samedi 2 octobre 2021

Magda GOEBBELS, Médée des Temps modernes et bienfaitrice de B.M.W.

 
J'ai déjà exprimé mon goût pour les voitures de sport et notamment les BMW. Une BM, c'est un peu différent des autres voitures, ça a un côté asocial qui me plaît. C'est largement connoté aux truands, aux mafieux, à la racaille. Ma BM, elle me vaut ainsi, plutôt que l'hostilité, la sympathie et le "respect" des jeunes de banlieue et de tous les travailleurs miséreux. C'est évidemment bizarre. Quant aux bourgeois français, ça les déconcerte : "c'est pas une voiture de nana et de parisienne, ça !".

J'ai quand même fait une drôle de tête quand j'ai découvert que BMW devait une partie de son essor industriel à... Magda Goebbels. 

Les bagnoles et les Nazis, c'est lié en effet, on le sait. Hitler était lui-même passionné d'automobile mais ne jurait que par Mercedes. De Mercedes, il ignorait d'ailleurs probablement que celui (Emil Jellinek) qui a donné son nom à la marque était juif et fils de rabbin et qu'il avait retenu tout simplement le prénom  de sa fille Mercedes, elle-même juive. 

Quant à Magda Goebbels, on ne sait pas si elle avait un goût pour l'automobile mais ce qui est sûr, c'est qu'elle a activement favorisé,  pour des raisons familiales il est vrai, une firme qui allait devenir...BMW.

Magda Goebbels, sans doute l'une des femmes les plus complexes de l'Histoire dont on n'a retenu que les sentiments troubles partagés avec Hitler et son engagement  inconditionnel en sa faveur.  Quant à lui, il la protégeait parce qu'il la jugeait fascinante, il la préférait sans doute à Eva Braun. A-t-elle d'ailleurs fait un mariage d'amour avec Joseph Goebbels ou plutôt choisi, par défaut, un substitut (boiteux, c'est le cas de le dire puisque Goebbels souffrait d'un pied bot) à l'objet véritable de sa vénération ? 

Si sa vie était un roman, on reprocherait à son auteur de s'égarer dans l'exagération et l'invraisemblable. Il y a d'abord la fin insensée de sa vie avec l'assassinat délibéré de 6 de ses enfants (âgés de 5 à 13 ans), contre l'ordre même de l'oncle Adolf (comme l'appelaient ses filles). Seule, elle a administré à chacun une capsule de cyanure tandis que son époux continuait, dans la pièce voisine, de rédiger frénétiquement ses mémoires. Réitérer le geste de Médée, l'infanticide, c'est tout de même le tabou absolu, le comble du monstrueux, surtout de la part d'une mère. Ça suppose des convictions  ultra-athées, ultra rationalistes, pour ne pas craindre de châtiment dans l'au-delà.

Et puis, il y a tout ce qui précède, pareillement énigmatique et incompréhensible au regard de son évolution finale :

- une éducation juive : Abandonnée à sa naissance par son père (1901), Maria Magdalena Behrend est élevée par son beau-père, juif pratiquant. Il l'adopte et lui donne son nom : Friedländer. Enfance et adolescence heureuses dans les meilleurs établissements scolaires de Berlin et Bruxelles. Plus tard, pourtant, Magda reniera ce beau-père et le laissera mourir, en 1939, dans le camp de Buchenwald.


- un grand amour de jeunesse : Victor Arlozoroff, figure centrale du sionisme militant, représentant, dans les conférences internationales, du futur Israël. Lorsqu'Arlozoroff émigre en Palestine mandataire, sa fiancée, Magda, hésite, longtemps à l'y suivre. Arlozoroff disparaîtra tragiquement en 1931, sur une plage de Tel-Aviv, probablement assassiné, par jalousie rétrospective, sur ordre de Goebbels.
 

- la fascination de l'argent et du pouvoir : après le départ d'Arlozorff, Magda Friedländer épouse, en 1921, Günther Quandt, industriel protestant, de vingt ans son aîné. Ils ont un fils, Harald (1921-1967), mais Magda est déçue par son mariage, elle s'ennuie et elle divorce en 1929. 

 La suite est mieux connue. Elle commence alors à s'intéresser au Parti nazi, rencontre Hitler puis Joseph Goebbels, le responsable de la propagande du parti, qu'elle épouse en 1931. C'est alors l'enchaînement d'un  pacte avec le Mal qui prendra fin avec son suicide le 1er mai 1945. 

Une vie dont le cheminement se révèle, au total, entièrement ambigu. Je me garderai bien d'en extirper une quelconque cohérence. Une sombre illustration de l'essentielle duplicité humaine, voilà, peut-être,  ce que l'on peut simplement dire de Magda Goebbels. Comment une personne éduquée, civilisée, peut basculer vers la folie et le meurtre. 

Mais le fantôme de Magda Goebbels continue de planer sur la société allemande. J'ai d'abord dit qu'elle avait assassiné 6 de ses enfants (ceux qu'elle avait de Joseph Goebbels). Mais son fils Harald, né de son mariage avec l'industriel Quandt, a été épargné (on le voit sur la photo du mariage de sa mère avec Goebbels). Elle lui écrivit même une lettre testament, après avoir commis son infanticide, précisant qu'il était "plus beau de vivre brièvement avec honneur et courage que d'avoir une vie longue dans des conditions honteuses".


 Magda Goebbels n'a en fait jamais cessé de soutenir l'industriel Quandt, le favorisant largement pour participer au programme d'armement du Reich. Après guerre, la famille Quandt n'a curieusement pas été inquiétée, à la différence des familles Krupp et Flick, pour s'être considérablement enrichie grâce à sa collaboration avec les Nazis.
 

Le fils de Magda a alors pu continuer à développer tranquillement, avec son demi-frère, leur société. Ils ont visiblement été des gestionnaires avisés (même si le fils de Magda est mort prématurément, en 1967, dans un stupide accident d'avion) puisque la famille Quandt est aujourd'hui la plus riche d'Allemagne et même l'une des grandes fortunes mondiales. Et que possède principalement cette famille Quandt ? Les piles Varta, la griffe de prêt-à-porter Hugo Boss et les automobiles BMW.

Une brillante famille donc qui a longtemps vécu, paraît-il, avec une grande discrétion (on peut le comprendre). Mais le rideau s'est récemment déchiré avec un scandale sexuel impliquant l'une des petites-nièces de Magda Goebbels. En 2007, Susanne Klatten, 46 ans et mère de 3 enfants, femme la plus riche d'Allemagne, se laisse séduire par un Don Juan suisse, Helg Sgarbi, qui parvient à filmer leurs ébats dans une chambre d'hôtel. Lorsque Susanne Klatten décide de rompre, en 2008, Helg Sgarbi devient maître-chanteur et lui réclame 50 millions d'euros en échange des cassettes video. Mais Susanne Klatten porte plainte et Sgarbi sera finalement condamné à 6 ans de prison. Celui-ci s'estime néanmoins moralement vainqueur pour avoir révélé à l'Allemagne l'implication de la famille Quandt et de la firme BMW dans les crimes nazis.

Quelles conclusions peut-on tirer de tout ça ? Aucune probablement, rien que des interrogations. 
Quant à moi, je devrais peut-être réfléchir à me débarrasser de ma BMW Goebbels. J'aime bien aussi, à vrai dire les Citroën (la DS et la SM en particulier, pour leur esthétique révolutionnaire très française). Les Citroën, c'est presque l'antithèse, sur le plan technique, des BMW. Mais c'est très différent aussi sur le plan culturel. Son fondateur, André Citroën, qui a révolutionné durablement l'automobile, était un Juif aux origines polonaise et hollandaise. La légende dit qu'il aurait découvert l'engrenage à chevrons, qui est devenu le symbole et le logo de la marque, à l'occasion de vacances auprès de sa famille de Varsovie, dans une petite entreprise polonaise.


Tableaux de  la peinture expressionniste allemande: Kirchner, Nolde, Kandinsky, Otto Dix ainsi que de George Grosz et de Christian Schad (1894-1982).

La 3ème image est une photographie de la jeune fille, Mercedes Jellinek (à 13 ans), qui a donné son prénom à la célèbre firme. Il est à noter qu'elle s'est trouvée réduite à la mendicité après la 1ère guerre mondiale et qu'elle est décédée en 1929 (à l'âge de 39 ans) d'un cancer des os.

Je recommande les livres suivants :

 - Anja KLABUNDE : "Magda Goebbels", la biographie de référence.

- Peter LONGERICH : "Goebbels". Il s'agit de Joseph, du mari, aussi énigmatique, peut-être, que Magda. Ce qui est étonnant, c'est qu'il était cultivé (docteur en Philosophie) et pas idiot.

- Lionel RICHARD : "Goebbels, portrait d'un manipulateur". Un portrait, le terme est important, il s'agit de comprendre plus que de décrire.

Je signale enfin, même s'il n'évoque pas directement Magda Goebbels, la publication toute récente d'un grand livre :

- Niklas FRANK : "Le père, un règlement de compte". Niklas Frank est un enfant de nazi, de Hans Frank, Gouverneur Général de Pologne. A la différence de nombreux enfants de nazis qui continuent de défendre leurs parents, Niklas Frank se montre d'une violence extrême envers son père.

Enfin, un film "Paramour"  réalisé, en 2017, par Alexandra-Therese Keining avec Kristin Scott Thomas, évoque l'affaire Susanne Klatten.

Un roman, également, de Karine Tuil, "Six mois, six jours", lui est consacré mais il est pauvrement documenté.

samedi 25 septembre 2021

"Théodora Prostituée et Impératrice de Byzance"

 

En ce moment, je rêve d'aller à Istanbul. Mais, avec ce satané Covid, ça demeure compliqué et incertain.

Istanbul, c'est un peu ma vie d'avant, ma vie orientale. Aujourd'hui, je suis hantée par le souvenir d'un premier séjour où, jeune étudiante, j'y étais simplement de passage. J'étais attablée à la terrasse d'un café sur la place de l'hippodrome quand, tout à coup, la silhouette longiligne d'une jeune femme m'avait évoqué une réincarnation de Théodora. Et c'est vrai que Théodora était une fille du grand hippodrome de Byzance.

Théodora, j'ai l'impression que quasiment personne ne la connaît dans le monde occidental alors qu'elle est archi-connue à l'Est. On a quand même un peu parlé d'elle à Paris, à la fin du 19ème siècle, à l'occasion de la représentation d'une pièce de théâtre de Victorien Sardou, qui a connu un grand succès et dans la quelle Sarah Bernhardt jouait le rôle de Théodora. Mais c'était aussi à une époque où les milieux intellectuels s'étaient pris de passion, de manière éphémère, pour l'orientalisme.

 

Ça n'a pas duré et j'avoue que cette presque totale ignorance, à l'Ouest, du monde byzantin me désole vraiment. C'est tout de même 11 siècles d'histoire qui sont occultés. On se proclame généralement athées mais le Grand Schisme, on continue de l'avoir dans les têtes. En France, on a deux expressions dépréciatives : des querelles byzantines pour évoquer des problèmes compliqués et fumeux; et puis, "C'est Byzance !", pour parler d'un luxe dispendieux et clinquant. Je trouve ça vraiment dommage parce qu'il faut bien reconnaître, même si je ne suis pas croyante, que le cérémonial orthodoxe, ça a "de la gueule", à la différence des misérables messes catholiques.

Le sommet de l'ignorance occidentale concerne même, à mes yeux, l'Italie. Les villes sont submergées par des hordes de touristes mais qui connaît, qui prend la peine de rendre visite à Ferrare (Ferrara) ? Ça n'est plus qu'une petite ville aujourd'hui mais elle a tout de même été, après Rome et Milan, la dernière capitale de l'Empire romain. Surtout, Ferrare regroupe une série d'extraordinaires édifices bâtis par l'Empereur Justinien devenu l'époux de Théodora) au début du 6ème siècle après J.-C. (on y trouve notamment une mosaïque représentant l'Impératrice Théodora).  Ferrare, c'est ainsi une grande ville d'architecture en Italie.

Et c'est là que je veux en venir. Théodora (née vers 500 et morte en 548) est devenue l'épouse de Justinien et Impératrice de l'Empire romain d'Orient. Et il ne s'agissait pas d'un titre honorifique parce qu'elle a vraiment partagé le pouvoir avec son mari. Ils formaient, tous les deux, un couple uni par un fort lien d'amour. Surtout leur règne partagé a été marqué par un embellissement extraordinaire de Byzance. Ils furent des bâtisseurs hors pair et nombre de leurs édifices sont encore debout aujourd'hui.  Leur plus grande réalisation, c'est évidemment l'extraordinaire Sainte-Sophie qu'Erdogan vient de convertir en mosquée.

Je me dis quelquefois qu'Erdogan, par ce geste politique cinglant, il a cherché à occulter, encore davantage, le souvenir de Théodora. Parce que Théodora, elle avait vraiment tout pour plaire à un type comme Erdogan. Femme de pouvoir d'abord. Mais surtout femme sulfureuse, de mauvaise vie, scandaleuse. On a en fait souvent qualifié Theodora de prostituée devenue Impératrice et, à ce titre, elle a été largement détestée. Elle aurait été une putain, une nouvelle Messaline, qui a su user de ses charmes pour conquérir les plus hautes sphères.

Et c'est vrai que Théodora était issue des bas-fonds de Byzance. Son père y était montreur d'ours auprès de l'hippodrome. Quant à elle, elle exerçait dans sa jeunesse, deux professions jugées alors infamantes et scandaleuses : courtisane et actrice. Elle faisait partie du monde du spectacle mais avait été formée aux arts du théâtre, ce qui faisait d'elle une femme exceptionnellement cultivée pour son époque (elle savait lire et connaissait les répertoires comiques et tragiques des Grecs). Mais paradoxalement, cette bonne éducation la plaçait plutôt à la marge de la société byzantine. Car être actrice, c'était être condamnée pour immoralité et il est vrai que de la scène au dévergondage, le pas est vite franchi.

On a ainsi prêté à Théodora une multitude d'amants et d'aventures dans sa jeunesse. Une femme sensuelle et vénale, une séductrice et une manipulatrice, c'est le portrait qu'en dresse le chroniqueur Procope. Mais son récit est orienté par la haine qu'il portait à l'Empereur Justinien et on navigue alors forcément en eaux troubles si on cherche à reconstituer la vérité historique. 


Ce qui est sûr, c'est que tout le monde s'accorde à louer la grande beauté et la séduction de Théodora. Ce qui est sûr aussi, c'est qu'elle est devenue une grande Impératrice même si, dans l'exercice de ses fonctions, elle a pu se montrer haïssable : hautaine, hiératique, intrigante, cruelle, espionne. Elle aurait même contribué à une série de Lois interdisant la prostitution (?).Mais l'essentiel, c'est qu'elle et Justinien ont profondément changé le visage de l'Empire romain d'Orient. Ce sont d'abord les multiples édifices splendides dont ils ont été les commanditaires : la ville d'Istanbul dans la quelle on se promène aujourd'hui, c'est encore largement celle de Justinien et de Théodora. C'est aussi un mode d'exercice du pouvoir où le religieux et le politique se rejoignent étroitement (on adorait, à l'époque, les questions métaphysiques et Théodora, férue de théologie, était monophysite).

Théodora, elle me fascine moi aussi et c'est bien sûr pour cette raison que je vous en parle. Elle est susceptible de plaire à beaucoup de féministes qui se complaisent, aujourd'hui, à faire la promotion des "femmes puissantes".  

Ces "femmes puissantes" dont on nous rebat les oreilles, j'avoue qu'elles m' insupportent profondément et je trouve l'expression franchement grotesque. D'abord parce qu'on exalte maintenant  un pouvoir qui nous broyait hier. Et puis, parce que c'est une attitude vraiment condescendante vis-à-vis de toutes les femmes qui ne sont pas puissantes et n'ont pas du tout envie de le devenir.

 

Théodora était peut-être, sans doute, une femme puissante. Mais est-ce vraiment intéressant ? Les gens exemplaires, les modèles, ça me rebute. On trace  chacun son chemin singulier. Ce que j'aime en Théodora, c'est plutôt sa duplicité, son ambiguïté, ses contradictions, tout ce qui la rend à la fois odieuse et admirable, bref tout ce qui la rattache à l'humanité ordinaire.

Images de Théodora par Jean-Baptiste BENJAMIN- CONSTANT (1845-1902), Georges CLAIRIN (1843-1919), Michel SIMONIDY (1872-1933).

Photos de Sainte-Sophie à Istanbul et de San Vitale à Ravenna.

Je recommande enfin deux petits livres :

- Virginie GIROD : "Prostituée et Impératrice de Byzance"

- Michel KAPLAN : "Pourquoi Byzance ?"

samedi 18 septembre 2021

Notre part de nuit

Adolescente, j'avais été très impressionnée par la lecture des "Hauts de Hurle-Vent" d'Emily Brontë. Ça m'avait littéralement remué les tripes, une véritable initiation aux vicissitudes du désir. Pourtant, j'étais quasiment "innocente" mais j'étais, en fait, un peu comme Emily Brontë, qui a passé sa courte vie quasi recluse, une "sauvageonne" repliée sur son cercle familial, son frère et ses sœurs, à qui on n'a jamais connu de relation amoureuse. 

C'est d'ailleurs l'un des aspects les plus stupéfiants de cette œuvre tellement singulière. On peut avoir une ignorance, pratique, concrète, des choses de la vie, et notamment celles de l'amour, et pourtant en avoir une appréhension fulgurante, savoir toucher à sa vérité même. Il ne suffit pas de multiplier les expériences et les amants, de devenir une spécialiste (ça aboutit peut-être même à un résultat exactement inverse), pour comprendre une passion, un sentiment. Il y a, en fait, chez certaines personnes, une extraordinaire puissance d'identification à l'autre qui leur permet d'appréhender tous les flux de la vie. C'est d'ailleurs pour ça qu'on aime généralement lire, des romans, des récits historiques, parce que ça nous permet de vivre de multiples identités : homme, femme, bandit, criminel, saint, martyr, aventurier. Lire, écrire, c'est échapper à sa condition limitée, c'est vivre à la puissance 10.

Le livre d'Emily Brontë m'a d'emblée fait percevoir l'essence sulfureuse de tout ce qui avait trait à la sexualité. On assimile celle-ci aujourd'hui au simple plaisir et à une harmonieuse satisfaction. Ça n'a jamais été ma vision. C'est plutôt l'amour et la haine. Qu'on haïsse en même temps, peut-être même avec plus de force, celui que l'on aime, ça s'est imposé à moi comme une évidence pourtant soigneusement dissimulée. On méprise les filles moches, on se moque d'elles, on les tourne en ridicule; quant aux filles belles, on les déteste carrément, on rêve de les humilier, on est prêts à les assassiner, on voudrait qu'elles se cassent la gueule ou soient condamnées à vivre misérablement. Et le regard des femmes sur les hommes n'est pas plus glorieux : l'obscène, la crasse, la vulgarité, l'inculture et, surtout, la violence. Souvent, les femmes rêvent d'un monde sans mecs.

Et pourtant, ce sont ces torrents de haine qui alimentent justement la passion amoureuse. C'est le personnage d'Heathcliff qui, dans les "Hauts de Hurle-Vent" incarne, avec délices, le rôle du bourreau, emporté par une inextinguible vengeance. Mais tout le monde, dans ce roman, même les plus altruistes en apparence, aime exercer des sévices, sur les animaux et sur les humains. Et le sadisme général s'accompagne d'un masochisme permanent, à tel point que la souffrance et la délectation vont sans cesse de pair. "Un plaisir et une douleur extrêmes", c'est ça qui définit la passion. Les vertiges de l'angoisse et du ravissement, de la détresse et de la volupté. Prendre son pied, c'est en même temps souffrir, c'est ce qui fait la passion.

La passion, on ne distingue pas bien ça de l'amour aujourd'hui mais disons que si ce dernier exprime l'aspect popote d'une relation, la passion en est l'aspect ravageur. Ce qui est fascinant de la passion, c'est qu'elle en vient à opérer une contraction énorme du réel en le concentrant sur un objet exclusif. Une passion est une obsession. Dès lors, plus rien n'a d'importance que son objet. De tout le reste, on effectue le grand vide. Tant pis les convenances, la bienséance. 

 J'ai, comme ça, été une ravagée-ravageuse. Les types sympas, gentils, ça ne m'a, à vrai dire, jamais intéressée. J'ai toujours préféré les situations compliquées, dangereuses, avec des rapports de pouvoir. Alors, dès que je me suis sentie un peu à l'aise avec mon apparence physique, je me suis rabattue sur des hommes mûrs, établis et mariés : des profs, des médecins, des types friqués, des amis de mon père. Ça faisait beaucoup d'interdits à surmonter et, évidemment, je fichais toujours une pagaille pas possible dans les belles harmonies familiales.

 On parle beaucoup, en ce moment, des jeunes filles séduites par de vieux pervers (Vanessa Springora/Gabriel Matzneff). On les présente comme des victimes, "sous emprise". Mais il est, aujourd'hui, interdit d'évoquer le plaisir qu'elles ont pu y prendre et l'élargissement intellectuel qu'elles ont pu en retirer. On dit que les filles qui aiment les vieux sont fragiles, manquent d'assurance, qu'elles cherchent un "père"de substitution. Je crois que c'est largement un cliché parce qu'on peut aussi rechercher, avec un vieux, la confrontation, voire le conflit, le rapport de force. C'est une forme de la dialectique du maître et de l'esclave : on aime, dans la passion amoureuse, initier et être initié (e). Il faut toujours avoir quelque chose à apprendre de quelqu'un. Si on devient d'accord sur tout, ça n'a plus aucun intérêt.


 Mes expériences passionnelles-amoureuses, ça a toujours été cuisant; pour moi, bien sûr, mais aussi pour mes partenaires. Ça fait vaciller dans vos certitudes, dans votre vision du monde.  Chacun en sort meurtri parce qu'il se rend compte qu'il n'est jamais complétement à la hauteur. Moi, parce qu'avec mes idées romantico-anarchistes, je me faisais vite contrer sur le plan intellectuel; mon partenaire parce qu'il était débordé par mon exubérance, ma cruauté juvénile et mes looks gothiques de dingo. Et puis, il faut évoquer ces sentiments troubles, ambigus, que je portais à son épouse et  ses gosses : à la fois détestés et enviés. Et que dire après des copains des copines, puis de leurs maris,  dragués effrontément pour le simple plaisir de semer le chaos, la zizanie ?

La fascination et le plaisir du Mal, c'est souvent ça qui nous anime. C'est ce que j'ai retenu d'Emily Brontë. C'est bien sûr dirigé contre les autres, contre la société, mais aussi, plus profondément peut-être, contre nous-même. 


 Images des sœurs Brontë  et de leur environnement, autour du presbytère de Haworth (West Yorkshire).

"Wuthering Heights" est sûrement l'un des plus grands romans de la littérature mondiale. Je l'ai relu cet été et il m'a peut-être encore plus impressionnée qu'à l'adolescence. Je vous conseille vraiment de faire comme moi. 

Sur Emily Brontë, on peut lire un texte éclairant de Georges Bataille dans "La Littérature et le Mal".

Il faut voir également le très beau film (1979) d'André Téchiné : "Les sœurs Brontë". Curieusement, le film évoque largement le "frère", Branwell, peintre-écrivain dépressif, dont l'image a été, de manière étrange et très visible, été effacée du tableau (1ère image) représentant la fratrie.

Autres prolongements cinématographiques avec deux films récents :

- "Passion simple" "Les amours d'Anaïs" de Danielle Arbid. Très bien, un film "brûlant" qui montre bien comment une passion fait le vide autour d'elle. Plus rien d'autre ne compte. Le film est, à mon avis, très supérieur au livre d'Annie Ernaux dont il est une adaptation; mais il est vrai que je n'apprécie guère les romans d'Annie Ernaux.

- "Les amours d'Anaïs" de Charline Bourgeois-Tacquet. Délicieux, des dialogues ciselés. Et puis un féminisme allègre, intelligent.


samedi 11 septembre 2021

"Au printemps des monstres"

 

Jusqu'à une époque récente, je croisais régulièrement Eric Zemmour, faisant, comme moi, la queue dans l'attente de l'ouverture de notre piscine du 8ème.


Eric Zemmour, je précise, à l'attention de mes lecteurs étrangers, qu'il est une figure de l'extrême droite française, probable candidat aux prochaines élections présidentielles. Il faut reconnaître qu'il est plutôt moins inculte que les militants de son bord mais il n'arrête quand même pas de théoriser sur le "Grand Remplacement" et il rêve de bouter les Musulmans hors de France et de restaurer l'ordre viril et patriarcal (qu'à la manière d'un Goebbels, il a vraiment peine à incarner).

Je me tenais bien sûr coite mais je devais bien constater qu'Eric Zemmour, à ma grande perplexité, se présentait plutôt favorablement. Pas du tout replié sur lui-même mais au contraire ouvert, souriant, discutant et plaisantant avec tout le monde. En bref, que ce soit une attitude jouée ou sincère, Eric Zemmour apparaissait presque comme un bon copain, peut-être vite lassant mais, quand même, franchement sympathique. Et d'ailleurs, plein de gens, dans la file d'attente, se sentaient séduits et honorés d'engager, avec lui, une conversation.

C'est évidemment troublant. On préférerait, bien sûr, que les choses soient plus simples : qu'on puisse immédiatement repérer les crapules, qu'elles soient d'emblée odieuses dans leurs comportements privés. 

Que penser, en particulier, de Hitler ?  La compassion n'était sûrement pas sa première qualité, mais vis-à-vis de ses proches, chauffeurs, gardes du corps, domestiques, il n'en est pas un qui n'ait gardé le souvenir de  son attention et de sa courtoisie à leur égard. Et ils sont tous demeurés fidèles à sa mémoire. Il faut lire à ce sujet le témoignage de sa secrétaire, Traudl Junge : "Dans la tanière du loup" (facile à trouver en poche). 

Et puis dans sa jeunesse, il n'était pas complétement antipathique : son côté rebelle, ses aspirations artistiques, son goût pour la musique, sa vénération pour les livres, sa vie de bohême. Il ressemblait vraiment aux étudiants moyens d'aujourd'hui, cools et déjantés, glandouillant en fac de lettres ou aux Beaux-Arts. Il était simplement paresseux-laborieux, obtus, coincé, sans aucun génie.

Il a été le plus grand criminel de l'Histoire mais il n'a jamais tué directement quelqu'un et n'a jamais visité un seul camp de concentration. Il n'était probablement pas un sadique, simplement un "criminel de bureau", déléguant à d'autres, en toute indifférence, les basses besognes.

Et ça vaut d'ailleurs pour toute la société allemande. On a publié récemment, sous la supervision de Timothy Snyder, des lettres à leur famille de soldats de la Wehrmacht envoyés sur le front Est. C'est sidérant ! On y apprend qu'ils ont froid, qu'ils sont fatigués, qu'ils mangent mal, que leur famille leur manque mais qu'ils ont heureusement d'excellents camarades. Mais des atrocités commises, des massacres perpétrés, pas un mot ! Une société de somnambules, d'indifférence et de conformisme.


Pour en revenir à Hitler, il faut aussi reconnaître qu'il exerçait une forte séduction sur certaine femmes. C'étaient les folles du "Führer"; des femmes qui ne daignaient sans doute pas, autrefois, lui accorder un regard quand il était étudiant désœuvré, mais devenaient sensibles, sinon à sa virilité, du moins à son pouvoir et son autorité. Là encore, les témoignages sont unanimes : avec les femmes, Hitler se montrait toujours extrêmement respectueux et poli. Il se plaisait en outre à organiser les mariages et à conforter la paix des ménages (celui de Magda Goebbels, notamment). Mais ses relations avec les femmes étaient, en fait, d'une extrême banalité. Il n'était sûrement ni asexuel, ni pervers, comme en témoigne sa relation avec Eva Braun, son épouse morganatique. Il était simplement névrosé-inhibé comme tous les hommes et femmes de sa génération.

 

Les relations de Hitler avec les femmes ont quand même été marquées par deux sombres "affaires" : 

- celui du suicide, en septembre 1931 (soit 18 mois avant qu'il n'accède au pouvoir) de sa jeune nièce (23 ans), Geli Raubal, qu'il hébergeait, pour lui venir en aide (?), dans son vaste appartement de Münich. Il la tyrannisait sans doute et exerçait sur elle une implacable emprise en la retenant quasiment prisonnière mais on n'a jamais pu démontrer qu'il entretenait avec elle une relation incestueuse. 


- le suicide également, mais partiellement raté, de Unity Mitford (1914-1948), une jeune aristocrate anglaise, folle d'amour pour Hitler dont elle devint une intime. Cette association d'une grande aristocrate britannique et d'un démagogue, d'un bateleur populiste, était, pour le moins, singulière. Unity Mitford ne put supporter l'entrée en guerre de la Grande-Bretagne contre l'Allemagne nazie et se tira une balle dans la tête dans un jardin de Munich, en septembre 1939. Elle survécut pendant près de 9 ans, dans des souffrances terribles, avec la balle restée logée dans son crâne. 


 Ces histoires sentimentales tragiques ont-elles ébranlé Hitler ? Peut-être plus qu'on ne l'imagine parce qu'il était aussi un anxieux, un angoissé, obsédé par la maladie et la mort (ce qui explique son "hygiène" alimentaire draconienne étrangement moderne). Mais au total, Hitler était sinistrement normal, ni fou, ni pervers, ni paranoïaque, simplement ultra-rigide, engoncé dans une carapace, dévoré par les interdits sociaux.

Il incarnait ce qu'Hannah Arendt  nommait la banalité du "mal". On voudrait croire que le Mal est exercé par des bêtes furieuses, des fous, des sadiques. Mais on se rend souvent compte que le Mal ne réside pas dans des actes isolés, insensés, mais dans la simple quotidienneté, dans les petites choses, dans l'application à exécuter des tâches machinalement. 


Le Mal, c'est souvent le comportement des gens ordinaires, des "braves gens". Des personnes "sans qualités", incapables d'agir par eux-mêmes ou ne voulant pas avoir une éthique propre. Ce sont toutes ces personnes, en apparence estimables, que Louis-Ferdinand Céline a su décrire dans toute leur noirceur, une noirceur dont il n'était pas lui-même exempt.

On valorise de plus en plus le "Peuple" aujourd'hui, comme s'il avait conservé une pureté originelle, comme s'il n'abritait aucun vice, ceux-ci étant l'apanage de la seule bourgeoisie. Je ne crois pas en cette fable : les "braves gens", les gens-z'honnêtes", savent aussi être des monstres.  

Il faut lire les bouquins d'enquête criminelle de Philippe Jaenada : "Sulak", "La petite femelle" (son chef d’œuvre à mes yeux), "la Serpe".

Son tout dernier livre qui vient d'être publié ("Au Printemps des monstres") renverse toutes les perspectives. Les criminels deviennent innocents et les innocents se révèlent criminels. Mais c'est finalement la société qui est criminelle. J'ai ainsi été très intéressée par la description que fait Philippe Jaenada de la France des années 60. Je crois que c'est une décennie que les Français idéalisent beaucoup, pour la quelle ils éprouvent une grande nostalgie : celle du "bon vieux temps" et de la découverte de la société de consommation. 


 Mais Philippe Jaenada révèle une toute autre réalité : un pays encore pauvre, dans le quel beaucoup vivent d'expédients, de "magouilles", de petits boulots; un faible niveau d'éducation qui vous range dans l'élite si vous avez le baccalauréat; et surtout une rigidité des mentalités, un conformisme général, une violence sociale et une intolérance effrayante. Bref une société "monstrueuse" qu'il n'y a aucune raison de regretter.

Photos principalement d'Helmut Newton (1920-2004). Un photographe controversé, généralement détesté, aujourd'hui, par les féministes. Personnellement, j'aime bien parce qu'il donne plutôt, à mes yeux, une image positive des femmes : conquérantes, dominatrices. Ça ne correspond pas aux clichés machiste. Il faut surtout préciser qu'il était, par son père, juif-allemand et a toujours abhorré les idéologues. Je trouve ainsi remarquable la photo qu'il a prise de Jean-Marie Le Pen (ancien leader de l'extrême-droite française). Il a piégé Le Pen en le prenant avec ses chiens. Mais Le Pen ne savait pas que les Allemands l'associeraient alors tout de suite à Hitler (qui adorait être pris en compagnie de son berger-allemand). Le Pen a, paraît-il, essayé ensuite (sans succès) d'empêcher la publication de cette photo.

Photographies, par ailleurs, de Hitler en compagnie de Geli Raubal et Unity Mitford.

Parmi les livres que je recommande, je ne recense bien sûr pas tous ceux qui sont consacrés à Hitler. Je me limite à ceux que j'ai aimés récemment :

- Volker ULLRICH : "Adolphe Hitler - Une biographie". Pour moi, la meilleure biographie d'Hitler, passionnante et très bien construite. Je précise toutefois qu'il ne s'agit que d'une première partie et que celle-ci totalise près de 1 000 pages hors annexes. Mais moi qui déteste les livres trop longs, ça ne m'a pas gênée. La deuxième partie, en cours de traduction, devrait paraître prochainement.

- Thomas SNEGAROFF : "Putzi". Un livre récent dont on trop peu parlé. Formidable ! Putzi , c'est Ernst Hanfstaengel, un singulier germano-américain qui fut, pendant l'ascension d'Hitler, son confident et son pianiste. Était-il un simple bouffon ? Une incroyable galerie de portraits évoquant, outre Putzi, les sœurs Mitford, Thomas Mann, Carl Jung et... Romy Schneider.

- James WYLLIE :"Femmes de nazis"

- Anja KLABUNDE : "Magda Goebbels"

- Philippe JAENADA : "Au Printemps des  Monstres". Plus que le crime, c'est la société au sein de la quelle il a été perpétré qui est intéressante. Un excellent livre mais tout de même 749 pages. Ça aurait pu être élagué largement parce qu'il y a des parties franchement ennuyeuses.