samedi 9 mai 2020

Inassouvissement


Ceux qui m'étonnent, ce sont les gens qui se déclarent satisfaits d'eux-mêmes et de leur situation.

Innombrables sont, par exemple, les types qui me draguent en faisant étalage d'eux-mêmes, en me racontant à quel point ils s'éclatent dans leur boulot, comment ils s'y identifient, y donnent satisfaction à leurs aspirations.



Comme je suis peu causante, que je ne dis généralement rien sur moi-même et surtout pas sur mon travail, je passe sans doute pour une simplette mais ça n'est pas grave.

Mais je n'aime pas non plus ceux qui ruminent leur infortune, qui s'affichent en victimes de la terre entière, de la société et de ses inégalités.


Mais en fait les contents et les pas contents de leur sort ne constituent que l'envers et l'endroit de la même cage dans la quelle s'est enfermée l'humanité : celle de l'identité sociale qui sert de béquille à notre narcissisme. C'est l'individualisme contemporain : on en vient à s'aimer à proportion de la manifestation de sa réussite.


Mais ce que l'on découvre surtout, c'est l'Enfer de soi-même et de l'identique. On croit jouir aujourd'hui d'une liberté infinie dans ses choix mais à confondre ses désirs avec soi-même, on  tourne évidemment en rond et on ne fait que se conformer à des normes. On n'exhibe en fait que des oripeaux stéréotypés du désir, de pauvres formes répétitives et aseptisées : le glamour, le sexy chic, le porno soft, les gentils gays, les love parades et autres "marches pour les fiertés".



C'est cela la logique du capitalisme. La puissance de l'argent, ce n'est pas de produire des différences, des inégalités, c'est au contraire de rendre toutes choses égales, échangeables, comparables, identiques. Un monde reproductible à l'infini. Tout est à vendre, même les émotions ! L'argent, c'est le nivellement généralisé.



Le capitalisme, c'est une grande machine à recycler et évacuer les différences, c'est la duplication du même, un monde de simulacres et de fantômes qui se ressemblent tous.


Pourquoi pas ? Mais on s'interdit ainsi de vivre la véritable expérience de l'amour qui n'a que faire des normes et des identités. L'amour, ce n'est pas en effet la simple coexistence aimable de deux identités confortablement établies, c'est d'abord l'expérience radicale de l'altérité.


J'ai eu la chance d'avoir un parcours incertain. Je n'ai jamais eu aucune vocation et je n'ai jamais su ce que j'allais ou voulais faire. Je n'aimais que rêvasser, allumer les types et faire du sport. Ma seule préoccupation, ça a été simplement, à un moment, de survivre économiquement. Mais j'étais prête à faire plein de choses pour ça. Ça m'a du moins affranchie de toutes ces préoccupations liées au "paraître" et au statut même si, paradoxalement, je les ai accomplies mieux que d'autres.
J'en éprouve d'ailleurs souvent un sentiment d'imposture : il y a tant de gens plus méritants que moi mais qu'y faire ?


J'ai vraiment l'impression d'être là par hasard et non par Destin. Ça fait que je donne souvent souvent l'impression d'être détachée, distante, presque indifférente. De voie tracée, je n'en ai jamais eu; d'identités, je peux en emprunter de multiples, au gré de mes désirs, de mon besoin de séduction.


Ça ne veut pas du tout dire que je suis contente, satisfaite, de moi-même. Au contraire ! Plus insatisfaite, plus inassouvie que moi, il n'y a pas. Je pars en vacances à Berlin, je me demande tout de suite pourquoi je ne suis pas plutôt allée à Stockholm. Je vis à Paris mais je ferais peut-être bien d'aller m'installer à New-York ou plutôt dans un chalet des Carpates (j'y ai sérieusement songé) mais je pense aussi que je me lasserais vite.
 

Je travaille dans la finance mais est-ce que ça n'aurait pas été mieux de faire des études de lettres ? J'essaie d'améliorer mon russe mais est-ce que la priorité, ça ne devrait pas plutôt être l'anglais ou l'allemand ? Je suis hétérosexuelle mais est-ce que ça ne serait pas plus agréable, moins compliqué, de vivre avec une femme ? Je flashe un jour sur quelqu'un mais je repère rapidement ses insuffisances et je m'en détache au bout de quelques jours; fondamentalement, je suis très changeante et  infidèle.


 Je n'arrive pas à m'attacher à une identité, une fonction. Ça ne m'apparaît qu'une succession de masques, de jeux de rôles. Ça explique que je sois papillonnante, instable, probablement imprévisible. Les seules choses qui me secouent, ce sont celles qui ne me ressemblent pas, qui me déconcertent voire me déplaisent. C'est le plaisir, la jouissance, de l'altérité. On n'a rien essayé si on n'a pas tout essayé.


La vie, ce n'est pas la plénitude, l'accomplissement. Il faudrait, dit-on, savoir qui l'on est et d'où l'on vient, se connaître, retrouver ses racines, se découvrir soi-même, s'épanouir dans une identité. Ça m'apparaît une vision de mollusque cramponné à son rocher.



Me connaître ? Quelle plaisanterie !

Il y a plutôt une force motrice en chacun de nous, une force qui nous pousse sans cesse à bousculer les identités établies. C'est celle du Désir mais d'un désir jamais repu, jamais satisfait. On est en effet insatiables parce qu'on est en état de manque, un manque perpétuel qui signe notre condition, un manque à être. C'est notre faille constitutive. On aimerait combler celle-ci, notre désir le plus fou, ce serait en fait de capter l'autre, de le séduire entièrement, de faire en sorte qu'il nous accorde toute son attention, intégrale et exclusive. Mais on n'y arrive jamais et c'est pour ça qu'on vit toujours dans "l'inassouvissement".

 Images de l'artiste israelien contemporain Yossi KOTLER (1) puis de l'écrivain, plasticien, penseur polonais Stanislaw Ignacy Witkiewicz (1885-1939) auteur notamment de "l'inassouvissement", l'un des livres les plus étonnants de la littérature du 20 ème siècle.

samedi 2 mai 2020

L'expropriation de nos vies


































Pendant le confinement, j'essaie de combler mes lacunes cinématographiques en regardant plein de films en "replay" à la télé.

Je m'étonne moi-même. Souvent, j'ai envie d'intervenir auprès des acteurs : "Halte là ! Vous êtes complétement inconscients, vous ne respectez pas les gestes barrières".


Ça me rappelle la surprise fugitive que j'éprouvais parfois lorsque je débarquais à l'aéroport de Roissy en revenant d'Iran. C'est vrai que les femmes en Occident sont habillées de manière impudique, je pouvais me dire.

C'est étonnant la rapidité avec la quelle on intègre une nouvelle réalité contraignante. J'imagine que lorsqu'on est brutalement jeté en prison, très vite, après une période de rage ou d'abattement, on s'adapte et considère la situation comme "normale", au point d'oublier parfois qu'on est prisonnier.


C'est un peu pareil avec le COVID 19. On a vite modifié tous nos repères, on a manifesté une capacité de soumission, une compliance, "exemplaires". Ça a été d'autant plus facile qu'à contrario de ce que l'on raconte souvent dans les médias, la pandémie actuelle ne constitue pas une situation totalement inédite.


On peut même parler d'un simple retour à "la normale", ou du moins à l'horizon commun de l'humanité jusqu'à une époque finalement très récente : la fin de la seconde guerre mondiale. C'est en effet seulement avec la découverte des antibiotiques (qui auraient fait gagner jusqu'à 10 ans d'espérance de vie à l'humanité) que l'on a pu éradiquer les grandes épidémies. Auparavant, la tuberculose faisait planer une menace terrifiante. Innombrables en ont été les victimes, célèbres (Chopin, Kafka, Modigliani, Jarry, de Tocqueville) et anonymes. Il y avait aussi la typhoïde, le choléra,  la syphilis (Nietzsche, Baudelaire, Gauguin, Maupassant, Karen Blixen), des maladies dont il était presque banal de mourir.


Par exemple, pour oser voyager, notamment en Asie, il fallait avoir l'esprit extrêmement aventureux. Il est intéressant de lire les récits des grands archéologues de la fin du 19 ème siècle qui ont ramené d'Irak, d'Iran, d’Égypte,  les merveilles que nous contemplons aujourd'hui au Musée de Louvre, au Pergamon ou au British Museum. On mesure mal aujourd'hui l'extraordinaire aventure qu'a représenté le "pillage" ou "l'importation" (selon les points de vue) de ces trésors. La pire menace était moins celle des populations locales, souvent hostiles, que les innombrables fièvres et maladies endémiques.


Et même jusqu'à une époque très récente, il y avait une foule de "petites maladies", aujourd'hui largement éradiquées, qui empoisonnaient la vie, surtout des enfants : les oreillons, la rougeole, la coqueluche, la varicelle, la rubéole, la diphtérie, la poliomyélite.


On peut même rappeler que deux grandes épidémies ont traversé la France, il y a assez peu de temps, sans que personne ne s'en émeuve : la grippe asiatique de 1957-1958 qui aurait fait jusqu'à 100 000 morts et celle de Hong-Kong de 1968-1969, 32 000 morts. Ça a été complétement effacé de la mémoire collective et vécu dans l'indifférence générale. Les pouvoirs publics n'ont pas esquissé la moindre réaction et l'idée ne les a pas effleurés d'un confinement généralisé. On n'allait tout de même pas sacrifier la croissance économique (à l'époque très forte).


On était probablement beaucoup plus insensibles, beaucoup moins compatissants, à cette époque pas si lointaine. Peut-être mais ça n'est pas si sûr. Ça prouve plutôt qu'il y a quelque chose de bien changé dans la gouvernance du monde et de nos sociétés.

On a longtemps fait le procès d'un capitalisme inhumain et sans cœur, exploitant jusqu'à la mort la force de travail, broyant les corps, abrutissant les âmes (le Zola de "Germinal" et "L'assommoir"). C'était "l'horreur économique" sur la quelle on a tant larmoyé.


Ce schéma ne semble plus fonctionner aujourd'hui. Un véritable "basculement" vient de se produire. Tout à coup le capitalisme ultra libéral, comme on dit, jusqu'alors pourri et obsédé par l'argent, ferait le choix de sacrifier ses intérêts économiques et financiers pour protéger la santé de la population.


Mais est-ce bien les capitalistes qui ont fait ce choix ? Le plus frappant aujourd'hui, c'est que les économistes n'ont pas voix au chapitre. Ils sont jugés obscènes et priés de se taire alors même qu'ils auraient peut-être des choses intéressantes à dire : notamment qu'en plongeant le monde dans une profonde récession économique, on réduit certes, à court terme, la mortalité liée à une maladie, mais on risque fort de générer, à moyen terme, de multiples autres problèmes de santé résultant du chômage et de la pauvreté accrue.
 

La France va bientôt franchir la barre des 30 000 morts Covid. Beaucoup découvrent, à cette occasion, qu'ils sont mortels. Quelle information ! Mais c'est vrai que la Mort est, de plus en plus, le grand Refoulé de notre civilisation. 30 000 morts, c'est sans doute beaucoup mais il faut rappeler que chaque année, 600 000 personnes décèdent dont 150 000 d'un cancer. En quoi ces 600 000 personnes et ces 150 000 cancéreux sont-ils moins estimables que ces 30 000 Covid ? C'est peut-être injuste parce que le cancer frappe beaucoup de gens jeunes alors que la moyenne d'âge des décès Covid est supérieure à 80 ans. N'est-il pas plus triste de mourir à 20 ans ? Brutalement exprimé, la lutte à tout prix contre le Covid, c'est tout de même bien protéger les vieux au détriment des jeunes qui vont être plongés dans la détresse économique.


La santé vient d'être érigée comme valeur suprême, absolue, de nos sociétés. Le médecin devient le bon pasteur guidant l'humanité. Les gouvernants n'osent plus prendre de décisions sans un Conseil Scientifique dont les avis sont Paroles d’Évangile. Les personnels soignants font l'objet d'une véritable vénération, ils sont les nouveaux héros. C'est la génuflexion obligatoire devant eux.


Les médias assurent un relais terrorisant en pratiquant un pilonnage continu. Il s'agit d'effrayer au maximum :  les informations sont, exclusivement et toute la journée, concentrées sur COVID. Plus rien d'autre ne semble se passer dans le monde : la Syrie, la Libye, la Turquie, la Russie est-ce que ça existe encore, est-ce que ça a même jamais existé ? On ne parle plus que de parents qui pètent de trouille à l'idée d'envoyer leurs chères têtes blondes à l'école. Et puis on diffuse des reportages dans les hôpitaux bien déprimants avec des témoignages affolés, catastrophistes : apocalypse dans les hôpitaux. Il faut avoir le cœur vraiment bien accroché pour parvenir à s'endormir ensuite sereinement. C'est le gouvernement de la peur impulsé par le pouvoir médical et orchestré par les médias.


On peut se réjouir de ce virage protecteur, compatissant. Mais on peut aussi s'aviser que l’État maternant, ça peut également être dangereux. On voit déjà pointer le "tracking" généralisé, les prises de température continuelles, les contrôleurs sanitaires.


Mais ça n'est peut-être pas le plus important. Plus redoutable est peut-être cette idée, qui s'impose petit à petit, que la vie se confondrait avec la santé. Une existence accomplie, ce serait une vie "saine", sans tabac, sans alcool, sans stupéfiants, sans graisse, ni sucre, ni sel, avec 5 fruits et 5 légumes par jour et en faisant beaucoup de sport.


Une vie "peureuse" exclusivement préoccupée de sa conservation, sans excès, dérapages ou expérimentations. Une vie morne et sinistre uniquement rythmée par l'obsession sécuritaire. On se contente en fait d'exister, de survivre mais pas de vivre. Est-ce que c'est vraiment ça qui nous fait vibrer, à quoi on aspire ?


Voilà à quoi tend le nouveau pouvoir médical et scientifique qui se met insidieusement en place avec l'assentiment général des foules apeurées : l'expropriation de nos vies et ... de nos morts. Pour vivre heureux, il faudrait vivre à l'abri de tout risque, dans ce "terrier" protecteur et paranoïaque qu'a si bien décrit Franz Kafka.

Mais on peut aussi se détourner du chemin imposé : écrire son propre scénario de vie, tendre vers ce qu'on veut être et non vers ce qu'on doit être, manger 10 fruits et légumes ou zéro si on en a envie, ne pas être mince pour ressembler à quelqu'un que l'on n'est pas, trouver son propre régime alimentaire et de vie, débloquer ses peurs, se sentir soi, point.
 

Les photographies les plus significatives sont d'Andrea Torres Balaguer (Espagne) et Maia Flore (France)

samedi 25 avril 2020

La nuit animale


Quand j'étais adolescente et même étudiante, l'une de mes grandes distractions, c'était de me rendre sur les Quais de Seine où se trouvent plein d'"animaleries".


Jusqu'à une époque récente, on y vendait une foule d'animaux bizarres voire horribles : des serpents visqueux, des lézards "cancéreux" pleins de cornes et protubérances, des tortues carnivores avec mâchoire en couteau, des insectes difformes dont on ne distingue pas la tête et la queue, des araignées plus velues qu'un sexe féminin. J'ai même vu, une fois, une roussette, cette chauve-souris géante, suspendue à ses griffes, baveuse et la tête renversée. Ça me répugnait et me fascinait. Ma trouille, c'était qu'une des cages soit mal fermée et laisse échapper un de ces monstres.


J'essayais d'interroger les vendeurs. Est-ce que ça se vend vraiment ces bestioles ? Comment-ils sont les types (j'avais du mal à concevoir que ça puisse être des nanas) qui vous achètent ça ? Malheureusement, on m'a toujours envoyée promener.


Pourtant ça m'intéressait et m'intéresse vraiment la psychologie des gens qui apprécient la compagnie d'animaux étranges. Quels échanges peut-on avoir avec une araignée, un serpent ? Mais j'avoue aussi que si je rencontrais un amant potentiel hébergeant ce type de bestioles, je me dépêcherais de fuir.


Je me souviens aussi d'avoir visité à Pékin un de ces "marchés aux animaux" dont on parle tant aujourd'hui. J'ai été effrayée et déchirée par ces bêtes pitoyables, étroitement encagées, qui essayaient désespérément de communiquer leur détresse : des animaux communs d'abord, lapins, chats, chiens, tous destinés bien sûr à finir à la casserole mais aussi plein d'"étrangetés", reptiles, insectes et mammifères qui m'étaient inconnus. C'est vrai que sur ces marchés, on peut se mettre à croire au mythe de la cruauté asiatique et plus spécialement chinoise. Quelle drôle d'idée d'ailleurs de vouloir écailler un pangolin.



Mais à Paris aujourd'hui, je crois que c'est fini, les animaleries ne vendent plus que des toutous et des cha-chats, moins peut-être parce qu'il n'y a plus de demande que pour se conformer au politiquement correct.

Au total, je crois qu'on entretient tous une fascination-répulsion vis-à-vis des animaux. Et ce sentiment ambigu se retrouve dans la sélection rigoureuse des espèces que l'on opère. Il y a une véritable échelle de l'infamie : d'abord les animaux fréquentables (même si on ne porte pas à tous la même considération), les domestiques et ceux d'élevage et puis les infréquentables, tous les sauvages, situés sur une échelle allant du féroce et dangereux (l'ours, le loup) à l'innommable et le répugnant (l'araignée, la limace).


Les fréquentables, c'est quand même ceux sur les quels on peut se projeter, faire un peu d'anthropomorphisme. Ceux qui nous laissent croire qu'on a peut-être quelque chose de commun avec eux.

Mais même avec eux, je crois qu'on éprouve une attirance-terreur; c'est du moins ce que je vis. C'est la béance effrayante de cette "nuit animale" dont l'homme s'est un jour extirpé. Qu'est-ce que c'est d'être un chat, un chien ? Comment voient-ils le monde et, singulièrement, nous mêmes ?


Ce qui me sidère, c'est qu'aujourd'hui de plus en plus de gens nous serinent que les bêtes sont des humains comme les autres ou alors que les humains sont des bêtes comme les autres. Et ils vous assènent de multiples exemples prouvant l'intelligence animale. Je leur réponds simplement que je ne serai convaincue que lorsque qu'un chien ou un chimpanzé aura écrit l'équivalent du "Bateau ivre" d'Arthur Rimbaud.


Mais qu'est-ce qui peut bien les réjouir ou les consoler dans cette idée qu'il n'y aurait pas de césure entre les espèces humaine et animale ? Est-ce que ça ne traduit pas de sombres rêves : le plaisir de faire la bête, de ne plus se sentir ni responsable, ni coupable ? La possibilité de devenir criminel en toute impunité, de s'affranchir de toutes les lois et de toutes les bienséances ? Toutes ces élucubrations régressives m'effraient.


La seule chose que j'envie aux animaux c'est qu'ils échappent vraisemblablement à la conscience de la mort et n'éprouvent pas d'angoisse. C'est aussi ce qui les enferme dans leur condition, parce que c'est tout de même bien la perspective de la mort qui nous conduit à sortir de notre vie immédiate, à nous dépasser et nous projeter dans le temps.

















Mais je ne voudrais pas apparaître anti-animaux. Je les aime réellement même si je me sens incapable d'en avoir; et puis, je comprends parfaitement le plaisir que l'on peut éprouver à avoir un animal de compagnie. Sur ce point, Sigmund Freud, pourtant hyper rationaliste, a écrit des choses très éclairantes. Il avait ainsi la passion des chiens et notamment des chow-chows. Il les considérait vraiment comme des membres, à part entière, de la famille. Ce qu'il louait souvent chez eux, comme un avantage certain sur les hommes, était l'absence de toute ambivalence. "Les chiens aiment leurs amis et mordent leurs ennemis. Ils sont en cela bien différents des hommes qui sont incapables d'amour pur et doivent toujours mêler l'amour à la haine dans leurs relations d'objet." Ou encore : "Telles sont les raisons pour lesquelles on peut aimer un chien comme Topsy ou Jofie avec une profondeur si singulière, cette inclination sans ambivalence, cette simplification de la vie libérée du conflit avec la civilisation, conflit si difficile à supporter, cette beauté d'une existence parfaite en soi."

Une existence parfaite en soi, parce que simple, parce que libérée du conflit avec la civilisation. Que peut-on écrire de plus beau sur la vie animale ?


Images principalement de Franz MARC (1880-1916) et August MACKE (1887-1914) et peintres de l'expressionnisme allemand. Photographies (2) d'Anka ZHURAVLEVA.

samedi 18 avril 2020

Nations et territoires


Je suis peut-être médisante mais il faut bien reconnaître que les Français ne sont pas très forts ni en géographie, ni en histoire. Ou plutôt, ils ne connaissent que ce qui relève de leur pays. C'est sans doute l'inconvénient d'appartenir à une grande nation.


Une exception toutefois : la Palestine. Quand on participe à une soirée avec quelques intellos "progressistes",  on a tout de suite affaire à des gens hyper pointus et on n'y coupe pas : on a droit à un long couplet sur les territoires occupés, sur chaque alinéa des accords d'Oslo et sur les crimes effroyables de l’État d'Israël.


Je me sens nulle mais je m'interroge. Cette passion pour un peuple opprimé est bien sûr estimable mais pourquoi justement la Palestine ? Des conflits territoriaux, ce n'est pas ça qui manque dans le monde mais, généralement, tant qu'on n'est pas directement concernés, on s'en fiche complétement. Ces mêmes intellos parisiens, la Transnistrie, l'Ossétie du Sud-Alanie, l'Abkhazie, Lougansk, Donetsk, la Crimée, ça ne les émeut pas beaucoup. Ou alors, quand ils en ont entendu parler, ils m'évoquent une hystérie anti-russe et l'intervention  généralisée, en Ukraine et dans le Caucase, des États-Unis qui y soutiennent des mouvements néo-nazis. Ils sont sans doute mieux informés que moi.


Pour en revenir à la Palestine, existe-t-il, d'abord, un peuple palestinien ? La Palestine, depuis l'empereur Hadrien jusqu'à la partition de 1948, ça a désigné le pays des Juifs. Ce nom a été abandonné par les Juifs pour adopter celui, originel, d'Israël, puis, il a curieusement été récupéré par les Arabes dans les années 50; les Palestiniens d'aujourd'hui, ce sont les Arabes d'hier qui se sont eux-mêmes désignés ainsi sans doute pour affirmer qu'ils incarnaient eux seuls et depuis toujours la Palestine. Ça permet ensuite de soutenir que Jérusalem ne saurait être la capitale d'Israël parce qu'il existe un peuple palestinien dont la culture propre et le territoire originel justifient la création d'un État indépendant.


Curieusement, ce renversement sémantique, où un mot n'a plus le même référent, a été effacé alors qu'il est tout de même récent (pas plus de 70 ans). Il est même complétement intégré dans le vocabulaire: les Palestiniens, ce seraient les Arabes qui peuplaient un territoire, occasionnellement peuplé par des Juifs.


Que tant de journalistes et d'historiens aient embrayé, sans broncher, sur cette falsification, cette réécriture de l'Histoire, ça laisse rêveur. Parce que dans cet interminable et sanglant conflit, la première exigence, pour parvenir à un accord, est celle de la transparence et de l'honnêteté.

Mais de quel droit je me permets d'évoquer ce que l'on appelle le conflit israélo-palestinien  ?


Je n'y connais rien, c'est vrai, mais j'ai l'impression que cette mythologie d'une "terre des ancêtres", d'un territoire originel et finalement d'un Droit du sol, est la plus dangereuse de toutes. Elle devient le support des nationalismes les plus terrifiants et a souvent pour conséquence l'épuration ethnique.


Comme illustration de ces propos, on peut se référer à "l'exemple" turc. La Turquie est aujourd'hui devenue une destination à la mode (du moins jusqu'à ces dernières semaines). C'est un joli pays; les touristes apprécient ses plages, ses paysages montagneux, la ville d'Istanbul et puis la population est tellement accueillante ! On a bien sûr vaguement entendu parler du génocide des Arméniens et de la répression des Kurdes. On condamne, bien sûr, mais qui se souvient du conflit gréco-turc au lendemain de la 1ère guerre mondiale ? On baguenaude ainsi en tenue décontractée dans les rues d'Izmir (autrefois la brillante "Smyrne") sans savoir qu'on se promène dans ce qui fut un vrai charnier : en 1922, les troupes nationalistes d'Atatürk, avec la complicité de la France et de l'Italie, se sont amusées à faire griller ses habitants, un des plus effroyables drames de l'histoire étrangement oublié.


Dans l'indifférence générale, les Turcs se sont même appliqués, depuis un siècle, à éradiquer tout l'héritage grec. Historiquement pourtant, le territoire turc (pas seulement la côte égéenne mais l'Anatolie jusqu'à Trabzon), c'est d'abord la Grèce. C'est la Grèce qui, d'Héraclite d’Éphèse au 6 ème siècle avant J.C. à la prise de Byzance en 1453, y a inscrit son histoire. Quel scandale ce serait pourtant si les Grecs rappelaient aujourd'hui cette longue Histoire et réclamaient un simple droit de s'installer à nouveau en Turquie et d'y vivre en sécurité ?




Ou bien en Europe. On s'est appliqués, au lendemain des guerres mondiales, à constituer une Europe des nations. Le Droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, proclamé par le Président Woodrow Wilson, s'est ainsi révélé une formulation politique aventureuse, porteuse de conflits et de haine. On a d'abord démantelé l'Empire d'Autriche-Hongrie qui avait pourtant, jusque là, réussi à faire vivre, en assez bonne entente, une multitude de communautés.


La caricature, c'est la Hongrie dont on se plaît aujourd'hui, dans les médias, à présenter une image détestable. Mais comment ne pas comprendre que la Hongrie a été punie, sous l'impulsion de la France (traité de Trianon), de manière totalement disproportionnée ? Alors qu'elle n'avait joué qu'un rôle mineur dans la 1ère guerre mondiale, on ne lui a laissé que le tiers, environ, de son territoire. Comble de l'humiliation: on a cédé la Transylvanie, largement magyarophone, à la Roumanie. Résultat : la Hongrie continue de vivre, un siècle plus tard, dans un nationalisme étriqué et revanchard. C'est condamnable bien sûr mais j'imagine mal ce qu'il en serait si la France avait subi un tel sort.


 Il y a quand même des pays en Europe qui ne se plaignent pas, ou n'osent pas se plaindre, de leur territoire. C'est le cas de la Pologne dont les frontières actuelles ne correspondent pourtant absolument pas à ses limites historiques (qui se situent largement en Ukraine). Pourtant, que dirions-nous si la Pologne se mettait, suivant l'exemple des Palestiniens, à revendiquer ses terres originelles ? Quel tollé !



Il faut cependant le rappeler : la Pologne était, avant la seconde guerre mondiale, le pays le plus cosmopolite d'Europe. Mais on a choisi de lui appliquer l'ordre l'ordre stalinien reposant sur l'épuration et l'homogénéité ethnique. Toute l'Europe Centrale a même été façonnée sur ce modèle : une mosaïque de pays aux populations homogènes, tous administrés dans le cadre du seul système soviétique. On a souvent comparé l'U.R.S.S. à un Empire mais cette comparaison semble erronée. L'U.R.S.S., c'était d'abord une formidable machine à broyer les différences et les particularismes, à normaliser entièrement une société : de haut en bas, de ses gouvernants à ses citoyens, et aussi horizontalement, dans l'ensemble de ses sphères, politique, artistique, culturelle et même individuelle, comportementale.



Voilà ce qui justifie mes réserves sur le conflit Israelo-Palestinien. Je le comprends mal. Dès qu'on pose un problème en termes de peuple, de territoire, de frontières, je me hérisse. C'est un héritage du début du 20 ème siècle qu'on n'arrive pas à liquider. Un pays, ce n'est pas un lieu.


Sans appeler au retour des Empires, je n'arrive pas à comprendre qu'il faille absolument deux États antagonistes et séparés pour résoudre le problème. Dépasser ses particularismes, définir un projet commun, établir un contrat de vie commune, c'est tout de même plus enthousiasmant qu'entretenir continuellement cette haine poisseuse.


Tableaux principalement de Magnus ZELLER (1888-1972), mais aussi de Mariane Von WEREFKIN (1860-1938), Otto DIX (1891-1969), Albert BIRKLE (1900-1986)