Il y a quinze jours, je regardais à la télévision la rencontre tripartite, à Téhéran, de la Russie, de l'Iran et de la Turquie (soit Poutine, Raïssi et Erdogan). Un trio satanique, une réunion du club des assassins.
Ce qui me sidère, c'est que pour les Russes, ça représente quand même une sacrée révolution mentale. Parce que dans toute leur éducation, façonnée par l'Histoire, on leur a appris à redouter les Turcs et les Persans. Et il faut dire que pendant tout le 19ème siècle et une partie du 20ème, les guerres avec ces deux pays ont été quasi incessantes. Avec deux moments forts d'humiliation : l'assassinat de Griboïedov à Téhéran et la défaite à l'issue de la guerre de Crimée (1856). Les Russes continuent de ruminer ça.
Mais jusqu'alors, les Russes se considéraient tout de même comme les porte-drapeaux de la culture européenne face à la barbarie asiatique. Et l'Asie, que l'on étendait à la Mongolie et à la Chine et au Japon (je ne parle pas de la déculottée prise face au Japon en 1905), on s'en méfiait terriblement. On en avait même une vision absolument xénophobe. Rien que des fourbes et des cruels.
Alors quand Poutine vient aujourd'hui raconter à ses "vassaux" qu'ils ne sont pas des Européens mais davantage proches des Turcs, des Iraniens et des Chinois, c'est normalement, pour eux, un véritable renversement copernicien. Mais c'est toujours la même apathie de leur part. Alors, je ne me prive pas, quand je rencontre des Russes, de les faire enrager en leur précisant qu'ils sont des Asiatiques.
Pour ce qui me concerne, j'ai toujours eu le sentiment de vivre en proximité avec la Turquie. D'abord parce que le territoire de l'ancien Empire ottoman s'étendait jusqu'en Galicie, pourtant très au Nord de l'Europe. Non loin de Lviv, il existe ainsi de multiples vestiges des anciens postes-frontières entre les Turcs et ce qui était le Royaume de Pologne. Le symbole le plus marquant, c'est à Kamenets-Podolski (image ci-dessus) dont la cathédrale Saint Pierre et Paul demeure flanquée d'un minaret.
Surtout, la Galicie est le lieu de naissance de la Sultane Roxelane (1498-1558), l'ancienne esclave qui est devenue, rien que ça, l'épouse de Soliman le Magnifique (1494-1566). Soliman, le grand sultan qui faisait trembler le monde, l'Empire des Habsbourg et les Perses. Celui qui a porté l'Empire ottoman au sommet de sa puissance mais qui a déposé les armes devant une esclave chrétienne.
Et puis, un jour, Roxelane, elle a été enlevée par des Tatars. C'était fréquent à l'époque pour les jeunes filles au teint clair et aux cheveux blonds qui venaient approvisionner le marché turc aux esclaves. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'on emploie le mot "Slave" (venant d'esclave).
Quand nos parents nous ont raconté cette histoire, ça nous a terrorisées, ma sœur et moi. Tout de suite, on s'est vues capturées puis expédiées dans un harem turc. On a eu beau nous dire que c'étaient de vieilles histoires et que la Turquie se situait aujourd'hui très loin de l'Ukraine, on n'a jamais été entièrement convaincues. L'angoisse enfantine a perduré et j'en conserve, pour ma part, un intérêt marqué pour la question (généralement occultée) de l'esclavage en pays musulman. Et puis, les hommes turcs me font frémir, vraiment pas mon genre.
Et Roxelane ne se contentera pas ensuite d'être l'épouse du Sultan. Elle se mêlera directement des affaires de l'Empire. Elle a ainsi participé à l'élaboration des grands travaux lancés à Jérusalem et La Mecque et s'est vu confier de nombreuses missions diplomatiques. Grâce à elle, notamment, le Royaume de Pologne a été épargné par les invasions turques.
Et surtout, elle a touché au pire du pire. Elle s'est montrée intrigante, manœuvrière, cruelle, impitoyable. Elle n'hésite d'abord pas à se débarrasser de ses ennemis. En premier lieu Ibrahim Pacha, l'ami et grand vizir de Soliman qui le considérait presque comme son frère. Il a été assassiné par les eunuques du harem. Un peu plus tard, c'est le fils aîné du Sultan qui est exécuté, celui même qui devait lui succéder. Roxelane a ainsi assuré la succession de ses propres enfants.
Pour ma part, je pense souvent à Roxelane. Une polono-ukrainienne transférée à l'étranger, dans un milieu totalement hostile. Dans un monde incertain, en proie à la guerre et à la fureur. Comment continuer de vivre, survivre, dans un environnement entièrement défavorable, que l'on n'a pas choisi ?
Je n'ai sûrement pas la force mentale d'une Roxelane mais, de même que Théodora ancienne Impératrice de Byzance, elle a quand même été une inspiratrice. Il ne faut pas se laisser emporter par la nostalgie, il ne faut pas rejeter ce monde qui vous semble hostile, voilà ce qu'elle m'a appris. Il faut d'abord s'adapter, se plier aux nouvelles règles. A partir de là, de cet immense effort, on peut retirer une nouvelle satisfaction de son existence. Peut-être même plus que si on était resté dans sa coquille initiale. Et tant pis si on ne vous comprend pas toujours bien.
Tableaux principalement de Joanna CHROBAK, née en 1968 à Poznan (Pologne). Les autres œuvres picturales sont de Lecomte du Nouy, Trouillebert, Ingres, Renoir, Matisse. Il existe, à vrai dire, une peinture orientaliste surabondante consacrée, à la fin du 19ème siècle, au harem. Ca a vraiment été le grand fantasme de l'Europe industrielle.
- Vsevolod IVANOV : "Le retour de Bouddha". Les Mongols continuent de faire très peur aux Russes. Il s'agit d'une expédition en train au début des années 20 pour restituer, en pleine guerre civile, une statue du Bouddha aux Mongols. Un roman fantastique alliant le bouddhisme à la Révolution et dans lequel l'URSS apparaît un véritable Royaume des morts.




















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