Quand j'étais lycéenne, j'avais un surnom redoutable, "Cosmos", que les profs eux-mêmes avaient intégré.
C'était sans doute cette impression que je n'étais pas là, absente plutôt que distante, dans mon propre monde. Et je n'ai évidement pas tellement changé.
C'est que le Réel est pour moi toujours déceptif.
Mais je ne crois pas à être la seule à éprouver cela. Jacques Lacan, relisant Freud, a théorisé cela sous la dénomination du "manque à être".
C'est ce qui signe la condition humaine, son caractère tragique. Entre le Réel et nous-mêmes, il y a un décalage incontournable, ça ne correspond jamais complétement à nos attentes, on est toujours déçus.
C'est la chanson des Rolling Stones: "I can't get no satisfaction". Et cet échec, c'est en dépit de tous nos efforts pour y parvenir.
Le bonheur, l'intensité pure, on ne les connaîtra donc jamais. On est même voués au malheur.
Cela parce qu'on n'est pas des animaux, qu'on ne vit pas, comme eux, dans un monde de satisfaction pleine et sans détour.
Il y a toujours une barrière qui s'érige entre nous et le monde. Cette barrière, c'est celle de la culture qui filtre nos impulsions sous formes de Désirs, des désirs changeants, papillonnants qui s'expriment à travers les rêves et les fantasmes mais aussi, et surtout, par le biais du langage.
Notre approche du monde est donc toujours biaisée. Elle est affectée, d'une faille, d'une béance, d'une incomplétude, que malgré toute notre bonne volonté, on ne parvient jamais à combler.
L'insatisfaction, l'inassouvissement, c'est donc ce qui signe notre Destinée.
Et il faut bien dire que je suis très marquée par ça. Je ne me sens jamais pleinement heureuse. Où que je sois, je voudrais être ailleurs. Si je suis à Berlin, je me dis que je serais mieux à Vienne. Si je fais quelque chose (de la natation), je me dis que je ferais mieux de faire autre chose (du vélo ou du jogging). Et c'est aussi pour cette raison que je ne lis jamais un seul livre mais toujours 4 ou 5 à la fois. Heureusement, je ne me mélange jamais les pinceaux, je découvre simplement, parfois, d'étranges correspondances.
Notre destin, ce n'est donc pas le Bonheur mais, plutôt, différentes façons "d'aller pas bien". Notre vie est toujours bancale et boiteuse, rien ne s'accorde vraiment, il faut s'en accommoder.
Ca peut sembler déprimant et, effectivement, beaucoup de gens baissent les bras et se réfugient alors dans la voie du conformisme le plus étroit récompensé par les colifichets de la vie sociale.
Mais même ceux-là, ils pètent parfois les plombs: ils quittent leur femme pour la première venue, se battent pour des causes qui ne sont pas les leurs, commettent des actes manqués à répétition sans comprendre le pourquoi du comment.
On ne cesse tous d'errer à la recherche de son Désir. Ceux, plutôt rares, qui réussissent à le trouver, Lacan leur conseille de ne surtout pas "céder" dessus. Mais pour l'immense majorité d'entre nous, on passe l'essentiel de notre vie à carburer plus ou moins à chercher son chemin et on enchaîne les déceptions.". Les non dupes errent". écrit Lacan. Ca veut dire qu'on a cessé de croire aux anciens interdits paternels et religieux ("Les Noms du Père") mais, comme on a perdu tout point de référence, on ne sait plus vraiment où aller.
Mais qu'importe à vrai dire. L'essentiel, c'est ce qui fait bouger, nous arrache à notre condition. Qu'on ne sache ce que l'on veut, c'est finalement une chance, ce qui nous arrache à nous-mêmes, à notre mal-être. Le malheur de l'insatisfaction devient une chance et ouvre la voie à l'invention, à la créativité, à l'Art.
Imagine-t-on, d'ailleurs, un monde où tout le monde serait satisfait? Ce serait d'un ennui désespérant. et surtout, la stagnation totale.
Le manque, vouloir toujours autre chose et être quelqu'un d'autre, c'est bien le moteur de l'humanité.
.Images de la photographe d'origine russe, Anka Zhuravleva. Disons qu'elle remue en moi des souvenirs profonds, ceux de l'émergence de la Beauté dans la Banalité, voire la laideur.
Je recommande:
- Sigmund Freud: "Cinq psychanalyses". Un des bouquins majeurs de Freud. 5 histoires, 5 grands romans. Mon personnage préféré: évidemment Dora, jeune hystérique et grande amoureuse. Elle est un peu Moi.
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2 commentaires:
Bonsoir Carmilla,
Selon l'universel ou le très particulier, il y a donc ce manque à être, où il faut presque faire abstraction des autres pour le saisir. D'une façon plus vulgaire les amis ou les professeurs de Cosmos voyaient-ils ce départ pour l'absentement ? Moment assez rare où l'on s'aperçoit que son prochain se met publiquement à distance de lui-même sans être malade, ni fou, ni vindicatif. Tous les niveaux de complétude autour de nous sont différents, plus par manque à soi (jeu de mot autorisé) que par manque à être - non négligeable évidemment. Se manquer à soi comme de manquer le train mais aussi comme rendez-vous majeur, voilà une grosse contrepartie au bord du manque à être. Plein de soi-même c'est trop. Disons que la société énonce cela comme insupportable, en réalité peut-être est-ce la meilleure issue aux frustrations imposées. Vouloir être à Vienne quand on est à Berlin (très très bien), ne semble pas si grave quoiqu'un peu futile comme de vouloir le soleil sur l'autre rive quand il pleut. Godard aurait voulu être réincarné en cosmos, ces magnifiques et banales plantes à fleur - je découvre ça par hasard (dans une itw tv de Bernard Pivot). Je ne sais plus si je vous ai dit récemment que je vous ai piqué un thème : votre texte soyeux sur la tulipe, datant du printemps dernier. Votre "arrogance érotique" ne fait que se transformer finalement. Le mot absentement, vaut le coup de s'attarder. Désuet, il ressort chez Gide et Jean-Luc Nancy de façon vivante (un exemple plus haut), chez d'autres auteurs récents il est employé comme place occupée car préparée, dans la disparition : revivance aux autres quand même, évocation de répétitions. Avec la canicule et la sécheresse, la mer me dégoûte et les organismes morts, plus encore, les gens qui la cherchent en été caniculaire me semblent obscènes. Il y avait une incontestable fin en soi à la mer et qui m'attirait toujours, mais là, c'est de plus en plus dégueulasse chaque été. Vous l'aurez remarqué, j'aime assez "le ressouvenir [..] plutôt que de se cogner un jour au triste réel". Oui : j'ai un peu lu vos derniers posts et je me suis permis des guillemets peut-être pesants
À bientôt
Merci Paul,
Très intéressant commentaire. Votre idée du manque à soi m'apparaît féconde mais il faut que j'y réfléchisse.
Mais s'agissant du manque à être, il est vrai que j'envie et déteste à la fois les gens qui semblent satisfaits d'eux-mêmes et de leur vie. L'insatisfaction, même si elle rend malheureux, demeure un puissant moteur. Et ça va évidemment au-delà de Vienne ou Berlin.
L'arrogance érotique, elle est sans doute une réaction défensive à l'insécurité initiale éprouvée.
Et si vous m'avez "piqué" un thème, je m'en réjouis. Je n'ai pas du tout le sens de la propriété intellectuelle. Peut-être avez-vous pu mettre la main sur le bouquin de Mike Dash: "La tulipomania". Il est aussi l'auteur du grand bouquin qui m'a marquée: "L'Archipel des Hérétiques".
Je me permets de signaler que je "m'absente" ce soir (dans un sens très concret), ce qui peut influer sur ma promptitude à répondre dans les jours qui viennent. Mais je vais bien sûr m'adonner au "ressouvenir".
Bien à vous,
Carmilla
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