dimanche 28 juin 2015

De l'éducation


C'est la fin des classes, de l'école!

J'ai constaté ça, cette semaine, en côtoyant, dans le métro, un groupe bruyant de lycéens. Je me suis sentie, d'emblée et brutalement, en phase avec eux et j'ai retrouvé la joie que j'éprouvais alors, moi aussi. La fin de l'année scolaire, c'était toujours, pour moi, un soulagement extraordinaire.

Je vivais ça comme un immense bonheur. Jusqu'au baccalauréat, je détestais la contrainte scolaire et je n'aimais pas du tout mes profs aux quels je ne voyais que des défauts. Je les détestais même et n'avais pas grande estime pour eux. Intérieurement, j'étais une rebelle, une révoltée. L'école, ça a toujours été pour moi une horreur et une angoisse.

Ça peut sembler bizarre parce que je n'avais vraiment pas à me plaindre. J'étais même une privilégiée. Dans mes études, je me suis toujours baladée, tout a toujours été facile.

Je devais même être carrément odieuse avec mon petit air continuel de supériorité, ma manière de ne pas y toucher. On me surnommait "Cosmos". C'était lié, bien sûr, à mon nom, mes origines et sans doute, aussi, à cette impression que je devais donner d'être en dehors des lois et préoccupations de la Terre. D'ailleurs, sur ce plan là, je ne sais pas si, aujourd'hui, j'ai beaucoup changé.

La souffrance du cancre, je ne l'ai donc jamais connue.  Toutefois, je me suis toujours sentie proche d'eux et mes ami(e)s étaient souvent des cancres sans doute parce que j'étais sensible à leur révolte. Ma meilleure copine, Daria, était une terrible cancre en Russie mais je n'arrête pas de la considérer comme plus forte et supérieure à moi.

Au final, et même si c'est aujourd'hui devenu très incorrect de dire ça, l'école, ça a toujours été pour moi l'apprentissage de la sujétion, de la violence, de l'humiliation. L'école, c'est bien le premier instrument de la société disciplinaire.

Je suis toujours étonnée par les débats infinis sur l'éducation en France. On entend, sans cesse, parler de profs qu'on ne respecterait plus et même qu'on violenterait. Etre prof, ce serait être un soldat luttant contre la barbarie. On s'indigne violemment là-dessus. Ce serait l'illustration même de la décadence, du niveau qui baisse, du "tout fout le camp". Alain Finkielkraut en a fait son fond de commerce.

On rêve d'une Education Nationale entièrement pacifiée dans laquelle les profs seraient des "maîtres" unanimement respectés par des élèves entièrement dociles. On rêve d'une harmonie complète entre les profs et les élèves.

J'avoue que cette perspective, ça me fait bien rigoler. D'abord, c'est faux : quoiqu'on en dise, et en dépit de la complainte générale, on est bien plus cultivés aujourd'hui qu'autrefois, pas seulement en France mais dans le Monde dans son ensemble.

Le niveau monte, c'est ça la bonne nouvelle et c'est ce qu'il faut rappeler aux innombrables décadentistes.

Ensuite, les profs, c'est comme les parents: de toute façon, ils éduquent mal et leur bonne volonté est souvent contre-productive. D'ailleurs, les élèves méprisent le plus souvent ceux qui se montrent pleins de sollicitude.

En fait, le processus éducatif, il ne repose pas sur l'accord et l'harmonie mais plutôt sur le conflit et la dissension. C'est dans la résistance et la révolte, et non dans la passivité, que l'on construit sa personnalité. Avoir des profs nuls et méchants, c'est aussi formateur que d'avoir des profs exemplaires. Ce qui est important finalement, c'est d'avoir à affronter la contrainte et l'adversité pour pouvoir conquérir sa liberté propre.


Tableaux de Vincent Van GOGH - "La cour de prison" et d'Alexandre Tyschler (1898-1980): "Sacco et Vanzetti.

samedi 20 juin 2015

Vive l'Autriche-Hongrie !


Quand on me demande (c'est rare) d'où je viens, je réponds souvent: d'Autriche-Hongrie. Evidemment, on me prend pour une folle mais c'est quand même bien le pays, même s'il n'existe plus, dont je me sens la plus proche, mentalement et culturellement. Je considère, d'ailleurs, que la disparition de l'Autriche-Hongrie, à l'issue de la 1ère guerre mondiale, a été l'un des grands malheurs de l'Europe. 

Pourquoi, d'ailleurs, les diplomates se sont-ils acharnés à la destruction de l'Etat le plus multi-culturel, le plus tolérant et le plus cosmopolite du monde ? Sans doute parce qu'il contredisait leur vision étroite de l'Etat-Nation. On s'est, tout à coup, mis à penser, à la fin du 19 ème siècle, que l'Etat et la nation devaient, absolument, coïncider. Pourtant, la nation, c'est une connerie mais de cette idée folle, on n'arrête pas d'en payer, aujourd'hui, les effroyables et funestes conséquences, avec la montée de la bêtise chauviniste, du racisme et de l'intolérance.  

En France même, je n'ose pas trop parler de l'Autriche-Hongrie tellement l'opinion est négative. Ça se réduit, d'ailleurs, à quelques clichés: François-Joseph et Sissi, un pays ringard et conservateur uniquement épris de valse et d'Opéra.

Pourtant, l'Autriche-Hongrie, au début du 20 ème siècle, c'était, incontestablement, le pays phare de la culture européenne. Un pays qui produisait des génies à la pelle, comme des petits pains: Sigmund Freud, Karl Kraus, Otto Weininger, Robert Musil, Hugo von Hofmannsthal, Arthur Schnitzler, Stefan Zweig,  Ludwig Wittgenstein, Arnold Schoenberg, Gustav Klimt, Koloman Moser, Oskar Kokoschka, Adolf Loos, Otto Wagner... Et je ne cite, ici, que les Autrichiens. Il faudrait, au moins, ajouter quelques non-Autrichiens, peut-être encore plus grands: Leo Perutz,  Joseph Roth, Franz Kafka, Soma Morgenstern, Gustav Mahler et des dizaines d'autres...En comparaison, il ne se passait, vraiment, pas grand chose dans le reste de l'Europe.
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Et puis, c'était un extraordinaire melting-pot culturel. On y parlait toutes les langues: l'allemand bien sûr mais aussi le hongrois, le yiddish, le roumain, le polonais, le tchèque, le slovaque, l'ukrainien,  le slovène, l'italien, le croate, le roumain... Quant aux religions, on était catholiques, orthodoxes, uniates, protestants, juifs, musulmans... 

Tout ce monde là, malgré tout, a réussi à vivre, en bonne entente, pendant plus d'un siècle. C'est peut-être à méditer, aujourd'hui, à une époque où on croit que l'homogénéisation des populations est la solution, où on parle même de droit du sol et de droit du sang.    


C'était également un pays ultra-moderne, beaucoup moins pauvre qu'on ne l'imagine. A Vienne, on était même plus riches que partout ailleurs, largement autant qu'à Berlin ! 
C'était aussi un pays développé; un exemple: on pouvait se rendre, en quelques heures et très facilement, de Trieste  (Italie) à Lemberg (mon Lviv-Ukraine) par le train, pour une simple représentation d'Opéra . Essayez de faire ça, aujourd'hui, même par avion, vous m'en donnerez des nouvelles...


C'était, aussi, le plus beau pays du monde avec des villes de rêve et une unité architecturale extraordinaire. Pour moi, il n'y a pas de plus belles villes que Prague, Krakow (Cracovie) Lemberg (mon Lviv et la ville préférée de François Joseph), Trieste, Trento, Ljubljana,  Dubrovnik, Sarajevo, Salzburg, Budapest, Sighisoara, Brasov. Si on n'a pas vu tout ça, on n'a rien vu.


Surtout, l'Autriche-Hongrie, c'est pour moi un art et une qualité de vie extraordinaires avec une vie sociale et une convivialité intenses. Dans les milieux bourgeois, on n'arrêtait pas de se recevoir, de se rencontrer à l'Opéra, d'organiser des fêtes avec des accompagnements musicaux extraordinaires. Pour les classes moyennes, il y avait de magnifiques restaurants, pâtisseries, cafés. D'extraordinaires lieux de rencontre, des institutions uniques portées au sommet de leur raffinement. On ferait bien d'ailleurs de s'en inspirer parce que de beaux cafés, par exemple, je trouve vraiment, au risque de choquer, que ça manque beaucoup en Europe de l'Ouest, et notamment en France.

Il est donc urgent de redécouvrir l'Autriche-Hongrie mais je mettrai quand même un bémol à mes propos louangeurs. Lorsqu'il m'arrive ainsi de me rendre, aujourd'hui, à Vienne, je n'ai pas vraiment l'impression de retrouver tout ce dont je vous parle. La magie, le dynamisme, la créativité culturelle du début du 20 ème siècle semblent s'être largement effacés. C'est un peu déprimant mais on trouve tout de même encore un esprit austro-hongrois très vivant dans les villes périphériques. 


Tableaux et images de Gustav KLIMT et Koloman MOSER

Les vacances approchent et vous ne savez peut-être pas où aller. Je vous conseille donc l'Autriche-Hongrie. C'est d'abord l'occasion de lire, relire, les grands classiques littéraires (Schnitzler, Zweig, Musil, Roth). Je recommande aussi un écrivain pragois extraordinaire mais un peu moins connu: Leo Perutz. Il faut ainsi absolument lire: "Où roules-tu petite pomme ?"; "Le tour du cadran"; "Le maître du Jugement dernier"; "La troisième balle"; "Le cosaque et le rossignol".

Un livre référence enfin sur la culture viennoise: "Vienne Fin de siècle" de Carl E. SCHORSKE

dimanche 14 juin 2015

L'étrangeté de l'amour


L'épanouissement amoureux, il reposerait, d'abord, sur l'accord de deux bonnes volontés. On n'est, évidemment, jamais complètement semblables mais, du moins, on pourrait parvenir à s'entendre sur un minimum de choses en commun: culture, goûts, éducation, loisirs. Même la différence entre l'homme et la femme, ce serait, maintenant, anecdotique, quelque chose d'aisément surmontable. 

On est, aujourd'hui, en plein dans la communication, la transparence (il faudrait, surtout, tout se dire, ne rien se cacher), le nivellement des différences, entre des personnalités bien construites, bien intégrées, sûres d'elles-mêmes et de leurs repères. L'amour, ça se nicherait dans des "valeurs" partagées.


C'est l'idéologie contemporaine de l'amour comme accord, harmonie, pacification généralisée. Sauf qu'avec un pareil point de vue, on ne rencontre jamais que soi-même, ses certitudes, son narcissisme bref... son conformisme.


L'amour, c'est peut-être autre chose: c'est, d'abord, l'ouverture à l'autre et c'est sans doute une aptitude que tout le monde n'a pas. Pour commencer, il faut, peut-être, ne pas être blindé de certitudes, encagé dans son identité.

Fondamentalement, il faut se sentir étranger. Etranger, pas seulement par sa nationalité mais surtout étranger par rapport à soi-même, par rapport à ce masque que nous avons modelé selon les convenances sociales. On le sait bien, on est traversés, écartelés, par une part d'ombre en nous que l'on accepte plus ou moins et c'est pour ça que nous sommes toujours "Etrangers à nous-mêmes" parce que nous savons bien que "Je" est toujours un autre comme l'a dit magnifiquement Rimbaud.

Se sentir étranger, étranger à soi-même, c'est une grande liberté. N'être bridé par aucune racine, aucune origine.


Personnellement, je ne me suis jamais sentie en phase ni avec ma langue maternelle, ni avec mon pays, ni avec ma culture. La seule chose qui m'ait convenu, c'est mon sexe.

Le sexe féminin, c'est en en effet l'absolu de l'absolu: celui du pouvoir et celui de la mort. 


A l'encontre de la niaiserie ambiante, j'affirmerai donc que :

- "L'homme et la femme sont des étrangers l'un à l'autre". 
- "L'être féminin n'a pas les mêmes intérêts, sexuels et affectifs, que l'être masculin. La jouissance des hommes et celle des femmes sont différentes, comme le sont leur rapport au pouvoir, à la société, aux enfants".



Finalement, les couples sont toujours formés de deux étrangers. Mais c'est justement ça qui est intéressant. Reconnaître l'autre dans sa pleine différence et non pas dans sa ressemblance, c'est ça le véritable enjeu de l'amour. "La différence entre homme et femme est irréductible, pas de fusion possible. Il s'agit donc d'aimer une contradiction".

La dissonance, c'est ça qui fait la passion.


Couvertures d'une revue "érotique" française de qualité,"Plexus", parue dans les années 60. Cette revue aurait notamment contribué à faire connaître Leonor FINI. Elle était, à ses débuts, interdite aux moins de 18 ans. Je ne sais pas ce que ça impliquait: interdit d'affichage à la vente ?

Ce post m'a été inspiré par la lecture rapide d'un petit livre d'entretiens entre Julia Kristeva et Philippe Sollers: "Du mariage considéré comme un des beaux-arts". Les citations sont extraites de ce livre. Ce qui est intéressant, c'est que leur point de vue est bien éloigné, au risque de passer pour réactionnaire (?), de l'idéologie actuelle de fusion, indifférenciation sexuelle.

Si vous envisagez enfin d'aller au cinéma, je vous recommande: "Loin de la foule déchaînée" (Far from the Madding Crowd", de Thomas VINTERBERG et "Le souffle" d'Alexander KOTT.

dimanche 7 juin 2015

Les couleurs de l'inceste


Au même titre que la pédophilie, l'inceste, ça fait partie, aujourd'hui, des grandes angoisses sociales.
On avance des chiffres ahurissants impossibles, évidemment, à valider. On nous raconte qu'un enfant sur 10, soit deux millions de personnes (principalement des femmes), aurait été victime d'inceste en France. La littérature contemporaine (Angot), le monde des médias (chanteurs, acteurs: Barbara, Darc) fait son miel de révélations concernant un inceste subi dans la petite enfance, jusqu'alors toujours occulté et forcément destructeur. C'est vrai que c'est en phase avec l'esprit victimaire contemporain et puis ça vous confère une aura séduisante de maudit romantique. Mais il n'est pas sûr que ce soit glorieux.


Bien sûr, je ne vais pas prétendre qu'il s'agit d'affabulations. C'était pourtant presque la position de Freud quand il s'était rendu compte que la presque totalité de ses patientes évoquaient des scènes de séduction paternelle. Que penser ? En fait, probablement, personne n'exagère, personne ne ment. Simplement il y a deux vérités: le sentiment et la réalité de l'inceste.


Il y a une ambivalence terrible. L'inceste fait horreur et fascine. C'est le tabou fondamental de la culture humaine mais c'est très compliqué. Bien peu de gens savent, par exemple, qu'en France (j'ai découvert cela , moi-même, récemment, avec surprise) que l'inceste ne figure pas dans le Code Pénal. En d'autres termes, l'inceste n'est pas, pénalement, interdit entre adultes consentants en France (de même qu'en Espagne et au Portugal). On peut ainsi vivre librement en France, sans encourir de poursuite pénale, avec son père, sa mère, son frère, sa sœur pourvu que l'on soit adulte et consentant. 


C'est incroyablement libéral! C'est, peut-être, d'une absolue modernité. C'est l'esprit de Kant: on dissocie complètement le droit de la morale. C'est, en revanche, différent, "moins avancé", en Allemagne, Angleterre, Suisse, Pays scandinaves, Italie où l'inceste, en lui-même, est effectivement un délit. 

Ce qui fait l'infraction en France, ce n'est pas l'inceste mais le fait que les relations ne soient pas consenties et que la victime soit mineure. La peine est en outre aggravée si l'auteur est un proche parent.

Mais c'est vrai que tout ça, toutes ces considérations, ce ne sont que des problèmes de Droit. Dans la réalité, dans notre vécu quotidien, il faut bien reconnaître aussi qu'on vit dans des sociétés de plus en plus incestueuses.


On parle de pères violeurs... en toute bonne conscience; c'est l'inceste ordinaire. 

C'est vrai... mais il y a aussi un inceste premier, sans passage à l'acte, celui de la relation mère-enfant. Et cette relation, elle est aujourd'hui, on le sait, toujours plus dévorante. Au nom de la sollicitude et des meilleures intentions du monde (que l'enfant trouve toujours satisfaction, qu'il soit continuellement protégé), les mères empêchent les enfants de faire l'expérience du manque et le privent ainsi d'un accès à l'autre et au désir.


On dit que le féminisme est aujourd'hui triomphant. C'est peut-être à nuancer. J'ai l'impression qu'on assiste, en fait, au triomphe des mères plutôt qu'au triomphe des femmes. Au triomphe des valeurs les plus conservatrices et les plus anesthésiantes. La société de la peur, de la sécurité absolue et du repli sur soi. "Big mother", c'est un peu, aujourd'hui, notre réalité, c'est l'emprise absolue des mères sur des individus incapables d'autonomie et privés de repères.

Mais la société maternante, elle a aussi une façade moins reluisante: celle d'un inceste généralisé, modelant toutes les relations humaines.


Surtout, l'esprit maternant semble incapable de permettre l'éclosion de l'amour. Parce que c'est ça, me semble-t-il, la véritable énigme posée par les violeurs et les agresseurs sexuels. Alors que l'humanité se définit avant tout par la capacité d'empathie, les agresseurs, et notamment ceux qui commettent l'inceste, en sont totalement dépourvus. Ils sont incapables d'accéder aux sentiments de l'autre et de comprendre la signification de leur geste. La culpabilité leur est étrangère et c'est cela qui est glaçant. La culpabilité, on ne veut plus en entendre parler aujourd'hui mais ça préfigure peut-être un monde terrifiant.


Ce post m'a été inspiré par des articles de Boris CYRULNIK: "Le sentiment incestueux" et Aldo NAOURI: "Un inceste sans passage à l'acte: la relation mère-enfant". On peut les trouver dans un très bon ouvrage collectif: "De l'inceste" qui vient d'être réédité en poche.

On pourra aussi se référer au livre de Michel SCHNEIDER: "Big Mother - Psychopathologie de la vie politique."

Les images sont du peintre allemand Walter SCHNACKENBERG (1880-1961) que j'ai déjà récemment présenté. Elles donnent une autre facette de son immense talent.

dimanche 31 mai 2015

Du monstre


Cela semble entendu: on assisterait, aujourd'hui, à une libéralisation générale des mœurs, on serait, continuellement, plus tolérants, plus libérés, plus ouverts, à l'égard des "autres sexualités". On se réjouissait comme ça, longuement, la semaine dernière, du vote irlandais en faveur du mariage gay, au point même d'oublier, avec une étrange légèreté, des sujets autrement plus importants (pas un mot, par exemple, sur les élections présidentielles en Pologne).L'actualité est souvent ubuesque...mais tout ça n'a guère d'importance...


Et puis, c'est sûr, c'est quand même très bien: on peut, effectivement, avoir le sentiment d'un progrès.

Ce qui m'a simplement gênée, c'est qu'on a rarement noté qu'en même temps qu'on sabrait le champagne pour l'Irlande, on vociférait et hurlait, presque à la mort, à l'encontre de présumés pédophiles: des éducateurs et des enseignants en France, des personnalités reconnues en Angleterre (plusieurs centaines, voire des milliers). 


Des pédophiles, on a vraiment l'impression qu'ils seraient sans cesse plus nombreux et qu'ils représenteraient une grave menace pour la société.On somme donc l'Etat de prendre, d'urgence, toutes les mesures les plus répressives pour éradiquer ce fléau. De "braves gens" organisent, "spontanément", des "marches blanches" pour dénoncer l'inaction des autorités à l'encontre de ces monstres pour les quels, d'ailleurs, aucune peine n'apparaît assez sévère. La mort, elle-même, serait trop douce !


Toutes ces manifestations, ces éructations, ça me glace, me pétrifie. D'ailleurs, je n'aimerais pas du tout fréquenter les "braves gens" des marches blanches. J'ai peut-être même davantage peur d'eux que des pédophiles. Sur ce point, je suis tout à fait freudienne: on s'affiche d'autant plus vertueux qu'on est hantés par ses impulsions criminelles. Ceux qui manifestaient contre Marc Dutroux éprouvaient, peut-être, d'étranges affinités avec lui.
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"Le crime est le fait de l'espèce humaine" disait Georges Bataille et, d'ailleurs, les animaux ignorent le crime...

Le pédophile est devenu le monstre, le bouc émissaire de nos sociétés. Mais c'est vrai aussi qu'on confond aujourd'hui les pédophiles avec les criminels et surtout avec Marc Dutroux. En fait, il semble qu'on se trompe complètement là-dessus. Marc Dutroux était probablement un criminel à la Gilles de Rais mais certainement pas un pédophile. Il faisait d'abord commerce d'enfants!


Mais chercher à discuter de ça est, aujourd'hui, à peu près stérile..., 

Je n'en sais moi-même rien, c'est vrai... mais ce dont je suis sûre c'est que j'ai en horreur l'hystérie anti-pédophile actuelle et que je considérerai toujours Marc Dutroux et tous les pédophiles comme mes frères en humanité; je me sentirai peut-être même plus proche d'eux que des gens "normaux". C'est en cela, mon amour absolu du prochain, que je me sens profondément chrétienne même si je ne fréquente, bien sûr, jamais les églises.


Le pédophile n'est pas un monstre, ce qui ne veut pas dire, bien sûr, que ses actes ne soient pas répréhensibles. Le pédophile nos conduit en fait à nous interroger sur notre société même, hyper-maternante, hyper-sécurisante, qui fait de l'enfant une idole. Il en dénonce en effet le mensonge.


A trop sacraliser l'enfant, à veiller constamment à ce que surtout il ne manque de rien, à aller sans cesse au devant de chacune de ses demandes, on étouffe en lui toute capacité de désir. C'est la société des mères, protectrice et castratrice, dans la quelle nous vivons de plus en plus.



Le pédophile se révolterait contre ce pouvoir des mères. Il entre en conflit avec les formes consacrées de la famille et de la société. Il voudrait restaurer la fonction paternelle. Il se veut même éducateur. Lui seul serait à même d'enseigner le véritable amour, ce dont sont incapables les véritables parents, coincés dans leur rôle d'éternels censeurs. L'enfant baignerait, en effet, dans une espèce sexualité naturelle bienheureuse dont le priveraient ses parents et que le pédophile serait seul à même de révéler.


On peut donc se demander si "l'infantolâtrie" de l'époque ne va pas nous conduire à une espèce de pédophilie généralisée. C'est ce qui expliquerait notre effroi et notre panique vis à vis des pédophiles. Ils seraient la vérité de notre culte de l'enfance.


Photographies de Lewis CARROLL (1832-1898) et images (illustrant Alice) de John TENNIEL (1820-1914). Lewis Carroll était sans doute un pédophile mais les aventures d'Alice font bien partie, me semble-t-il des grands textes de la littérature mondiale. Beaucoup moins connu qu'Alice, je recommande aussi le livre "Sylvie et Bruno" du même Lewis Carroll.


Les analyses de ce post m'ont été inspirées par le texte d'une conférence prononcée à Lausanne (1998) du psychanalyste Serge André: "La signification de la pédophilie".

dimanche 24 mai 2015

Lectures d'avant été


Gary SHTEYNGART: "Mémoires d'un bon à rien".  Le cocktail détonnant d'une éducation russo-américaine. Un récit sur l'exil et la construction de soi par un disciple de Groucho Marx et Woody Allen. Un chef d'oeuvre de l'humour juif et une leçon de vie.


Elif Batuman: "Les possédés - mes aventures avec la littérature russe et ceux qui la lisent". Dans la même veine que Shteyngart, à cette différence qu'Elif Batuman est une américaine d'origine turque. Un livre extraordinaire qui permet à la fois de relire la littérature russe et de rencontrer plein d'originaux et hurluberlus. C'est extrêmement drôle et on apprend plein de choses.


Imre KERTESZ: "L'ultime auberge". Un livre terrible, d'une lucidité sans faille du Prix Nobel 2002, l'auteur d'"Etre sans destin". L'enfer de la maladie, les pensées intimes sublimées dans l'oeuvre d'art. Très dérangeant.


Yuri ANDRUKHOVYCH: "Perversion". Andrukhovych et Kourkov sont les deux grands écrivains ukrainiens contemporains. Ils ont de nombreux points communs et dépeignent tous les deux "l'absurdité carnavalesque du monde". Leurs œuvres n'ont en effet rien de lourd et pesant; elles sont, au contraire pleines de fantaisie et de merveilleux. Andrukhovych est beaucoup moins connu peut-être parce qu'il écrit en ukrainien mais il n'a pas moins de talent que Kourkov qui, lui, écrit en russe. Andrukhovych, c'est débridé, étourdissant, burlesque (peut-être même un peu trop pour moi), ...bref totalement déconcertant.


Volker WEIDERMANN: "Ostende 1936 - Un été avec Stefan Zweig". Un été pas comme les autres à Ostende au cours duquel se sont rencontrés le richissime écrivain Stefan ZWEIG et le miséreux alcoolique Joseph Roth. De l'Autriche-Hongrie, on ne connaît généralement à peu près plus rien alors que ça a sans doute été le pays culturellement dominant du début du 20 ème siècle. Voilà donc une bonne raison de lire ce livre qui est un roman vrai et un accès merveilleux à la littérature austro-hongroise.



Fabrice HUMBERT: "Eden Utopie". Le destin croisé de deux familles, leur splendeur et leur décadence, avec un renversement inattendu des conditions sociales. Pour des Français, c'est un livre sans doute formidable résumant bien l'histoire française du 20ème siècle. C'est très bien écrit, bien construit, un très bon livre. A lire donc...Moi-même, j'ai bien bien aimé mais je m'y suis, malgré tout, sentie extérieure. Je ne peux m'empêcher qu'on a, en France, une vision de l'histoire repliée sur elle-même.

Jean-Christophe RUFIN: "Check-Point". Normalement, ce n'est pas le genre d'auteur que je lis. Mais il s'agit de la Bosnie en guerre. Et puis toutes les ambiguïtés de l'aide humanitaire sont bien pointées. Enfin les personnages ont une certaine force. J'ai donc lu ça comme un bon roman policier.


Alexandre LACROIX: "L'homme qui aimait trop travailler".  J'aime bien Alexandre Lacroix et son dernier bouquin ne m'a pas déçue. Il parle surtout avec intelligence et vérité d'un monde trop rarement décrit dans la littérature française: celui de l'entreprise. C'est bien sûr terrible et aliénant mais c'est tout de même le cadre de travail de la majorité des Français.


Pierre et Christian PAHLAVI: "Le marécage des Ayatollahs - Une histoire de la Révolution iranienne". Un livre écrit par le neveu français du Shah d'Iran (mais si, mais si !). J'étais sceptique compte tenu de la relation de parenté des auteurs mais il faut reconnaître que ce livre est très critique, sait resituer les problèmes dans leur contexte international et est très bien écrit. J'ai moi-même appris plein de choses. A lire absolument par tous ceux qui s'intéressent à l'Iran.


Images de Walter SCHNACKENBERG (1880-1961) peintre et illustrateur allemand. Son oeuvre est immense et très variée.

Enfin, si vous envisagez d'aller au cinéma, en ce week-end de Pentecôte, je vous conseille les films d'Arnaud Despleschin, "Trois souvenirs de ma jeunesse", et de Stéphane Brizé, "La loi du marché".

dimanche 17 mai 2015

Le mal de vivre


On se soûle, on fume, on se roule des joints, on dort mal, on a des angoisses, des cauchemars, on est crevés, fatigués, on se tape toujours les mêmes mecs (ou alors on vit sous leur emprise), on n'arrive pas à quitter sa famille (au prix de relations incestuelles). Bref, on n'arrête pas de toujours répéter les mêmes trucs.

Quant à l'amour, l'accès à l'autre, on ne sait évidemment pas ce que c'est.


C'est le mal de vivre contemporain. Moi-même, je suis, aussi, un peu comme ça (sauf le tabac et la famille). Je vis dans une oscillation continuelle, de l'enthousiasme à la déprime, du vide à la plénitude, de la révolte à la soumission.

On nous dit qu'il faudrait être bien dans sa peau, être soi. On peut se soigner et d'ailleurs tout pourrait se guérir; même l'angoisse, ça pourrait s'évacuer. On préconise des solutions simples: il faudrait arrêter de boire, de fumer, de se droguer; pour dormir, il y a des tranquillisants; pour le sexe, à défaut de l'amour, il y a la pornographie et les sites de rencontre.


Mais la simple répression, l'interdit ou les injonctions, ça ne sert finalement pas à grand chose. Quand on a perdu ses dépendances, ses addictions, on perd aussi ce qui faisait la cohérence de votre vie et on se retrouve, brutalement, dans une insupportable situation de manque.

Les addictions, il vaut peut-être mieux les garder tant qu'on ne sait pas à quoi les relier.


En fait, la répétition, on n'en sort pas et, surtout, on ne veut pas en sortir; pis, on s'y complaît parce qu'on est névrosés et donc très conservateurs. On organise sa petite vie autour de ses petites souffrances, ses petites dépendances, ses petites addictions. C'est ce qui nous structure, constitue l'affaire de notre vie. Parce qu'en réalité, on aime bien notre souffrance et on est incapables d'envisager autre chose: on aime bien être malheureux dans son boulot et s'y épuiser; on aime bien être dans une relation de dépendance avec quelqu'un qui décide à votre place; on aime bien s'ennuyer à mort dans les réunions familiales; on aime bien se déclarer crevés, épuisés. On aime bien faire tout le temps les mêmes choses, même si ça nous entretient dans notre mal être, notre affliction. On aime bien être des nuls, des victimes.


On aime le malheur, la servitude, l'angoisse !

On est généralement enfermés dans un scénario qui nous complaît, on est incapables d'envisager une autre vie que la sienne qui offre sécurité et conformisme.

Etre soi, c'est d'ailleurs souvent ça: on cherche surtout à se soumettre aux injonctions sociales, aux idéaux de conformité et de socialité: un bon boulot avec une famille équilibrée.

Etre soi! c'est, en fait, la terreur, la dépendance absolue !


Il faut plutôt échapper à soi, à cette identité formatée, banalisée.

Pour cela, c'est sans doute à sa part d'ombre qu'il faut s'ouvrir! cette part d'ombre que l'on refoule, soi-même, avec la plus grande énergie parce qu'elle n'est pas conforme. Et portant, nous entretenons tous de petites déviances par rapport à l'ordre imposé mais nous nous refusons souvent à les exploiter, les faire fructifier parce qu'on ne veut pas voir d'autre destin possible.

S'ouvrir au risque, à l'inhabituel, à l'inconnu, sortir de la cage de notre identité, c'est peut-être ce qui peut nous sauver, nous délivrer de nos angoisses et même nous faire découvrir l'amour.

Faire ce à quoi on n'est pas habitués:

"Au risque des nuits blanches
Au risque d'écrire à un(e) presque inconnu(e) une lettre d'amour à partir d'un presque rien qui vous aura traversé dans une fulgurance inconnue de vous jusqu'alors
Au risque de partir en voiture pour aller dîner en ville et finir à Rome, le lendemain, après avoir roulé toute la nuit, parce qu'on a changé d'avis.
Au risque de marcher seul dans une ville et attendre que survienne, à cet instant, le sens de toute une vie; savoir que le lendemain tout disparaîtra."


Images de Edward Hopper, Lars Von Trier (Melancholia), des peintres polonais Mariusz Zawadzki et Daniel Pielucha, du peintre espagnol Dino Valls et enfin d'Edvard Munch.

Le texte final est extrait du livre d'Anne Dufourmantelle: "Eloge du risque".