samedi 7 janvier 2023

Projet pour une nouvelle République des six Nations

 

Quelques jours passés en Pologne durant les fêtes de Noël. Je suis toujours contente de quitter la France, de ne plus entendre et parler le Français. Non pas que j'en ai marre de la France ou que je ne la supporte plus, mais j'ai régulièrement besoin de changer de langage d'expression. Etre monolingue, je trouve que c'est triste parce que changer de langue, c'est s'offrir la possibilité de changer de peau, de devenir un(e) autre. C'est, à chaque fois, une expérience libératrice, apaisante, comme si on redéfinissait les règles du jeu de sa vie personnelle. Toutes les relations individuelles et sociales se trouvent bouleversées y compris, et peut-être surtout, les liens affectifs et sentimentaux

Je me suis donc retrouvée dans une grande ville du Sud-Ouest de la Pologne où je n'avais encore jamais mis les pieds: à Wroclaw (qui se prononce Vrotssouaf en accentuant le o). Une ville à l'histoire mouvementée: polonaise durant tout le Moyen-Age, puis autrichienne (jusqu'à Marie-Thérèse), puis prussienne, puis allemande puis à nouveau polonaise (depuis 1945) .


Avec une caractéristique: la majorité de ses habitants sont issus d'un "Grand Transfert" d'Est en Ouest effectué à partir de 1945. Il fallait (déjà !) accorder des gains territoriaux à l'URSS victorieuse et repousser vers l'Ouest toute l'Europe Centrale. Pour ça, l'Allemagne a du comprimer son territoire et on a "importé", sur les espaces qu'elle a vidés, les anciens territoires de l'Est de la Pologne (en Lituanie, Biélorussie, Ukraine). C'est comme ça qu'à l'Ouest de la Pologne, on trouve beaucoup de gens de l'Est (parmi lesquels la récente Prix Nobel de littérature, Olga Tokarczuk). Et c'est ainsi que beaucoup d'habitants de Wroclaw ont pour origines l'Est de la Galicie, la région de l'actuelle Lviv ukrainienne. C'est notamment pour ça que je me suis retrouvée à Wroclaw.


La Pologne, même si on n'en connaît à peu près rien, n'a pas une image très positive en France: un pays de cathos, bigots, réactionnaire et arriéré. Évidemment, ce sont des caricatures idiotes. On ignore que le pays a toujours été à l'avant-garde artistique (cinéma, musique, littérature, arts plastiques). 

On ignore aussi que jusqu'à la fin du 18 ème siècle (ce qui n'est quand même pas si vieux), le pays important, celui qui comptait à l'Est, ce n'était pas la Russie mais la Pologne, plus étendue, plus peuplée. On ignore surtout que son territoire allait "de la mer à la mer", c'est à dire de la Baltique à la mer Noire et comprenait, notamment, la majeure partie de l'Ukraine. Contrairement donc à ce qu'affirme Poutine,  l'Ukraine ne se confond pas avec la Russie. L'héritage polonais est aussi important que l'héritage russe dans l'histoire ukrainienne mais, évidemment, l'Ukraine, ça n'est pas non plus la Pologne. 

Et puis, la Pologne est un pays qui peut nous donner aujourd'hui beaucoup de leçons. Justement à propos des ces "territoires historiques" avec lesquels on ne cesse aujourd'hui de nous bassiner (la Crimée ou la Palestine). S'il est un pays qui a été cyniquement et injustement privé de ses territoires dits historiques, c'est bien la Pologne. Elle serait entièrement fondée à les revendiquer aujourd'hui. Mais je dois reconnaître que je n'ai jamais entendu un Polonais parler de récupérer un bout d'Ukraine, ou de Biélorussie, ou de Lituanie et même de Lettonie. 


Les Polonais n'en ont, en fait, à peu près rien à fiche (hormis Varsovie, Gdansk et Cracovie) des territoires qui leur ont été concédés. Ils savent qu'associer une nation à un territoire, c'est une ânerie dangereuse. On peut très bien continuer à exister sans ça. C'est d'ailleurs pour ça que les Polonais choisissent l'exil, l'émigration, sans avoir le sentiment de se renier. Un pays, c'est d'abord une langue, une culture. 


Évidemment, on ne peut pas parler de la Pologne, sans évoquer deux terribles traumatismes qui continuent de façonner les mentalités: la 2nde Guerre Mondiale puis la dictature communiste. 


Il faut rappeler qu'avant la 2nde guerre, la Pologne était le pays le plus multiculturel d'Europe. Une mosaïque extraordinaire de langues (polonais, yiddish, allemand, lituanien, ruthène, biélorusse) et de religions (catholiques, orthodoxes, uniates, juifs).  

Après la guerre, à la suite de la quasi disparition des Juifs et du redécoupage par Staline de l'Europe suivant les identités ethniques, il n'y a plus eu que des Polonais sur le territoire. Ça a sans doute été un appauvrissement culturel..

Quant à la période communiste, elle a été vécue comme une oppression féroce de Moscou et un désastre économique. Une immense amertume, une injustice  pour un pays qui était moralement vainqueur de la guerre. D'"homme rouge", il n'y en a quasiment pas eu en Pologne.

Après la chute du Mur qui a été vécue avec une joie folle, comme une immense libération, le pays a du se réinventer. 

Pour cela, il a d'abord reconstruit son économie, en la bouleversant complétement. La Pologne est même un véritable cas d'école que l'on n'a pas assez étudié. Presque misérable et sans ressources en 1990, elle est devenue un "tigre" européen et le pays a maintenant rejoint le niveau de vie européen moyen avec des perspectives de croissance qui demeurent favorables. Son PNB/habitant, autrefois identique, est maintenant 2 fois supérieur à celui de la Russie et 3 fois celui de l'Ukraine (d'avant 2022). 

Une réussite impressionnante qui explique l'attraction nouvelle de la Pologne. Ca irrite même le Kremlin qui ne cesse de marteler, par la voix de Lavrov, que la Pologne a des intentions hégémoniques et veut récupérer ses anciens territoires, dont l'Ukraine.

Mais ce ne sont pas les hommes politiques qui décident du choix des citoyens. Ce sont ces derniers qui choisissent et ils le font avec leurs pieds. Aucun Ukrainien ne va se réfugier en Russie. En revanche, l'afflux est massif en Pologne. 

On ne dispose pas de chiffres entièrement fiables. On va jusqu'à évoquer 3 millions d'Ukrainiens en Pologne, ce qui est un choc démographique considérable dans un pays de moins de 40 millions d'habitants, d'autant plus que les Ukrainiens sont concentrés dans les grandes villes. 

J'ai pu constater cette nouvelle réalité à Wroclaw. Je me suis promenée dans la ville durant la Nuit de Noël, il n'y avait, ce soir là, que des Ukrainiens. Dans les épiceries, les restaurants, les hôtels, presque tout le personnel est Ukrainien. Dans les grandes villes polonaises, 10 à 15 % de la population est, en fait, Ukrainienne.


C'est une nouvelle ambiance qui s'installe. C'est évidemment extrêmement curieux même s'il faut être initié pour percevoir cela. Mais le plus curieux, c'est que cela semble bien se passer, sans problèmes de cohabitation. Je n'ai entendu aucune plainte ni d'un côté, ni de l'autre. 



Il est vrai que ce sont surtout des femmes et des enfants, a priori peu portés à la délinquance, qui se sont installés en Pologne. Et puis presque tout rapproche Ukrainiens et Polonais : les langues, l'apparence physique, la cuisine, les rythmes de la journée. Ils diffèrent même tous les deux profondément des Russes par un trait de caractère commun: l'indiscipline, l'esprit de révolte. 


 
Dernière particularité: les Ukrainiens sont généralement hébergés dans des familles polonaises. Ça dure souvent depuis le début de la guerre et je trouve ça vraiment admirable parce que supporter, pendant des mois, des gens avec lesquels on n'a pas de liens familiaux, ça n'est vraiment pas évident.
 

Mais il y a vraiment une extraordinaire solidarité des Polonais avec les Ukrainiens. Elle est bien sûr façonnée par une longue histoire commune mais ça va au-delà, c'est aussi une générosité pure. C'est également l'un des aspects les plus positifs de la foi catholique en Pologne. Même si la pratique religieuse s'y effondre aujourd'hui, elle continue d'imprégner les mentalités. 


Ça ouvre matière à réflexion en particulier pour tous nos diplomates de l'Ouest de l'Europe. Nul ne sait comment va évoluer la guerre Russie/Ukraine. Mais ce qui est sûr, c'est que, qu'elle que soit l'issue du conflit, un nouveau bloc politique est en train de se constituer à l'Est de l'Europe. Rien ne va pouvoir arrêter ce mouvement. Quelle forme cela peut prendre ? Une association, une fédération, un nouvel Etat ? Cela est à débattre bien sûr mais le noyau en serait toujours une République.


Cette nouvelle entité regroupera six nations: la Pologne, l'Ukraine, la Biélorussie, la Lituanie, la Lettonie et l'Estonie. Il y a là une profonde logique historique et culturelle: c'est pratiquement l'ancienne République des Deux Nations qui existait jusqu'à la fin du 18 ème siècle. On peut ajouter que la Grande-Bretagne serait disposée à donner son appui et son parrainage à ce nouveau groupe. 

 
Il faut savoir, en effet, que tous ces pays sont exaspérés par l'attitude des dirigeants de l'Ouest de l'Europe (Macron et Scholz en particulier): ils veulent tout régenter, tout décider, alors qu'ils n'y connaissent rien et méprisent un peu l'Europe Orientale. Leur crédibilité est devenue voisine de zéro. Macron a ainsi donné un mot nouveau aux langues slaves: makronowac (parler pour ne rien dire).


 
J'avoue que ce projet d'une nouvelle Grande République m'intéresse beaucoup. Ca prendra sans doute du temps mais j'espère pouvoir y participer un jour. Ca représenterait à peu près 110 millions d'habitants et 1,1 million de km². Ce serait à peu près le quart de l'Union Européenne actuelle (447 millions d'habitants et 4 millions de km²). De quoi faire peur à Poutine mais il en aura été, indirectement, à l'origine.

 
En attendant, j'ai passé quelques jours agréables dans un joli hôtel (photo n°20) même s'il a fait un temps de cochon, gris et pluvieux, sans un poil de neige. Le climat en Europe Centrale, ça devient dramatique. Il n'y a plus que quelques courtes semaines de froid, les rivières et les lacs n'ont plus le temps de geler. Finie la magie cristalline des hivers et les courses de patins à glace.

 
Le soir de Noël, j'ai eu droit à un dîner slave complet. Je crois que ça n'a pas grand chose à voir avec ce que l'on imagine en France (des blinis, du caviar, du poisson fumé, du crabe du Kamtchatka et je ne sais trop quoi).


Ce sont douze plats sans viande qui représentent les 12 mois de l'année. On dispose tout ça sur une grande table où chacun se sert : du borchtch (sans viande), de multiples soupes, des pierogis ou varenniky, des choux farcis au riz et au sarrasin, de la kacha, de la carpe, des harengs à la crème, des écrevisses, du poisson-chat (à mon attention), de l'anguille fumé, des betteraves, des cornichons malossol, des champignons marinés, une salade à la russe, des gâteaux au fromage, au miel et au pavot. Le tout arrosé de ce que l'on appelle des "kompots" qui ne sont pas des compotes mais des fruits secs, baignés de miel, qu'on fait bouillir à l'eau (un drôle de goût).


On est vite rassasiés avec tout ça. Mais peut-être bizarrement, c'est à ce moment que je me suis sentie Française. Bien sûr que ce repas de réveillon m'a fait plaisir. Mais c'est tout de même vraiment austère et pas très sophistiqué. Où sont les huîtres, les langoustines, le foie gras, les galantines, le boudin blanc, le chapon farci et enfin la bûche. Le tout arrosé de Sauternes ou de Bourgogne ?







Mes petites photos de Wroclaw. La dernière partie est consacrée à l'architecture contemporaine de la ville (que je trouve réussie) et au cimetière juif très important mais évidemment sans tombes postérieures à 1942.
 
Une particularité de la ville: son éclairage urbain. On a voulu reconstituer l'ambiance de la fin du 19ème, début du 20ème siècle. Une idée magnifique ! Pour cela, on a disposé des lampadaires fonctionnant, comme autrefois, au gaz. D'où cette lumière étrange, fortement orangée. Ca permet des promenades nocturnes mystérieuses et dépaysantes. Fascinant !

Enfin, je ne peux pas terminer sans évoquer la littérature. La Pologne a produit, au 20ème et 21ème siècles, plusieurs écrivains de niveau mondial. J'en ai déjà un peu parlé dans différents posts mais je me permets de récapituler mes auteurs préférés :

- Stanislas Ignacy Witkiewicz (1885-1939) : "L'inassouvissement"
- Bruno Schulz (1892-1942) : "Le sanatorium au croque-mort", "Les boutiques de cannelle". Un auteur-culte !

Il est à noter que Witkiewicz et Schulz étaient également de grands peintres

- Witold Gombrowicz (1904-1969) : "Ferdydurke", "Cosmos", "La Pornographie".  Trois livres majeurs du 20ème siècle.
- Isaac Bashevis Singer (1904-1991) : "Le manoir", "Le domaine","La famille Moskat". Prix Nobel 1978; il écrivait en yiddish.
- Wislawa Szymborska (1923-2012): poétesse, prix Nobel 1998
- Ryszard Kapuscinski 1932-2007) : un journalisme littéraire; "Ebène", "Imperium"
- Olga Tokarczuk (1962) : prix Nobel 2018. "Les pérégrins", "Les livres de Jakob". 
- Agata Tuszynska 1957) : "Une histoire familiale de la peur", "La fiancée de Bruno Schulz"
- Andrzej Stasiuk (1960) : "Sur la route de Babadag", "Taksim"

Je signale enfin un grand maître du roman policier : Zygmunt Miloszewski (1976) :"Un grain de vérité", "La colère".

samedi 31 décembre 2022

Espoir et encore...

 

Je reviens d'un petit séjour en Pologne. J'en parlerai la semaine prochaine.

J'ai été effrayée de constater que mon blog vient de fêter ses 15 ans. Je me dis parfois que c'est ridicule ou absurde.


De la maniaquerie, de l'obsession ou simplement du radotage avancé, diront certains. Peut-être en effet.

Et puis, un blog, c'est aujourd'hui complétement ringard. On n'a plus le temps, dit-on, de lire un texte, des bavardages, des élucubrations. D'ailleurs, il faut bien constater qu'après un petit succès initial, à ses débuts, la fréquentation de mon site est en baisse régulière.


La modernité aujourd'hui, c'est Facebook et Instagram (je n'ose pas parler de Tik Tok et Snapchat). On veut surtout y faire croire qu'on a une vie formidable. C'est une jubilation continuelle : j'ai tellement d'amis beaux, intelligents, supérieurs et je fréquente tellement d'endroits magnifiques et reposants ! Mais j'ai plutôt tendance à penser que les images satisfaites de soi qu'on y exhibe sont à proportion inverse de l'ennui et de l'insatisfaction que l'on éprouve en réalité. 


Je me sens très éloignée de ça. J'en ai vraiment marre de cette vision du monde consolante, infantile, puritaine et idéologiquement bienséante qui nous submerge. Tout dégouline de bonté affichée. On est devenus incapables de comprendre qu'on est de fieffés menteurs et que le vernis de notre bienveillance proclamée peine à dissimuler notre cynisme. Il faut savoir se confronter à nos pulsions les plus inavouables et à notre imaginaire le plus dérangeant.


C'est cette pression de la bienséance qui fait que je suis régulièrement tentée de suspendre mon blog. Est-ce que ça n'est pas inactuel, hors de propos, complétement vain ? Et j'en viens à me censurer moi-même. Ce qui m'empêche peut-être d'arrêter, c'est que je porte en moi une espèce de folie, une passion extrémiste  dévorante. Je suis incapable de me modérer. Tout prend chez moi une forme extrême: le sport, le régime alimentaire, la lecture, mon mode de vie, mes horaires...Quand j'entreprends quelque chose, on ne peut plus m'arrêter.


Je m'applique une discipline personnelle qui me rend sans doute difficile à vivre. C'est sûr que j'ai des côtés pas drôles, voire sinistres. Sans être aussi radicale, je suis ainsi fascinée par l'Impératrice Sissi, intransigeante et totalement détachée, ou bien par l'Américain fou et génial, Bobby Fischer, qui a sacrifié toute sa vie personnelle aux échecs. 


On dit souvent qu'être libre, c'est pouvoir faire ce que l'on désire. Je dirais plutôt qu'être libre, c'est pouvoir faire ce que l'on ne désire justement pas. C'est la contrainte qui permet de s'affranchir et c'est d'elle que jaillit la liberté. 


Ca explique donc que je poursuive, malgré tout, mon blog. Et puis, rentre peut-être aussi en jeu une pointe d'orgueil personnel ou de volonté de puissance. Je ne veux pas que l'on me considère limitée à ma seule compétence professionnelle: les chiffres et la finance. Même si j'assume entièrement ça, ça me vaut souvent une certaine commisération ou ironie. Sous entendu: je dois être bien terre à terre, éloignée des subtilités de la culture et de l'esprit. Des préjugés caricaturaux qui, aujourd'hui, me font bien rigoler.


Mais le temps me rattrape. 2022 s'achève. Une année comme ça, aussi terrible, on ne peut vraiment souhaiter qu'une chose : qu'elle soit la dernière de ce calibre. Difficile, en effet, de faire pire. 


Inutile de s'appesantir sur 2022. Ruminer n'effacera rien. Je me remémore souvent les paroles d'un tube polonais des années 70 (Marek Grechuta) que ma mère fredonnait souvent: "Że ważne są tylko te dni, których jeszcze nie znamy". En traduction littérale, lourdingue, ça donne : "Sont seulement importants ces jours que nous ne connaissons pas encore". Ca demeure pour moi une leçon de vie.


Dans le prolongement de mon petit voyage, je poste aujourd'hui deux peintres polonais que j'aime bien:  Teodor Axentowicz (1859-1938) et Witold Pruszkowski (1846-1896). Je rappelle d'ailleurs que l'image en exergue de mon post est un tableau d'Axentowicz ("Wiosna" ou Printemps). Ce n'est certes pas une peinture révolutionnaire mais c'est un imaginaire dans lequel je me reconnais.

J'avais emmené avec moi les livres suivants :

- Alessandro BARBAGLIA: "Le coup du fou". Le match en Islande (juillet-août 1972) du championnat du monde d'échecs entre l'Américain Fischer et le Russe Spassky. En arrière-plan, la guerre froide. Et puis les personnalités hors-normes des deux joueurs. Une guerre Orient-Occident qui rappelle la guerre de Troie et les personnalités opposées d'Achille (le guerrier) et d'Ulysse (le rusé). Si vous recherchez un cadeau de dernière minute, dépêchez vous d'acheter ce livre. 

- Adrienne WEICK: "La septième diabolique". Un faux polar couronné par le Grand prix des enquêteurs 2022. Ca se passe à Valognes (Manche) sur les traces de Barbey d'Aurevilly. Très original et surtout une incitation à relire Barbey, l'un des écrivains les plus sombres et les plus percutants du 19ème siècle.

- Laurence FONTAINE: "Vivre Pauvre - Quelques enseignements tirés de l'Europe des Lumières". En matière d'histoire économique et sociale, on ne connaît que Piketty. Il y a pourtant bien mieux avec Laurence Fontaine, moins idéologique, plus novatrice et extraordinairement documentée. Son précédent livre, "Le Marché" était fondamental, une remise en cause de nos idées toutes faites. Ce dernier ouvrage pose des questions essentielles: comment parler des pauvres ? De l'inégalité , de la charité, de l'impôt, de l'accès des plus démunis au marché, de leur liberté de choix, de leur capacité à prendre leur destin en main. C'est en plus remarquablement écrit.

- Nicolas MERA: "Petit dictionnaire des sales boulots". Un livre qui complète, d'une certaine manière, celui de Laurence Fontaine. Une sorte d'inventaire de toutes les professions disparues au cours au cours des siècles. Des sales boulots, périlleux, sinistres, ardus, avilissants : les chiffonniers, bien sûr, mais aussi les mégotiers, les décrotteurs, les haleurs, les draveurs, les coureurs des bois, les collecteurs d'urine, les sonneurs, les pleureuses etc... 


samedi 17 décembre 2022

Fragments proustiens

 

A l'occasion de la réception du Prix Nobel, Annie Ernaux a déclaré qu'elle écrivait "pour venger sa race".


Ca n'a guère donné lieu à critique ou débat. Je sais seulement que ça a embarrassé beaucoup de traducteurs. On n'ose plus trop, en effet, employer ce mot de "race" dans de nombreuses langues.


Moi, ça m'a vraiment plongée dans la perplexité. Les identités fixes, femme, prolétaire, dominé, victime, qui vous définissent et vous enferment à jamais dans un destin, elle semble vraiment y croire notre nouveau Prix Nobel. Il est vrai qu'elle carbure à Bourdieu/Jdanov. Ce découpage simpliste du monde entre oppresseurs et oppressés, ça me hérisse. 


Tout le contraire de l'esprit d'émancipation des Lumières ou bien de la dispersion des identités, de l'éclatement du Moi, prônés par la modernité philosophique (Gilles Deleuze). Et je ne parle pas de cette sinistre passion du ressentiment qui emporte les sociétés occidentales.


Les gens qui croient savoir qui ils sont, leur assurance me rebute immédiatement. J'ai heureusement trouvé un élixir contre leur influence toxique: il s'agit de Marcel Proust. Curieusement, j'ai toujours vécu à proximité de ses domiciles successifs : 9 boulevard Malesherbes, 45, rue de Courcelles, 102, Boulevard Haussmann, 44, rue Hamelin (où il est mort, il y a exactement un siècle). A une époque, je pouvais même observer, depuis ma chambre, la cour du lycée Condorcet où il a été élève.


Grande différence entre aujourd'hui et hier : à l'époque de Proust, c'étaient des quartiers résidentiels réputés pour leur calme et leur verdure, offrant presque une vie provinciale. On a évidemment du mal à imaginer ça maintenant.


Un point commun entre Annie Ernaux et Marcel Proust. L'un et l'autre ont eu des parents épiciers dans un petit village en Normandie. Pour Marcel Proust, il s'agissait de ses grands-parents paternels. Mais la comparaison s'arrête ici parce qu'on serait bien en  peine de déceler un quelconque point commun dans les descriptions des villages d'Yvetot et d'Illiers-Combray. Un traumatisme d'une part, un émerveillement d'autre part. De quoi disserter sur le poids de l'enfance et de l'éducation peut-être pas si déterminants que ça.


Marcel Proust, j'y pense donc souvent: quand je traverse le Parc Monceau ou bien quand je vais à ma piscine (située juste à côté du 45, rue de Courcelles). Le plus singulier, c'est que son œuvre fascine tant de gens pourtant a priori  aussi éloignés que possible du monde de Proust: qu'est-ce que ces histoires de salons parisiens, de duchesses, de grands bourgeois, d'étranges invertis, peuvent bien dire à des gens modestes ?


Un livre récent de Stéphane Carlier ("Clara lit Proust") aborde cette question. Clara est coiffeuse dans une petite ville de Saône-et-Loire. Un monde broyé par la banalité quotidienne avec une patronne et un copain caricaturaux. Jusqu'au jour où Clara rencontre l'homme qui va changer sa vie, qui va lui permettre de s'émanciper: Marcel Proust.


On peut penser aussi au livre de Joseph Czapski : "Proust contre la déchéance". Il s'agit d'entretiens avec des codétenus polonais, dans un camp soviétique, au début de la seconde guerre mondiale. Parler de Proust quand on va peut-être être exécuté demain, parler de Proust pour ne pas sombrer.


Pour ce qui me concerne, la découverte de Proust a été aussi importante que celle de Freud. J'y ai trouvé des clés de compréhension de la psychologie humaine et de la vie en société: le mensonge, la jalousie, la férocité, le snobisme, les signes amoureux, les "tiraillements" et ambiguïtés de la sexualité. 


Et puis sa conception du Temps, avec l'effraction continuelle du passé dans le présent. Rien n'est jamais révolu, tout est relié comme les piliers d'une Grande Arche, et c'est ce qui nous rend, d'une certaine manière, immortels.


Et enfin, l'Amour ! On croit généralement que l'amour, c'est quelque chose qui vous submerge soudainement, vous tombe brutalement dessus. Mais non, pas du tout ! C'est plutôt qu'un jour, on décide d'aimer. Et on décide alors d'aimer ce qu'on n'a pas. Pourquoi ? Justement parce qu'on ne l'a pas.


J'ajouterai que je trouve le personnage de Proust extrêmement sympathique. Quelqu'un que j'aurais sans doute aimé connaître dans la vraie vie. J'aime son côté lunaire, détaché, absolument en dehors des contingences de ce bas monde.


De sa biographie, j'ai ainsi retenu les anecdotes suivantes :

- il vivait "à rebours" se levant dans l'après-midi (aux alentours de 17 H 30) et se couchant au petit matin. Il sortait en ville tard le soir (vers 23 heures) souvent pour rejoindre les salons des Grands Hôtels (celui du Ritz notamment). 


- il ne mangeait à peu près rien: juste, à son réveil et durant les dernières années de sa vie, deux croissants et deux cafés au lait. Quelques rares fantaisies: une sole et des crèmes glacées auxquelles il touchait à peine. Quasiment jamais de viande, seulement un peu de  poulet. Il était évidemment très mince et longiligne surtout pour son époque.


- il était incapable d'une quelconque activité pratique ou manuelle. Il n'a jamais fait de courses de sa vie, ne s'est rendu chez un coiffeur, dans une boutique d'habillement ou de chaussures. De tout cela, il chargeait ses domestiques à toute heure de la nuit (ce qui les exposait à de mauvaises rencontres). Même ouvrir ou fermer une porte lui était étranger: comme il ne prenait jamais de clés quand il sortait, il fallait l'attendre durant toute la nuit.  Quant à la cuisine, il en proscrivait toute odeur et se contentait, généralement, de se faire livrer par une grande maison.  


Il était néanmoins féru de toutes les nouvelles technologies de son époque, un véritable "geek" avant l'heure : l'électricité, le téléphone, le "théâtrophone" (une invention disparue), les ascenseurs, l'automobile, les trains et même l'avion.


- il était bourré de "manies". Ou plutôt, disons qu'il s'adonnait, continuellement, à la jouissance et à l'angoisse de troubles obsessionnels et compulsifs. Il vivait calfeutré, avait peur des courants d'air, des coups de froid, des pollens. Chaque détail quotidien devait obéir à un ordonnancement et un cérémonial compliqués. Il était donc un tyran domestique d'autant plus qu'il exigeait que tout soit réalisé immédiatement. Il ne supportait pas d'attendre. Mais selon les témoignages de tous ceux qui l'ont servi, il était un tyran bienveillant et agréable (jamais en colère, toujours d'humeur égale), toujours très poli. Une seule chose l'irritait profondément et le conduisait à se séparer de ceux qui le côtoyaient: qu'on lui dise comment il devait conduire sa vie, "corriger" ses habitudes. Il n'entendait nullement s'amender.


- il avait un rapport inhabituel à l'argent. Sa seule préoccupation était de connaître le montant global de sa fortune, d'avoir l'assurance qu'il pouvait faire face. Mais les dépenses de la vie quotidienne, il s'en désintéressait complétement. Il payait aveuglément, sans contrôle, les factures qui lui étaient présentées. Il était connu, notamment, pour verser des pourboires extravagants. Pour ses besoins courants, il prélevait dans une armoire bourrée de billets de banque entassés n'importe comment. Aussi désintéressé soit-il, il s'intéressait beaucoup néanmoins, peut-être étrangement, à la Bourse et à aux marchés financiers. Il ne manquait pas d'éplucher la Cote chaque jour. Il y investissait toute sa fortune mais perdait aussi beaucoup d'argent parce qu'il manquait de sang froid et s'attachait affectivement à ses valeurs. 


Voici les traits de caractère que j'ai retenus de Marcel Proust. Je partage évidemment avec lui, du moins je crois, quelques traits de caractère : le détachement général, le rapport à l'argent, à la nourriture, au rythme du temps. 


On est en droit de juger le personnage ou fou ou odieux. Au minimum, un affreux bourgeois. Il était cela probablement mais sans doute, aussi, pas que cela. Notre époque est celle d'une catégorisation à outrance, on enferme les individualités dans des schémas binaires: dominant, dominé. C'est le ferment d'une haine généralisée. 


De toute façon, Proust n'avait cure de ce que l'on pouvait penser de lui. Son unique préoccupation était de tracer son propre chemin, de réaliser son œuvre. Celle qui fut, dans ses dernières années, sa gouvernante et confidente, Céleste Albaret, rapporte ainsi qu'il était effectivement difficile de travailler auprès de lui, tant il était maniaque et exigeant, mais que sa vie s'est trouvée "illuminée" de son contact avec Proust.


Quelques images (Monet, Bonnard, Caillebotte, Helleu, van Dongen) se rapportant à l'époque de Proust. Il faut surtout rappeler qu'il soutenait l'avant-garde artistique de son temps, souvent décriée dans les milieux qu'il fréquentait: les Impressionnistes, Van Gogh, les musiciens Ravel, Satie, et Debussy, les ballets russes et leur décorateur Léon Bakst.

Lectures :

- Céleste ALBARET: "Monsieur PROUST". Un livre capital, une image fidèle de la vie quotidienne de Proust.

- Evelyne BLOCH-DANO: "Madame PROUST". Le portrait d'une femme remarquable, aimante et très cultivée (grande polyglotte, pianiste et amoureuse des livres). Capable, à son époque, de ne pas désapprouver l'homosexualité de son fils. Ce livre passionnant est également la reconstitution du monde de la bourgeoisie juive parisienne.

- Mathilde BREZET: "Le grand monde de Proust". 2 500 personnages peupleraient "la Recherche". Ce livre est certes un dictionnaire mais ne recense pas ces 2 500 personnes. Il s'attache à une centaine d'entre eux, les plus significatifs, et surtout à leur évolution, transformation. Car les personnages de Proust n'ont rien à voir avec ceux de Balzac. Chez Balzac, ils sont donnés une fois pour toutes et, ensuite, ils ne changent pas. Chez Proust, ils sont sans cesse mouvants et susceptibles de se contredire au cours de leur évolution.

- Charles DANTZIG: "Proust Océan". Il y a, pour moi, deux essayistes majeurs de la littérature française : Cécile GUILBERT et Charles DANTZIG. Ce "Proust Océan" est extrêmement brillant, novateur, inattendu. Et même aussi révolutionnaire que "la Recherche" dans son écriture. Merveilleux !

Je signale enfin que je ne posterai pas samedi prochain. Je serai en Pologne, nouvelle patrie des Ukrainiens. Retour le 31 décembre. Mais on peut bien sûr continuer de m'écrire.