
Quelques jours passés en Pologne durant les fêtes de Noël. Je suis toujours contente de quitter la France, de ne plus entendre et parler le Français. Non pas que j'en ai marre de la France ou que je ne la supporte plus, mais j'ai régulièrement besoin de changer de langage d'expression. Etre monolingue, je trouve que c'est triste parce que changer de langue, c'est s'offrir la possibilité de changer de peau, de devenir un(e) autre. C'est, à chaque fois, une expérience libératrice, apaisante, comme si on redéfinissait les règles du jeu de sa vie personnelle. Toutes les relations individuelles et sociales se trouvent bouleversées y compris, et peut-être surtout, les liens affectifs et sentimentaux

Je me suis donc retrouvée dans une grande ville du Sud-Ouest de la Pologne où je n'avais encore jamais mis les pieds: à Wroclaw (qui se prononce Vrotssouaf en accentuant le o). Une ville à l'histoire mouvementée: polonaise durant tout le Moyen-Age, puis autrichienne (jusqu'à Marie-Thérèse), puis prussienne, puis allemande puis à nouveau polonaise (depuis 1945) .

Avec une caractéristique: la majorité de ses habitants sont issus d'un "Grand Transfert" d'Est en Ouest effectué à partir de 1945. Il fallait (déjà !) accorder des gains territoriaux à l'URSS victorieuse et repousser vers l'Ouest toute l'Europe Centrale. Pour ça, l'Allemagne a du comprimer son territoire et on a "importé", sur les espaces qu'elle a vidés, les anciens territoires de l'Est de la Pologne (en Lituanie, Biélorussie, Ukraine). C'est comme ça qu'à l'Ouest de la Pologne, on trouve beaucoup de gens de l'Est (parmi lesquels la récente Prix Nobel de littérature, Olga Tokarczuk). Et c'est ainsi que beaucoup d'habitants de Wroclaw ont pour origines l'Est de la Galicie, la région de l'actuelle Lviv ukrainienne. C'est notamment pour ça que je me suis retrouvée à Wroclaw.

La Pologne, même si on n'en connaît à peu près rien, n'a pas une image très positive en France: un pays de cathos, bigots, réactionnaire et arriéré. Évidemment, ce sont des caricatures idiotes. On ignore que le pays a toujours été à l'avant-garde artistique (cinéma, musique, littérature, arts plastiques).
On ignore aussi que jusqu'à la fin du 18 ème siècle (ce qui n'est quand même pas si vieux), le pays important, celui qui comptait à l'Est, ce n'était pas la Russie mais la Pologne, plus étendue, plus peuplée. On ignore surtout que son territoire allait "de la mer à la mer", c'est à dire de la Baltique à la mer Noire et comprenait, notamment, la majeure partie de l'Ukraine. Contrairement donc à ce qu'affirme Poutine, l'Ukraine ne se confond pas avec la Russie. L'héritage polonais est aussi important que l'héritage russe dans l'histoire ukrainienne mais, évidemment, l'Ukraine, ça n'est pas non plus la Pologne.

Et puis, la Pologne est un pays qui peut nous donner aujourd'hui beaucoup de leçons. Justement à propos des ces "territoires historiques" avec lesquels on ne cesse aujourd'hui de nous bassiner (la Crimée ou la Palestine). S'il est un pays qui a été cyniquement et injustement privé de ses territoires dits historiques, c'est bien la Pologne. Elle serait entièrement fondée à les revendiquer aujourd'hui. Mais je dois reconnaître que je n'ai jamais entendu un Polonais parler de récupérer un bout d'Ukraine, ou de Biélorussie, ou de Lituanie et même de Lettonie.
Les Polonais n'en ont, en fait, à peu près rien à fiche (hormis Varsovie, Gdansk et Cracovie) des territoires qui leur ont été concédés. Ils savent qu'associer une nation à un territoire, c'est une ânerie dangereuse. On peut très bien continuer à exister sans ça. C'est d'ailleurs pour ça que les Polonais choisissent l'exil, l'émigration, sans avoir le sentiment de se renier. Un pays, c'est d'abord une langue, une culture.
Évidemment, on ne peut pas parler de la Pologne, sans évoquer deux terribles traumatismes qui continuent de façonner les mentalités: la 2nde Guerre Mondiale puis la dictature communiste.
Il faut rappeler qu'avant la 2nde guerre, la Pologne était le pays le plus multiculturel d'Europe. Une mosaïque extraordinaire de langues (polonais, yiddish, allemand, lituanien, ruthène, biélorusse) et de religions (catholiques, orthodoxes, uniates, juifs).
Après la guerre, à la suite de la quasi disparition des Juifs et du redécoupage par Staline de l'Europe suivant les identités ethniques, il n'y a plus eu que des Polonais sur le territoire. Ça a sans doute été un appauvrissement culturel..
Quant à la période communiste, elle a été vécue comme une oppression féroce de Moscou et un désastre économique. Une immense amertume, une injustice pour un pays qui était moralement vainqueur de la guerre. D'"homme rouge", il n'y en a quasiment pas eu en Pologne.
Après la chute du Mur qui a été vécue avec une joie folle, comme une immense libération, le pays a du se réinventer.
Pour cela, il a d'abord reconstruit son économie, en la bouleversant complétement. La Pologne est même un véritable cas d'école que l'on n'a pas assez étudié. Presque misérable et sans ressources en 1990, elle est devenue un "tigre" européen et le pays a maintenant rejoint le niveau de vie européen moyen avec des perspectives de croissance qui demeurent favorables. Son PNB/habitant, autrefois identique, est maintenant 2 fois supérieur à celui de la Russie et 3 fois celui de l'Ukraine (d'avant 2022).
Une réussite impressionnante qui explique l'attraction nouvelle de la Pologne. Ca irrite même le Kremlin qui ne cesse de marteler, par la voix de Lavrov, que la Pologne a des intentions hégémoniques et veut récupérer ses anciens territoires, dont l'Ukraine.
Mais ce ne sont pas les hommes politiques qui décident du choix des citoyens. Ce sont ces derniers qui choisissent et ils le font avec leurs pieds. Aucun Ukrainien ne va se réfugier en Russie. En revanche, l'afflux est massif en Pologne.
On ne dispose pas de chiffres entièrement fiables. On va jusqu'à évoquer 3 millions d'Ukrainiens en Pologne, ce qui est un choc démographique considérable dans un pays de moins de 40 millions d'habitants, d'autant plus que les Ukrainiens sont concentrés dans les grandes villes.
J'ai pu constater cette nouvelle réalité à Wroclaw. Je me suis promenée dans la ville durant la Nuit de Noël, il n'y avait, ce soir là, que des Ukrainiens. Dans les épiceries, les restaurants, les hôtels, presque tout le personnel est Ukrainien. Dans les grandes villes polonaises, 10 à 15 % de la population est, en fait, Ukrainienne.
C'est une nouvelle ambiance qui s'installe. C'est évidemment extrêmement curieux même s'il faut être initié pour percevoir cela. Mais le plus curieux, c'est que cela semble bien se passer, sans problèmes de cohabitation. Je n'ai entendu aucune plainte ni d'un côté, ni de l'autre.
Il est vrai que ce sont surtout des femmes et des enfants, a priori peu portés à la délinquance, qui se sont installés en Pologne. Et puis presque tout rapproche Ukrainiens et Polonais : les langues, l'apparence physique, la cuisine, les rythmes de la journée. Ils diffèrent même tous les deux profondément des Russes par un trait de caractère commun: l'indiscipline, l'esprit de révolte.
Dernière particularité: les Ukrainiens sont généralement hébergés dans des familles polonaises. Ça dure souvent depuis le début de la guerre et je trouve ça vraiment admirable parce que supporter, pendant des mois, des gens avec lesquels on n'a pas de liens familiaux, ça n'est vraiment pas évident.
Mais il y a vraiment une extraordinaire solidarité des Polonais avec les Ukrainiens. Elle est bien sûr façonnée par une longue histoire commune mais ça va au-delà, c'est aussi une générosité pure. C'est également l'un des aspects les plus positifs de la foi catholique en Pologne. Même si la pratique religieuse s'y effondre aujourd'hui, elle continue d'imprégner les mentalités.
Ça ouvre matière à réflexion en particulier pour tous nos diplomates de l'Ouest de l'Europe. Nul ne sait comment va évoluer la guerre Russie/Ukraine. Mais ce qui est sûr, c'est que, qu'elle que soit l'issue du conflit, un nouveau bloc politique est en train de se constituer à l'Est de l'Europe. Rien ne va pouvoir arrêter ce mouvement. Quelle forme cela peut prendre ? Une association, une fédération, un nouvel Etat ? Cela est à débattre bien sûr mais le noyau en serait toujours une République.
Cette nouvelle entité regroupera six nations: la Pologne, l'Ukraine, la Biélorussie, la Lituanie, la Lettonie et l'Estonie. Il y a là une profonde logique historique et culturelle: c'est pratiquement l'ancienne République des Deux Nations qui existait jusqu'à la fin du 18 ème siècle. On peut ajouter que la Grande-Bretagne serait disposée à donner son appui et son parrainage à ce nouveau groupe.
Il faut savoir, en effet, que tous ces pays sont exaspérés par l'attitude des dirigeants de l'Ouest de l'Europe (Macron et Scholz en particulier): ils veulent tout régenter, tout décider, alors qu'ils n'y connaissent rien et méprisent un peu l'Europe Orientale. Leur crédibilité est devenue voisine de zéro. Macron a ainsi donné un mot nouveau aux langues slaves: makronowac (parler pour ne rien dire).
J'avoue que ce projet d'une nouvelle Grande République m'intéresse beaucoup. Ca prendra sans doute du temps mais j'espère pouvoir y participer un jour. Ca représenterait à peu près 110 millions d'habitants et 1,1 million de km². Ce serait à peu près le quart de l'Union Européenne actuelle (447 millions d'habitants et 4 millions de km²). De quoi faire peur à Poutine mais il en aura été, indirectement, à l'origine.
En attendant, j'ai passé quelques jours agréables dans un joli hôtel (photo n°20) même s'il a fait un temps de cochon, gris et pluvieux, sans un poil de neige. Le climat en Europe Centrale, ça devient dramatique. Il n'y a plus que quelques courtes semaines de froid, les rivières et les lacs n'ont plus le temps de geler. Finie la magie cristalline des hivers et les courses de patins à glace.
Le soir de Noël, j'ai eu droit à un dîner slave complet. Je crois que ça n'a pas grand chose à voir avec ce que l'on imagine en France (des blinis, du caviar, du poisson fumé, du crabe du Kamtchatka et je ne sais trop quoi).
Ce sont douze plats sans viande qui représentent les 12 mois de l'année. On dispose tout ça sur une grande table où chacun se sert : du borchtch (sans viande), de multiples soupes, des pierogis ou varenniky, des choux farcis au riz et au sarrasin, de la kacha, de la carpe, des harengs à la crème, des écrevisses, du poisson-chat (à mon attention), de l'anguille fumé, des betteraves, des cornichons malossol, des champignons marinés, une salade à la russe, des gâteaux au fromage, au miel et au pavot. Le tout arrosé de ce que l'on appelle des "kompots" qui ne sont pas des compotes mais des fruits secs, baignés de miel, qu'on fait bouillir à l'eau (un drôle de goût).

On est vite rassasiés avec tout ça. Mais peut-être bizarrement, c'est à ce moment que je me suis sentie Française. Bien sûr que ce repas de réveillon m'a fait plaisir. Mais c'est tout de même vraiment austère et pas très sophistiqué. Où sont les huîtres, les langoustines, le foie gras, les galantines, le boudin blanc, le chapon farci et enfin la bûche. Le tout arrosé de Sauternes ou de Bourgogne ?
Mes petites photos de Wroclaw. La dernière partie est consacrée à l'architecture contemporaine de la ville (que je trouve réussie) et au cimetière juif très important mais évidemment sans tombes postérieures à 1942.
Une particularité de la ville: son éclairage urbain. On a voulu reconstituer l'ambiance de la fin du 19ème, début du 20ème siècle. Une idée magnifique ! Pour cela, on a disposé des lampadaires fonctionnant, comme autrefois, au gaz. D'où cette lumière étrange, fortement orangée. Ca permet des promenades nocturnes mystérieuses et dépaysantes. Fascinant !
Enfin, je ne peux pas terminer sans évoquer la littérature. La Pologne a produit, au 20ème et 21ème siècles, plusieurs écrivains de niveau mondial. J'en ai déjà un peu parlé dans différents posts mais je me permets de récapituler mes auteurs préférés :
- Stanislas Ignacy Witkiewicz (1885-1939) : "L'inassouvissement"
- Bruno Schulz (1892-1942) : "Le sanatorium au croque-mort", "Les boutiques de cannelle". Un auteur-culte !
Il est à noter que Witkiewicz et Schulz étaient également de grands peintres
- Witold Gombrowicz (1904-1969) : "Ferdydurke", "Cosmos", "La Pornographie". Trois livres majeurs du 20ème siècle.
- Isaac Bashevis Singer (1904-1991) : "Le manoir", "Le domaine","La famille Moskat". Prix Nobel 1978; il écrivait en yiddish.
- Wislawa Szymborska (1923-2012): poétesse, prix Nobel 1998
- Ryszard Kapuscinski 1932-2007) : un journalisme littéraire; "Ebène", "Imperium"
- Olga Tokarczuk (1962) : prix Nobel 2018. "Les pérégrins", "Les livres de Jakob".
- Agata Tuszynska 1957) : "Une histoire familiale de la peur", "La fiancée de Bruno Schulz"
- Andrzej Stasiuk (1960) : "Sur la route de Babadag", "Taksim"
Je signale enfin un grand maître du roman policier : Zygmunt Miloszewski (1976) :"Un grain de vérité", "La colère".