samedi 29 novembre 2025

Voyage, voyage

 









Voyage, voyage, c'est une chanson de Desireless et une ritournelle obsédante de mon enfance. J'étais d'ailleurs loin de comprendre toutes les paroles de cette chanson à cette époque mais je me plaisais à brailler ça, ce qui épuisait ma mère.

L'aventure, la découverte du monde, c'était encore un rêve qui portait l'espoir des jeunes générations.


Mais le voyage, on voudrait maintenant nous en dissuader absolument. Face à l'urgence climatologique, le comportement écolo-responsable, ce serait de rester chez soi, de se contenter d'explorer sa chambre. Et le crime absolu, c'est en train de devenir le voyage en avion (même si ça ne représente qu'environ 4% des émissions de gaz à effet de serre).

Mais ces imprécations sont à peu près stériles puisqu'en dépit de la menace climatique, le transport aérien se porte bien et le nombre de personnes ayant effectué, en 2024, un séjour à l'étranger est revenu à son niveau d'avant le Covid, soit 1,4 milliard de personnes.

C'est la preuve que le désir de voyager est profondément implanté dans le cœur des hommes.

On a ainsi tous plus ou moins connaissance des grands récits littéraires des écrivains du 19ème siècle. Au temps du romantisme et dans les décennies qui suivirent, les écrivains et musiciens furent pris d'une frénésie de pérégrinations à travers l'Europe et le Proche-Orient : Arthur Schopenhauer, Goethe, Germaine de Staël, Jan Potocki, Percy Shelley, Lord Byron, Chateaubriand, Stendhal, Lamartine, Flaubert, Gautier, Hugo, Nietzsche, Franz Liszt, Richard Wagner, Hector Berlioz, Dostoïevsky, Lou-Andreas Salomé. La liste est impressionnante et loin d'être exhaustive.

Il s'agissait avant tout, à cette époque, de s'imprégner de couleur locale, de jouir du spectacle du monde.

Mais l'erreur serait de penser que ce goût du voyage est d'abord européen et date simplement d'un peu plus de 2 siècles. Qu'il relèverait finalement de la culture occidentale et de ses valeurs d'ouverture, de tolérance et de liberté.

La réalité, c'est que depuis leur apparition sur terre, les humains ont toujours aimé voyager. Nos lointains ancêtres voyageaient même beaucoup  et parcouraient de longues distances simplement pour rechercher des rencontres, amicales ou non. Le monde actuel résulte d'un fantastique brassage, métissage, des populations grâce à une mobilité perpétuelle de l'espèce humaine. 

Mais cette histoire nomade, elle n'a pas du tout été intégrée dans les mentalités. C'est même au point que les tests d'ADN pour découvrir ses ascendances ethniques (passibles d'une forte amende en France) sont aujourd'hui très à la mode dans le monde. C'est comme si on continuait de croire aux races et aux mentalités gravées dans la biologie. En ce qui me concerne, je serais génétiquement slave et ça expliquerait mon comportement souvent bizarre.

C'est bien sûr une fantastique et malsaine escroquerie (tous les êtres humains sont, en réalité,, biologiquement étroitement liés entre eux), insuffisamment dénoncée.

Il y a plutôt un mélange général des populations humaines qui va même bien au-delà des caractéristiques génétiques. Il concerne aussi, et surtout, les échanges économiques et culturels.

Et il faut reconnaître que les historiens ont largement contribué à embrouiller les choses. Ils ont enfermé l'Histoire du Monde dans celle des cultures et des civilisations. On invente, en fait, des entités qui se seraient développées de manière distincte, presque en vase clos. C'est ce que dénonce avec force l'historienne britannique, Josephine Quinn, dans un livre révolutionnaire.

Cette approche centrée sur l'Occident culmine avec l'idée, encore très répandue, d'une civilisation qui résulterait d'un progrès historique dont l'achèvement serait, en fait, l'Europe des Lumières. 

Mais cette civilisation européenne ou occidentale, par rapport à la quelle les autres sociétés se situeraient à des degrés inférieurs, elle pose, elle-même, bien des problèmes. Son noyau et ses frontières ne cessent de se déplacer. On se raccroche d'abord à l'idée de racines grecques et romaines puis d'une culture chrétienne.


Quant à la géographie, les frontières de l'Europe de l'Ouest (intégrant l'Amérique du Nord) viennent de s'élargir aux pays de l'Est. Et surtout, est-ce qu'on est encore, aujourd'hui, vraiment grecs, romains et chrétiens ? J'en doute et ça n'empêche d'ailleurs pas que de fanatiques défenseurs de la spiritualité massacrent d'autres populations. L'Occident, ça peut aussi être "le cœur des ténèbres".

On a besoin de recadrer sérieusement notre approche de l'histoire du monde. Aucune de ses parties ne s'est développée de manière isolée et autonome.

Le vrai moteurs de son changement, ça a plutôt été "le goût des autres", ce qui recouvre le dialogue, le commerce, le vol, le sexe et même la guerre. La fascination autrefois éprouvée pour la puissance turque, les traditions arabes, la société chinoise ou la pensée amérindienne ne reposaient pas exclusivement sur l'idée d'une supériorité occidentale.

On est tous des bâtards, les fruits de multiples échanges économiques, sexuels et culturels. Un monde global s'esquisse aujourd'hui, fait d'une multitude d'emprunts. Nous ne sommes plus et nous n'avons jamais été des îles isolées. Notre urgence, c'est de "trouver de nouvelles façons d'organiser notre monde commun".

Images de Nicolo de Conti , Caspar David Friedrich, Victor Hugo, Giovani Paolo Panini (le Panthéon), fresque de Ravenna, Alfred de Musset (George Sand), Carl Kollmann, Agust Egg, James Tissot, Viktor Vaznetsov

Il est à noter qu'il y a seulement quelques décennies (à la fin du 20ème siècle) que l'on a redécouvert la peinture de Friedrich et les incroyables dessins, totalement inactuels à leur époque, de Hugo.

Je recommande:

- Guillaume de Rubrouck: "Voyage dans l'Empire mongol - 1253-1255". A mes yeux, le plus extraordinaire des récits de voyage. Mieux, même que le récit de Marco Polo. Il est de plus facile à trouver puisqu'il est en poche Payot.

- Arthur Schopenhauer : "Journal de voyage". Ca se trouve en poche au Mercure de France. C'est le journal tenu par le jeune Arthur du voyage effectué en Europe, en 1803-1804, avec sa famille et notamment sont excentrique mère.

- Sylvain Venayre: "Pourquoi voyager ? 17 leçons du XIXème siècle". Ca vient de sortir, c'est un bouquin très agréable à lire célébrant la poésie des départs et le goût des rencontres et l'émergence de ce nouvel imaginaire touristique ancré dans le romantisme.

- Claude Bouheret: "Ils parcoururent l'Europe - Voyages d'écrivains et d'artistes 1780-1880". Le grand mérite de ce bouquin, c'est qu'il n'est pas centré sur les Français et évoque tous les pays d'Europe et ses  grands créateurs. Il se trouve aux Editions Noir sur Blanc.

Et je recommande enfin à nouveau le récent bouquin de Joséphine Quinn :"Et le monde créa l'Occident - Une nouvelle histoire des mondes anciens". Une approche vraiment révolutionnaire. L'Occident, ça n'existe pas et ça n'a jamais existé comme entité isolée. Quant aux Grecs, aux Romains et au christianisme, on n'en descend que très partiellement et de manière combinée avec de multiples autres influences.



2 commentaires:

Richard a dit…

Bonjour Carmilla
Voyage…voyage, partir…partir !
Partir sans regret, pour ne jamais revenir.
Le plus long voyage, c’est la vie, peut importe la longueur du chemin, le temps qui nous est alloué, les difficultés de la voie, les découvertes surprenantes, les mystères qui nous échappent entre la joie et la déception, entre le désir du départ, tiraillé entre rester au même endroit, ou bien, partir dans l’incertitude hors de son confort. Dans la vie, nous partons pour ne plus revenir, à ses origines, à son lieu de naissance, à ses fondements qu’on imaginait immuables. Il est plus difficile, de revenir sur son passé, que de poursuivre son voyage, parce que le passé est irrachetable. Comment racheter ses bêtises ? Peut-être en allant plus loin devant soi comme dans un futur toujours incertain. Le voyage, c’est l’incertitude, le hasard, l’inconnu. Ce que redoute la majorité des humains. Les souvenirs même s’ils nous réconfortent ne sont pas de bon encrage. Les solages finissent toujours par se fissurer. Nos fondements vulnérables nous rappellent à notre destin, celle de notre finitude incontournable. Ce voyage n’a qu’une direction : la fin ! À l’occasion, nous revenons sur nos pas, on revisite des endroits où nous sommes passés, où nous avons vécu, ce qui cause souvent des déceptions, on ne retrouve plus les bâtiments que nous avons habités jadis, la ville n’est plus la ville que nous avons connue, comme nous, ces endroits ont été soumis à l’évolution, au changement et à la perte. Et, l’on se demande, où sont passés nos amis ? Autant que possible, j’évite ce genre de retour afin de ne pas être déçu. Les souvenirs s’accordent mal avec le présent. C’est ce que j’ai retrouvé dans le récit d’Emmanuel Carrère : Kolkhoze, une sorte de voyage étrange, pour des personnages qui ne sont jamais retournés en Russie ou en Géorgie, une histoire de famille où l’on a voyagé beaucoup comme dans la vie, sans retour possible. On ne peut pas être tous des Salomé Zourabichvili, passer de la diplomatie à Président d’un pays. Ce qui pourrait se résumer à ce texte de Vigny :
« Gémir pleurer prier est également lâche
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler ».

Bonne fin de journée Carmilla
Richard St-Laurent


Carmilla Le Golem a dit…

Merci Richard,

En effet, on part mais on ne revient jamais.

Tout simplement parce que le Temps efface tout, que le Présent n'est jamais la Répétition du Passé.

Et quand on voyage dans des lieux que l'on croit familiers, il faut souvent faire effort pour ne pas être déçus. Le Passé est toujours auréolé d'une certaine magie tandis que le Présent est généralement déceptif.

Et que dire, en effet, de tous les fantômes des disparus ?

Mais la vie, c'est cela aussi: savoir faire son deuil pour passer à autre chose. Rien n'est pire que de s'enfermer dans la vision du "nevermore", du jamais plus. Demain, mais aussi aujourd'hui, sont d'autres jours.

"Kolkhoze" est effectivement un très bon livre. Il tranche sur la production littéraire de cet automne largement consacrée à la famille et aux ancêtres. Il porte, en effet, une leçon: il ne faut pas s'enfermer dans les souvenirs. Ceux-ci sont tétanisants, voire destructeurs.

Bien à vous,

Carmilla