samedi 3 août 2019

Des rats, des souris et des hommes


J'ai eu quelques tracas domestiques ces dernières semaines.

Ça s'est passé dans mon petit jardin où j'ai pris l'habitude d'attirer les oiseaux en les "régalant" de friandises.

Au début du printemps, j'ai toutefois remarqué que "mes oiseaux" semblaient ou particulièrement affamés ou particulièrement gourmands: chaque jour, un sac entier de graines était vidé.


J'ai commencé à m'inquiéter et à comprendre quand j'ai constaté que "mes oiseaux" manifestaient le même appétit la nuit et que les barres de céréales étaient soigneusement rongées. En fait, des familles entières de souris s'étaient invitées chez moi et elles grimpaient allègrement dans les arbres pour disputer la nourriture aux oiseaux dans d'épiques chassés-croisés (étrangement, les souris n'ont pas du tout peur des oiseaux même si ceux-ci essaient de les repousser en gonflant leur plumage et déployant leurs ailes).

Catastrophe ! Certes, les rats et les souris ne m'impressionnent pas plus que ça. C'est normal pour une vampire me direz-vous.


Mais j'ai toujours peur, dans mon immeuble ultra-bourge, d'être considérée comme une fille suspecte (une fille de l'Est entretenue, voire pire, avec tous les fantasmes associés d'espionne et de mafia). Je me fais donc discrète. Alors, si le gardien et les voisins en viennent à penser que j'attire les "nuisibles"...

Donc, aux grands maux, j'ai choisi d'appliquer les grands remèdes, allassent-ils à rebours de tous mes principes. Pas de piège ni de poison, tout de même, mais simplement un bon gros chat. Miracles de l'Internet : à Paris, on parvient assez facilement à accueillir un félin pendant la période des congés. J'ai donc hébergé pendant 15 jours un matou peu aimable (Alphonse, il s'appelait) mais visiblement efficace. Il a semblé en tous cas apprécier son séjour : le jardin, ça le changeait de l'appartement où il était cloîtré dans le 19 ème avec une maîtresse complétement folle qui me considérait d'une drôle de façon (compte tenu de mon look et de mon appartement, elle ne me faisait visiblement pas du tout confiance et elle a du se torturer pendant toutes ses vacances à se demander à quelles turpitudes je pouvais bien me livrer avec son chat; il est vrai que je lui avais demandé si son chat avait du "caractère"). Enfin... en contrepartie de ses bons services, j'ai appris au dénommé Alphonse un peu de russe et de polonais. Il a tout de suite accroché mais je ne sais pas si ça pourra lui être utile à l'avenir.


Mais je vous entends me dire: "Ton blog tombe bien bas. On n'en a rien à fiche de tes histoires domestiques. T'as qu'à être plus propre et plus soigneuse".

Certes ! Mais ma petite histoire m'a conduit à m'interroger sur la persistance de l'extraordinaire répulsion (universelle dans le monde, je crois) éprouvée envers les rongeurs, rats et souris.


Historiquement, ça a pu se comprendre. Les rats favorisaient les famines  en détruisant les récoltes et puis ils étaient vecteurs de la peste avec les puces qu'ils transportaient.

Mais aujourd'hui, comment expliquer cette véritable phobie ? Il s'agit d'animaux craintifs qui ont beaucoup plus peur de nous que nous n'avons peur d'eux. Quant à se faire mordre par un rat ou une souris, c'est hautement improbable. Un rat apprivoisé est d'ailleurs, paraît-il, tout à fait affectueux et câlin.


Je ne peux d'ailleurs m'empêcher d'évoquer un souvenir personnel : enfant, à Téhéran, j'avais emmené mon hamster (je me demande bien comment mes parents avaient pu se le procurer) à un centre vétérinaire. J'ai cru y provoquer une véritable émeute; j'aurais été porteuse d'une arme, j'aurais soulevé moins d'émotion. Je me suis évidemment bien vite fait sortir.


Les rongeurs continuent, indubitablement, de susciter plein de fantasmes. Les informations télévisées françaises ont récemment diffusé des images effrayantes de poubelles parisiennes infestées de rat. Chaque Parisien sait qu'il y a beaucoup plus de rats (4 millions) que de Parisiens et chaque Parisien est convaincu que leur nombre ne cesse d'augmenter.


C'est conforme à l'ambiance générale de sentiment de décadence, de pauvreté et de saleté accrues. Mais c'est en fait complétement faux : Paris est, malgré tout, de plus en plus propre et la population des rats, pour autant qu'on puisse l'estimer, serait stable depuis plusieurs décennies. Si on a l'impression qu'ils sont plus nombreux et plus visibles, c'est surtout parce qu'ils sont chassés de leurs refuges par les nombreux travaux de démolition.

Cette stabilité de la démographie des rats est d'ailleurs remarquable si l'on sait que chaque ratte est en capacité, au cours de sa brève existence (2 ans), d'enfanter environ 60 ratons: les amateurs de calcul exponentiel apprécieront. Il semble en fait que les rats pratiquent d'eux-mêmes une limitation des naissances en fonction des ressources alimentaires laissées à leur disposition. D'une manière générale, dans toutes les villes du monde, on constaterait un ratio de 1,5 à 2 rats par habitant.


Les histoires de rats et de souris ont ainsi, d'abord, plein de connotations politiques aux relents nauséabonds:  celle des "vermines" et de ces populations grouillantes venues des ténèbres qui se multiplient sans frein en vivant de rapines sur les populations "de souche".

Les rats, ce sont "les autres", les étrangers qui menacent de nous envahir, mais aussi les profiteurs rapaces (en Europe, les rats sont assimilés à l'avarice).


Et puis, au-delà de cette dimension politique, il y a le registre psychologique où la répulsion devient phobie. C'est surtout vrai chez les femmes, dit-on, pour qui le rat évoque, anxieusement, le sexe masculin incontrôlable, susceptible de vous pénétrer à toute vitesse, à son corps défendant. Le rat serait ainsi une espèce de "tigre de papier" fomenté par la femme pour compenser son angoisse fondamentale, celle de la pénétration et du viol. Mais ce déplacement de son angoisse sur un objet phobique (le rat) répond à une véritable économie psychique de conservation : elle permet aussi à la femme de préserver son désir pour l'homme. Sans ce glissement, beaucoup de femmes n'éprouveraient qu'horreur pour la sexualité. Ne vaut-il pas mieux avoir peur des rats plutôt que peur d'être pénétrée ?


Quant à l'homme, le rat est plutôt pour eux le support de fantasmes de dévoration à connotation souvent homosexuelle. Le sommet en est un supplice chinois particulièrement horrible, le supplice du rat décrit par Sigmund Freud : un condamné est attaché et sur son postérieur est fixé un pot renversé dans lequel on fait entrer des rats. Ceux-ci pénètrent alors en vrille dans son anus et dévorent ses intestins.


Surgit ainsi la figure du rat criminel qui se venge, de manière atroce, des persécutions qu'il subit de la part des hommes. Ce supplice nous effraie tous, je pense, parce que nous avons tous commis des méfaits (pas seulement sur des rats) et nous nous en sentons plus ou moins fortement coupables. Surtout, nous redoutons d'en être un jour punis par un châtiment effroyable.


Je ne serais pas honnête toutefois si je me contentais de véhiculer cette image négative du rat et des souris dans nos sociétés. Depuis quelques décennies, en effet, on présente, sous un autre jour, rats et souris. Ce sont les dessins de Beatrix Potter,  les bandes dessinées (Mickey Mouse et Minnie, Tom et Jerry, Chlorophylle et Sibylline de Macherot, Pacush Blues et Rat's de Ptiluc, Maus de Art Spiegelman) et le cinéma (Basil, détective privé et surtout Ratatouille).


On s'efforce aujourd'hui d'humaniser rats et souris, de les rendre sympathiques et plus proches de nous. Cela signifie peut-être qu'on est devenus sensibles à leur condition de parias. On se dit que leur destin misérable pourrait aussi être le nôtre.

En effet, on a détecté leur remarquable intelligence. "Si le rat pesait 20 kilos, l'homme ne serait pas le maître du monde" aurait dit Albert Einstein. Une revanche des rats serait-elle un jour envisageable ?



Enfin et surtout, la société des rats entretient de troubles affinités avec la société humaine. Elle semble, elle aussi être hantée par le mal : sexualité débridée, violence, tromperie, convoitise.

"Le crime signe l'espèce humaine" dit-on. Ce n'est pas complétement vrai parce que le rat est aussi le seul animal, avec l'homme, qui tue éventuellement ses congénères. Rat, mon frère, Toi !



Si vous vous intéressez aux rats, je vous conseille d'abord de vous rendre dans la ville allemande d'Hameln au Sud-Ouest de Hanovre. Elle aurait été le théâtre de la légende du célèbre conte des frères Grimm, "Le joueur de flûte de Hameln". Celui-ci parvint à entraîner tous les rats de la ville pour les noyer dans la rivière, la Weser. Partout dans la ville de Hameln, de petites décorations rappellent ce conte et, en été, on peut assister à de nombreuses représentations théâtrales.

Je vous recommande par ailleurs trois grands livres :

 - "Mémoires d'un rat" d'Andrzej ZANIEWSKI. Ce roman polonais a été publié en France en 1994. Il vient d'être réédité avec la bande-annonce suivante: "Le livre que Johnny Halliday offrait à ses amis". Je n'ai jamais pu supporter Johnny Halliday mais il m'est apparu tout à coup plus complexe : qu'évoquait pour lui ce roman terrible aussi loin que possible de sa vie de star ? Le livre est, en tous cas, remarquable mais effrayant. A lire absolument pas seulement si on est fan de Johnny.

- "L'attrapeur de rats" d'Alexandre GRINE. Une longue nouvelle, éditée très récemment, d'un auteur russo-polonais (1880-1932). Elle a pour cadre le Saint-Pétersbourg des années 20, à l'époque plongé dans la misère et la faim.On peut compléter avec deux autres nouvelles (difficiles à trouver): "L'enterrement des rats" de Bram STOKER et "Les rats dans les murs" de LOVECRAFT.

- "L'homme aux rats" de Sigmund FREUD. Une analyse de cas éblouissante décrivant une névrose obsessionnelle.

Je recommande également vivement toutes les bandes dessinées sus-visées (PTILUC, Chlorophylle, Maus) que j'aime beaucoup.

Au cinéma, le film de Werner Herzog, "Nosferatu, fantôme de la nuit", offre des images saisissantes  d'une invasion de rats.

Il faut enfin excuser la longueur de ce post: j'aime trop les rats et souris.

samedi 27 juillet 2019

À trottinette


Paris désert ! Paris accablé de chaleur !

Je vais donc essayer d'être plus légère ces prochaines semaines.

Je vais d'abord parler de ma passion pour la trottinette électrique. Croyez-moi, par ce temps et avec ce trafic, c'est le moyen idéal pour s'aérer en sillonnant la ville.


Mais il y a quelque chose de bizarre avec les trottinettes ! Depuis qu'elles sont apparues dans la capitale, il y a moins de deux ans, elles sont devenues, paraît-il, le sujet de conversation numéro un des Parisiens. Mais voilà au moins un thème qui ne divise pas ! C'est bien simple tout le monde, médias en tête,  ne raconte que des horreurs à propos des trottinettes: de véritables machines infernales qui terroriseraient la population ! Elles seraient responsables d'un nombre incalculable de morts et blessés. Chacun y va de son anecdote grotesque comme quoi il aurait failli périr écrasé par une trottinette. Et puis elles polluent, elles traînent partout, elles encombrent les trottoirs, elles enlaidissent la ville.


En bref, à peu près tout le monde, à Paris, déteste les trottinettes et ceux qui les utilisent. Ça me sidère, je ne comprends vraiment pas. Voilà qu'on vient d'inventer un moyen de transport pratique, agréable et surtout écolo et voilà qu'on se dépêche de le rejeter, de réclamer sa disparition immédiate. Ça en dit long sur les résistances au changement et aux innovations. Le tournant écologique dont on nous rebat les oreilles, on n'est pas près de le prendre.



Parce qu'on baigne ici dans l'irrationnel complet. Quels que soient les dégâts et accidents provoqués par les trottinettes, c'est infinitésimal en regard des dommages immenses provoqués par les automobiles. On hurle quand on voit une trottinette garée sur un trottoir mais personne ne s'offusque des milliers de voitures garées sur les places ou les grands boulevards (je conseille un voyage à Tokyo ou à Ljubljana pour comprendre l'agrément d'une ville sans stationnement automobile).


Quand je serai Maire de Paris (dès l'an prochain, j'espère), je n'autoriserai qu'un seul véhicule: la trottinette pour une ville calme, sans stress ni pollution. 

Pourquoi les Parisiens aiment-ils donc si peu les trottinettes ?

Il y a bien sûr une part de ronchonnerie de vieillards. La trottinette ressuscite d'abord, en effet, un conflit des générations, un affrontement entre jeunes et  vieux mais des vieux qui comprennent, en l'occurrence, une très vaste classe d'âge, celle des plus de 40 ans.


Les "vieux" ont d'abord une point de vue moral sur la trottinette; ils lui reprochent de ne pas solliciter d'effort physique. Ce n'est pas sain, ce n'est pas un sport, c'est pas comme le vélo. Mais c'est pareil pour le métro, le bus ou la bagnole me semble-t-il. Et puis moi, je n'aime pas le vélo. C'est vraiment pas sexy. Ça vous fait des jambes affreuses et puis vous vous voyez à vélo, en jupe et talons, pour vous rendre à votre boulot où vous arrivez en sueur ? C'est bien une idée d'oisifs.


Ce que j'aime dans la trottinette, c'est qu'avec elle, on change carrément de registre. D'abord, ça ravive les souvenirs d'enfance, la trouble nostalgie des paradis perdus.

Et de l'enfance justement, quand on prend les commandes d'une trottinette, on retrouve le sentiment de toute-puissance. On devient aériens, on a le sentiment de planer au-dessus des foules, d'échapper à la bousculade d'un troupeau sur un trottoir. On se transforme presque en "albatros" baudelairiens survolant, impassibles, les tempêtes du monde et se riant des flèches décochées (je parodie, bien sûr).


C'est évidemment très arrogant comme attitude et on comprend que toutes les petites haines trouvent matière à s'y exercer.

Mais que serait la vie si certains ne cherchaient pas à bousculer les mornes habitudes du quotidien, n'en avaient pas marre de tourner en rond ? Avec ma copine Daria, on n'en a cure. Toutes voiles déployées, robes légères et cheveux dénoués, on se lance, la nuit, dans des courses-poursuites effrénées. On est les figures de proue de vaisseaux sillonnant les "gouffres amers". C'est un triomphe: les regards atterrés, réprobateurs, puritains sont notre récompense. La trottinette, nouvel instrument du féminisme. Toutes, mais aussi tous, à trottinette !

Images de l'illustrateur Didier GRAFFET (1970).

Au cinéma, je recommande, en dépit de certaines réserves: "L’œuvre sans auteur" de Florian HENCKEL

samedi 20 juillet 2019

Une éducation française


Tout le monde vient d'applaudir, en France, au projet de suppression des "grandes écoles" et notamment de l’École Nationale d'Administration (ENA).

Tout ce qu'on reproche à ces grandes écoles, c'est bien connu: elles ne serviraient qu'à fabriquer des technocrates arrogants, bâtis sur le même moule, incapables et déconnectés du terrain. En plus, elles seraient les instruments de la reproduction des hiérarchies sociales.


On vit une époque de passions tristes. On se hait tellement soi-même qu'on en vient vite à haïr les autres: les élites, les riches, Paris, l’État.

Première cause de nos maux, de nos échecs: le système d'enseignement à la française, trop inégalitaire et discriminant. Si tant de gens ne réussissent pas, c'est à cause de lui, à cause de son manque d'ouverture à la diversité et aux réalités sociales.


Peut-être ! mais ce système d'enseignement est-il vraiment si nul que ça ? J'ai eu la chance d'en bénéficier au point d'en devenir un pur produit. M'y adapter n'a pas été facile mais je puis vous certifier que ce que l'on apprend en France, on ne l'apprend presque nulle part ailleurs.

Certes, c'est un enseignement classique, presque académique, dont la modernité n'est pas la première préoccupation (mais faut-il que ça le soit ?).


Mais on apprend en France une chose essentielle: l'abstraction, la pensée abstraite.

On apprend à construire sa pensée, à développer une argumentation logique. On apprend à toujours dépasser son point de vue individuel , son ressenti émotionnel. C'est probablement un héritage de la philosophie des Lumières.


Ça se traduit dans la fameuse épreuve de la dissertation, en littérature puis en philosophie. Croyez-moi, au début, c'est un choc! Cette exigence de rigueur, ça apparaît presque comme un attentat à notre liberté individuelle, un appauvrissement de notre richesse intérieure.

C'est une particularité française. Dans tous les autres pays que je connais, on privilégie la subjectivité de l'étudiant, sa perception individuelle. L'essentiel, ce serait de s'exprimer parce qu'en fait, on serait tous des artistes ou des penseurs spontanés. Mais ce n'est pas du tout ça en France : toutes les opinions ne se valent pas.


Les Français ne le savent généralement pas mais ils sont des gens abstraits (un peu comme les Allemands), c'est pour ça d'ailleurs qu'on les juge souvent arrogants, guindés, peu spontanés. Ils sont des personnalités "construites" dans leur conduite et leur expression intellectuelle. Mais c'est aussi pour ça qu'ils brillent dans des disciplines comme les maths ou la philosophie.

Ce moule éducatif, cette discipline de pensée, ça m'a personnellement tout à fait convenu: je n'ai jamais aimé le pathos émotionnel. Les dissertations, j'ai essayé d'en assimiler les règles: c'est un magnifique jeu.


Et puis, dans l'éducation française, on rencontre également une forte exigence, celle de l'esprit de synthèse et de la rapidité qui lui est associée. A cet égard, je porte en moi deux souvenirs marquants:

- celui d'une prof qui m'a déclaré: on doit être capable de lire en une heure, du moins d'en retenir les idées essentielles, la "Critique de la Raison Pure" de Kant. Elle est folle, je me suis d'abord dit, j'arrive même pas à en lire deux pages en deux heures. Mais après, je n'ai pas cessé de penser à ça même si je n'arrive toujours pas à lire Kant.


- j'ai travaillé, à mes débuts, dans un ministère. Quand est venu le moment de ma première note au Ministre, j'ai rédigé tout de suite un magnifique argumentaire en 5, 6 pages dont j'étais toute fière. Une demi-heure plus tard, le directeur de cabinet m'a retourné ma belle prose avec un commentaire acerbe: "Le Ministre n'aura pas le temps de lire ça... et moi non plus...!"

C'était mortifiant mais j'ai essayé de retenir ces leçons: être rapide, aller à l'essentiel. Ça aussi pour moi, c'est l'esprit français.


Je ne sais pas finalement si j'ai bien assimilé le système français mais j'ai réussi du moins à passer de grands concours. Avec de la chance, beaucoup de chance cependant: en compensant mes faiblesses techniques (notamment en Droit où j'étais d'une ignorance abyssale) par les épreuves de culture générale où je cartonnais.

Parce que la culture générale, j'avais compris que ça aussi, c'était une caractéristique de l'esprit français. Si je voulais m'adapter, il fallait à tout prix que j'en ai un peu. La honte absolue, en France, c'est de passer pour un rustre (cf. le film d'Agnès Jaoui: "Le goût des autres") : même le plus brute des chefs d'entreprise essaiera, à tout prix, de montrer qu'il n'en est pas dépourvu. C'est sans doute une survivance de l'Ancien Régime et ça a des aspects souvent odieux : beaucoup de gens ont effectivement tendance à se comporter comme de petits marquis.  Mais ça rend aussi la vie et les relations humaines plus sophistiquées, plus chatoyantes, en un mot plus séduisantes.


Pour ce qui me concerne, je ne crois vraiment pas que j'avais le profil moyen d'un fonctionnaire d’État. J'étais à moitié dingo, à moitié foldingue, quand j'étais jeune, une provocatrice avec un look de "ravageuse", un hybride de Madonna et de Béatrice Dalle, sur un mode efflanqué. Et c'est vrai que j'étais d'abord complétement perdue quand je me suis retrouvée au milieu de mes nouveaux collègues dont j'allais devoir partager la vie pendant plus de deux ans: j'avais l'impression d'être au milieu de gens déguisés avec qui je n'avais rien à échanger; c'est plus tard que j'ai compris que j'étais moi-moi-même déguisée. Et puis, je ne comprenais rien à l'administration française et, même, ça ne m'intéressait pas du tout. Tout ça pour dire que quand j'entends parler aujourd'hui d'écoles supérieures discriminantes et fermées à la diversité...il me semble que c'est à fortement nuancer.


Mais j'ai le sentiment de parler aujourd'hui d'un temps révolu. On est maintenant unanimes à dénoncer les concours: injustes, inégalitaires, élitistes. Ils seraient presque la cause des malheurs de la France.

De plus en plus, on épouse l'esprit du temps. Les grandes écoles devraient à tout prix accroître la diversité sociale en leur sein et, pour cela, faciliter leurs conditions d'accès.


C'est très bien, c'est un louable objectif, mais j'ai vraiment l'impression qu'emportés par cette belle passion égalitaire, on est en train de jeter le bébé avec l'eau du bain.

Le concours avait pour fonction de vérifier que le candidat avait la "tête bien faite", qu'il savait construire et développer une argumentation. On ne demandait rien de plus et, c'est vrai, on se fichait de ses origines sociales.

Maintenant, on se met à évaluer la personnalité du candidat, son parcours individuel, ses engagements sociaux, son expérience de terrain.

Quant à sa culture générale, sa connaissance des Arts et des Belles Lettres, il est devenu inconvenant et réactionnaire d'aborder ces thématiques poussiéreuses, expressions d'une culture bourgeoise révolue.


L'emblème de cette évolution, c'est Sciences Po (que je n'ai pas fait). Ce qu'on y a mis en place préfigure, me semble-t-il, ce qu'on est en train de préparer pour les grandes écoles. On a ainsi introduit un oral d'admission faisant place à l'expression de la personnalité du candidat et de sa motivation. Surtout, on a supprimé l'épreuve de culture générale qui créait, paraît-il, un obstacle psychologique.


Ça m'apparaît une vaste fumisterie démagogique. Ça a bien sûr permis à Sciences-Po d'augmenter considérablement le nombre de ses élèves mais ça me rappelle presque l'Union Soviétique. Sous prétexte de lutter contre les inégalités sociales, on est en train de créer de nouvelles discriminations qui peuvent être encore plus redoutables.

Quand il ne s'agit plus de simplement sélectionner les meilleurs élèves mais de promouvoir l'égalité sociale, on change de paradigme: on ne va plus former des élites mais des commissaires du peuple. La promotion, au détriment d'intellos-bourgeois, de gens socialement méritants, qui on fait leurs preuves, ça me fait personnellement frémir: le conservatisme assuré grâce à des serviteurs incultes mais dociles.


Ce qui est sûr, c'est que je me ramasserais lamentablement si j'avais aujourd'hui à passer ce type d'examens. L'humanitaire, le social, l'écologie, je n'en ai à peu près rien à fiche. Je n'ai à faire valoir que ma petite culture générale et  mon goût pour les chiffres et la finance. J'imagine donc bien l'évaluation du jury me concernant, surtout si, au cours de l'entretien d'évaluation, j'ai évoqué ma passion pour la Bourse et la spéculation: "superficielle, arrogante, provocatrice, peu engagée, peu motivée par le service de l’État".

Tableaux de Robert DELAUNAY (1885-1941). Fondateur, avec Sonia, du mouvement "Orphiste" qui a initié l'abstraction.

samedi 13 juillet 2019

Dette, Boom, Krach: la Bourse, la vie


1 ère Partie: 

Au Moyen-Age, l'un des pires péchés condamnés par l’Église était l'"usure", le prêt d'argent avec intérêt. Les usuriers étaient voués à l'Enfer aux côtés des voleurs et des assassins. Ce type de punition n'impressionne pas beaucoup aujourd'hui mais, à l'époque, on croyait vraiment à l'Enfer et ses descriptions en étaient terrorisantes; ça faisait  donc hésiter. Ça explique que les chrétiens ont longtemps abandonné aux Juifs toutes les activités de prêt.


Gagner de l'argent avec de l'argent était jugé entièrement immoral. L'intérêt, c'était le poids de la faute, du péché, sur celui qui avait été contraint d'emprunter (en allemand, le mot dette, "schuld" signifie également "la faute"). Et puis, ça revenait à rémunérer le Temps, lui donner un prix, alors que, pour un chrétien, l'horizon de la vie n'est pas la finitude mais l'éternité.



De même, on trouve dans de nombreuses villes européennes des "Rue des Lombards". Elles évoquent ces marchands et prêteurs italiens qui ont inventé la comptabilité en partie double, mis en place les premiers établissements de crédits et les premières banques et initié ainsi, à la fin du 15 ème siècle, rien de moins que le capitalisme. Mais les rues des Lombards ont longtemps été associées, dans l'imaginaire populaire, à des endroits mal famés, des lieux peu recommandables de débauche et de crime.


Je suis ainsi convaincue que l'aversion presque générale des Européens (et spécialement des Français), envers la Finance, les activités bancaires et le capitalisme en général, a des racines profondément religieuses. Beaucoup se croient révolutionnaires mais ne sont finalement que des curés.


Je vais même jusqu'à penser que les actuelles politiques monétaires de la BCE et de la FED, extrêmement accommodantes mais ô combien dangereuses, sont presque une résurgence de l'esprit religieux vis-à-vis de l'argent. C'est le retour au Moyen-Age: on peut emprunter à taux zéro, voire même avec un taux négatif.


L'argent gratuit, c'est un vieux fantasme universellement partagé. On croit pouvoir s'affranchir de la servitude de la Dette, échapper au Temps, se livrer aux délices instantanés de la consommation. Ces banquiers rapaces et voleurs qui nous tenaient dans leurs griffes, on n'en a quasiment plus besoin. On peut maintenant s'offrir à profusion de la camelote chinoise ou des berlines allemandes. Tant pis si dans le même temps, on ponctionne et assèche systématiquement l'économie réelle. Il faudrait d'ailleurs exterminer d'urgence deux groupes sociaux: les épargnants et les détenteurs de capital. Il suffit de piquer leur fric pour procurer du pouvoir d'achat aux classes populaires, c'est ce qu'ont bien expliqué les gilets jaunes et Thomas Piketty.



Vertige de l'immédiateté. Privilège de l'instant et de la consommation au détriment du long terme, de l'investissement. Après nous le Déluge ! Et d'ailleurs, "à long terme, nous serons tous morts", rappelait Keynes.

On préfère vivre dans l'illusion du court terme, du tout, tout de suite, sauf que la réalité se venge bien vite. Ouvrir les robinets de l'argent gratuit, c'est aussi déchaîner les démons de la spéculation. C'est l'"exubérance irrationnelle" des marchés. C'est la multiplication des investissements dans le n'importe quoi: les tulipes en 1637 aux Pays-Bas, les sociétés informatiques et internet à la fin des années 90, l'immobilier, les actions, les obligations aujourd'hui.



Parce que vis-à-vis de l'argent, on n'est pas seulement des "curés", on est aussi des "moutons": on suit la tendance générale, on croit que les arbres peuvent monter jusqu'au ciel. Si ça a marché jusqu'à aujourd'hui, ça va continuer à marcher demain, c'est ce dont on essaie sans cesse de se persuader. C'est comme ça que se forment de magnifiques bulles qui, lorsqu'elles éclatent, nous laissent sur la paille.

2 ème Partie :

Qu'est-ce qui te prend aujourd'hui ? Pourquoi tu viens nous ennuyer avec ce fatras indigeste ? D'ailleurs, on s'en fout !

Je le comprends mais c'est aussi mon histoire personnelle. Les "idées reçues",  les curés, les moutons, j'ai toujours détesté ça, c'est mon tempérament rebelle. C'est à cause de ça que je me suis intéressée à l'économie et à la finance.

Et puis, il y avait le souvenir, transmis par mes parents, d'une humiliation: celle d'avoir vécu dans un pays communiste. Le communisme, ça peut en effet être résumé comme ça: l'humiliation permanente d'une société où tout était lamentable, grotesque, absurde.



J'ai donc pris le contrepied de tout ça: l'argent ne m'a jamais fait peur, sans doute parce que je suis résolument athée ou peut-être simplement immorale. Ce n'est pas facile de confesser ça en France, dans un pays où la quasi-totalité des hommes politiques se vante de ne posséder aucun portefeuille boursier. Personnellement, ça me conduit surtout à les soupçonner d'incompétence.

Je l'avoue donc aujourd'hui: ma première passion, ça a été la Bourse et ça ne m'a pas quitté. Je me souviens de la tête de mon conseiller financier, lorsqu'à moins de 20 ans je suis venue ouvrir un compte-titres. "Vous être sûre de pouvoir l'alimenter et le couvrir ? Vous connaissez un peu les mécanismes financiers ?" qu'il m'a dit. Mon look, mon nom, devaient l'inquiéter:  une fille de l'Est qui vient blanchir du fric, se disait-il sans doute.


Et puis, la grande rigolade, ça a été avec mes amants gauchistes  (il y en avait bien sûr d'autres possibles dans les grandes écoles, mais ils étaient bêtes à manger du foin, archi-conservateurs, le degré zéro du glamour). Quand ils découvraient que je consultais frénétiquement la cote, que je dévorais les publications financières, c'était l'accablement et la honte. Ils auraient préféré que je les trompe avec leur frère, voire même leur sœur. "J'aurais jamais cru ça de toi, je te croyais progressiste" qu'ils me disaient."Je serais incapable de donner un centime à ces crapules, à Arnaud, à Bolloré, à Pinault". "Pauv' patate !" que je répondais, "en mettant mon fric en Bourse, je fais plus pour la classe ouvrière que tes ridicules manifestations altermondialistes".


Évidemment, ces relations loufoques, ça se terminait très vite à grands fracas. Mais moi, je continuais, imperturbable, de me laisser emporter. Il faut dire que jouer en Bourse, ça apporte d'abord un piment et une coloration nouvelle à votre vie. Tout devient plus intense, on est parcourus sans cesse des frissons de l'inquiétude et de l'exaltation. Mais les émotions, ça devient vite dangereux, ça vous conduit à faire des bêtises, il faut apprendre à les maîtriser, de manière à acquérir une espèce d'impassibilité. On doit être capables d'avoir un rapport absolument neutre et dépassionné à l'argent, on doit être capables d'accepter indifféremment de perdre ou de gagner. C'est une formidable leçon de vie, on en sort transformés. J'ai bien sûr gagné de l'argent mais j'ai aussi perdu, parfois, des sommes effroyables : parfois plus que les revenus annuels de mon travail. Ça vous aide, du moins, à surmonter cette universelle "aversion à la perte" qui caractérise l'esprit humain.



Et puis la Bourse, c'est l'occasion de rencontrer des gens singuliers, extraordinaires, des "lone wolfs", des braconniers, dont la vie se situe à cent lieux de celle des gens du commun. Les spéculateurs effrénés, ce sont surtout ou bien des gens âgés ( plus de 50 ans) ou bien des gens jeunes (moins de 30 ans). Leur ambition: consacrer leur vie à la Bourse et en vivre. Leur fierté: découvrir le titre que tout le monde avait oublié, la martingale ou la botte secrète qui va permettre de passer à l'abordage. Quand on se rencontre, on bavarde à l'infini, on se refile nos tuyaux, on  échafaude des stratégies délirantes: par exemple attaquer Google et Facebook en les vendant à découvert. On n'a malheureusement toujours pas trouvé l'opportunité.



Pour ce qui me concerne, je me suis pas mal rangée depuis quelque temps, je suis devenue plus prudente. Mais la fièvre ne m'a pas quittée. J'ai toujours toute la cote dans la tête et je suis toujours prête à intervenir. Je guette sans cesse mes proies, parfois pendant des mois, j'attends simplement le bon moment pour leur tomber dessus.

Chacun a sa petite idée en matière de stratégie boursière. La grande mode aujourd'hui, c'est le gain à court terme avec les systèmes de simulation par ordinateur ou les modèles mathématiques qui jouent sur les écarts quotidiens de cours. Ça ne m'intéresse pas du tout et je n'y crois même pas. Ça revient, in fine, à faire comme tout le monde, à adopter les mêmes recettes et c'est ça qui conduit aux blocages et au krachs.


A rebours de ces techniques sophistiquées et stériles, je suis une "contrarienne" et "longtermiste" résolue. Un principe simple me guide: on ne peut gagner sur les marchés financiers qu'en allant à contre-courant des tendances générales, qu'en achetant ce que tout le monde vend et en vendant ce que tout le monde achète. Ce qui est plus que tout décisif, c'est le moment où on entre ou sort d'un marché. C'est pour ça qu'il faut savoir ne pas se précipiter et bien repérer les sociétés massacrées ou gonflées pour intervenir.

Je me vis donc comme une chasseresse: les situations de retournement (les "recovery") ou les baudruches, c'est ça qui m'excite et que je traque. Le danger, c'est l'esprit de troupeau, l'instinct moutonnier. Pour gagner, il ne faut être ni un curé, ni un mouton, il faut être un rebelle ! Ça peut paraître du nietzschéisme à deux balles, mais je suis convaincue que c'est valable aussi bien à l'échelle d'un individu que d'une société. Il y a bien les pays moisis et les pays dynamiques, ouverts à la diversité et la contradiction.


Tableaux de Jacques MONORY (1924-2018)

J'imagine que ce post déconcertera, irritera beaucoup, creusera, peut-être, mon image détestable. Mais comment ne pas parler, quelquefois, de ce qui fait une part importante de mes préoccupations ? Mon blog n'est qu'une petite fraction de ma vie et on est tous un mélange d'odieux et d'attirant. L'important, c'est
de savoir le reconnaître.

Il n'y a quasiment pas de bonne littérature ou de bons films consacrés à la Bourse. Ce ne sont généralement que des trucs boursoufflés, des catalogues de clichés et de stéréotypes dont les auteurs ignorent tout des marchés financiers et de ses acteurs. Je fais exception pour le livre "L'argent" d'Emile Zola que j'ai lu l'an dernier. Il décrit très bien les passions qui agitent les joueurs en Bourse. Surtout, j'ai été étonnée par les prodigieuses connaissances qu'avait Zola des techniques financières. Rien n'est faux, il sait même comment truquer un bilan ou une comptabilité: impressionnant !

Si vous souhaitez enfin vous initier à l'économie mais que vous ne savez pas par quoi commencer, je vous recommande un bouquin remarquable qui vient de sortir:

- Niall KISHTAINY: "Une petite histoire de l'économie- De l'Antiquité à nos jours". Un bouquin très clair, jamais ennuyeux, passionnant même. Un panorama complet de la pensé économique. Un véritable tour de force.

Je rappelle aussi deux bons bouquins que j'ai déjà recommandés:
- Fabrice Houzé: "La facture des idées reçues";
- Tim Harford: "L'économie mondiale en 50 inventions"

Enfin, même si ça n'a absolument rien à voir avec ce qui précède, je recommande très vivement le film de Chanya BUTTON: "Vita et Virginia". Un coup de foudre littéraire fait de beauté et de sensualité. Incontestablement, l'un des grands films de ces derniers mois, à mes yeux.