Quelquefois, plutôt quand je suis triste ou déprimée, je suis saisie d'une subite fièvre acheteuse. Ca n'est pas compulsif chez moi, c'est plutôt rare, mais ça se porte, tout à coup, sur un objet dont l'acquisition m'apparaît indispensable, essentielle.
C'est une impulsion soudaine. J'en tremble presque, je sens ma sueur perler, mon rythme cardiaque s'accélérer.
C'est un objet qui a, tout à coup, retenu mon attention. Ca se produit en de multiples circonstances: une simple promenade ou dans un magasin ou en consultant Internet. L'important, c'est que cette simple découverte d'un objet a quelque chose de presque foudroyant.
Il s'agit le plus souvent d'une image, d'un tableau, de bijoux, de montres, voire même de vêtements et de chaussures et aussi de meubles, d'éléments décoratifs ou d'un tapis.
C'est malheureusement souvent cher mais j'ai l'impression que ces objets ont été créés exprès pour moi et qu'ils m'attendent aujourd'hui. Je leur prête immédiatement toutes les qualités: Ouh la, la ! Qu'est-ce que c'est beau et original! Qu'est-ce que ça embellirait ma vie !
Immédiatement, je me mets à aimer cet objet, j'ai l'impression qu'il est essentiel pour moi. Qu'il est susceptible de changer mon quotidien. Qu'avec lui, je ne serai plus la même, qu'on portera un autre regard sur moi.
Je commence par me raisonner: t'es folle, ça n'a pas de sens, c'est beaucoup trop cher, tu n'as pas besoin de ça. Alors, je m'en vais, je rentre chez moi, je me terre dans ma chambre et je commence à ruminer. C'est à dire que je cherche plein d'arguments pour faire cette acquisition. J'imagine déjà les réactions de mon entourage. Positives ou négatives peu importe. L'essentiel, c'est qu'elles soient exprimées. Qu'on déteste même, ça peut me conforter: j'ai su me démarquer, m'affirmer moi-même en exprimant ma singularité.
Le lendemain, après une nuit agitée, je fonce comme une dingue pour réaliser mon achat. Pourvu que ce soit encore disponible, pourvu que quelqu'un d'autre ne m'ait pas devancée.
Au moment de payer, j'éprouve une sorte de jubilation, exaltation. Je me sens délivrée d'un poids, j'ai l'impression d'une espèce de plénitude.
C'est vrai, pourtant, que je me retrouve souvent avec des trucs-limite: des images inquiétantes voire déprimantes, des chaussures avec les quelles la marche est un supplice, des montres dont la lecture de l'heure est problématique, des robes pas mettables sauf à provoquer une émeute, des bijoux aux formes torturées, des meubles inactuels.
Mais ça n'est pas grave. Je me fiche même des moues dubitatives de mes copines. L'important, c'est qu'au-delà de tout critère de bon goût, il y ait des objets avec les quels je me mets à entretenir un rapport émotif et dont je ne me débarrasserai sans doute jamais. Plutôt crever que de m'en séparer ou, pire, de les vendre. Je les contemple et j'ai l'impression qu'ils me contemplent.
J'ai du mal à comprendre ceux qui sont indifférents aux objets, qui vivent dans des intérieurs spartiates et dépouillés. C'est sans vie, dit-on avec justesse. Et, en effet, ce minimalisme, cette vision utilitaire, m'apparaissent le signe d'un appauvrissement. Le vide d'objets que l'on fait autour de soi correspond, peut-être, à un vide relationnel et affectif.
Moi, je suis superficielle, j'aime les objets, ils sont un peu un support de moi-même. Mon apparence, la décoration de mon appartement, c'est important. Ce que je porte, ce qui m'entoure, il faut que ça me remue, littéralement, les tripes et tant pis, ou tant mieux, le qu'en dira-t-on. Les objets, certains objets, je me sens "absorbée", fascinée, par eux. Ils sont, pour moi, porteurs d'une signification profonde même si je ne sais pas la quelle.
Pourquoi d'ailleurs le tableau "La jeune fille à la perle" de Vermeer est-il l'un des plus célèbres du monde si ce n'est parce que, combiné à un regard, il exprime la puissance d'un objet, d'une parure ?
On dit souvent que cet attachement à des objets, c'est surtout un problème de "bonne femme". Sans doute parce qu'il est bien connu qu'on est superficielles et légères. Et puis, on sait bien que la fièvre des objets, ça relève souvent d'une addiction, la compulsion d'achat (qu'on désigne aussi du terme bizarre d'oniomanie) .
On dit aussi que ces achats irréfléchis, ce serait une manière de compenser des frustrations infantiles avec ce sentiment de s'être toujours sentie mal aimée. Acheter, ce serait une façon de s'affirmer et d'exister.
Je ne me reconnais pas là-dedans et je trouve ça un peu facile comme explication. Je crois plutôt que cette relation "émotionnelle" à certains objets relève d'une expérience universelle. Nous vivons tous, à certains moments, une expérience de la fascination: pas seulement par des individus mais aussi par des choses très concrètes: des objets, des lumières, des sons, un regard...
Souvent, on se moque et on ricane des personnes qui achètent, généralement sur un coup de tête, une œuvre d'art ou un objet de luxe que l'on trouve moche. On juge ça absurde, incompréhensible. Il faut vraiment être un imbécile pour "craquer" tant de fric pour un truc pareil. On ne parvient pas à comprendre que ça ne relève pas forcément d'une attitude ostentatoire ou de la simple spéculation financière. Le type qui consacre ainsi des millions de dollars à l'acquisition d'un "balloon dog" de Jeff Koons est peut-être un idiot mais il est peut-être aussi quelqu'un qui dans la rencontre avec ce chien étrange retrouve quelque chose de lui-même. Quelque chose pour lequel il est prêt à tous les sacrifices.
On est prisonniers, en fait, de l'idéologie commerciale actuelle, d'une vision purement mercantile du monde dans la quelle tout s'achète indifféremment. Et on croit ainsi qu'on a un rapport neutre, simplement utilitaire, aux objets. Et c'est en effet le ressort de la "société de consommation": la marchandisation universelle d'une camelote dans la quelle tout se vaut, tout peut s'échanger.
Mais pourquoi, au sein de ce grand bazar, y a-t-il encore, malgré tout, des objets qui, subitement, nous fascinent ? Par lesquels on se sent happés, absorbés, siphonnés. Que l'on n'échangerait pour rien au monde, parce qu'ils sont sans prix pour nous.
Avec les objets, c'est, en fait, notre relation au monde, à ce que l'on appelle le réel, qui est en fait questionnée. Un tableau célèbre de René Magritte est un œil. Mais il l'intitule : "Le miroir faux". C'est aussi le cinéaste Luis Bunuel qui ouvre son célèbre film "Le chien andalou" par l'incision d'un œil. Et l'un des livres les plus bouleversants de Georges Bataille a pour titre "Histoire de l'Œil".
On a souvent une vision trop naïve. Le réel, ce serait ce que l'on voit, les objets prosaïques qui nous entourent. On a ainsi une perception simplement photographique du monde dont notre vue, notre œil, offrirait un reflet adéquat et incontestable. Et d'ailleurs, l'œil est partout aujourd'hui: dans les caméras de surveillance, les appareils photos, les IRM/Scanners, les microscopes, télescopes. La formule lapidaire et tautologique du peintre abstrait américain, Franck Stella, résume bien cette conception simpliste "Ce que vous voyez est ce que vous voyez" .
N'y aurait-il vraiment rien au-delà des apparences ? Je n'en suis pas sûre et je suis même convaincue du contraire. Le monde n'est peut-être pas aussi neutre, détaché, qu'on le pense généralement. Et surtout, cette idée que notre conscience est une simple reproduction, un reflet, de ce que l'on voit, est, probablement, complétement fausse.
Le monde est aussi un spectacle, une grande comédie. Et ce spectacle, il existe non pas parce que nous le voyons passivement mais parce que nous le regardons et y participons ainsi activement.
Le regard, c'est une dimension essentielle de notre psychisme qu'on a trop tendance à oblitérer. Moi-même, je n'ose dire que j'aime bien me regarder dans un miroir ou que je ne déteste pas me sentir presque déshabillée dans la rue.
On passe tous notre temps, en fait, à regarder et à être regardé. Ca nous agite sans cesse, ça nous "turlupine", c'est ce qui nous fait carburer mais on ne l'avoue pas, on n'en parle même jamais. Le regard, c'est le moteur de nos passions et, peut-être même, de l'histoire humaine. Régulièrement, on se sent fixés, foudroyés, mais aussi dévoilés, écartelés et c'est ce qui nous conduit à agir, à nous mouvoir.
Les regards échangés, ça se passe avant toute communication verbale et c'est peut-être plus important que le langage même. On peut même dire que l'essentiel de nos relations interindividuelles passe d'abord, chaque jour et presque à chaque instant, par le regard. Le regard, l'échange des regards, signe l'espèce humaine. Il y a, en chacun de nous, une espèce de "pulsion scopique", une pulsion exploratoire chargée d'affectivité qui nous anime d'emblée, dès nos premiers jours.
Tout le temps, toute la journée, on est pris dans une relation spéculaire avec les autres. La condition humaine, elle est résumée par un film admirable d'Alfred Hitchcok : "Fenêtre sur cour". On est face à un grand immeuble aux fenêtres tantôt vides, tantôt animées mais qui, toutes, nous regardent et dont nous scrutons, bien sûr, nous-mêmes les moindres mouvements. Et nous nous délectons des crimes qui s'y produisent.
C'est aussi la thématique des "yeux sans visages", des yeux noirs et des yeux verts. Tous ces yeux inquiétants qui nous poursuivent et nous hantent.
On ne se contente pas de contempler passivement le monde. Au travers du regard, on y évolue comme des chasseurs et des proies.
C'est le poids déstabilisant du regard. Les femmes en savent d'ailleurs probablement plus sur la question que les hommes. D'abord, on aime bien, c'est vrai, les miroirs mais c'est davantage une épreuve du doute que de la certitude. On scrute avant tout ce qui ne va pas, nos imperfections. On scrute même carrément l'irruption de la Mort en nous, notre décrépitude progressive.
Et puis, si on aime bien être regardées, c'est aussi une expérience angoissante parce qu'on ne sait pas ce que veut l'autre et, surtout, on perçoit bien que son regard n'est pas bienveillant. Plutôt hostile même, cherchant, en fait, à nous déprécier, à repérer nos défauts et nos failles. On le sait bien: il y a une intolérance générale à la Beauté, à la perfection. L'autre ne supporte pas qu'on puisse être belles, au-dessus des contingences.
Mais, en fait, on est tous partie prenante de cette cruelle comédie du monde. On est d'abord d'incorrigibles "voyeurs". On observe, on épie l'autre, on est des prédateurs. Le regard indiscret, c'est ce qui nous émoustille. C'est ce qui explique probablement le succès de cette prothèse électronique qu'est le smartphone qui nous permet de pénétrer, par effraction, dans l'intimité des autres, de découvrir leurs sales petits secrets.
Mais la situation est continuellement réversible et, en même temps que chasseur, on devient, on est, la proie des autres qui nous saisissent et nous enveloppent de leur regard concupiscent et cruel.
Se regarder, être regardé, c'est profondément troublant et même angoissant. Cela ouvre en nous une fêlure, une incertitude concernant notre identité. On est envahi(e)s par le doute: on croit savoir qui l'on est mais, confrontés à notre reflet (dans un miroir ou dans l'œil des autres), on a bien du mal à faire coïncider notre image et ce que l'on croit connaître de nous-mêmes. On sent bien alors que notre "moi" est divisé, qu'il est porteur d'un flou, d'une hésitation.
C'est alors que l'on perçoit qu'il y a une béance et peut-être même un gouffre en nous-mêmes. On ne se connaît pas, on est une énigme pour soi-même. On s'est constitués de bric et de broc, au travers d'assemblages improbables et d'empilements hasardeux. D'un immense foutoir, d'une grande cacophonie, a émergé notre identité sur un échafaudage instable. La fragile cohérence de tout ça, on est bien incapables de la retrouver.
Mais de notre parcours chaotique, on rencontre parfois, soudainement, des réminiscences. Des sons, des mélodies, des images, des couleurs, des objets... On a l'impression qu'ils nous font signe tout à coup. Ils nous fascinent, nous sidèrent comme s'ils nous regardaient. Et c'est vrai, le monde est hanté, certains de ses objets nous regardent effectivement et ça nous saisit aux tripes. Ca n'est pas une hallucination, c'est une rencontre avec une certaine "vérité" de nous-mêmes.
Et c'est pour ça qu'on est profondément émus par certains objets au point de se précipiter pour en faire l'acquisition quels qu'ils soient et quel qu'en soit le coût. C'est réconfortant, c'est, peut-être, ce qui nous aide à ne pas sombrer. Même si on n'est pas artistes ou amateurs d'Art, il y a bien, en chacun de nous, une perception esthétique de la vie. On cherche tous à retrouver ce qui n'a pas de prix, ce qui est porteur d'une émotion inéchangeable.

















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