Le matin, dans les brumes du réveil, je me demande souvent: "Où suis-je ?" A Téhéran, à Varsovie, dans une quelconque ville de Russie ou d'Ukraine ? Ça m'effraie toujours un peu surtout que différentes langues viennent alors s'embrouiller dans mon cerveau. Et puis non..., je perçois les bruits de la rue, les ombres de mon jardin... je suis bien à Paris.
Et il y a aussi ces rêves récurrents au cours des quels j''échoue lamentablement à mes examens (ce qui m'a pourtant été épargné) ou me montre incapable de faire face à mon travail.
Je ne sais pas si ça peut être compris mais je porte très fort en moi le sentiment d'être une usurpatrice. Moi, une Parisienne, quelle imposture ! Rien ne me prédestinait à ça et, d'ailleurs, en suis-je vraiment une ? Je me sens plutôt indécrottablement Slave avec plein de traits caricaturaux (l'apparence, l'habillement, le comportement). Mais ça n'est pas vrai non plus parce que, là-bas, on me considère plutôt comme Française. Les origines, c'est quelque chose de très relatif, souvent impalpable voire illusoire, et, finalement, ça ne me préoccupe guère.
Au total, j'ai surtout le sentiment d'avoir eu une chance extraordinaire dans ma vie. Et cette chance, elle était imméritée. Tout simplement parce que je n'avais aucune qualité exceptionnelle: ni particulièrement travailleuse, ni particulièrement douée. Simplement, ni bête, ni moche, je résumerais. Mais sans doute orgueilleuse, supportant mal, dans quelque domaine que ce soit, qu'on me surpasse et prenne le dessus sur moi. J'ai donc tendance à toujours vouloir vivre dans la compétition, ce qui n'est sans doute pas marrant et probablement lassant pour les autres.
Parler sans frein, c'est devenu le mot d'ordre de "la psychologie pour les nuls" mais j'ai plutôt tendance à penser que la parole est encore plus destructrice quand elle est exprimée publiquement car elle vous enferme alors définitivement dans un statut. Seul un dialogue privé et contradictoire peut vous amener à porter un regard critique sur vous-même et vous permettre, peut-être, de sortir de la cage dans la quelle vous vous étiez enfermé(e)s.
Et puis, ces grandes autobiographies, dans les quelles on se proclame absolument sincère, ont surtout pour finalité, me semble-t-il, de se consoler à bon compte en s'exonérant de toute responsabilité dans la conduite d'une vie décevante qui nous aurait impitoyablement malmenés, ballotés, broyés. On serait des victimes ou de la vie ou du système social et souvent même des deux à la fois. Pour cela, on n'hésite pas à simplifier outrageusement les choses et à se transformer en implacables procureurs. Tout se rapporterait, simplement, à un ou deux grands événements explicatifs : soit un traumatisme sexuel, au cours duquel on aurait été abusé(e), soit un sentiment de honte attaché à sa condition sociale, ses origines de classe, dont on n'arriverait jamais à se défaire.
Tous ces bouquins sont un peu l'équivalent des anciennes "vies de Saints" dans les quelles on relatait un parcours de souffrance puis de rédemption. Aujourd'hui, ça sert surtout à exhiber à quel point on est "méritants" d'avoir réussi à traverser ces épreuves. Le "mérite", cette valeur pourtant bourgeoise, refait ainsi étrangement surface.
Quant à mes parents, je serais bien incapable d'en parler, de cerner leur identité. Des libéraux certes, très tolérants et qui ne m'ont, évidemment, jamais violentée. Mais comme tous les parents, ils avaient leurs qualités mais aussi leurs défauts. Un couple pas très uni avec un père enfermé dans ses bouquins et son boulot et une mère qui menait sa vie de son côté. Mais que savais-je vraiment d'eux, en réalité ? Ils demeurent pour moi une énigme car ils n'étaient vraiment pas du genre à se confier à moi et c'était sans doute mieux ainsi. Mais peut-être qu'ils ne m'ont légué qu'une image complétement fausse d'eux-mêmes, leur simple masque social ? Difficile à partir de ça de dire si je leur ressemble. C'est même une idée que je refuse absolument.
L'honnêteté me commande, d'ailleurs, de reconnaître que j'étais absolument infecte avec eux. Toujours à râler, à contester..., je me "construisais" en opposition systématique. Et puis, j'ai fait les 400 coups avec de multiples dérives: vestimentaires, addictives, amoureuses (avec mon goût pour des "vieux" presque de l'âge de mon père à propos des quels je ne me hasarderais pas à évoquer la problématique tellement rabâchée du "consentement". On ne consent pas toujours à "son corps défendant", il y a également la fascination du tabou).
In fine, la laideur du monde, ça n'est qu'un point de vue. On ne vit pas dans une noirceur continue, on n'est pas les victimes définitivement opprimées d'une société ou d'un environnement familial. On en est aussi les acteurs, c'est nous mêmes qui façonnons le monde qui nous entoure, libre à chacun de le percevoir gris ou coloré. mais c'est souvent du regard que nous portons sur les autres, de l'accueil que nous savons leur faire, de la complicité que nous parvenons à établir, que peut surgir une étincelle. Mes plus beaux souvenirs, mes plus belles rencontres, se rapportent souvent à des lieux sinistres ou à des événements angoissants. De la laideur, jaillit aussi, souvent, la beauté.





























































