samedi 4 février 2023

"Qu'est-ce que je fais là ?"


Le matin, dans les brumes du réveil, je me demande souvent: "Où suis-je ?" A Téhéran, à Varsovie, dans une quelconque ville de Russie ou d'Ukraine ? Ça m'effraie toujours un peu surtout que différentes langues viennent alors s'embrouiller dans mon cerveau. Et puis non..., je perçois les bruits de la rue, les ombres de mon jardin... je suis bien à Paris.


Et il y a aussi ces rêves récurrents au cours des quels j''échoue lamentablement à mes examens (ce qui m'a pourtant été épargné) ou me montre incapable de faire face à mon travail.


Je ne sais pas si ça peut être compris mais je porte très fort en moi le sentiment d'être une usurpatrice. Moi, une Parisienne, quelle imposture ! Rien ne me prédestinait à ça et, d'ailleurs, en suis-je vraiment une ? Je me sens plutôt indécrottablement Slave avec plein de traits caricaturaux (l'apparence, l'habillement, le comportement). Mais ça n'est pas vrai non plus parce que, là-bas, on me considère plutôt comme Française. Les origines, c'est quelque chose de très relatif, souvent impalpable voire illusoire, et, finalement, ça ne me préoccupe guère.


Au total, j'ai surtout le sentiment d'avoir eu une chance extraordinaire dans ma vie. Et cette chance, elle était imméritée. Tout simplement parce que je n'avais aucune qualité exceptionnelle: ni particulièrement travailleuse, ni particulièrement douée. Simplement, ni bête, ni moche, je résumerais. Mais sans doute orgueilleuse, supportant mal, dans quelque domaine que ce soit, qu'on me surpasse et prenne le dessus sur moi. J'ai donc tendance à toujours vouloir vivre dans la compétition, ce qui n'est sans doute pas marrant et probablement lassant pour les autres.


Mais tout mon parcours, je l'impute essentiellement au hasard, aux cahots et au chaos de l'existence. Je n'y vois aucune prédestination, aucune logique profonde.


Ma copine Daria, elle me dit parfois: "Tu devrais davantage raconter ta vie dans ton blog. Ca serait plus intéressant et surtout plus mouvementé que toutes les confessions nombrilistes qui traînent aujourd'hui sur les réseaux sociaux et dans la littérature contemporaine".


"T'es folle, je lui réponds, ce serait nul. D'abord, je ne m'intéresse pas assez à moi-même et je me fiche bien de mon passé. Surtout, je suis bien incapable de retracer mon parcours, l'enchaînement des petites péripéties qui l'ont marqué".


Parce que c'est en effet la grande mode aujourd'hui. Chacun s'essaie à récapituler les petits événements de sa petite vie. Cela pour essayer de comprendre celui/celle que l'on est aujourd'hui. Notre passé expliquerait notre présent, tout s'enchaînerait mécaniquement. Ca devient le roman de nos origines, la grande confession dans laquelle on "vide son sac". Et on y est encouragés dans tous les médias aujourd'hui parce que, ne cesse-t-on de ressasser, la "parole serait libératrice" et qu'il faut surtout parler pour parvenir à surmonter son mal-être. 


Parler sans frein, c'est devenu le mot d'ordre de "la psychologie pour les nuls" mais j'ai plutôt tendance à penser que la parole est encore plus destructrice quand elle est exprimée publiquement car elle vous enferme alors définitivement dans un statut. Seul un dialogue privé et contradictoire peut vous amener à porter un regard critique sur vous-même et vous permettre, peut-être, de sortir de la cage dans la quelle vous vous étiez enfermé(e)s. 


Et puis, ces grandes autobiographies, dans les quelles on se proclame absolument sincère, ont surtout pour finalité, me semble-t-il, de se consoler à bon compte en s'exonérant de toute responsabilité dans la conduite d'une vie décevante qui nous aurait impitoyablement malmenés, ballotés, broyés. On serait des victimes ou de la vie ou du système social et souvent même des deux à la fois. Pour cela, on n'hésite pas à simplifier outrageusement les choses et à se transformer en implacables procureurs. Tout se rapporterait, simplement, à un ou deux grands événements explicatifs : soit un traumatisme sexuel, au cours duquel on aurait été abusé(e), soit un sentiment de honte attaché à sa condition sociale, ses origines de classe, dont on n'arriverait jamais à se défaire.


Et il faut bien dire que là-dessus, on ne manque pas de grandes explications issues de la vulgarisation psychanalytique ou sociologique (Bourdieu). Le problème, c'est que ça se transforme vite en une longue complainte dans la quelle on ne cesse de ruminer son malheur. On n'arriverait pas à se dépêtrer de sa classe sociale ni à surmonter les discriminations et abus sexuels que l'on a subis. On est pleins de ressentiment et ça nous autorise à en vouloir aux autres (les parents, les hommes harceleurs/agresseurs) et à la société toute entière (un système d'oppression/exploitation généralisées).


La littérature française contemporaine (dont les représentants les plus éminents sont Annie Ernaux et Edouard Louis) est ainsi inondée de ces récits pleurnichards dans lesquels on fait étalage de son infortune. C'est le temps du grand "dolorisme", de l'esprit victimaire, comme le souligne, fort justement, le sociologue Gérald Bronner. 


Tous ces bouquins sont un peu l'équivalent des anciennes "vies de Saints" dans les quelles on relatait un parcours de souffrance puis de rédemption. Aujourd'hui, ça sert surtout à exhiber à quel point on est "méritants" d'avoir réussi à traverser ces épreuves. Le "mérite", cette valeur pourtant bourgeoise, refait ainsi étrangement surface.


Comme cela serait simple, en effet, si on pouvait expliquer sa vie à partir d'un ou deux "événements" déterminants. Et si on pouvait surtout n'avoir rien à se reprocher soi-même. Parce qu'en fait, on le sait très bien, il y a une grande "plasticité" de notre personnalité et surtout, on n'est jamais des "oies blanches", de pauvres petites créatures sans défense. Et on sait parfois aussi se montrer cruel et odieux.


Pour ce qui me concerne, je serais bien incapable de parler de mes origines et d'ailleurs, ça ne m'intéresse pas (tous ces gens en quête de leurs ancêtres, ça me dépasse). Mes grands-parents, je les ai à peine connus et ils me terrorisaient. Des gens que je trouvais très durs, obtus. Je crois que je n'avais absolument rien de commun avec eux.  Heureusement qu'ils ne m'ont pas connue adolescente.


Quant à mes parents, je serais bien incapable d'en parler, de cerner leur identité. Des libéraux certes, très tolérants et qui ne m'ont, évidemment, jamais violentée. Mais comme tous les parents, ils avaient leurs qualités mais aussi leurs défauts. Un couple pas très uni avec un père enfermé dans ses bouquins et son boulot et une mère qui menait sa vie de son côté. Mais que savais-je vraiment d'eux, en réalité ? Ils demeurent pour moi une énigme car ils n'étaient vraiment pas du genre à se confier à moi et c'était sans doute mieux ainsi. Mais peut-être qu'ils ne m'ont légué qu'une image complétement fausse d'eux-mêmes, leur simple masque social ? Difficile à partir de ça de dire si je leur ressemble. C'est même une idée que je refuse absolument.


L'honnêteté me commande, d'ailleurs, de reconnaître que j'étais absolument infecte avec eux. Toujours à râler, à contester..., je me "construisais" en opposition systématique. Et puis, j'ai fait les 400 coups avec de multiples dérives: vestimentaires, addictives, amoureuses (avec mon goût pour des "vieux" presque de l'âge de mon père à propos des quels je ne me hasarderais pas à évoquer la problématique tellement rabâchée du "consentement". On ne consent pas toujours à "son corps défendant", il y a également la fascination du tabou). 






















Et que dire de mon éparpillement intellectuel ? J'étais toujours à étudier tout et n'importe quoi, au gré de mes lubies. Et enfin ma dureté, cruauté, envers les autres. J'ai toujours prétendu que c'était pour me protéger, ne pas me faire dévorer. Mais on m'a rétorqué que j'étais plutôt sans cœur. Par mon attitude, j'ai sans doute ainsi beaucoup inquiété mes parents et mon grand regret, c'est qu'ils n'aient pas su comment j'avais évolué.


In fine, la laideur du monde, ça n'est qu'un point de vue. On ne vit pas dans une noirceur continue, on n'est pas les victimes définitivement opprimées d'une société ou d'un environnement familial. On en est aussi les acteurs, c'est nous mêmes qui façonnons le monde qui nous entoure, libre à chacun de le percevoir gris ou coloré. mais c'est souvent du regard que nous portons sur les autres, de l'accueil que nous savons leur faire, de la complicité que nous parvenons à établir, que peut surgir une étincelle. Mes plus beaux souvenirs, mes plus belles rencontres, se rapportent souvent à des lieux sinistres ou à des événements angoissants. De la laideur, jaillit aussi, souvent, la beauté. 

"S'il y a un destin, la liberté n'est pas possible. Si la liberté existe, alors il n'y a pas de destin... c'est à dire que nous sommes nous-mêmes le destin" (Imre Kertész "Etre sans destin").


Photographies principalement d'Olia KOVAL, jeune artiste ukrainienne (2001). Il est à noter qu'en Ukraine, presque toutes les jeunes femmes pratiquent la photo et possèdent un appareil (bien plus que les hommes). J'en fais partie mais je ne sais pas l'expliquer. Moi, je me retrouve dans les images d'Olia Koval mais je conçois qu'elles ne plaisent pas à tout le monde.

- Gérald BRONNER: "Les origines - Pourquoi devient-on qui l'on est ? C'est bien sûr la parution récente du dernier livre du grand sociologue qui m'a incitée à rédiger ce post (sans toutefois, je l'espère, le plagier). Je conseille vraiment à tous ce petit bouquin rédigé avec clarté et pédagogie. L'identité se construit au fil de la vie, elle n'est pas déterminée une fois pour toutes, tel est son message essentiel.

 - Bruce CHATWIN: "Qu'est-ce que je fais là ?" Ce n'est pas une autobiographie au sens classique du terme avec le récit des années d'apprentissage de l'enfance et de la jeunesse. Mais ça répond, de manière bien plus essentielle à mes yeux, à cette question: comment se construit-on ? A partir de rencontres, de voyages et de lectures répond Chatwin. C'est largement comme ça que je vois les choses car je ne crois pas que les premières années soient à ce point déterminantes. On est plutôt, en effet, en évolution constante.

- Michel LEIRIS: "L'âge d'homme". Un bouquin datant de 1939 mais qui n'a pas pris une ride. Un modèle d'autobiographie comme exploration de l'inconscient, tellement supérieur aux niaiseries actuelles. L'occasion également de rappeler cette extraordinaire décennie littéraire française des années 30 qui, outre Céline, a vu l'éclosion de Bataille, Caillois, Artaud, Leiris, et aussi Kojève, Lacan, Klossowski, dont les textes demeurent d'actualité.

Je recommande enfin, au cinéma, deux films remarquables : "Retour à Séoul" de Davy Chou et "Tàr" de Todd Field qui posent, chacun à leur manière, la question de l'identité (celle perçue par moi-même et celle perçue par les autres). Je me suis reconnue en l'une et l'autre héroïne.


samedi 28 janvier 2023

En temps de guerre

 

J'ai lu, pendant la période de Noël, "Le diable au corps" de Raymond Radiguet. J'ai d'abord été sidérée par la qualité d'écriture de ce gamin (1903-1923) de moins de 20 ans (mort d'une typhoïde mal diagnostiquée). Et puis, toutes les réflexions que son bouquin peut susciter sur les comportements et passions humaines...


C'est l'histoire d'un lycéen qui, durant la première guerre mondiale, profite de l'absence du mari parti sur le front pour entretenir une relation amoureuse avec une femme plus âgée que lui. A sa parution, le livre a suscité un énorme scandale. Mais est-ce qu'il n'en serait pas de même aujourd'hui ? N'est-il pas complétement immoral de s'adonner, en lieu sûr, à la débauche alors que, non loin de là, il y en a d'autres qui vivent dans l'épouvante et se font trouer la peau ?


On voudrait finalement qu'en temps de guerre, tout le monde vive dans l'abstinence et une extrême austérité. Pourtant, on sait très bien qu'en réalité, ça ne se passe pas du tout comme ça.


La guerre, quand elle est déclenchée, elle se traduit d'abord par un bouleversement de toutes nos perceptions. Chaque instant de notre vie revêt, à partir de là, une nouvelle acuité. Tous nos sens sont alors en éveil. Ce qui était banal (la couleur du ciel, les bruits de la rue, les personnes rencontrées) devient extraordinaire. Si l'on était déprimé, c'est fini. On devient certes angoissés, on a peur, mais on n'est plus abattus, on cesse de se laisser aller. Mentalement, on accède à un autre registre, une autre disposition d'esprit.


Il y a même quelque chose de fascinant, d'attirant, dans l'état de guerre. J'en veux pour preuve les nombreux Ukrainiens qui ne cessent de faire des allers et retours entre leur pays et l'Europe de l'Ouest. Comme si, après avoir trouvé un peu de sécurité là-bas, ils éprouvaient, au bout d'un certain temps, le besoin de se recharger en adrénaline.  


En temps de guerre, finie la désolante passivité dans laquelle s'égarait, à vau-l'eau, le cours de nos vies. On trouve tout à coup de nouvelles forces. On était glandeur, nonchalant, on devient "proactif". 


J'étais par exemple convaincue que toutes les institutions ukrainiennes allaient immédiatement s'écrouler. Il faut savoir que leur image, dans le grand public, était celle d'un foutoir corrompu aux effectifs pléthoriques. 


Et puis, immense surprise : 

- les trains continuent de fonctionner de manière imperturbable, indifférents aux destructions et au danger (moindre que sur une route, beaucoup de voyages s'effectuant de nuit),  

- la Poste assure toujours la distribution des lettres et colis dans les endroits les plus reculés (on téléphone systématiquement, au préalable, pour s'assurer que la personne est bien là), 


- on répare à toute allure les destructions occasionnées par les missiles russes sur les réseaux d'eau et d'électricité,

- dans les commerces alimentaires, du moins dans les villes et en cherchant parfois, on continue de trouver à peu près tout,

- on peut prendre un rendez-vous avec un médecin spécialiste sans avoir à attendre des semaines comme dans de nombreux pays d'Europe,


- l'administration continue de répondre. Il faut savoir que l'Ukraine était (est?) un pays très informatisé (le paiement avec son smartphone était très répandu). Surtout, il existe une application formidable (Дія, Diya, l'Etat et moi) qui pourrait inspirer beaucoup de pays. Elle donne accès à tous les services gouvernementaux aux quels on peut poser des questions. Surtout, on peut y stocker toute sa paperasse administrative, permis de conduire, passeport, assurances sociales et même y payer ses impôts. C'est une simplification extraordinaire de toutes les démarches.    


- même l’État fait preuve de rigueur en continuant d'assurer la charge de sa dette et en remboursant ses créanciers internationaux. Et la monnaie, la Hryvnia, n'a décroché que de 25 % par rapport à l'euro depuis un an.


Je ne sais pas moi-même comment tout cela est possible. Je savais certes que, comme toutes les personnes qui ont vécu sous l'absurdité communiste, les Ukrainiens étaient des gens débrouillards mais là, ça confine à une espèce de génie.


C'est l'image la plus positive des temps de guerre quand se développe cette grande solidarité générale dans la quelle s'effacent toutes les barrières sociales, économiques. Tous les petits conflits mesquins sont alors oubliés. 
 

Oserais-je le dire? Je n'arrive plus à suivre l'actualité française, tellement celle-ci m'apparaît étroite, égoïste, bornée. Je ne parviens pas à m'apitoyer sur les "pauvres Français", le contraste est trop fort. Et d'ailleurs, les Français le savent-ils ? Leur image se dégrade beaucoup à l'Est de l'Europe. On les juge trouillards et capitulards mais néanmoins arrogants. Ils se posent, aux côtés de l'Allemagne, en leaders de l'Europe mais s'empressent surtout de ne rien faire.


Mais il y aussi d'autres aspects "positifs" qui ressortent d'un état de guerre. Ils relèvent probablement, d'une sorte de "vouloir vivre".

- dans les villes, les gens continuent de s'entretenir physiquement, de faire du sport. On croise toujours des joggeurs et quand je vais à la piscine, je pense à ces nageurs qui, à Kyïv, s'entraînent souvent dans le noir et dans des bassin non chauffés. Ca peut sembler absurde mais c'est aussi une manière de refuser la déchéance.


- et puis, il faut bien le dire, un état de guerre déclenche une espèce de frénésie générale.  Quand l'avenir devient incertain, quand un missile peut vous tomber demain sur la tête, on n'a pas du tout envie de faire pénitence, de demander le pardon de ses péchés, mais on souhaite plutôt s'accorder de petites joies et même goûter à des plaisirs extrêmes, tout ce qu'on n'a peut-être pas osé faire jusque là. 


D'abord, on fume et on boit plus que de raison évidemment. Mais on se fait aussi des petits cadeaux, tout devient prétexte à petites fêtes, on chante, on danse un peu partout, même dans des caves ou dans les couloirs du métro. Les boîtes de nuit fonctionnent à plein et on y organise des fêtes d'Enfer.


Et puis, il y a une grande libération sexuelle, les tabous se lèvent. On n'a plus le temps de se conter fleurette ou de s'interroger sur la "normalité" de ses désirs. Il suffit d'une "rencontre", d'une connivence soudaine, brutale. On découvre une espèce d'innocence du sexe. Pour les prostituées, c'est la "cata", la clientèle se fait plus rare. 


- Mais on a vite fait aussi de basculer sur une autre pente autrement plus raide. Celle qui nous fait sortir de notre humanité. Parce qu'il ne faut pas l'oublier, la guerre, c'est d'abord la suspension de la morale. Ça concerne bien sûr surtout les combattants mais c'est l'ouverture des vannes à tous nos instincts primaires trop longtemps refoulés. C'est ce que l'on appelle "le plaisir de la guerre". Le plaisir de jouer, comme des enfants, à la guerre mais avec de vraies armes, le plaisir de tuer, de voler, de violer, de dominer, de terroriser. La face la plus sombre de l'humanité : être un bandit ou un criminel, quoi qu'on s'en défende, on rêve tous plus ou moins de ça. Les verrous sociaux nous en empêchent jusqu'à ce qu'ils sautent...


Photographies de Xénia PETROVSKA, artiste ukrainienne (1988)

A lire:

- François MALYE: "Smolensk - La cité du malheur russe". Des bouquins sur la Russie et sur Poutine, il y en a pléthore aujourd'hui mais ils se recopient tous plus ou moins. En voilà au moins un qui offre un point de vue original. Smolensk, une ville magnifique, nœud  d'accès à Moscou, qui a été le théâtre d'événements tragiques: la campagne de conquête napoléonienne (accompagnée de Stendhal dont il est très intéressant de découvrir les propos sur la Russie), la répression stalinienne, l'opération Barbarossa, les tueries puis le crash aérien de Katyn. Toutes ces horreurs sont, en quelque sorte, devenues la matrice de la mentalité russe, exaltée aujourd'hui à son paroxysme par Vladimir Poutine.

- Serhiy JADAN: "La route du Donbass", "L'internat". Un auteur culte en Ukraine. C'est tragique mais, en même temps, joyeux et déjanté.

- Mikhaïl CHEVELEV: "Le numéro un". Un étrange thriller russe qui évoque les méthodes du KGB. Surtout, le KGB ne vous lâche jamais et continue de vous poursuivre 10 ans, 20 ans, 30 ans après.

samedi 21 janvier 2023

Tribulations européennes

 

J'ai pu lire l'entretien entre Michel Onfray et Michel Houllebecq (Revue Franc-Tireur) qui a soulevé tant de polémiques. 

Evidemment, c'est un peu consternant. De la part d'écrivains qui produisent des textes tout de même d'une certaine tenue, on est surpris que leur conversation ne dépasse pas le niveau de propos de bistrot, franchouillards et xénophobes. C'est tellement peu subtil que j'ose espérer qu'il y a, dans leurs propos, une large part de provocation.

"Tout fout le camp", proclament ces deux vieillard grincheux. Tout fout le camp, mais ça ne à sert rien, non plus, de chercher à défendre la civilisation occidentale, de toute façon submergée par l'immigration musulmane. C'est le refrain bien connu du déclinisme que reprennent aujourd'hui, avec une délectation morbide, tant d'Européens.


Qu'importe si cette antienne du "ça va mal" est sans cesse infirmée par les faits. Les pleurnichards du "c'était mieux avant" ne voudront jamais reconnaître qu'ils n'ont jamais été aussi riches, aussi éduqués et aussi bien soignés. Que la vie matérielle n'a jamais, en fait, été aussi facile. C'est l'affaiblissement intellectuel et la rumination complaisante du nihilisme.


Le message principal aujourd'hui diffusé, c'est se laisser entraîner sur la pente de l'inaction : un boulot le plus peinard possible (dans le quel, affirme-t-on, on s'épanouirait davantage), un art de vivre surtout préoccupé de recettes de cuisine, le repli sur soi, une vie modeste et frugale débarrassée des affres du marché et de la mondialisation. Une société immobile et vertueuse dans la quelle on se contenterait de ses seules ressources, d'une production locale.


C'est le grand retour des nationalismes étriqués. Houellebecq et Onfray se proclament résolument anti-européens. Leur premier argument : l'Europe, c'est une grande machine à éradiquer les particularités propres à chaque pays, toutes ces petites spécificités qui en font les charmes. Faire un Tour d'Europe, comme autrefois, n'a plus grand intérêt. Tout est pareil, tout se ressemble. Berlin, c'est comme Vienne qui est comme Paris: on y retrouve les mêmes commerces et les mêmes attractions grégaires du tourisme de masse: des musées où tout le monde se bouscule et s'ennuie, des parcs de loisirs débilitants, des "hauts lieux" qu'il faut aborder en troupeaux compacts et agressifs.


L'Europe entièrement banalisée ? Ca n'est pas du tout mon point de vue. J'admets volontiers qu'on y trouve effectivement partout les mêmes enseignes, les mêmes H&M, Auchan, Leroy-Merlin, et les mêmes grands centres commerciaux déprimants qui enlaidissent les abords des villes et désertifient leur centre.


Mais pour le reste, pour l'essentiel en fait, je ne suis pas du tout d'accord. A chaque fois que je voyage en Europe, je suis, au contraire, émerveillée par son extrême diversité culturelle. Dans quelque pays que j'aille, je dois effectuer un important recadrage de mes perceptions et habitudes. Même la Belgique ou la Suisse sont, pour un Français, profondément dépaysantes. 


Les différences vont d'ailleurs bien au-delà de la cuisine. Ce sont aussi les rythmes de la journée (heures de lever, de coucher, de travail, de repas), toutes les règles de politesse (les Français ignorent qu'ils choquent souvent en voulant faire la bise, en omettant de se déchausser quand ils rentrent dans un appartement ou en n'aidant pas une femme à passer son manteau). Et puis, en beaucoup plus compliqué, il y a les relations entre hommes et femmes, leurs règles de cohabitation et de séduction. Là, les différences entre pays sont presque abyssales. Ca va de la distinction, séparation (pays germaniques) à une relative complicité (France).


Ce sont également, me semble-t-il, les romans nationaux de chaque pays qui sont complétement différents. Les Français ont tendance à croire que tout le monde est au courant des péripéties du règne de Louis XIV ou de la Révolution française. Pas du tout: le seul homme d'Etat universellement connu c'est Napoléon qui est, d'ailleurs, curieusement, davantage apprécié en Europe qu'en France.


On a du mal à percevoir  qu'on ne raconte pas la Grande Histoire de la même manière dans tous les pays. Les héros ne sont pas les mêmes. Ce sont (je simplifie outrageusement): Frédéric II et Bismarck en Allemagne, les Habsbourg (Marie-Thérèse et François-Joseph) en Autriche, la Reine Christine et Charles XII en Suède, les Jagellons et la République des Deux Nations en Pologne, Guillaume d'Orange aux Pays-Bas. Un traumatisme commun à tous ces pays: la guerre de 30 ans, terrible, atroce, qui les a ravagés au 17ème siècle et les a définitivement bouleversés. La guerre de 30 ans, difficile d'évoquer ça en France sans passer, tout de suite, pour une vieille barbe. 

Autant d'événements et de personnalités peu connus en France mais qui continuent de façonner les mentalités chez nos voisins.

L'Europe est donc incroyablement diverse. Mais il y a tout de même un substrat commun : l'esprit démocratique. Ca peut être illustré par les cafés, cette institution dont l'omniprésence constituerait une caractéristique culturelle de l'Europe (il n'y en a pas à Moscou). Un café viennois est certes bien différent d'un café berlinois ou parisien. Mais ils sont tous des lieux de rencontres, de rendez-vous, d'échanges et de discussion. C'est finalement là, dans ces lieux modestes mais conviviaux, que s'entretient l'esprit démocratique.


Il y a donc bien une unité européenne façonnée par une culture commune: l'architecture, les Arts, la littérature, la musique, la peinture, l'esprit des Lumières.

Mais le grand paradoxe est qu'on ne cesse partout, aujourd'hui, de rechigner et de se moquer. Tout le monde va ricaner et vous couvrir de quolibets si vous essayez, au cours d'une réunion, de défendre Bruxelles. On évoque alors Emmanuel Todd, voire Onfray et Houellebecq (même s'ils commencent à sentir le soufre), on dénonce une dictature insidieuse, on proclame vouloir faire sécession. C'est le temps des nationalismes et populismes doucereux: on sera tellement mieux entre nous seuls à l'abri de l'ultra-libéralisme qui sévit en Europe.


On ne raconte en particulier que des horreurs sur les institutions européennes (le Conseil Européen et la Commission Européenne dont on connaît d'ailleurs rarement les différences).  Ca ne servirait qu'à entretenir une armée de fonctionnaires grassement payés (les "eurocrates") qui passeraient leur temps à légiférer sur tout et sur n'importe quoi (du format des prises électriques à la certification des fromages). 

  

Avec eux, tout devient non seulement absurde (c'est la "cancanie" de Musil ou "Le château" de Kafka) mais incompréhensible et d'une lenteur désespérante.  L'Europe, ce serait l'inaction et l'impuissance garanties pour le seul bénéfice d'une bureaucratie.


 Cette inertie, elle résulterait, en partie de l'impossibilité d'exprimer une voix commune, une voix unique, chaque pays (les "petits" en particulier) tirant à hue et à dia pour faire valoir sa spécificité en usant de son droit de veto. C'est comme ça qu'on n'a toujours pas de gestion budgétaire et financière unique, de politique étrangère et de défense communes. Chacun fait sa cuisine dans son coin (en profitant néanmoins impunément des largesses de la Banque Centrale Européenne) et ce grand bazar donne l'impression que l'Europe est, sans cesse, au bord de l'implosion.     

           

Tout cela est, à la fois, complétement vrai et complétement faux.

On peut affirmer, en fait, que les institutions européennes fonctionnent relativement bien mais nous ne nous en rendons pas compte. Et puis, nous sommes devenus cyniques et préférons jouer, à bon compte, les "brillants esprits". 


On peut d'abord remarquer, mais c'est anecdotique, que les effectifs d'"eurocrates" ne sont pas si pléthoriques que ça : 28 000 environ, soit bien moins que les 52 000 agents de la Mairie de Paris.

Après, il faut bien reconnaître que l'Union Européenne est obnubilée par les règlements et les procédures. Mais c'est la condition essentielle du bon fonctionnement d'un marché unique de 27 états membres. Il faut qu'il y ait des règles respectées par tous, c'est la seule manière de mettre tout le onde sur un pied d'égalité et de ne défavoriser personne.


Et s'il y a des tiraillements entre pays, on sait très bien que la Pologne ou la Hongrie ne vont jamais quitter l'Europe: d'abord parce que leur population ne le souhaite pas et, surtout, parce qu'elles y auraient trop à perdre. Et puis, chaque pays ne disposant que d'une voix, l'Union protège les petits en tempérant la puissance des plus grands. 


Et finalement, même si elle est lente et peu efficace, l'Europe arrive tout de même, cahin-caha, à se montrer unie et à affirmer son poids politique. Sa grande force (qui est peut-être aussi sa faiblesse): l'art, le grand Art, des compromis entre tous les pays qui la composent afin que personne n'ait le sentiment d'être lésé. L'Europe, c'est tout l'opposé d'une politique autoritaire gouvernée par des nationalistes. Et tant pis si l'Europe semble parfois une vraie "chiffe molle" qui répugne par dessus tout aux conflits et à la guerre.


Au total, c'est vrai que ça ne fait pas beaucoup rêver cette Europe tiède des compromis, cette Europe bureaucratique. Mais comme le dit bien le philosophe allemand Peter Sloterdijk : "J'ai toujours été convaincu que la non-popularité du projet européen et cette absence relative d'enthousiasme constituaient justement sa force. Quand les enthousiastes prennent le dessus, on assiste à des mobilisations inconfortables. L'enthousiasme collectif, c'est toujours ou bien une révolution violente, ou bien la mobilisation pour une guerre".


Tableaux de Sam SZAFRAN (qui vient de faire l'objet d'une exposition à l'Orangerie), Yves KLEIN, Andrea BENETTI, Jacques TRUPHEMUS, Niki de SAINT-PHALLE, Neo RAUCH, Martial RAYSSE, Vincent Van GOGH, Fernand LEGER, Maria von WEREFKIN, Anton RADERSCHEIDT, Otto DIX

A lire :

- Caroline de GRUYTER: "Monde d'hier, monde de demain". Une comparaison stimulante entre l'empire des Habsbourg et l'Union européenne. Ce n'est pas un bouquin d'histoire mais le livre d'une journaliste néerlandaise. Un livre certes subjectif (constitué de rencontres et impressions), mais qui ouvre d'autant plus à l'analyse et à la réflexion. Il m'a incitée à rédiger ce post.

- Hans-Magnus ENZENSBERGER: "Le doux monstre de Bruxelles ou l'Europe sous tutelle". C'est à peine si on a parlé, en France, de la mort (24 novembre 2022) de ce très grand écrivain allemand. Cet essai polémique n'est sans doute pas son plus inspiré et son plus pertinent. Une critique au vitriol de la bureaucratie bruxelloise dans la lignée de Musil, Karl Kraus, Kafka.

- Robert MENASSE: "La capitale" (paru en 2017). La capitale, c'est Bruxelles et les institutions européennes, décrites sous un mode loufoque et déjanté (et non comme un monstre froid). De multiples péripéties burlesques. Par un grand écrivain autrichien que j'aime beaucoup ("Don Juan de la Manche", "En finir avec les nationalismes").

- On peut enfin trouver une série française récente "Parlement" sur France TV. Je n'en ai vu qu'un épisode. C'est incontestablement drôle et réussi mais rien de tel pour alimenter tous les préjugés anti-bruxellois.