samedi 3 décembre 2022

De la méchanceté ordinaire


C'est l'hiver. On sort forcément moins; alors pour compenser, on multiplie les réunions familiales ou amicales, les "pots" au bureau. 


L'ambiance est joyeuse, festive mais, presque à chaque fois, on assiste à un coup d'éclat. C'est votre proche parent, votre meilleur(e) ami(e), votre collègue sympa qui, tout à coup, vous critiquent violemment, vous descendent en flammes, vous tiennent des propos horribles. Ça peut même tourner au pétage de plombs complet. Ça vous sidère, vous bouleverse, vous déstabilise. Comment la personne exquise, adorable, que vous connaissiez jusqu'alors, peut-elle, brusquement, se révéler immonde vis-à-vis de vous ?


On ne comprend pas ou, plutôt, on ne parvient pas à percevoir que la méchanceté est partout, quasi universelle, même si elle ne porte pas toujours ce nom.


Surtout, on s'exonère soi-même de toute méchanceté. On est convaincus d'être plein de compassion, d'accorder toute son attention aux autres. Et d'ailleurs est-ce qu'on ne s'investit pas dans une foule d'organisations humanitaires ? Et puis, on ne manque pas, en fin d'année, de faire des dons à des associations caritatives.


On a une vision binaire du monde, en noir et blanc, dans une opposition du Bien et du Mal. Il y a d'un côté les gens bien et de l'autre les crapules et les monstres. Cela recoupe la distinction des bourreaux et des victimes, des coupables et des innocents. On se croit évidemment du bon côté du manche, celui des opprimés et des victimes. C'est pour cela que les figures du harceleur et du pervers narcissique et, récemment, ce concept fumeux d'"emprise", rencontrent aujourd'hui tant de succès: ils fournissent une grille de lecture tellement commode d'une vie victimaire. 


Pourtant, on prend, soi-même, plaisir à participer à des séance de persiflage entre amis. On y dégomme, dans une franche hilarité, tout son entourage: depuis ses chefs (leurs manies, leur caractère) jusqu'aux personnes les plus humbles (leur accoutrement, leur indolence); on s'en prend ensuite aux stars de l'actualité, tous nuls, incompétents et corrompus.  On a également oublié qu'à l'école, on se rangeait du côté de la "meute" et qu'on participait, plus tard, aux séances de bizutage.


C'est innocent, ça ne porte pas préjudice, croit-on. On se contente d'user de mots (raillerie, médisance, ironie). A un niveau plus concret, on est également souvent petits, mesquins, âpres au gain. On aime bien fomenter des intrigues, manœuvrer pour sa promotion.


Mais au total, on ne se voit pas méchant parce que notre méchanceté nous échappe. Il est vrai que la méchanceté s'observe moins (il est quasi impossible d'en fournir la "preuve matérielle") qu'elle ne se "signale" par son impact, sa percussion, la blessure qu'elle inflige.


Et cette déflagration, ça fait plaisir. Parce que c'est bien ça le ressort essentiel de la méchanceté : le plaisir qu'elle procure à celui qui la dispense. Et ce plaisir, il consiste à rabaisser, humilier l'autre, le ramener à rien, à zéro.


Il y a en effet quelque chose qu'on ne supporte absolument pas en l'autre: qu'il s'affiche comme particulier, différent. En étant méchant, on le ramène à la norme. Sa distinction, ce n'est que du vent. Il est bien un minable comme nous tous.


La méchanceté règle ainsi la plupart des relations humaines. 

Ca concerne d'abord le couple conjugal avec son lot banal de disputes, injures, séparations, violences. Mais plus subtilement, ce sont les petites réflexions, les allusions, les petites humiliations. Il y a toujours dans un couple une volonté de rabaisser l'autre avec une forme de mépris. C'est particulièrement vrai du côté masculin. Une femme n'est vraiment désirable pour un homme que si elle est dévalorisée (une nulle ou une putain). Une femme supérieure, trop parfaite, fait fuir les hommes. Elle s'identifie en effet trop à leur mère rendant, de ce fait, la relation carrément incestueuse.


Quant aux femmes, c'est un peu différent. De désir, elles n'en éprouvent guère, voire sont carrément frigides, avec leur mari. Le désir, la passion, elles n'en font l'expérience qu'avec leurs amants. Les femmes ont besoin de soufre, d'interdit, pour aimer. L'amour des femmes pour les très méchants, les délinquants, est bien connu. Les grands criminels reçoivent ainsi de nombreuses lettres d'amour dans leur prison. La méchanceté appelle l'amour.


Et la méchanceté ne contamine pas que les adultes. Celle des enfants est notoire. Ils entrent rapidement en conflits violents entre eux pour pouvoir monopoliser à leur profit exclusif l'amour des parents ou s'accaparer les objets et l'espace disponibles.


Et même  aux plus hauts niveaux de la société, la méchanceté s'exerce en toute impunité. Des professeurs méchants, qui savent vous humilier avec quelques phrases bien senties (des paroles perverses plus efficaces que l'usage de la violence physique), on en a tous rencontrés. Et même des médecins méchants qui vous entretiennent dans l'incertitude et l'angoisse, vous font entrevoir les pires horreurs, vous rendent coupables de vos maladies. 


Et le point culminant de la méchanceté, c'est l’État lui-même avec son administration féroce. Toute cette machinerie silencieuse, tous ces textes labyrinthiques et incompréhensibles, tout ce chaos bien orchestré, ont d'abord pour but de nous mettre en faute vis-à-vis de lui. On se sent toujours perdus, pris la main dans le sac, et l'on rencontrera immanquablement l'un de ses officiants zélés, un fonctionnaire, pour vous le faire savoir avec une joie moqueuse.


Mais l'erreur serait de croire que seuls les méchants veulent le mal de l'autre. La méchanceté, rappelons-le,  emprunte toujours des voies détournées, soigneusement masquées. Ca explique que "les hommes ne sont jamais aussi mauvais que lorsqu'ils veulent imposer le Bien". 


L'idéologie du Bien, c'est aujourd'hui le grand fantasme qui anime nos sociétés. On se voudrait vertueux, compatissants, charitables, pleins d'attention envers les plus faibles. Mais s'afficher généreux, philanthrope, c'est aussi une manière d'afficher son mépris envers le pauvre, de ne pas le considérer comme son égal, de l'enfermer dans sa détresse. 


Un simple exemple: on est aujourd'hui invités, à l'approche de Noël, à effectuer, au sortir des Grands Magasins, des dons aux associations caritatives. Mais je suis toujours étonnée que l'on précise qu'il faut se cantonner aux produits de base : hygiène, riz, pâtes, thon. Est-ce qu'on ne devrait pas pouvoir offrir aussi aux pauvres des produits de luxe ? Du foie gras et du caviar plutôt que du pâté et des sardines. Répondre aussi à leurs désirs et pas seulement à leurs besoins.  Mais qu'un pauvre puisse éprouver des désirs, ça nous apparaît presque obscène.


On est en fait entrés dans une ère de méchanceté généralisée d'autant plus féroce qu'elle se dissimule sous les apparences du Bien. Cette méchanceté accrue, elle est le produit de la "société disciplinaire" annoncée par Nietzsche et Michel Foucault. Une société disciplinaire qui procède beaucoup moins par la contrainte physique que par le formatage généralisé des cerveaux, la banalisation des pensées, la normalisation des esprits. Les réseaux dits "sociaux" assurent aujourd'hui le triomphe de cette entreprise en diffusant, en continu, une haine arrogante.


On est sommés d'être tous pareils, de renoncer à notre singularité. Être tous semblables, interchangeables, c'est en effet indispensable au développement d'une économie productive. On peut bien sûr se révolter mais c'est alors qu'interviendront les Méchants. Ils détestent, on l'a dit, les déviants, les rebelles, les récalcitrants et ils sauront vite vous ramener dans les clous en vous assassinant verbalement. 

Les Méchants révèlent ainsi leur nature véritable. Ils ne sont pas, contrairement aux apparences, les démolisseurs de l'ordre social mais, au contraire, ses piliers, ses défenseurs, les plus intransigeants.


Tableaux principalement de James ENSOR et aussi de Edward HOPPER, Grant WOOD, Ben SHAHN, John SLOAN.

Lectures :

- Evidemment Marcel Proust, grand analyste des rapports sociaux et de leur ambiguïté. Le persiflage continuel dans les salons parisiens. Le théâtre cruel de la vie en société. Même ceux que je crois mes amis me détestent peut-être.

- Francis ANCIBURE et Marivi GALAN-ANCIBURE : "La méchanceté ordinaire". Un excellent livre de psychanalyse publié en 2014.

samedi 26 novembre 2022

Des pays sans importance


Je trouve ça sidérant ! Cette Coupe du Monde de Football au Qatar, c'est surtout l'occasion, à l'Ouest, d'afficher sa belle âme, d'exprimer avec autorité ses convictions progressistes. 


On ne va tout de même pas regarder ces matchs joués dans des stades climatisés construits par des Pakistanais surexploités et aux alentours des quels on ne peut même pas boire une Kronenbourg en étreignant sa copine ou, pire, son copain. 


La Coupe du Monde au Qatar, ce serait un bras d'honneur aux Droits de l'Homme, à l'écologie, à Me Too et aux LGBT.


Sur le Qatar, un pays qui inonde pourtant généreusement de ses capitaux notre beau pays, on ne raconte que des horreurs. C'est le pays punching-ball de notre ardeur écolo-démocratique. On s'est empressés de ricaner de son élimination prématurée. On se défoule d'autant plus qu'on n'a pas peur de ce pays confetti, on ne craint pas de mesures de rétorsion.


Je regrette d'abord qu'on n'ait pas exprimé la même réprobation lors de la dernière Coupe du Monde en Russie. On peut même dire que presque tout le monde a chanté les louanges de la Russie. C'est vrai qu'on y était "libres" : on pouvait s'y soûler à mort, draguer les filles et se bagarrer dans les rues. Et puis, on s'est montrés polis. On n'a pas eu l'indécence de vouloir afficher, à tout prix, des bannières arc-en-ciel ou de se promener, le soir, en tenant la main de son ou sa partenaire. Quant à la Crimée récemment annexée, on ne voyait aucun inconvénient à ce qu'elle devienne russe. 


Surtout, j'avoue que je trouve d'une arrogance incroyable les propos aujourd'hui tenus sur le Qatar. C'est sans doute une horrible dictature et ce n'est certes pas un pays dans lequel je pourrais envisager de passer des vacances mais qu'est-ce qu'en connaissent ceux qui s'expriment aujourd'hui avec tant d'assurance ? Je suis sûre qu'ils n'y ont, pour la plupart, jamais mis les pieds.


Pour ma part, je n'y ai fait qu'une longue escale en 2012. J'ai surtout été fascinée par l'extraordinaire cosmopolitisme du pays. C'est toute l'Asie que je pouvais, tout à coup, côtoyer: jusqu'au Japon, les Philippines, l'Indonésie, en passant par l'Afghanistan, l'Inde, l'Ouzbékistan. Ca créait tout de suite, entre nous, des liens et il était alors très facile d'échanger et de partager nos expériences.


Du Qatar, je n'ai donc qu'un excellent souvenir mais je me garderai bien d'exprimer un quelconque jugement. Je n'en sais rien, n'y connais rien. Quant à la Coupe du Monde, j'y vois surtout, de leur part, une volonté d'évolution, de s'ouvrir encore davantage au monde. Refuser de reconnaître cela ne peut être que contre-productif.


Le mépris affiché envers les Qataris m'évoque trop les temps coloniaux: ces Arabes incultes qui, il n'y a encore pas si longtemps, conduisaient leurs chameaux, il faut les éduquer. Et il est vrai qu'à la fin du 19ème siècle, on assignait à la colonisation une mission civilisatrice. On ne se prive donc pas de donner une bonne leçon de Droits de l'Homme au Qatar. 


Le problème, c'est d'abord qu'on n'est jamais soi-même parfaitement exemplaires en la matière. Qui peut oser prétendre qu'aucune violence, qu'aucune discrimination ne sont exercées dans les pays occidentaux. On est toujours en décalage par rapports aux principes affichés. Est-ce qu'on ne ferait pas mieux de dénoncer ce qu'est devenu chez nous le Football : l'instrument privilégié de la crétinisation des masses avec la promotion de valeurs imbéciles, d'un nationalisme virulent ? Est-ce que ce n'est pas une autre forme, plus insidieuse, de dictature ?


Et puis, la stigmatisation du Qatar relève, me semble-t-il, d'une stigmatisation générale des pays qui "ne comptent pas", sans poids politique. Il y a vraiment, dans tous les esprits, une  classification implicite des pays selon la considération qu'on leur porte. Il y a les pays du haut du panier et les pays insignifiants. Avec ces derniers, on peut tout se permettre. Présentez un passeport iranien ou moldave à un poste frontière, vous comprendrez tout de suite.


J'en sais moi-même quelque chose, moi qui viens d'un pays de seconde catégorie. En arrivant en France, j'ai tout de suite été informée que la Pologne ou l'Ukraine, ou la Roumanie, ou la Bulgarie, étaient des pays insignifiants de l'Europe de l'Est, des clochards mendiants et incultes. La Russie, c'était mieux parce que c'était un monstre menaçant et puis il y a la littérature et l'âme russes. Serviles avec les puissants, impitoyables ou négligents avec les faibles, ce sont les comportements qui orientent les relations internationales. A cette aune, on se doute bien que l'Ukraine ne va pas pouvoir embêter trop longtemps les grandes puissances. Il va falloir que ça cesse à un moment.


Au début, je me sentais honteuse, j'avais envie de me cacher. Mais j'ai vite compris que je n'étais pas systématiquement la plus nulle et, rapidement, ça m'a fait rigoler quand on me disait : "Ma femme de ménage est aussi Ukrainienne"; ou bien: "Comment tu t'appelles ? Grzb ? Quoi ? C'est impossible à prononcer"; ou bien : "Le cyrillique, t'arrives à lire ça ?"; ou encore: "Vous les filles de l'Est, vous en faites un max pour séduire, avec votre maquillage et vos talons aiguille"; et puis: "La prostitution, c'est un vrai business chez vous". Et enfin: "La démocratie, au sortir d'une dictature, on n'y accède pas instantanément". 


Mais le plus souvent, c'est de la simple commisération: "Vous avez du beaucoup souffrir".

Economiquement, c'est vrai ! Mais il ne faut pas non plus imaginer que la vie sous une dictature est une longue période d'affliction et de prostration.


Etrangement, on n'y est pas forcément plus malheureux que dans un pays riche et démocratique. On peut même y être heureux parce que les solidarités sont plus fortes.

Ce paradoxe, l'actrice iranienne Mina Kavani l'a résumé en une simple phrase que je trouve magnifique et qui me sert de conclusion.

"En Iran, notre vie est petite mais nos rêves sont immenses". 

Images notamment du Douanier Rousseau, de Nicolaï Kouznetsov, August Macke, Félicien Rops, Paul Klee. Photographies de Laura Stevens et d'Olivier Metzger, récemment décédé accidentellement.

Je recommande : 

- Julien BLANC-GRAS : "Dans le Désert" 

- Emilio Sanchez MEDIAVILLA : "Une datcha dans le Golfe"

Deux bons bouquins pleins d'humour dans lequel les pétromonarchies du Golfe remettent sans cesse en question nos points de vue d'Occidentaux. 

- Ouvrage collectif : "Filles de l'Est, Femmes à l'Ouest". Une série de textes émanant de femmes issues de l'ancien bloc de l'Est qui témoignent de leur écartèlement culturel. Evidemment beaucoup de pans sombres mais pas seulement. Un livre très juste.

samedi 19 novembre 2022

Au pays des purs


 Je l'ai déjà avoué, la France touristique, je ne la connais pas beaucoup. En gros, juste le Nord, la Normandie et les Alpes.

Mais quand je cherche à combler mes lacunes abyssales, je suis toujours surprise par l'extrême diversité des régions. Les paysages, l'architecture des villes, la cuisine, les accents, les modes de vie, tout est différent. A chaque fois, on découvre des petits mondes originaux.

J'ai l'impression que ce n'est pas comme ça ailleurs. Par exemple, dans l'immense Russie, tout est à peu près semblable de Moscou à Vladivostok: les villes, la campagne, la cuisine et même la façon de parler.  Une seule ville se démarque: Saint-Pétersbourg. Et si les Russes revendiquent la Crimée, c'est surtout parce que c'est la seule région qui les dépayse un peu. Ils vont sans doute beaucoup pleurnicher quand ils devront bientôt la quitter. 


J'ai donc pris quelques jours pour me rendre en Pays Cathare dans les Pyrénées. C'était un voyage dont je rêvais depuis longtemps.

Les Cathares, en effet, ça me parle beaucoup. L'hérésie cathare, c'est, en gros, un Manichéisme qui aurait des racines orientales et particulièrement, en Iran.

Le Manichéisme s'est ainsi propagé en Europe aux alentours du Xème siècle avec le mouvement des Bogomiles qui s'est développé d'abord en Bulgarie et en Bosnie (on peut encore y voir des tombes bogomiles) avant d'essaimer dans le Midi de la France. 


C'est une vieille histoire mais qui me passionne parce que le Manichéisme est lui-même largement inspiré du Zoroastrisme, cette religion qui m'avait émerveillée lorsque je vivais en Iran. Nous habitions en effet dans la grande maison d'une famille de Zoroastriens et j'aimais tout en eux: leur grande rigueur, leur extrême respect général, leur amour des fleurs, des jardins, des animaux, la priorité donnée à l'éducation, la place éminente accordée aux femmes.

A l'époque, je voulais même devenir Zoroastrienne. C'était une lubie de gamine mais rapidement abandonnée en raison de la quasi impossibilité des conversions (c'est, paraît-il, moins fermé aujourd'hui).

Heureusement que ça a foiré, je me dis aujourd'hui, parce que toute la pensée manichéenne repose sur un combat incessant entre le Bien et le Mal et l'objectif premier du croyant est de rejeter le Mal pour devenir un Pur, un Parfait. C'est sûr que, de ce point de vue, je suis complétement à côté de la plaque. Moi une Pure, une Parfaite ? C'est la catastrophe assurée alors que je me targue plutôt d'être une Grande Pécheresse.

Les Cathares ont même poussé le Manichéisme jusque dans ses expressions extrêmes. Le Mal a carrément été identifié au monde matériel tandis que le Bien se confond avec le spirituel. C'est donc l'esprit contre le corps, la dépréciation généralisée des éléments terrestres. Cela implique le refus de tout plaisir, notamment sexuel, et l'abstinence est même fortement préconisée. Est encouragée également une pratique continue de l'ascèse (le jeûne en étant une expression courante). Il faut aussi s'abstenir de tout vice (la luxure, le mensonge et le parjure sont proscrits) ainsi que de toute méchanceté. Cette dernière exigence s'appuie sur l'interdit du meurtre étendu aux animaux (tuer une bête est aussi grave que tuer un homme) et va jusqu'au refus de la consommation de viande et de lait. Les Cathares furent ainsi les premiers végétariens de l'Occident.


Les Cathares n'étaient donc vraiment pas des "rigolos". Une vie pareille, ce serait pour moi un véritable Enfer. Pourtant, ils ont rencontré l'adhésion d'une partie non négligeable (5% ?) de la population du Midi Languedocien. Surtout, il s'agissait de personnes appartenant aux classes supérieures: des gens éduqués, des clercs, des commerçants, des artisans, des chevaliers, des ecclésiastiques.
 

C'est pour cette raison que les Cathares ont commencé à inquiéter les autorités religieuses d'autant qu'ils s'organisaient, petit à petit, dans des "maisons de Parfaits" intégrées aux villes et villages. L'hérésie cathare est alors perçue, dès le XIème siècle, comme une grave menace pour le Christianisme.

 

C'est donc pour l'éradiquer qu'a été lancée, en 1208, une croisade contre "les Albigeois" (les Cathares). La guerre durera plus de 20 ans et ravagera l'Occitanie; elle s'achèvera avec la prise et la destruction du Château de Montségur mais elle trouvera une suite avec l'Inquisition.

On peut bien sûr déplorer aujourd'hui la féroce répression des "Cathares" impitoyablement massacrés par les Croisés alors qu'ils étaient non-violents. Mais j'avoue que je comprends aussi la nécessité qu'il y avait à les combattre.


Leur Manichéisme est, en effet, aux antipodes du Christianisme. Pour les Cathares et les Manichéens, le Mal est, en quelque sorte, extérieur à l'homme. C'est un peu la figure du Diable et de toutes les tentations terrestres. Pour les Chrétiens, en revanche, le Mal est en nous-mêmes, il est consubstantiel à l'homme (c'est le péché originel). Nous sommes continuellement hantés par le crime et la luxure.

Vous allez me dire que ce sont là des arguties théologiques dont on se fiche complétement aujourd'hui. Sans doute mais ces deux visions du Mal ont aussi des implications politiques. C'est un peu le combat du totalitarisme et de la démocratie. 

Les Cathares, on croit qu'ils appartiennent à un passé complétement révolu. Je crois plutôt qu'ils sont plus actuels que jamais. C'est la grande renaissance des Cathares dans les sociétés occidentales. On en voit partout, on en fréquente chaque jour, on entend sans cesse leurs discours dans les médias. Ce sont tous ces gens qui voudraient imposer un Empire du Bien, hygiénique et vertueux. Tous ceux (écolos, vegans, alter mondialistes, adeptes d'une vie saine, du "bien dans sa tête") qui se prétendent purs, parfaits, exemplaires, dénués de toute mauvaise pensée, désintéressés et dédaignant les plaisirs matériels.

 Je déteste tous ceux qui se prétendent vertueux, professeurs de morale. A tous ceux-là, je préfère, sans hésitation, "l'esprit du christianisme" (même si je ne suis pas croyante). C'est avoir l'humilité de reconnaître qu'on n'est pas toujours des gens bien et qu'on est même souvent des salopards. On est des "Imparfaits". Mais c'est cette conscience de notre insuffisance qui nous fait rentrer dans l'Histoire. On devient les artisans de notre Destin, on est des individus responsables. C'est à partir de là que se construit une société démocratique.

Voilà un peu ce qui m'a conduit en terre cathare, au "Pays des Purs". J'avoue que je n'y ai guère trouvé de traces du Manichéisme iranien mais j'ai quand même été émerveillée: les châteaux cathares sont vraiment très impressionnants, construits comme de véritables nids d'aigle et surplombant des à-pics vertigineux. Comment leur construction a-t-elle été possible ?


Mais je regrette aussi de m'être rendue là-bas comme une idiote, mal préparée. J'ignorais que les châteaux cathares étaient aussi nombreux. Et je ne savais pas non plus qu'on n'y accédait qu'après une longue marche sur des chemins pentus. Ça n'était pas possible compte tenu de la brièveté de mon séjour.

Quelques- unes de mes petites photos notamment (8 et 9) du Château de Montségur. La 18ème, c'est l'entrée de l'une de mes résidences. Une belle atmosphère vampirique, n'est-ce pas ?

Quelques ouvrages :

- Henri GOUGAUD: "Les Cathares- Brève histoire d'un mythe vivant"

- Jacques LACARRIERE: "Les Gnostiques"

- Amin MAALOUF: "Les jardins de lumières". Un très beau livre évoquant la Perse sassanide (IIIème siècle après JC) et centré sur la figure du prophète Mani.