samedi 3 juillet 2021

De la comédie humaine : des piscines et des parcs

Enfin ! Après une bonne année d'inactivité, j'ai retrouvé ma piscine du 8 ème. Après tout ce temps, je me demandais même si je savais encore nager. Mais oui ! La mémoire du corps, c'est vraiment étonnant. Mais il n'y a pas non plus de miracle : mes défauts, je les ai aussi conservés. Je continue donc d'enrager de ne pas avoir une technique parfaite en crawl. Quant à la brasse, je ne cherche même pas à la pratiquer, non seulement parce que je suis nulle mais surtout parce que je trouve ça complétement inesthétique. Imiter une grenouille quand on est une jeune femme, quel repoussoir !

 

 C'est ce qui m'énerve dans la natation : la technique, qu'on appelle la "glisse", est au moins aussi importante que les capacités physiques. Même en m'entraînant comme une dingue, je ne suis pas sûre d'y arriver et je sais déjà que, jamais, je ne serai une championne. L'apparence, les attitudes physiques, on croit que c'est ce qu'il y a de plus simple, de plus évident. On découvre, en fait, en pratiquant la natation, en éprouvant la difficulté à "se corriger", que celui/celle dont on connaît le moins bien l'apparence et les postures, c'est finalement soi-même. Et ça ne vaut pas seulement pour la natation : avoir un regard "objectif" sur son propre corps, c'est presque impossible.

Mais en fait, je ne cherche pas seulement à faire du sport. La piscine, c'est un peu comme le jogging au Parc Monceau. Quand on devient un/une habitué(e), c'est surtout l'occasion de faire une foule de rencontres. Des rencontres que je ne ferais jamais si je me cantonnais à ma sphère professionnelle et à son cercle restreint. Il faut donc bien le dire, il règne, dans les activités sportives mixtes, une ambiance de compétition et de séduction sexuelle, de drague généralisée. Et il est vrai qu'on fait d'abord très attention à son look : son maillot, son bonnet, ses lunettes, ou bien son t-shirt et ses chaussures, tous minutieusement choisis. Et après, on n'arrête pas de s'observer, de se mater.


 C'est très primaire mais ça ne me déplaît pas. Ça me repose presque, en fait, d'être jugée sur ma seule apparence physique et non plus sur des critères embrouillés, professionnels et intellectuels. Une certaine égalité se trouve restaurée. J'aime bien exhiber ma silhouette, ma foulée, ma "glisse". Je suis bêtement fière de mon nouveau maillot, de mes nouvelles Nike. Les sportifs prennent bien soin de la dissimuler mais ils sont, en fait, d'une insupportable arrogance. 

 Mais c'est vrai aussi qu'en ce qui me concerne, j'ai tendance à "réfrigérer" ceux qui voudraient me concurrencer. Difficile de courir ou de nager avec moi, j'ai trop l'esprit de compétition, il faut toujours que je me distingue.

 

Alors, pour compenser, pour m'attirer quand même les sympathies, je joue à "l'idiote". Je me fais passer pour une quelconque "Natacha russe" et ça rassure. Mais c'est alors que la piscine ou le Parc se révèlent des lieux faussement transparents et que la rivalité symbolique y est, au contraire, exacerbée ou plutôt qu'elle y donne, sans frein, libre cours.

A me faire passer pour une "cruche", j'ai alors droit à tous les mythomanes de la place qui s'empressent de faire du rentre-dedans à une fille slave, supposée forcément vénale et facile.

Au début, j'étais quand même impressionnée, je me sentais une véritable "nunuche" et une "pauvresse". Je n'avais affaire qu'à de brillants hommes d'affaires avec des adresses prestigieuses, des acteurs célèbres, des producteurs de cinéma, de grands sportifs. Il y en a même un, récemment, qui a prétendu être un grand financier. A celui là, je n'ai pu m'empêcher de demander son avis sur la MMT (Modern Monetary Theory ou théorie monétaire moderne, nouvel attrape-gogos américain, soutiens, notamment, de Bernie Sanders).

 Mais les baudruches se dégonflent bien vite. Rapidement, tous ces gens exceptionnels se révèlent n'être que de pauvres types ravagés par la solitude et la précarité économique.

 Sans doute, les lieux fréquentés, bourgeois et pleins de fric, encouragent-ils ces comportements aberrants. Et puis, au bord d'une piscine, dans un parc, tout peut "passer" beaucoup plus facilement, le risque d'être contredit est minime. Il y est vraiment facile de s'y inventer une autre vie beaucoup plus chatoyante.

 Je crois vraiment que la mythomanie est devenue l'une des propensions les plus généralisées de nos sociétés. Cela s'explique aisément tant les frustrations sont exacerbées dans les milieux urbains.

Cette minable comédie humaine est évidemment très triste, presque inquiétante.

Mais personnellement, je ne condamne personne. Tous mes mythomanes de la piscine ou du Parc, en fait je les aime bien. Je me garderais bien de les démasquer. Les "déclassés" m'inspirent toujours compassion. Je préfère les laisser donner libre cours à leurs rêves. Je les écoute même avec attention parce qu'à leur manière ils disent beaucoup de choses sur notre société.

 Je rentre ainsi dans leur jeu et leur sympathie mais est-ce grave ? Est-ce que, telle un thérapeute, je ne leur apporte pas un peu de réconfort et de satisfaction narcissique ? Est-ce qu'on n'aime pas tous profondément, aussi peu recommandables soient-ils, les personnages de la comédie humaine de Balzac ?

Les mythomanes énoncent peut-être une vérité de nos sociétés. Pour vivre, "nous avons besoin d'illusions. Et la fiction est peut-être la seule solution pour échapper à la solitude".


 Tableaux principalement de David HOCKNEY (né en 1937) chez qui le thème de la piscine est récurrent voire obsessionnel. Œuvres également de Lita Albuquerque, Joan Mitchell, Hiroshie Nagai, Caroline Walker. Et en introduction, deux images du film "A Bigger Splash" (2015) de Luca Guadagnino avec Tilda Swinton..

Aux amoureux de la natation, mais pas seulement, je recommande également :

- Chantal THOMAS : "Souvenirs de la marée basse"

- Colombe SCHNECK : "La tendresse du crawl"

- Charles SPRAWSON : "Héros et nageurs". Une merveille, un ouvrage érudit qui passionnera  même les phobiques à l'eau. Nager, c'est tout de même s'échapper un peu. Ça vient de sortir en poche (Flammarion).

samedi 26 juin 2021

Renée Pélagie Marquise de Sade

 J'ai achevé mes vacances en consacrant une petite halte, sur le chemin du retour, à la ville d'Echauffour (Orne) où a longuement résidé, jusqu'à la fin de sa vie, la Marquise de Sade. Le divin Marquis, lui-même, a  fréquenté l'endroit durant quelques mois après son mariage (mai 1763).

J'ai en fait une grande admiration pour la Marquise de Sade, pourtant dépeinte avec une totale injustice dans les biographies consacrées à son célèbre époux (pourtant, ce n'est pas elle mais sa mère, la Présidente de Montreuil, à la quelle elle sera en opposition constante, qui a fait enfermer son gendre). La Marquise de Sade s'est, en fait, révélée d'une immense mansuétude et en complicité totale avec son époux. En témoignent leurs lettres échangées, "une révélation lyrique" selon Gilbert Lely.

De la part de son mari, la Marquise a, en fait, tout enduré: ses infidélités, on peut dire que ça n'était rien en regard de son égoïsme monstrueux, du dénuement matériel enduré, de la honte, de l'humiliation, des quolibets, des insultes. Le pire, ça a probablement été la passion dévorante, incestueuse et partagée, qu'a entretenue le Marquis pour sa jeune sœur, son "ange céleste", la chanoinesse Anne Prospère. Les deux amants se sont même enfuis, ensemble, en Italie.


 C'est d'ailleurs cette liaison scandaleuse qui provoquera la colère sans retour et la persécution de la belle-mère du marquis, la présidente de Montreuil. Cinq ans plus tard, elle le fait mettre en prison. Il y restera treize ans, y retournera treize ans, y mourant sous l'Empire. L'«ange céleste» ouvre ainsi au marquis les portes du paradis (liberté sensuelle et affective) et de l'enfer (cachot).

En fait, les deux sœurs sont consentantes et actives. Lettre de Renée Pélagie : "Ce qui la pique le plus [sa mère, Mme de Montreuil], c’est de voir que mes idées et propos viennent de moi et non de Mr de Sade qu’elle pensait qui me soufflait comme un perroquet."

 Comment l’appelle-t-il ? "Ma lolotte", "jouissance de Mahomet", "tourterelle chérie", "porc frais de mes pensées", "aiguillon de mes nerfs". Et elle qui, pourtant, a été témoin des orgies du château de La Coste : "Rien ne me fera changer que le bien de mon mari. C’est mon unique but, l’univers ne m’est rien sans cela." L'un des aspects les plus bouleversants de leur relation réside d'ailleurs dans leur complicité sexuelle, inaltérée en dépit des vicissitudes. Malgré les moqueries des commerçants et gardiens, elle osera lui fournir en prison, pour calmer ses frustrations, des "objets sexuels", godemichés, étuis et flacons.


"Je ne vis que pour toi, mon unique bonheur", lui écrit-elle. On est bien loin de l'image puritaine et confite en dévotions que l'on donne souvent d'elle. Par son mépris des convenances et bienséances, son indifférence aux rumeurs et qu'en dira-t-on, sa force extraordinaire dans l'adversité, elle m'émeut profondément. Peut-être serais-je même capable d'être une Marquise de Sade. 

 

Certes, les féministes d'aujourd'hui diront que Madame de Sade était une victime, une femme soumise. 

"Sous emprise" même, pour reprendre le terme à la mode dont on nous rebat les oreilles.

 


Mais nul doute que Madame de Sade était consentante. D'ailleurs, on connaît bien l'attirance de nombreuses femmes pour les criminels et les voyous, les types pas bien et les salopards.  

Madame de Sade interroge en fait le modèle de notre conjugalité éprise d'harmonie et de symétrie. Rien n'est pire, peut-être, que les passions tièdes et l'égalité des jouissances, la bonne entente et l'accord des esprits.


 La vérité de l'amour et du désir, c'est peut-être, au contraire, la discordance et la dissymétrie.

Mes petites images toutes consacrées (hormis les 6 dernières) à la ville d'Echauffour située dans le département de l'Orne. Si vous vous y rendez, ne vous attendez pas à y trouver un quelconque guide touristique. La plus grande discrétion y est entretenue sur Madame de Sade. La plupart des habitants que j'ai interrogés semblent même tout ignorer d'elle et de son château. C'est sidérant et le contraste est immense avec le célèbre château de La Coste devenu haut lieu touristique dans le Vaucluse (acquis et restauré par le couturier Pierre Cardin).

Je poste, en particulier, deux tristes photos de la tombe de la Marquise de Sade et de sa fille. Non seulement, elle a, pour arrière-plan, de sinistres éoliennes mais elle est en piteux état : on n'arrive même plus à déchiffrer les inscriptions. Mon petit post se veut donc un modeste appel à sa restauration. Quant à la messe censée honorer sa mémoire chaque année, je ne suis pas sûre que la disposition prescrite soit bien suivie.

Échauffour se situe à proximité immédiate de L'Aigle et, un peu plus loin, de Mortagne-au-Perche. Cette dernière ville possède une architecture remarquable. J'y ai séjourné dans un magnifique hôtel du 18 ème siècle (l'Hôtel des Tailles dont je remercie vivement les propriétaires), bien en accord avec le "monde" de Madame de Sade et dont je me permets de publier quelques images. Un véritable enchantement.


On peut trouver : "50 lettres du Marquis de Sade à sa femme" présentées par Cécile Guilbert et Pierre Leroy (Flammarion 2009). On peut également lire quelques lettres d'Anne-Prospère de Launay, "L'amour de Sade", éditées d'une part par Pierre Leroy (avec un avant-propos de Philippe Sollers) puis par Maurice Lever : "Je jure au Marquis de Sade, mon amant, de n'être jamais qu'à lui". 

Déclarer qu'on s'intéresse au Marquis de Sade, ça ne passe toujours pas aujourd'hui. Qui a pourtant mieux exploré que lui les soubassements de la culture humaine ? A titre personnel, j'ai été éblouie par "Juliette ou les prospérités du vice". S'il fallait ne retenir qu'un livre, ce serait celui-là.

Quant aux commentateurs du Marquis, à peu près tous les grands penseurs, écrivains et artistes de la fin du 20 ème s'y sont risqués : Bataille, Lacan, Klossowski, Barthes. Le plus éclairant est peut-être Philippe Sollers : "Sade contre l'Être suprême précédé de Sade dans le Temps". Depuis, c'est le grand silence, Sade semble être sorti des préoccupations actuelles... on s'excite plutôt sur les "illusions" du genre.

Je signale, néanmoins, le récent ouvrage de Michel Delon : "La 121 ème journée - L'incroyable histoire du manuscrit de Sade" qui m'a appris beaucoup.

samedi 19 juin 2021

Barbey d'Aurevilly, Alexis de Tocqueville et... Chistian Dior

 

Voilà, j'ai enfin pu m'échapper, durant quelques jours, après si longtemps...Je me suis ruée vers l'Ouest, telle mon ancêtre Carmilla au 19 ème siècle, au volant de mon incorrect bolide. 

Certes, contraintes obligent, je n'ai pas pu développer de grandes ambitions. Je me suis rendue dans le Cotentin, en Basse-Normandie, une région que l'on m'avait recommandée pour son caractère sauvage et mélancolique, préservée du tourisme de masse, et dont les côtes maritimes évoquent fortement (ça n'est sans doute pas faux) l'Irlande. 

 

Mais la nature, les paysages, ça ne me suffit pas. Les arbres, les fleurs, les animaux et même la mer, ça me lasse rapidement. Je m'ennuie de les contempler bêtement, je ne sais trop que faire. Je ne peux pas rester assise sur une plage; quant à la marche, je trouve ça lancinant tellement c'est lent.

La contemplation, la Nature, ce n'est vraiment pas mon truc, je suis quand même une indécrottable citadine. Un paysage, c'est trop simple, trop évident, ça ne me touche guère. J'ai besoin d'éléments humains, culturels, de l'énigme et de l'opacité d'un ressenti, d'une atmosphère, de tout cela qui est prodigué par une ville.

 
De ce point de vue, j'ai été servie avec le département de la Manche, encore pénétré de la longue histoire des Ducs de Normandie (près de six siècles tout de même) avec son cosmopolitisme et ses liens privilégiés avec les pays scandinaves, l'Angleterre et même la Sicile. On y trouve donc de sombres châteaux médiévaux, des manoirs retirés, des couvents, des abbayes, des villages austères et mystérieux. Et puis, on peut manger matin, midi et soir et tous les jours de la semaine, du poisson et des fruits de mer, ce qui me convient tout à fait.

 

J'ai ainsi souvent éprouvé l'ambiance d'un roman noir anglais du 19 ème siècle : celle des sœurs Brontë, de Thomas Hardy, de Sheridan le Fanu, de Mary Shelley. 

 Mais ce qui m'attirait surtout, c'était la découverte des lieux fréquentés par deux grandes personnalités locales : Barbey d'Aurevilly et Alexis de Tocqueville. Le pèlerinage littéraire, c'est un peu une passion chez moi : j'aime connaître ce qui a été le cadre de vie, d'un écrivain, d'un penseur, même si je sais que ça n'explique à peu près en rien son œuvre.


 Tocqueville et Barbey, on peut difficilement imaginer personnages plus dissemblables même s'ils étaient d'exacts contemporains (naissance en 1805 pour Tocqueville et 1808 pour Barbey) et qu'ils vivaient à quelques kilomètres de distance (le premier tout simplement à "Tocqueville" près de Barfleur, le second à Valognes et Saint-Sauveur-le-Vicomte). Ils ont sans doute entendu parler l'un de l'autre mais ne se sont jamais fréquentés.


 Tocqueville d'abord, c'est vraiment le penseur de la modernité politique, de son avènement et de ses risques. Avec le recul, il se révèle finalement plus pertinent que Marx. Pour Marx, le moteur de l'Histoire, ce sont les infrastructures économiques et la lutte des classes. Pour Tocqueville, ce qui fait avancer le monde, c'est le mouvement démocratique et la passion égalitaire. Mais il pointe d'emblée un risque, une dérive majeure : que cette passion égalitaire ne se métamorphose en haine et ressentiment. C'est peut-être à cette mutation que nous assistons aujourd'hui.

Tocqueville était un républicain convaincu même s'il était d'ascendance noble. Grand cosmopolite, il n'évoque jamais, du moins à ma connaissance, la terre de ses ancêtres et son magnifique château. 

 Barbey est beaucoup moins sympathique. Un bourgeois acariâtre, ruminant sans cesse la chute de la monarchie et l'effondrement spirituel qui l'a accompagnée : le nivellement général, l'ignorance de la beauté, la disparition du sacré, le culte de l'utilitarisme, de la Science et du Progrès. Et puis, dans chacun de ses livres, Barbey évoque avec détails et précision, son "pays", les lieux de sa vie, Valognes et Saint-Sauveur. 

 Barbey, c'est donc un prophète de malheur, celui du déclinisme et de la décadence, ces deux grandes hantises contemporaines. A ce titre, Barbey pourrait ne pas du tout m'intéresser. Mais il est un peu comme Baudelaire (qu'il a longuement fréquenté) : à la fois réactionnaire et profondément subversif. Barbey, c'est un peu Freud avant l'heure : le monde moderne a des dessous ténébreux. La société civile a des revers criminels, loin de réprimer le Mal, elle en encourage, au contraire, la prolifération. 

Barbey, c'est ainsi d'abord le peintre de l'effrayante duplicité humaine, de ses abysses et de ses aberrations psychologiques. Le monde moderne, c'est la "horde primitive" freudienne, celle des individus insatisfaits qui cherchent à rompre, à tout prix, les cadres de la société. Ces individus sauvages, aucune société ne saura les agréger. Le bonheur social ne sera jamais au rendez-vous car l'Enfer ne nous est pas extérieur, il est en nous-mêmes. Barbey, c'est ainsi vraiment "de l'alcool fort", ça vaut vraiment mieux "qu'une histoire molle, des passions tièdes et des contemporains itou".

 Je terminerai avec l'un des derniers motifs de mon petit voyage: la maison-musée de Granville qui a vu grandir le grand couturier Christian Dior (1905-1957). Ça a été pour moi un enchantement. Quel rapport avec Tocqueville et Barbey, allez-vous me dire ? Ça ouvre, à mes yeux, les mêmes questions du réactionnaire et du progressiste. La mode, le luxe, est-ce que ce ne sont que des trucs de "bourges" réservés à quelques "connasses" qui ne savent pas à quoi employer leur fric ? Est-ce que ça n'est pas plutôt le support d'une évolution des mœurs, d'une éclosion de nouvelles sensibilités et finalement d'une émancipation, notamment féminine ?

Quelques-unes de mes petites photos dans la Manche. La 7 ème est la maison-musée de Barbey d'Aurevilly à Saint-Sauveur, la 6 ème, celle d'un café tout proche. Les huitième et neuvième sont le parc et le château de Tocqueville. Par malchance, je n'ai pu visiter ni l'un ni l'autre qui ont affiché portes closes. J'ai cependant été particulièrement impressionnée par le château de Tocqueville, vraiment magnifique et imposant. Il semble cependant possible de le visiter sur réservation, voire de louer tout une aile pour quelques nuitées (c'est parfaitement rentable si l'on est un petit groupe). Les dernières images sont consacrées à la villa de Christian Dior à Granville.

On semble redécouvrir aujourd'hui Barbey d'Aurevilly. Son écriture est, il est vrai, aussi vertigineuse que les abîmes qu'il explore. Son œuvre ne se limité d'ailleurs pas aux " Diaboliques"; pendant mes vacances, j'ai ainsi lu "Une histoire sans nom", un petit roman que j'ai trouvé vraiment très fort. Sur la description du Cotentin par Barbey, je renvoie à l'article de Cécile Guilbert : "Sur les traces vivantes de Barbey d'Aurevilly" dans son tout récent et excellent livre : "Roue libre". Je renvoie également au très beau film (sorti en 2007) de Catherine Breillat : "Une vieille maîtresse" avec Asia Argento comme actrice principale.

Quant à Tocqueville, il est bien sûr, plus que jamais, d'actualité. Si l'on n'a pas le courage de s'attaquer à "De la démocratie en Amérique", je recommande vivement le livre (récompensé d'un prix littéraire) de Jean-Louis Benoît : "Alexis de Tocqueville - Anthologie critique".

Il est enfin un cadeau indispensable et essentiel à ramener du Cotentin : un parapluie de Cherbourg. Ça n'est pas vraiment donné (premiers prix aux alentours de 140 euros) mais on ne sait pas ce qu'est un parapluie tant qu'on n'a pas utilisé un "Cherbourg". Et puis, il y a un choix de couleurs magnifiques (j'en ai évidemment choisi un tout rouge).

samedi 29 mai 2021

La vie, c'est comme un voyage en train

 

On peut maintenant envisager une réouverture prochaine des frontières et rêver, à nouveau, de voyages et d'aventures. Mais on se pose alors aussi, avec plus d'acuité peut-être, la question de la finalité d'un voyage. 


 A quoi ça rime finalement de s'imposer de grands circuits culturels ? Par exemple, un grand tour des musées italiens dans les quels on s'embête mortellement après avoir fait la queue pendant deux heures pour y entrer. Comme si, en subissant cette épreuve, on allait compenser ses vieilles frustrations scolaires, combler toutes ses lacunes et rejoindre, magiquement, les élites distinguées et cultivées.

Ou bien, les voyages distraction-repos dans lesquels la préoccupation première semble être de "tuer le temps". Aller se vautrer sur une plage en Thaïlande, à Phuket, à plus de 9 000 kilomètres mais où on n'est pas dépaysés puisque ce n'est guère différent de La Baule en Loire-Atlantique". Ou mieux, "plonger avec des requins, se promener à poil dans Tchernobyl, se faire tatouer au Sri Lanka". Ou faire la fête, une teuf, s'étourdir d'alcools et de musiques. Ce n'est pas le bonheur, ce n'est pas le malheur, c'est pire, c'est le vide épouvantable de l'ennui !

Mais je ne veux pas juger. Finalement, on choisit, tous, ses voyages pour affirmer sa distinction, sa différence : afficher comme on est original, curieux et cultivé. Mais on oublie qu'on échoue toujours parce qu'on devient, en même temps, le beauf, le sujet de moquerie, de quelqu'un d'autre. 

Pour ma part, j'évite de nourrir de trop grandes ambitions pour mes voyages. Avoir un but, un objectif, ça m'apparaît même ridicule. Ceux qui prétendent avoir "fait" un pays m'épatent toujours un peu, comme si un pays, ça pouvait se résumer à quelques sites, musées, monuments incontournables, enrobés de quelques éléments folkloriques. 

En fait, c'est le voyage qui, en lui-même, est un but. Le Prado, la chapelle Sixtine, l'Ermitage, les merveilles de la nature, on s'en fiche en réalité, ce n'est pas vraiment ça qui nous émeut.. 

Je suis comme tout le monde. Je voyage d'abord parce que je m'ennuie. Je m'ennuie à l'intérieur de la coquille dans la quelle j'ai l'impression de vivre. Et puis, j'en ai marre de parler français, de penser français, de vivre français. J'ai profondément besoin d'échapper à une cage, de changer de peau, d'identité. M'ouvrir à d'autres sensations, d'autres sons, d'autres couleurs.

Peu importent alors la destination, les centres d'intérêts. D'ailleurs, j'aime bien les régions et les pays moches où il n'y a, dit-on, rien à voir : les Hauts de France, la Moldavie, la Macédoine du Nord, le Kazakhstan, l'Ukraine, la Biélorussie. Là-bas, je suis à peu près sûre de sortir des autoroutes du voyage, de n'y croiser aucun touriste, aucun vacancier. Et puis, c'est souvent dans les pays les plus nuls que j'ai rencontré les gens les plus intéressants.

Ce qui compte, c'est le mouvement, le déplacement, le changement continuel de perspectives. Tracer son chemin simplement, "comme ça", sans programme, sans trop savoir pourquoi, juste peut-être pour la sonorité d'un nom ou l'appel d'une image. Les questions existentielles (pourquoi, dans quel but, jusqu'où ?), contrairement à ce qu'on voudrait nous faire croire, ce n'est pas ça qui nous anime en fait.


 Apprendre, me cultiver, me reposer, me distraire, ce n'est pas ma préoccupation. J'aime ainsi les "voyages idiots" : traverser, par exemple, l'Europe à toute berzingue au volant de ma BM. Changer chaque jour de pays, de langue, de cuisine. Croiser de multiples regards interrogateurs : qu'est-ce qu'elle vient fiche ici, celle-là ?

Ou mieux encore, les longs voyages en train. Étudiante, j'adorais la carte Inter-Rail qui permettait de parcourir pendant un mois toute l'Europe : se coucher à Copenhague pour se réveiller le lendemain à Venise. C'était d'ailleurs l'occasion de faire pas mal de rencontres parce qu'il y a une espèce de disponibilité émotionnelle, érotique, voire criminelle, dans les trains de nuit.

 Ou alors les anciens pays communistes où j'ai toujours adoré prendre le train : animation et spectacles garantis ! La meilleure initiation possible à un autre monde : des trafiquants, des vendeurs à la sauvette, des bonimenteurs, des douaniers corrompus, des provodnitsa (hôtesses de train) irascibles, de la "boustifaille" échangée et arrosée de bière et vodka et surtout des bavassages infinis au cours des quels on refait le monde.

 Malheureusement, cette convivialité ferroviaire est en train de disparaître partout dans le monde. Cela, depuis que les wagons cherchent à ressembler à des cabines d'avion : on supprime les compartiments de 6 ou 8 voyageurs pour leur substituer des fauteuils en ligne, rangés par  deux. Résultat : chacun s'isole, plus personne ne se parle.

Mais peu importe ! "Si j'avais plus de temps, d'argent,...j'irais tout le temps dans un pays étranger. Pour pénétrer dans des endroits semblables mais différents. Pour pénétrer dans un espace étrange semblable à un rêve ou à une renaissance. Pour s'étonner que le monde n'ait pas de fin. Qu'on puisse recommencer beaucoup de choses depuis le début. Oui. Que ce soit comme une nouvelle vie. Même si elle dure un, deux ou trois jours, qu'elle a un goût de poussière et qu'elle est floue à cause de l'air tremblant de chaleur" (Andrzej STASIUK).

La vie comme un voyage en train, c'est peut-être, finalement, ce qui me convient le mieux. La vie perpétuellement changeante, mouvante, chatoyante. Ouverte à l'imprévu, au hasard, aux rencontres, au meilleur comme au pire.

Un post pour partie de circonstance. Je vais profiter du déconfinement pour m'absenter, enfin, un peu : 15 jours. Mais je ne vais pas bien loin, juste au bord de la mer en France (donc sans natation possible). Nouveau post le 19 juin.

S'agissant des voyages en train, je suis réservée sur le Transsibérien qui fait beaucoup plus rêver les Occidentaux que les Russes. Si vous passez par un Tour Operator, vous allez, de plus, vous retrouver entre touristes (c'est le même problème avec les croisières fluviales). Et puis tout dépend de votre voisin de cabine : une semaine de promiscuité et d'hygiène douteuse, ça peut être l'Enfer. Quant aux paysages, ils sont d'une lancinante monotonie.

Préférez les petits trains régionaux, c'est beaucoup plus pittoresque et rigolo. Concernant les trains internationaux, j'affectionne personnellement : le "Varsovie-Vilnius" (via la Biélorussie), le "Cracovie-Lviv", le"Sofia-Belgrade". Je rêve également de faire, un jour, le Trans Asia Express qui se rend d'Istanbul à Téhéran dans des paysages impressionnants mais la ligne est, malheureusement, aujourd'hui suspendue en raison du contexte de guerre. On vient pourtant d'annoncer sa réouverture cette année avec, même, la possibilité d'aller jusqu'à Islamabad. Je suis dubitative et je me vois mal seule dans un train au Pakistan mais ça ne m'empêche pas de rêver.

Concernant les livres, j'ai déjà parlé de ma passion pour les écrivains voyageurs (Nicolas Bouvier, Ella Maillart, Anne-Marie Schwarzenbach, Bruce Chatwin). J'ajoute aujourd'hui :

- Eric Newby : "The big red train ride". Je ne pense pas qu'il y ait une traduction française. A défaut, on peut se reporter à son hilarant : "Un petit tour dans l'Indou-Kouch".

- Paul Theroux : "Railway Bazaar", "Patagonie Express", "Voyage excentrique et ferroviaire autour du Royaume-Uni",  "la Chine à petite vapeur", "Les colonnes d'Hercule", "Safari noir". Je suis une grande fan de Paul Theroux. Ses livres commencent à dater mais demeurent toujours très justes et pertinents.

- William Darlymple : "Sur les pas de Marco Polo - Voyage à travers l'Asie Centrale".

- Paolo Rumiz : "Aux frontières de l'Europe"

- Olivier Rolin : "Extérieur monde" et "Baïkal  Amour" (le Trans Baïkal, c'est effectivement plus intéressant que le transsibérien).

Enfin, trois titres très récents :

- Andrzej Stasiuk : "Mon bourricot". En guimbarde et sans arrêt jusqu'au Kazakhstan,  dans le style inimitable du grand écrivain polonais (auteur culte de "Sur la route de Babadag").

- Julien Blanc-Gras : "Envoyé un peu spécial". Par l'auteur de "Touriste", une série de cartes postales et d'aperçus sur une trentaine de pays. C'est à chaque fois un peu dingue mais très juste.

- Bruno Léandri : "J'aime pas les voyages - Aventures d'un anti-aventurier". De l'humour, de la nostalgie, par l'un des grands collaborateurs de "Fluide Glacial".

Une référence musicale enfin : "Warszawa" de David Bowie avec un arrangement musical de Brian Eno. C'est peu connu mais c'est vraiment puissant (ça se trouve facilement sur Internet). A l'occasion d'un voyage en train Berlin-Moscou, en 1977, David Bowie a profité d'un arrêt à Varsovie pour faire une promenade dans les environs de Warszawa Gdanska. La mélancolie de la ville lui a alors inspiré cette composition. De l'incidence du voyage sur l'inspiration !