J'ai eu quelques tracas domestiques ces dernières semaines.
Ça s'est passé dans mon petit jardin où j'ai pris l'habitude d'attirer les oiseaux en les "régalant" de friandises.
Au début du printemps, j'ai toutefois remarqué que "mes oiseaux" semblaient ou particulièrement affamés ou particulièrement gourmands: chaque jour, un sac entier de graines était vidé.
J'ai commencé à m'inquiéter et à comprendre quand j'ai constaté que "mes oiseaux" manifestaient le même appétit la nuit et que les barres de céréales étaient soigneusement rongées. En fait, des familles entières de souris s'étaient invitées chez moi et elles grimpaient allègrement dans les arbres pour disputer la nourriture aux oiseaux dans d'épiques chassés-croisés (étrangement, les souris n'ont pas du tout peur des oiseaux même si ceux-ci essaient de les repousser en gonflant leur plumage et déployant leurs ailes).
Catastrophe ! Certes, les rats et les souris ne m'impressionnent pas plus que ça. C'est normal pour une vampire me direz-vous.
Mais j'ai toujours peur, dans mon immeuble ultra-bourge, d'être considérée comme une fille suspecte (une fille de l'Est entretenue, voire pire, avec tous les fantasmes associés d'espionne et de mafia). Je me fais donc discrète. Alors, si le gardien et les voisins en viennent à penser que j'attire les "nuisibles"...
Donc, aux grands maux, j'ai choisi d'appliquer les grands remèdes, allassent-ils à rebours de tous mes principes. Pas de piège ni de poison, tout de même, mais simplement un bon gros chat. Miracles de l'Internet : à Paris, on parvient assez facilement à accueillir un félin pendant la période des congés. J'ai donc hébergé pendant 15 jours un matou peu aimable (Alphonse, il s'appelait) mais visiblement efficace. Il a semblé en tous cas apprécier son séjour : le jardin, ça le changeait de l'appartement où il était cloîtré dans le 19 ème avec une maîtresse complétement folle qui me considérait d'une drôle de façon (compte tenu de mon look et de mon appartement, elle ne me faisait visiblement pas du tout confiance et elle a du se torturer pendant toutes ses vacances à se demander à quelles turpitudes je pouvais bien me livrer avec son chat; il est vrai que je lui avais demandé si son chat avait du "caractère"). Enfin... en contrepartie de ses bons services, j'ai appris au dénommé Alphonse un peu de russe et de polonais. Il a tout de suite accroché mais je ne sais pas si ça pourra lui être utile à l'avenir.
Mais je vous entends me dire: "Ton blog tombe bien bas. On n'en a rien à fiche de tes histoires domestiques. T'as qu'à être plus propre et plus soigneuse".
Certes ! Mais ma petite histoire m'a conduit à m'interroger sur la persistance de l'extraordinaire répulsion (universelle dans le monde, je crois) éprouvée envers les rongeurs, rats et souris.
Historiquement, ça a pu se comprendre. Les rats favorisaient les famines en détruisant les récoltes et puis ils étaient vecteurs de la peste avec les puces qu'ils transportaient.
Mais aujourd'hui, comment expliquer cette véritable phobie ? Il s'agit d'animaux craintifs qui ont beaucoup plus peur de nous que nous n'avons peur d'eux. Quant à se faire mordre par un rat ou une souris, c'est hautement improbable. Un rat apprivoisé est d'ailleurs, paraît-il, tout à fait affectueux et câlin.
Je ne peux d'ailleurs m'empêcher d'évoquer un souvenir personnel : enfant, à Téhéran, j'avais emmené mon hamster (je me demande bien comment mes parents avaient pu se le procurer) à un centre vétérinaire. J'ai cru y provoquer une véritable émeute; j'aurais été porteuse d'une arme, j'aurais soulevé moins d'émotion. Je me suis évidemment bien vite fait sortir.
Les rongeurs continuent, indubitablement, de susciter plein de fantasmes. Les informations télévisées françaises ont récemment diffusé des images effrayantes de poubelles parisiennes infestées de rat. Chaque Parisien sait qu'il y a beaucoup plus de rats (4 millions) que de Parisiens et chaque Parisien est convaincu que leur nombre ne cesse d'augmenter.
C'est conforme à l'ambiance générale de sentiment de décadence, de pauvreté et de saleté accrues. Mais c'est en fait complétement faux : Paris est, malgré tout, de plus en plus propre et la population des rats, pour autant qu'on puisse l'estimer, serait stable depuis plusieurs décennies. Si on a l'impression qu'ils sont plus nombreux et plus visibles, c'est surtout parce qu'ils sont chassés de leurs refuges par les nombreux travaux de démolition.
Cette stabilité de la démographie des rats est d'ailleurs remarquable si l'on sait que chaque ratte est en capacité, au cours de sa brève existence (2 ans), d'enfanter environ 60 ratons: les amateurs de calcul exponentiel apprécieront. Il semble en fait que les rats pratiquent d'eux-mêmes une limitation des naissances en fonction des ressources alimentaires laissées à leur disposition. D'une manière générale, dans toutes les villes du monde, on constaterait un ratio de 1,5 à 2 rats par habitant.
Les histoires de rats et de souris ont ainsi, d'abord, plein de connotations politiques aux relents nauséabonds: celle des "vermines" et de ces populations grouillantes venues des ténèbres qui se multiplient sans frein en vivant de rapines sur les populations "de souche".
Les rats, ce sont "les autres", les étrangers qui menacent de nous envahir, mais aussi les profiteurs rapaces (en Europe, les rats sont assimilés à l'avarice).
Et puis, au-delà de cette dimension politique, il y a le registre psychologique où la répulsion devient phobie. C'est surtout vrai chez les femmes, dit-on, pour qui le rat évoque, anxieusement, le sexe masculin incontrôlable, susceptible de vous pénétrer à toute vitesse, à son corps défendant. Le rat serait ainsi une espèce de "tigre de papier" fomenté par la femme pour compenser son angoisse fondamentale, celle de la pénétration et du viol. Mais ce déplacement de son angoisse sur un objet phobique (le rat) répond à une véritable économie psychique de conservation : elle permet aussi à la femme de préserver son désir pour l'homme. Sans ce glissement, beaucoup de femmes n'éprouveraient qu'horreur pour la sexualité. Ne vaut-il pas mieux avoir peur des rats plutôt que peur d'être pénétrée ?
Quant à l'homme, le rat est plutôt pour eux le support de fantasmes de dévoration à connotation souvent homosexuelle. Le sommet en est un supplice chinois particulièrement horrible, le supplice du rat décrit par Sigmund Freud : un condamné est attaché et sur son postérieur est fixé un pot renversé dans lequel on fait entrer des rats. Ceux-ci pénètrent alors en vrille dans son anus et dévorent ses intestins.
Surgit ainsi la figure du rat criminel qui se venge, de manière atroce, des persécutions qu'il subit de la part des hommes. Ce supplice nous effraie tous, je pense, parce que nous avons tous commis des méfaits (pas seulement sur des rats) et nous nous en sentons plus ou moins fortement coupables. Surtout, nous redoutons d'en être un jour punis par un châtiment effroyable.
Je ne serais pas honnête toutefois si je me contentais de véhiculer cette image négative du rat et des souris dans nos sociétés. Depuis quelques décennies, en effet, on présente, sous un autre jour, rats et souris. Ce sont les dessins de Beatrix Potter, les bandes dessinées (Mickey Mouse et Minnie, Tom et Jerry, Chlorophylle et Sibylline de Macherot, Pacush Blues et Rat's de Ptiluc, Maus de Art Spiegelman) et le cinéma (Basil, détective privé et surtout Ratatouille).
On s'efforce aujourd'hui d'humaniser rats et souris, de les rendre sympathiques et plus proches de nous. Cela signifie peut-être qu'on est devenus sensibles à leur condition de parias. On se dit que leur destin misérable pourrait aussi être le nôtre.
En effet, on a détecté leur remarquable intelligence. "Si le rat pesait 20 kilos, l'homme ne serait pas le maître du monde" aurait dit Albert Einstein. Une revanche des rats serait-elle un jour envisageable ?
Enfin et surtout, la société des rats entretient de troubles affinités avec la société humaine. Elle semble, elle aussi être hantée par le mal : sexualité débridée, violence, tromperie, convoitise.
"Le crime signe l'espèce humaine" dit-on. Ce n'est pas complétement vrai parce que le rat est aussi le seul animal, avec l'homme, qui tue éventuellement ses congénères. Rat, mon frère, Toi !
Si vous vous intéressez aux rats, je vous conseille d'abord de vous rendre dans la ville allemande d'Hameln au Sud-Ouest de Hanovre. Elle aurait été le théâtre de la légende du célèbre conte des frères Grimm, "Le joueur de flûte de Hameln". Celui-ci parvint à entraîner tous les rats de la ville pour les noyer dans la rivière, la Weser. Partout dans la ville de Hameln, de petites décorations rappellent ce conte et, en été, on peut assister à de nombreuses représentations théâtrales.
Je vous recommande par ailleurs trois grands livres :
- "Mémoires d'un rat" d'Andrzej ZANIEWSKI. Ce roman polonais a été publié en France en 1994. Il vient d'être réédité avec la bande-annonce suivante: "Le livre que Johnny Halliday offrait à ses amis". Je n'ai jamais pu supporter Johnny Halliday mais il m'est apparu tout à coup plus complexe : qu'évoquait pour lui ce roman terrible aussi loin que possible de sa vie de star ? Le livre est, en tous cas, remarquable mais effrayant. A lire absolument pas seulement si on est fan de Johnny.
- "L'attrapeur de rats" d'Alexandre GRINE. Une longue nouvelle, éditée très récemment, d'un auteur russo-polonais (1880-1932). Elle a pour cadre le Saint-Pétersbourg des années 20, à l'époque plongé dans la misère et la faim.On peut compléter avec deux autres nouvelles (difficiles à trouver): "L'enterrement des rats" de Bram STOKER et "Les rats dans les murs" de LOVECRAFT.
- "L'homme aux rats" de Sigmund FREUD. Une analyse de cas éblouissante décrivant une névrose obsessionnelle.
Je recommande également vivement toutes les bandes dessinées sus-visées (PTILUC, Chlorophylle, Maus) que j'aime beaucoup.
Au cinéma, le film de Werner Herzog, "Nosferatu, fantôme de la nuit", offre des images saisissantes d'une invasion de rats.
Il faut enfin excuser la longueur de ce post: j'aime trop les rats et souris.






















































