise de "l'âme russe" exploités par tous les réactionnaires et tenants de "la Grande Russie" mais aussi par nombre de "russophiles" à l'Ouest. Quelle rigolade ! Tous ceux qui ont croisé des touristes russes à Paris ou sur la Côte d'Azur ont pu se rendre compte que la spiritualité ne les étouffait pas trop.
Ça s'accompagne d'un complotisme généralisé avec cette conviction que l'Occident en veut à la Russie et travaille, dans le secret, à sa perte. On construit l'identité nationale dans une logique d'affrontement.
C'est cela le plus grave : la plupart des Russes sont ainsi convaincus qu'"on ne les aime pas". Le saviez-vous ? beaucoup de Russes hésitent à faire, aujourd'hui, du tourisme en Europe ou aux États-Unis, ils ont peur d'y être agressés. De même absolument tout le monde est persuadé que l'Ouest a des projets militaires dirigés contre la Russie, d'encerclement d'abord, de conquête ensuite.
J'ai beau leur dire que les Russes, on n'y prête, à l'Ouest, pas plus d'attention qu'à d'autres (sauf peut-être à la plastique des filles) et qu'il n'entre certainement pas dans les projets des armées de l'OTAN de défiler prochainement sur la Place Rouge, je ne convaincs personne et je vexe même tout le monde. La réaction, c'est d'ailleurs : "vous ne nous aimez pas ? Et bien, nous non plus".
Le problème de ces convictions absurdes, c'est qu'elles sont difficiles à éradiquer. Surtout, elles risquent fort de donner lieu aux "prophéties auto-réalisatrices".
Et c'est justement exactement ce qui se passe. On assiste aujourd'hui à une militarisation générale de la Russie, matérielle et morale :
- matérielle d'abord avec une explosion du budget militaire. On vient ces derniers jours de découvrir, à l'occasion de l'accident près de Severodvinsk, que la Russie travaillait sur une arme imparable, un missile à propulsion nucléaire. A qui est-il destiné ? Il est programmé, rien que ça, pour atteindre les "centres de décision" occidentaux.
- morale et spirituelle ensuite. On n'arrête pas d'exalter le passé militaire glorieux de la Russie et surtout la "Grande Guerre Patriotique" contre le nazisme. La célébration du 75 ème anniversaire de la victoire, l'an prochain, va donner lieu à des cérémonies grandioses. Ça pourrait être considéré comme anecdotique si ça ne s'accompagnait pas d'une réécriture complète de l'Histoire. Celle-ci est tout de même beaucoup moins glorieuse qu'il n'est affirmé et le 9 mai 1945 n'a sûrement pas été une victoire de la liberté et de la démocratie. On le sait aujourd'hui (cf les travaux de Timothy Snyder), la période comprise entre 1933 et 1945 n'a pas tellement été celle d'un affrontement entre Hitler et Staline. Elle a surtout été celle d'un "meurtre politique de masse" (14 millions de civils), avec terreur nationale et nettoyages ethniques, commis conjointement par l'Allemagne nazie et l'Union Soviétique. C'est une réalité beaucoup plus dérangeante à la quelle Emmanuel Macron ferait bien de réfléchir avant de se rendre, comme il l'a annoncé, aux cérémonies du 75 ème anniversaire.
- Photographie d'une Femen protestant contre la venue de Poutine à Milan. On se ressemble pas mal même si ce n'est bien sûr pas ma tenue habituelle.
- Tableau de Laza Lissitzky (1890-1941) peintre de l'avant-garde russe ("bats les Blancs avec le triangle rouge")
- Affiche de Dmitri Stachievich Moor. Octobre 1917 6 Octobre 1920 Vive Octobre rouge à travers le monde
- Affiche polonaise des années 20 étonnamment prophétique: "la Liberté bolchevique". C'est Trotsky, peint en rouge, qui en est le personnage central.
- Autres affiches de Dmitri Stachievich Moor. "Sois sur tes gardes" et "Prépare toi à résister à la réaction croissante".
- Affiches de Nesterova : "Papa, tue les Allemands" et "A l'aide".
- Deux affiches de Dmitri Stachievich Moor. La seconde, celle d'une fusée, est d'une étonnante actualité : "un cadeau rouge à un maître blanc".
- Deux tableaux d'Ilya Repine (1844-1930) peintre célébrissime, traduisant ce que l'on appelle l'âme russe. Le premier tableau surtout (Onéguine) représente indirectement la mort de Pouchkine en duel. Il a été tué par un rival amoureux français, tous les Russes savent cela. Le second tableau est celui d'Ivan le Terrible qui vient de tuer son fils. Celui-ci aussi fait partie de la mythologie russe.
- A contrario de ces critiques virulentes, j'ai voulu terminer avec deux images de la Russie que j'aime. Le chat noir "Béhémoth", le chat le plus célèbre de Russie, bavard et buveur de vodka. Un énorme chat très méchant et maléfique, une espèce de Belzébuth qui hante le roman de Boulgakov: "Le maître et Marguerite". Si vous allez un jour à Moscou, il faut absolument que vous visitiez l'appartement de Boulgakov. Vous y ferez connaissance avec "Béhémoth". Si j'avais un chat, je l'appellerais évidemment "Béhémot" et il représenterait une autre Russie.
Avant de faire des risettes à Poutine, avant de manifester à son égard un empressement servile qui conforte la Russie dans ses positions agressives et la replace, sans aucune contrepartie, sur l'échiquier mondial, il conviendrait peut-être de s'informer sur ce qui se passe réellement en Russie.
Ce qui se passe ? Pour en avoir une idée, il faut se mettre à l'écoute des médias russes. C'est bien sûr difficile pour des francophones mais ils peuvent en avoir une idée en consultant les sites, facilement accessibles sur Internet, de "Sputnik France" et de RT France (ancienne "Russia today"). C'est absolument insupportable à lire et écouter, ce n'est qu'un étalage de propagande grossière et mensongère mais c'est vrai que, comme on dit, "plus c'est gros, mieux ça passe". La tradition russe du grand mensonge ne cesse de perdurer, c'est grotesque et affligeant.
C'est un formidable retour plusieurs décennies en arrière, presque la résurgence de la vieille idéologie stalinienne débarrassée toutefois de ses délires économiques.
Poutine s'est appliqué à construire, durant tout son règne, une véritable mythologie de la Russie reposant sur un nationalisme exacerbé avec cette idée d'une singularité et d'une supériorité du peuple russe. Il serait porteur d'une plus grande spiritualité, plus détaché des possessions matérielles; c'est ce cliché et cette bêtise de "l'âme russe" exploités par tous les réactionnaires et tenants de "la Grande Russie" mais aussi par nombre de "russophiles" à l'Ouest. Quelle rigolade ! Tous ceux qui ont croisé des touristes russes à Paris ou sur la Côte d'Azur ont pu se rendre compte que la spiritualité ne les étouffait pas trop.
Ça s'accompagne d'un complotisme généralisé avec cette conviction que l'Occident en veut à la Russie et travaille, dans le secret, à sa perte. On construit l'identité nationale dans une logique d'affrontement.
C'est cela le plus grave : la plupart des Russes sont ainsi convaincus qu'"on ne les aime pas". Le saviez-vous ? beaucoup de Russes hésitent à faire, aujourd'hui, du tourisme en Europe ou aux États-Unis, ils ont peur d'y être agressés. De même absolument tout le monde est persuadé que l'Ouest a des projets militaires dirigés contre la Russie, d'encerclement d'abord, de conquête ensuite.
J'ai beau leur dire que les Russes, on n'y prête, à l'Ouest, pas plus d'attention qu'à d'autres (sauf peut-être à la plastique des filles) et qu'il n'entre certainement pas dans les projets des armées de l'OTAN de défiler prochainement sur la Place Rouge, je ne convaincs personne et je vexe même tout le monde. La réaction, c'est d'ailleurs : "vous ne nous aimez pas ? Et bien, nous non plus".
Le problème de ces convictions absurdes, c'est qu'elles sont difficiles à éradiquer. Surtout, elles risquent fort de donner lieu aux "prophéties auto-réalisatrices".
Et c'est justement exactement ce qui se passe. On assiste aujourd'hui à une militarisation générale de la Russie, matérielle et morale :
- matérielle d'abord avec une explosion du budget militaire. On vient ces derniers jours de découvrir, à l'occasion de l'accident près de Severodvinsk, que la Russie travaillait sur une arme imparable, un missile à propulsion nucléaire. A qui est-il destiné ? Il est programmé, rien que ça, pour atteindre les "centres de décision" occidentaux.
- morale et spirituelle ensuite. On n'arrête pas d'exalter le passé militaire glorieux de la Russie et surtout la "Grande Guerre Patriotique" contre le nazisme. La célébration du 75 ème anniversaire de la victoire, l'an prochain, va donner lieu à des cérémonies grandioses. Ça pourrait être considéré comme anecdotique si ça ne s'accompagnait pas d'une réécriture complète de l'Histoire. Celle-ci est tout de même beaucoup moins glorieuse qu'il n'est affirmé et le 9 mai 1945 n'a sûrement pas été une victoire de la liberté et de la démocratie. On le sait aujourd'hui (cf les travaux de Timothy Snyder), la période comprise entre 1933 et 1945 n'a pas tellement été celle d'un affrontement entre Hitler et Staline. Elle a surtout été celle d'un "meurtre politique de masse" (14 millions de civils), avec terreur nationale et nettoyages ethniques, commis conjointement par l'Allemagne nazie et l'Union Soviétique. C'est une réalité beaucoup plus dérangeante à la quelle Emmanuel Macron ferait bien de réfléchir avant de se rendre, comme il l'a annoncé, aux cérémonies du 75 ème anniversaire.
- Photographie d'une Femen protestant contre la venue de Poutine à Milan. On se ressemble pas mal même si ce n'est bien sûr pas ma tenue habituelle.
- Tableau de Laza Lissitzky (1890-1941) peintre de l'avant-garde russe ("bats les Blancs avec le triangle rouge")
- Affiche de Dmitri Stachievich Moor. Octobre 1917 6 Octobre 1920 Vive Octobre rouge à travers le monde
- Affiche polonaise des années 20 étonnamment prophétique: "la Liberté bolchevique". C'est Trotsky, peint en rouge, qui en est le personnage central.
- Autres affiches de Dmitri Stachievich Moor. "Sois sur tes gardes" et "Prépare toi à résister à la réaction croissante".
- Affiches de Nesterova : "Papa, tue les Allemands" et "A l'aide".
- Deux affiches de Dmitri Stachievich Moor. La seconde, celle d'une fusée, est d'une étonnante actualité : "un cadeau rouge à un maître blanc".
- Deux tableaux d'Ilya Repine (1844-1930) peintre célébrissime, traduisant ce que l'on appelle l'âme russe. Le premier tableau surtout (Onéguine) représente indirectement la mort de Pouchkine en duel. Il a été tué par un rival amoureux français, tous les Russes savent cela. Le second tableau est celui d'Ivan le Terrible qui vient de tuer son fils. Celui-ci aussi fait partie de la mythologie russe.
- A contrario de ces critiques virulentes, j'ai voulu terminer avec deux images de la Russie que j'aime. Le chat noir "Béhémoth", le chat le plus célèbre de Russie, bavard et buveur de vodka. Un énorme chat très méchant et maléfique, une espèce de Belzébuth qui hante le roman de Boulgakov: "Le maître et Marguerite". Si vous allez un jour à Moscou, il faut absolument que vous visitiez l'appartement de Boulgakov. Vous y ferez connaissance avec "Béhémoth". Si j'avais un chat, je l'appellerais évidemment "Béhémot" et il représenterait une autre Russie.
Enfin, il y a sur la Russie et son actualité politique, une littérature surabondante. Je ne partage pas l'admiration qu'ont les Français pour Hélène Carrère d'Encausse : plus insipide et plus lénifiant, il n'y a pas. Je recommande en revanche deux livres qui viennent tout juste de sortir :
- Galia Ackerman : "Le régiment immortel. La guerre sacrée de Poutine". Voilà quelqu'un qui sait de quoi elle parle.
- Ben Macintyre: "L'espion et le traître". Dès que vous aurez ouvert ce livre, vous ne parviendrez pas à le lâcher. C'est un formidable roman d'espionnage mais ce n'est pas un roman, c'est le récit de l'histoire véridique d'Oleg Gordievsky, colonel du KGB qui a trahi son pays pour l'Angleterre dans les années 80. Le livre démonte admirablement toute la machinerie du KGB (qui employait tout de même 1 million de personnes du temps de l'URSS). C'est très intéressant parce que ça éclaire le mode de fonctionnement actuel d'un autre colonel du KGB qui, visiblement, n'a rien oublié : Vladimir Poutine





















































