C'est l'hiver. On sort forcément moins; alors pour compenser, on multiplie les réunions familiales ou amicales, les "pots" au bureau.
L'ambiance est joyeuse, festive mais, presque à chaque fois, on assiste à un coup d'éclat. C'est votre proche parent, votre meilleur(e) ami(e), votre collègue sympa qui, tout à coup, vous critiquent violemment, vous descendent en flammes, vous tiennent des propos horribles. Ça peut même tourner au pétage de plombs complet. Ça vous sidère, vous bouleverse, vous déstabilise. Comment la personne exquise, adorable, que vous connaissiez jusqu'alors, peut-elle, brusquement, se révéler immonde vis-à-vis de vous ?
On ne comprend pas ou, plutôt, on ne parvient pas à percevoir que la méchanceté est partout, quasi universelle, même si elle ne porte pas toujours ce nom.
Surtout, on s'exonère soi-même de toute méchanceté. On est convaincus d'être plein de compassion, d'accorder toute son attention aux autres. Et d'ailleurs est-ce qu'on ne s'investit pas dans une foule d'organisations humanitaires ? Et puis, on ne manque pas, en fin d'année, de faire des dons à des associations caritatives.
On a une vision binaire du monde, en noir et blanc, dans une opposition du Bien et du Mal. Il y a d'un côté les gens bien et de l'autre les crapules et les monstres. Cela recoupe la distinction des bourreaux et des victimes, des coupables et des innocents. On se croit évidemment du bon côté du manche, celui des opprimés et des victimes. C'est pour cela que les figures du harceleur et du pervers narcissique et, récemment, ce concept fumeux d'"emprise", rencontrent aujourd'hui tant de succès: ils fournissent une grille de lecture tellement commode d'une vie victimaire.
Pourtant, on prend, soi-même, plaisir à participer à des séance de persiflage entre amis. On y dégomme, dans une franche hilarité, tout son entourage: depuis ses chefs (leurs manies, leur caractère) jusqu'aux personnes les plus humbles (leur accoutrement, leur indolence); on s'en prend ensuite aux stars de l'actualité, tous nuls, incompétents et corrompus. On a également oublié qu'à l'école, on se rangeait du côté de la "meute" et qu'on participait, plus tard, aux séances de bizutage.
C'est innocent, ça ne porte pas préjudice, croit-on. On se contente d'user de mots (raillerie, médisance, ironie). A un niveau plus concret, on est également souvent petits, mesquins, âpres au gain. On aime bien fomenter des intrigues, manœuvrer pour sa promotion.
Mais au total, on ne se voit pas méchant parce que notre méchanceté nous échappe. Il est vrai que la méchanceté s'observe moins (il est quasi impossible d'en fournir la "preuve matérielle") qu'elle ne se "signale" par son impact, sa percussion, la blessure qu'elle inflige.
Et cette déflagration, ça fait plaisir. Parce que c'est bien ça le ressort essentiel de la méchanceté : le plaisir qu'elle procure à celui qui la dispense. Et ce plaisir, il consiste à rabaisser, humilier l'autre, le ramener à rien, à zéro.
Il y a en effet quelque chose qu'on ne supporte absolument pas en l'autre: qu'il s'affiche comme particulier, différent. En étant méchant, on le ramène à la norme. Sa distinction, ce n'est que du vent. Il est bien un minable comme nous tous.
La méchanceté règle ainsi la plupart des relations humaines.
Ca concerne d'abord le couple conjugal avec son lot banal de disputes, injures, séparations, violences. Mais plus subtilement, ce sont les petites réflexions, les allusions, les petites humiliations. Il y a toujours dans un couple une volonté de rabaisser l'autre avec une forme de mépris. C'est particulièrement vrai du côté masculin. Une femme n'est vraiment désirable pour un homme que si elle est dévalorisée (une nulle ou une putain). Une femme supérieure, trop parfaite, fait fuir les hommes. Elle s'identifie en effet trop à leur mère rendant, de ce fait, la relation carrément incestueuse.
Quant aux femmes, c'est un peu différent. De désir, elles n'en éprouvent guère, voire sont carrément frigides, avec leur mari. Le désir, la passion, elles n'en font l'expérience qu'avec leurs amants. Les femmes ont besoin de soufre, d'interdit, pour aimer. L'amour des femmes pour les très méchants, les délinquants, est bien connu. Les grands criminels reçoivent ainsi de nombreuses lettres d'amour dans leur prison. La méchanceté appelle l'amour.
Et la méchanceté ne contamine pas que les adultes. Celle des enfants est notoire. Ils entrent rapidement en conflits violents entre eux pour pouvoir monopoliser à leur profit exclusif l'amour des parents ou s'accaparer les objets et l'espace disponibles.
Et même aux plus hauts niveaux de la société, la méchanceté s'exerce en toute impunité. Des professeurs méchants, qui savent vous humilier avec quelques phrases bien senties (des paroles perverses plus efficaces que l'usage de la violence physique), on en a tous rencontrés. Et même des médecins méchants qui vous entretiennent dans l'incertitude et l'angoisse, vous font entrevoir les pires horreurs, vous rendent coupables de vos maladies.
Et le point culminant de la méchanceté, c'est l’État lui-même avec son administration féroce. Toute cette machinerie silencieuse, tous ces textes labyrinthiques et incompréhensibles, tout ce chaos bien orchestré, ont d'abord pour but de nous mettre en faute vis-à-vis de lui. On se sent toujours perdus, pris la main dans le sac, et l'on rencontrera immanquablement l'un de ses officiants zélés, un fonctionnaire, pour vous le faire savoir avec une joie moqueuse.
Mais l'erreur serait de croire que seuls les méchants veulent le mal de l'autre. La méchanceté, rappelons-le, emprunte toujours des voies détournées, soigneusement masquées. Ca explique que "les hommes ne sont jamais aussi mauvais que lorsqu'ils veulent imposer le Bien".
L'idéologie du Bien, c'est aujourd'hui le grand fantasme qui anime nos sociétés. On se voudrait vertueux, compatissants, charitables, pleins d'attention envers les plus faibles. Mais s'afficher généreux, philanthrope, c'est aussi une manière d'afficher son mépris envers le pauvre, de ne pas le considérer comme son égal, de l'enfermer dans sa détresse.
Un simple exemple: on est aujourd'hui invités, à l'approche de Noël, à effectuer, au sortir des Grands Magasins, des dons aux associations caritatives. Mais je suis toujours étonnée que l'on précise qu'il faut se cantonner aux produits de base : hygiène, riz, pâtes, thon. Est-ce qu'on ne devrait pas pouvoir offrir aussi aux pauvres des produits de luxe ? Du foie gras et du caviar plutôt que du pâté et des sardines. Répondre aussi à leurs désirs et pas seulement à leurs besoins. Mais qu'un pauvre puisse éprouver des désirs, ça nous apparaît presque obscène.
On est en fait entrés dans une ère de méchanceté généralisée d'autant plus féroce qu'elle se dissimule sous les apparences du Bien. Cette méchanceté accrue, elle est le produit de la "société disciplinaire" annoncée par Nietzsche et Michel Foucault. Une société disciplinaire qui procède beaucoup moins par la contrainte physique que par le formatage généralisé des cerveaux, la banalisation des pensées, la normalisation des esprits. Les réseaux dits "sociaux" assurent aujourd'hui le triomphe de cette entreprise en diffusant, en continu, une haine arrogante.
On est sommés d'être tous pareils, de renoncer à notre singularité. Être tous semblables, interchangeables, c'est en effet indispensable au développement d'une économie productive. On peut bien sûr se révolter mais c'est alors qu'interviendront les Méchants. Ils détestent, on l'a dit, les déviants, les rebelles, les récalcitrants et ils sauront vite vous ramener dans les clous en vous assassinant verbalement.
Les Méchants révèlent ainsi leur nature véritable. Ils ne sont pas, contrairement aux apparences, les démolisseurs de l'ordre social mais, au contraire, ses piliers, ses défenseurs, les plus intransigeants.
Tableaux principalement de James ENSOR et aussi de Edward HOPPER, Grant WOOD, Ben SHAHN, John SLOAN.
Lectures :
- Evidemment Marcel Proust, grand analyste des rapports sociaux et de leur ambiguïté. Le persiflage continuel dans les salons parisiens. Le théâtre cruel de la vie en société. Même ceux que je crois mes amis me détestent peut-être.
- Francis ANCIBURE et Marivi GALAN-ANCIBURE : "La méchanceté ordinaire". Un excellent livre de psychanalyse publié en 2014.




















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