samedi 9 mars 2024

Des musées, du vol et de la volonté de puissance

 

Comme à peu près tout le monde, je fréquente les musées. 


Mais j'ai de plus en plus de réserves. D'abord, je déteste les attentes et les bousculades dans une grande foule. Et il faut bien reconnaître qu'à cet égard, la visite des grands musées européens est devenue particulièrement éprouvante. Le seul musée du Louvre accueille ainsi, chaque année, près de 9 millions de visiteurs. A raison de 300 jours d'ouverture annuels, ça donne tout de même un "troupeau" quotidien de 30 000 personnes envahissant les salles d'exposition. Difficile d'éprouver une émotion esthétique dans ce contexte.


Mais ce sont surtout les finalités mêmes du musée qui, aujourd'hui, m'interrogent. On l'a oublié, mais le musée, c'est une institution finalement très récente: à peine plus de deux siècles, c'est à dire depuis la Révolution française. 


Et ça ne s'est pas fait gentiment, à partir d'acquisitions ou de dons enthousiastes. C'est le simple vol et l'expropriation violente qui sont à l'origine des musées. On a ainsi créé le musée du Louvre à partir de rapines et d'un pillage systématiques effectués en toute bonne conscience. Ca a d'abord concerné tous les biens de la noblesse et du clergé et ça s'est rapidement étendu à tous les territoires annexés (les  actuelles Hollande, Belgique, Allemagne, Italie, Autriche, Espagne).


La France prétendait, en effet, être devenue le pays de la culture et de l'éducation délivrées des superstitions de la religion et du joug des despotes. C'est un "patrimoine libéré" que le musée offrait au peuple: un savoir, des connaissances, qui pouvaient être enfin partagés. Tant pis si la transposition des œuvres d'Art dans un musée en changeait radicalement la signification.


Et tous les grands pays européens se sont mis ensuite à reproduire le modèle français. Le 19ème siècle a ainsi vu la floraison de tous les grands musées et c'est toute l'Europe dite "éclairée" qui y a trouvé le moyen privilégié d'affirmer sa puissance et de se prétendre héritière d'un passé glorieux. 



Et cette opinion n'a guère évolué depuis deux siècles. Tels des avares veillant sur leur cassette, les pays occidentaux continuent d'afficher le même point de vue satisfait sur tout ce patrimoine artistique accumulé. Ils s'en glorifient même et en font un argument touristique. On a bonne conscience concernant ces richesses amassées et on ne se préoccupe guère de l'origine géographique et culturelle des œuvres exposées. On est d'ailleurs absolument persuadés de détenir seuls le savoir, les techniques, les finances et les musées capables d'accueillir, de préserver et de comprendre les œuvres et vestiges du passé. Et on est convaincus de son bon Droit en exhibant moult accords et autorisations officielles du passé, généralement extorqués sous la contrainte ou par complaisance.


Pourtant, il serait peut-être bon de s'interroger sur tous ces patrimoines arrivés au 19ème siècle dans nos musées. Leur présence en Europe résulte, en effet, de rapports de domination. En bref, on a simplement volé ces objets.


Le scandale le plus connu, c'est, bien sûr, celui des frises du Parthénon d'Athènes, monument emblématique de la civilisation grecque. Une grande partie, pourtant, se trouve au British Museum. Au début du 19ème siècle, un diplomate anglais a, en effet, emporté, pour sa collection personnelle, une grande partie des frises et statues. Il l'a fait sur la base d'un accord douteux avec les Turcs et sans grandes précautions ( au marteau et à la scie et en perdant même une partie de la cargaison au cours du voyage en bateau). Que les Grecs réclament à cors et à cris la restitution de ces frises apparaît entièrement légitime mais les Britanniques ne cessent d'y opposer une fin de non-recevoir  au prétexte de la "vocation à l'universalité" du British Museum.


Mais il y a bien pire que les frises du Parthénon. Le sommet, en la matière, se situe à Berlin. Berlin, j'ai pas mal fréquenté à une époque. C'était une ville qui correspondait à mes goûts punks et gothiques d'alors. Et puis, j'avais été fascinée par son fameux musée "le Pergamon" (fermé aujourd'hui pour travaux depuis 2014 et jusqu'en 2037 !). 


J'avoue avoir éprouvé, en ce lieu, un véritable foudroiement esthétique. On peut d'abord y voir le fameux autel de Pergame ou autel de Zeus. Une œuvre hellénistique monumentale qui dominait, au second siècle avant JC, la ville de  Pergame, l'une des plus célèbres d'Asie Mineure (aujourd'hui en Turquie). On peut aussi y admirer la fameuse porte d'Ishtar et la rue de la procession à Babylone, dans l'actuel Irak. Et également, la porte monumentale du marché de Millet en Asie Mineure. Et même toute la façade du Palais de Mschatta, l'un des châteaux arabes des Omeyyades tout proche d'Amman en Jordanie.



Tous ces monuments sont vraiment stupéfiants, sidérants, sans équivalents ni au Louvre, ni au British Museum. Parce que les Allemands ont fait vraiment très fort. Ils ne se sont pas contentés d'importer quelques fragments (quelques statues, un tableau, des frises), ils ont carrément déplacé et reconstitué des édifices entiers. C'est comme si le temple du Parthénon avait été, en totalité, relocalisé à Londres.


Ca a supposé, bien sûr, des travaux gigantesques à la mesure de la volonté de puissance allemande de cette époque (fin 19ème, début 20ème siècle). On a réussi à reconstituer, en taille réelle, une espèce d'Antiquité rêvée avec une telle réussite que l'impression sur le public a été et demeure considérable. Burckhardt, Apollinaire, Rilke en sont sortis sidérés.


Et si l'on reste à Berlin, il faut bien sûr évoquer le célébrissime buste de Néfertiti, la reine d'Egypte (1370 à 1333 avant JC) d'une beauté parfaite, épouse du roi Akhenaton (qui aurait tenté d'introduire le monothéisme en Egypte). Ce buste aurait été transféré dans des conditions douteuses en Allemagne, au début du 20 ème siècle, avec l'étrange complicité, complaisance, de la mission archéologique française.


Et au delà de Néfertiti, que dire de toutes les grandes collections égyptiennes en Europe: à Turin, à Londres, à Paris ? Que viennent également faire, au Louvre, les frises du palais de Darius à Suse ? C'est spectaculaire et ça fait rêver mais est-ce que ça nous apprend vraiment quelque chose, est-ce que ça ne consolide pas plutôt nos préjugés ? Soyons honnêtes, très peu de gens, et moi la première, ont les clés pour décrypter les œuvres exposées. Une visite au Louvre ne fait pas de vous un archéologue. On voit toujours le monde à travers une grille et il est rare qu'on en change.


Tout cela est, bien sûr, d'une magnificence absolue mais peut-on vraiment se contenter de s'extasier ? Personne n'ose aujourd'hui mettre en doute la légitimité de tous les grands musées, berlinois et autres, mais ça pose, quand même une infinité de questions. 

On peut, bien sûr, raconter que les musées sont destinés à l'éducation et à la culture "des masses". C'est à relativiser quand on note que l'ouverture des grands musées berlinois est contemporaine de l'éclosion du nazisme. Ces musées ont surtout servi, en fait, à célébrer la gloire allemande. Et est-ce qu'il n'en va pas de même aujourd'hui, est-ce qu'il n'y a pas une "politique muséale" impérialiste"? Le "Louvre à Abu Dhabi" et le musée national du Qatar, c'est formidable mais, aussi, ambigu. On n'est pas dans une logique éducative, on est dans une simple logique somptuaire visant à impressionner. Le musée est un instrument de défi symbolique.


Et est-ce que ça n'est pas au nom de la grande culture russe et de ses musées prestigieux que la Russie prétend asseoir sa domination et sa supériorité ? Et dans les musées russes, on s'approprie sans vergogne tous les artistes. Peu importe qu'ils soient, en réalité, Ukrainiens, Polonais, Baltes. 


Entre grands pays, on a initié, et on continue encore, une nouvelle guerre, une guerre symbolique, de prestige, celle des musées. Et cette guerre se prolonge même aujourd'hui avec celle des grands mécènes, des grands "capitaines" de l'économie avec leurs fondations (Bernard Arnault, François Pinault). Le musée est devenu et demeure un instrument sophistiqué de propagande et d'asservissement.


On évite toujours, en fait, soigneusement la question essentielle: à qui appartiennent les œuvres d'Art, "à qui appartient la Beauté"? A tout le monde, à personne ? Mais ceux qui prétendent que c'est à tout le monde se dépêchent de les subtiliser à leur seul profit. Et ceux qui deviennent ainsi leurs principaux détenteurs ne manquent pas, alors, d'arguments pour justifier leurs appropriations. Mais le débat n'est pas nouveau et il s'est posé, en fait, dès l'Antiquité avec les mêmes arguments.


C'est toujours dans un contexte politique déséquilibré qu'ont été opérés les grands prélèvements, les grandes appropriations. Et ça n'a qu'exceptionnellement été le fait d'individus opérant seuls. Ce sont plutôt les établissements publics qui ont été parties prenantes de ces opérations conduites généralement dans la violence. Exemplaires sont ainsi les tribulations de la Madone Sixtine de Raphaël, du retable de l'Agneau mystique des frères Van Eyck, du portrait d'Adele Bloch-Bauer de Gustave Klimt. Et que penser des têtes de bronze, récemment restituées à la Chine, du Palais d'été de Pékin (palais qui avait été mis à sac, en 1860, par les Français et les Anglais, un drame que les Chinois continuent de ruminer) ?


Prétendre que les musées occidentaux ont vocation à conserver "un héritage partagé et universel" est d'une totale hypocrisie. L'universalisme a, en effet, bon dos à l'heure où une grande partie de l'humanité n'est pas entièrement libre de voyager.


La France vient de s'honorer en restituant récemment les trésors royaux du Bénin. Ca a bien sûr suscité une vive émotion: il va y avoir un effet d'engrenage redoutable, que va devenir le musée du Quai Branly ? 


Peut-être, mais est-ce qu'on n'est pas capables de réaliser des copies parfaites ?  Et puis, a-t-on besoin, à tout prix, d'un original ? Qu'est-ce que c'est d'ailleurs, une œuvre originale  ? Surtout, peut-on tolérer que l'on continue de priver certains pays de leur culture et de leur histoire propres ?


L'un des grands défis qui s'ouvrent aujourd'hui aux pays occidentaux, c'est de réparer l'injustice patrimoniale qu'ils ont créée par le vol et le pillage, principalement au 19ème siècle. Leurs musées doivent donc, bien sûr, restituer à leurs pays d'origine les œuvres d'Art qu'ils ont sinon volées, du moins extorquées.


Je recommande :

- Bénédicte SAVOY: "A qui appartient la Beauté ?" Un livre remarquable. Bénédicte Savoy est l'historienne de l'Art qui a convaincu Emmanuel Macron d'entamer la restitution du patrimoine africain. Ce qui a fait grincer beaucoup de dents, notamment celle des "esthètes éclairés" qui préfèrent jouir à Paris d'un patrimoine qu'ils proclament universels mais dont ils tiennent soigneusement éloignés les ressortissants du pays qui l'a fait naître. Il faut avoir le courage et l'honnêteté de se demander comment ont été constitués les grands musées. Le meilleur moyen d'asservir un pays, c'est, en fait, de le priver de son patrimoine culturel. 

C'est une question à la quelle je suis très sensible parce que ça ne concerne pas seulement l'Afrique et l'Orient. A peu près tous les "petits pays" d'Europe Centrale ont ainsi été consciencieusement pillés.

Je le répète enfin: inutile de vous précipiter pour aller visiter à Berlin, le Pergamon. Il est fermé pour travaux depuis 2014 et jusqu'en 2037. Des travaux d'ailleurs pas si importants que ça (500 millions d'euros à comparer aux 700 millions d'euros de Notre Dame) qui en disent long sur l''(in)efficacité" allemande. Ca commence d'ailleurs à susciter une véritable grogne en Allemagne. Surtout ça met à bas l'argument suivant lequel les Grands Musées auraient pour principale fonction de mettre les grands chefs d'œuvre à disposition de l'humanité toute entière. 



samedi 2 mars 2024

En marche avec Anne de Kyïv

 

Seconde commémoration (et non pas anniversaire) du début de la guerre.

On est d'abord presque éberlués d'en être là. Parce qu'on était convaincus, quand cette horreur a débuté, que l'affaire serait réglée en quelques semaines, quelques mois au plus.


Mais maintenant, on commence à se dire qu'on n'en est peut-être qu'à la moitié. Que la durée normale, c'est au moins 4 ans, celle des précédentes guerres mondiales. Pire encore,  que, dans deux ans, on n'en sera, peut-être, toujours pas sortis. 


Parce que les Russes, qui ont démontré qu'ils étaient des bœufs en matière de stratégie militaire, ont intérêt à jouer la montre: de leur côté, leurs troupeaux, hors front, demeurent à peu près peinards et continuent de brouter tranquillement et de dormir sur leurs deux oreilles. Il suffit donc d'attendre que se lassent ces rebelles qui ne sont rien, ces "bottes de foin" dont l'éducation se résume à un peu de folklore, à des pitreries qui ne sont rien en regard de la Grande Culture Russe. 


Et c'est vrai que, du côté ukrainien, le grand risque, c'est la lassitude, l'épuisement. On n'imagine pas à quel point, une guerre, ça vous lessive psychologiquement. Ca vous accapare totalement, on ne vit plus que dans ça. On cesse même de s'évader par la pensée.

Tous les artistes, poètes, écrivains, ukrainiens le disent : le rêve, la fiction, l'imaginaire s'effacent complétement devant la réalité de la guerre. On devient incapables d'écrire, d'inventer une histoire, de lire un roman, de regarder un film, d'assister à un spectacle. Ca apparaît, tout à coup, dérisoire. On vit dans un tel tourbillon d'histoires, on est tellement submergés, chaque jour, par un afflux d'émotions, qu'aucun roman, aucune œuvre de fiction, ne peut soutenir la comparaison. On se sent fracassés par l'excès de la réalité. Dès qu'on tente de s'évader, de rêver un peu, elle nous rappelle à l'ordre et nous boxe d'un grand coup de poing.


Ceux qui, dans le monde en paix, ont fait l'expérience d'un deuil peuvent avoir une idée de ce que recouvre cet état de sidération, de saturation complète du réel. Sauf qu'une guerre, c'est mille deuils chaque jour et une sidération perpétuelle.


Et des émotions, petit à petit, on n'en a même plus trop. Au début, on pleurait les morts avec démonstration. Les proches, les voisins, partageaient votre peine. Les obsèques étaient spectaculaires, de véritables cérémonies attirant les foules. 


Aujourd'hui, on a cessé de pleurer et c'est à peine si on fait attention à un mort de plus dans son voisinage. On considère presque froidement les grands secteurs des cimetières consacrés aux sépultures militaires et il n'y a plus que la famille proche qui assiste aux obsèques. Les soldats ne relèvent plus que des statistiques. 


Et puis, au quotidien, une nouvelle tragique a vite fait de chasser l'autre, on est émus quelques heures et, après, ça passe. On a même cessé de remuer le passé, de s'appesantir sur les souvenirs traumatisants (Boutcha, Marioupol, Izioum). 


Est-ce que ça veut dire que les gens deviennent cyniques, indifférents ? Bien sûr que non. Simplement, ils sont confrontés à une nécessité, celle de s'adapter, d'apprendre à vivre avec la Mort omniprésente.


En temps de guerre, on comprend rapidement, en effet, que si on se laisse submerger par les émotions, on est fichus, on devient vite complétement fous, incapables de survivre. Pour sortir de la prostration, continuer à agir et mener sa barque, il faut évacuer son affectivité. Il faut apprendre à vivre sans faire  attention à la mort. Et pour cela, il faut se caparaçonner, se "blinder", ce qui, paradoxalement, est, peut-être aussi, une autre forme de folie. On troque la folie de la prostration contre la folie de l'indifférence.


C'est évidemment indispensable quand on est sur le front, englués, depuis deux ans, dans la boue des tranchées et soumis à une terreur permanente. Et d'ailleurs, depuis le front, c'est la vie "normale", quotidienne, qui apparaît monstrueuse, insupportable.


Mais à l'arrière, dans les villes, c'est un peu pareil. Chacun se secoue, il y a une grande résilience, une volonté commune de survivre. C'est ce qui explique la nouvelle frénésie urbaine, envers et contre tout et à tout prix. Se dépêcher de vivre (danser, bouffer, se soûler, se défoncer, baiser) tant qu'il est encore temps et  parce que c'est, peut-être, la dernière fois. C'est l'excès de la vie en réponse à l'excès monstrueux de la mort.  


C'est indispensable parce qu'il ne faut, de toute manière, attendre aucune récompense, aucune compensation aux souffrances endurées. L'écrivain Andriy Lyubka rapporte ainsi la sinistre histoire d'un soldat ukrainien prisonnier des Russes et torturé. Libéré au bout de deux ans, il est, une semaine plus tard, renversé par une voiture sans même avoir eu le temps de revoir sa fille. 


Le christianisme proclame: "Bienheureux, les misérables". Mais on sait que la réalité, c'est: "Maudits, les misérables !", et qu'il faut immédiatement en tirer les conséquences. C'est cette prise de conscience qui a fait que les Ukrainiens sont tous devenus un peu des "dingues", des dingues pour survivre. Des dingues qui vivent dans un tout autre univers mental que celui des Parisiens par exemple. 


Mais nous Parisiens, frères et sœurs très proches et très lointains, on s'est réunis, samedi dernier, pour une manifestation de la place de la République à la Bastille. Ca n'a heureusement pas été la catastrophe que je redoutais. On était tout de même quelques milliers. Mais pratiquement, que des Ukrainiens et des Polonais. Surtout quasiment aucune grande figure politico-médiatique (à l'exception d'Ariane Mnouchkine), aucun grand ténor dit pro-européen. C'est ça le pire signe, ça prouve bien que les grandes gueules n'ont pas envie de capitaliser sur l'Ukraine et se dépêcheront de la zapper si ça se complique.


On avait choisi de prendre pour symbole Anne de Kiev en transportant son mannequin (confectionné par Ariane Mnouchkine) en surplomb de la manifestation. Et puis, on s'est mis à marcher, non pas en criant des slogans, mais sur une magnifique musique.


Anne de Kyïv, c'est bizarre, elle est quasi inconnue des Français. Elle a pourtant été une des premières Reines de France, une Reine originaire de la lointaine Ukraine. Et elle ne s'est pas contentée d'être une épouse (mariée à Reims, à Henri 1er, le 19 mai 1051) elle a été, aussi, une Régente du Royaume de France. Il est vrai que c'est bien lointain, ça se passait au XI ème siècle. Mais je trouve son destin d'autant plus extraordinaire: à l'époque, le voyage était très long et périlleux mais, surtout, le phare de la civilisation, ce n'était pas le Royaume de France mais celui de Kyïv. 


Kyïv, "la ville aux quatre cents églises et aux huit marchés", "la Constantinople du Nord", c'est-à-dire, le deuxième centre chrétien d'Orient au XI ème siècle. En se rendant en France, Anne de Kyïv pouvait, en réalité, avoir le sentiment de s'aventurer chez des barbares.


Quelques-unes de mes petites photos de la manifestation parisienne du 24 février 2024. Les Français à qui je les ai montrées les ont jugées moches ou sinistres. Mais je pense qu'une pareille manifestation, ça ne peut pas non plus être festif ou une partie de rigolade.

Pour information, le drapeau horizontal blanc-bleu-blanc est le symbole des manifestations anti-guerre en Russie. Ce serait le futur drapeau russe en cas de changement radical du régime.

Mes photos sont complétées par quelques images notamment du peintre symboliste polonais Jacek Malczewski ("Thanatos I et II) dont beaucoup d'œuvres sont à Lviv et m'ont vivement impressionnée.

Il est à noter que la magnifique ville de Senlis (Oise) continue d'entretenir le souvenir d'Anne de Kiev (elle y a fondé une abbaye): journée annuelle de commémoration, lycée Anne de Kiev et statue.

Je recommande :

- Timothy SNYDER: "La route pour la servitude". Après l'enthousiasme d'une victoire de la démocratie libérale qui semblait définitive, le retour, particulièrement en Russie, de l'autoritarisme et des idées fascistes. Comment penser la vulnérabilité des sociétés occidentales ?

- Jonathan LITTELL et Antoine D'AGATA: "Un endroit inconvénient"; L'Ukraine, un endroit, un pays, où il s'est passé une multitude de choses effroyables et de crimes horribles (du stalinisme, des nazis, des nationalistes, des Russes). La terre de sang par excellence. Comment penser cela ?

- Emmanuel TODD: "La défaite de l'Occident". J'ai pour principe de ne pas évoquer les bouquins qui me déplaisent. Mais je ne peux aujourd'hui me retenir de dénoncer ce "torchon" qui fournit de l'or idéologique à Poutine et rencontre un grand succès. Pourtant sa suffisance n'a d'égale que son insuffisance. Point n'est besoin de connaître vraiment la Russie ou l'Ukraine (la langue ukrainienne, ça n'est qu'une "langue de paysans" par rapport à la langue noble qu'est le russe, souligne-t-il de manière appuyée). Il suffit de se balader avec quelques indicateurs (la mortalité infantile, les pourcentages de diplômés et d'ingénieurs, les systèmes familiaux) et quelques chiffres (dont les sources et les modalités de calcul ne sont pas précisées) pour en tirer des conclusions à la hache. Peu importent les approximations (Todd travaille sur "le temps long"), il s'agit de fournir de grandes explications. Mais ces grandes explications sont simplistes, ce n'est que de l'Histoire pour les nuls. Consternant et effrayant.

J'approuve enfin entièrement les propos d'Emanuel Macron n'excluant pas l'envoi de troupes en Ukraine. C'est du moins un langage que comprend Poutine. Mais ce qui est désolant, ce sont les cris d'orfraie unanimement suscités. Tous les pétochards et tous les Munichois se sont réveillés. Faut-il cependant rappeler que la cobelligérance, ça n'existe pas en Droit international. En outre, l'Otan n'agresserait vraiment la Russie que si son intervention dépassait un stade logistique ou qu'elle pénétrait sur son territoire.


samedi 24 février 2024

Délinquantes et Criminelles


 Les médias font leurs choux gras d'une montée de la violence et de la criminalité dans les sociétés occidentales.

C'est leur fonds de commerce et peu importe que les données chiffrées et leur évolution dans le temps (Steven Pinker: "La part d'ange en nous") indiquent exactement le contraire. On vit, en fait, dans des sociétés de plus en plus sécurisées et sécuritaires.


Et puis, on omet toujours complétement que l'exercice de la violence, il est quasiment le monopole d'un seul sexe, le masculin.

C'est général, ça concerne pareillement tous les pays et tous les comportements de la vie en société, aussi bien les infractions que les délits ou les crimes.


De manière globale, en France, les femmes ne représentent qu'un peu plus de 15% des personnes mises en cause par les forces de police. Et elles ne représentent qu'un peu plus de 10 % des condamnations judiciaires (les femmes font l'objet d'un traitement judiciaire moins lourd compte tenu de la moindre gravité de leurs infractions) et environ 4 % des personnes incarcérées (les femmes bénéficient de davantage d'aménagements de peines en raison de leurs enfants). Ces proportions sont à peu près stables dans le temps et se retrouvent dans tous les pays occidentaux.


Quant aux types de crimes et délits,  les femmes ne sont quasiment jamais mises en cause pour des cambriolages ou vols avec violence (7%), pour des vols de voitures (5%), pour des affaires de stupéfiants (9%), pour des destructions et dégradations (12 %), pour des violences physiques sur personnes de plus de 15 ans (15%).  


Ce qui est même étonnant, voire problématique, c'est qu'elles semblent n'être pratiquement pas concernées par les infractions de caractère sexuel (3%). Au regard du Droit pénal, les femmes sont ainsi, en matière sexuelle, généralement présupposées innocentes: des victimes mais pas des porteuses de vices. C'est bien sur un progrès par rapport à l'image moyenâgeuse de la sorcière dévorée par sa lubricité. Mais on enferme aujourd'hui les femmes dans une vision angélique, une image presque infantile. 


Elles ne sont pourtant pas moins fascinées que les hommes par l'interdit sexuel. Mais elles continuent, à l'inverse des hommes, de bénéficier d'une relative compréhension en la matière. Le très récent film "May, December" de Todd Haynes, qui remporte un grand succès, relate ainsi tout de même la séduction et l'emprise d'une femme mûre sur un jeune garçon. La description d'une relation inverse est devenue inimaginable. Mais le film a le courage de n'émettre aucune condamnation et se montre très nuancé, se gardant bien de juger. Si aberrant soit-il, on ne peut pas comprendre un amour, énonce-t-il. Je suis bien d'accord mais ça ne reflète vraiment pas, aujourd'hui, l'opinion de la rue. 


En matière sexuelle, la seule exception, c'est le proxénétisme. La participation des femmes s'y révèle inhabituellement forte: 30% c'est énorme et ça montre qu'il n'y a pas que des hommes impliqués dans la prostitution. Les mères maquerelles semblent d'ailleurs apprécier, sans états d'âme, leur profession. Ca en dit long sur l'appétit de domination et de sujétion de femmes par d'autres femmes. La solidarité féminine, est-ce que ça existe vraiment ? J'aimerais vraiment savoir quel sombre plaisir retirent les mères maquerelles mais on manque vraiment de témoignages à ce sujet. Quoiqu'il en soit, le proxénétisme est bien la seule infraction sexuelle (même si ce n'est pas classé dans cette rubrique) dont seraient coupables les femmes. 



Ce qui, en réalité, fait surtout l'actualité judiciaire des femmes, c'est qu'elles sont davantage mises en cause d'abord pour des escroqueries et petits délits économiques (32%) et pour des vols sans violence (27%). 


Mais c'est surtout dans les atteintes à la personne qu'elles deviennent majoritairement impliquées (55%). Ces atteintes portent sur leur sphère domestique et leur entourage proche. Principalement, cela recouvre la maltraitance envers le cercle familial (les parents, l'époux ou les amants, les jeunes enfants) mais aussi les menaces, chantages, outrages exercés sur des tiers (amis, voisins, collègues et supérieurs de travail). 


Pour simplifier, on peut dire que les hommes "exportent" plutôt leur violence à l'extérieur de leur domicile et environnement, tandis que le crime féminin relève surtout de la sphère intime et se passe, principalement, en famille. Quant une femme tue, c'est un parent, un mari, un amant ou un enfant. La tueuse en série qui assassine au hasard les hommes rencontrés ou bien les copines qui effectuent une grande cavale meurtrière, ça n'existe pas. Mais c'est quand même un puissant fantasme ainsi qu'en témoigne l'énorme succès de "Under the skin" de Jonathan Glazer et de "Thelma et Louise" de Ridley Scott qui sont devenus des films cultes du féminisme. 


Probablement parce que cette idée du meurtre d'un homme par une femme procure une satisfaction aux deux sexes: aux femmes d'abord bien sûr mais aussi aux hommes pour qui l'idée d'être tué par une femme plutôt que par un homme est probablement plus acceptable et moins terrifiante. Parce que dans l'inconscient, la femme est bien sûr celle qui donne la vie mais, en même temps, celle qui donne la mort. L'un des tableaux les plus bouleversants de l'histoire de la peinture, c'est ainsi Judith massacrant Holopherne. On est tous hantés par cette image.


Néanmoins, ce qui est absolument incontesté par tous les criminologues, c'est qu'il y a un immense écart de la criminalité entre les sexes. Et que l'on vive dans un pays réputé calme comme la Suède ou un pays réputé violent comme les Etats-Unis, les hommes sont, partout, responsables d'au moins 90 % des homicides et féminicides.


Et cette proportion demeure constante, dans le temps et dans l'espace. Il n'y a pas, dans le monde ou certains des pays qui le composent, d'émergence d'une "nouvelle femme criminelle".


On avait pu craindre, en effet, que la plus grande égalité des sexes et l'accès généralisé à toutes les professions (armée, police) et à toutes les disciplines sportives(même la lutte et la boxe) conduiraient un nombre croissant de femmes à rejoindre le monde du crime. Et qu'un jour, peut-être, il y aurait une répartition 50/50 des crimes. 


Et bien non, pas du tout ! C'est inchangé. Les femmes ne deviennent pas de vrais mecs. Leur nouvelle éducation "moderne" n'y change à peu près rien. Et si on peut constater parfois un rétrécissement des proportions criminelles, masculines et féminines, c'est simplement parce que les hommes, à l'inverse, se civilisent et deviennent moins violents. Les jeunes garçons considèrent différemment, aujourd'hui, la masculinité et ses conduites associées et ils s'éloignent ainsi, progressivement, de la délinquance.


Au total, la disproportion criminelle ne bouge pas d'un pouce et il y a donc bien une énigme: celle d'une non-violence féminine fondamentale. Une non-violence qui semble presque "de nature"(une moindre force physique) combinée à une éducation sans doute plus conservatrice et inhibante. 


Néanmoins, les femmes ne sont pas toujours des victimes. Quelques-unes se métamorphosent soudainement en bourreaux. Leur singularité, leur cruauté effraient alors d'autant plus.


Il y a d'abord toutes celles qui viennent d'un monde lointain: Médée, l'infanticide, Clytemnestre, la tueuse de mâles, les Danaïdes qui profitent de leur nuit de noces pour décapiter leur nouvel époux, les Ménades qui dépècent leur corps, Salomé et la tête de Saint Jean Baptiste et enfin Judith et Holopherne.


Plus près de nous, il y a la fameuse empoisonneuse, la Marquise de Brinvilliers (dont subsiste aujourd'hui, à Paris, l'Hôtel particulier, ci-dessous, au 12, rue Charles V). La mort de cette parricide (sous Louis XIV, le 17 juillet 1676) dans la plus grande dignité, malgré d'abominables tortures, impressionna à ce point la foule qu'elle fut, ensuite, selon le témoignage de Madame de Sévigné, considérée comme une sainte.


Mais aujourd'hui, parmi les grandes tueuses, quelques figures féminines émergent. Ce qui est intéressant, c'est qu'on éprouve aujourd'hui pour elles de la compassion, sans doute parce qu'elles mettent à jour les grandes hypocrisies de nos sociétés.


1) Il y a d'abord Violette Nozière, condamnée à mort en 1934 (peine ensuite commuée en prison à perpétuité). Une jolie fille élégante, séduisante. Bref le portrait de la jeune femme émancipée d'aujourd'hui. Dévergondée, dissolue, dirent les conservateurs. Violette Nozière empoisonnera ses parents. Le père succombera, la mère en réchappera. Elle a donc été une parricide, le crime social suprême. Mais elle a laissé entendre que son père avait, avec elle, des relations incestueuses. Les milieux artistiques et littéraires ont pris parti, avec véhémence, pour Violette Nozière tandis que les traditionnalistes ne voyaient en elle qu'une image de la jeunesse décadente.


2) Il y a ensuite les soeurs Papin, deux "domestiques" qui, dans la ville de province du Mans, ont, dans un déchaînement subit de fureur, assassiné, avec une effroyable cruauté, leur patronne et sa fille. Deux monstres qui, tout à coup se révoltent. Cela s'est passé en 1933 et Jacques Lacan a consacré une étude à leur sujet. Ce crime sidérant interroge, en fait, sur les rapports de classe et de sujétion. Sur la lutte à mort que se livrent, en fait toujours, maîtres et serviteurs, oppresseurs et opprimés (sans aller, bien sûr, jusqu'à de telles extrémités.


3) Une nouvelle figure est aujourd'hui réhabilitée. Celle de Pauline Dubuisson, "la petite femelle". Personnellement, j'adore cette femme, je me sens proche d'elle. A l'occasion de son procès, en 1953, pour le meurtre d'un ancien amant, elle fait mauvaise impression. On juge cette étudiante en médecine (ce qui était très rare à l'époque) hautaine, froide, orgueilleuse. Elle refusait de jouer le rôle de la faible femme, malmenée et manipulée par les hommes.  Surtout, elle a été une dépravée, couchant avec des Allemands et, bien sûr, tondue à la Libération. Fière et intransigeante, elle a, inévitablement, été lourdement condamnée, échappant simplement de peu à la mort. Ca en dit long sur les metalités d'une époque pas si ancienne que ça.


4) Une plus récente affaire témoigne de l'évolution des mœurs en France. Cela s'est passé en 2006 et il s'agit de Véronique Courjault, une femme éduquée, sans problèmes de couple, bénéficiant d'un niveau de vie supérieur. Elle a pourtant assassiné, à la naissance, trois de ses enfants, en brûlant le premier dans la cheminée et en mettant les deux autres dans un congélateur à Séoul (c'est là que le mari découvrira, fortuitement, les corps). Un triple infanticide donc qui, en d'autres temps, eût été payé très cher. Mais Véronique Courjault n'a finalement été condamnée qu'à 8 ans de prison (n'en effectuant finalement que 4), un verdict jugé plutôt clément. Mais les avocats de la défense ont su mettre en avant les troubles, peu connus, de la dénégation et du déni de grossesse. Ca recadre en effet toutes nos idées sur la maternité forcément heureuse.


5) Il faudrait enfin évoquer les "infirmières tueuses". Elles sont (au même titre que les médecins) plus nombreuses qu'on ne l'imagine au point que, dans tous les hôpitaux, on scrute avec attention, toutes les morts suspectes. L'affaire la plus célèbre est celle de Christine Malèvre soupçonnée d'avoir commis, dans les années 90, plus de 30 homicides. Elle a finalement purgé 4 ans de prison. Le problème, avec les infirmières tueuses, c'est qu'on ne sait pas vraiment si elles sont des bienfaitrices ou des tueuses en série. Christine Malèvre était ainsi une professionnelle attentionnée et appréciée; elle affirmait se sentir investie d'une mission secrète de délivrance auprès des patients. Ca interroge à une époque où on envisage d'instaurer un droit à mourir.


Que penser de tout cela ? La violence féminine, les rares fois où elle s'exerce, est porteuse d'effets de vérité. Elle n'est pas purement gratuite mais elle s'effectue toujours en réaction, en riposte, à une oppression, un interdit que l'on souhaite abolir. Elle est donc le symptôme des soubresauts de nos sociétés. C'est pour cette raison que les femmes criminelles sont généralement des révolutionnaires à leur manière. C'est pour cela aussi qu'elles fascinent tant.


Et pour clore, je formulerai une ultime interrogation: faut-il aller jusqu'à souhaiter un monde "Peace and Love", débarrassé de la violence et du crime ? 

Bien sûr que non. Un monde entièrement pacifié serait un monde immobile, d'un effroyable ennui. La violence, il faut, malgré tout, s'en accommoder dans une certaine proportion. Parce que la violence, c'est le conflit et la passion, le mouvement et l'histoire. 

Et puis, quoi qu'on en pense et même si c'est inquiétant, des sœurs Papin prêtes à occire sauvagement tous les bourgeois, il y en a beaucoup autour de nous aujourd'hui.






































Images de Ginevra Cantofoli (tableau de la belle parricide Béatrice Cenci), Jeff Wall, Artemisia Gentileschi, Alfons Mucha, Le Caravage, Lucas Cranach, Henri de Toulouse-Lautrec, Giovanni Boldini, Henri Regnault, Piero Francesco Foschi, Franz Von Stück.

Les données chiffrées de ce post sont simplement issues d'une parution de l'Insee en décembre 2021.

Je recommande:

- Gabrielle WITTKOP: "Hemlock". Par l'auteure du "Nécrophile", l'une des grandes de la littérature française. Elle se proclamait descendante du divin Marquis, mais aussi de Lautréamont et de Villiers de l'Isle Adam. C'est vrai que ses bouquins sont effrayants, dérangeants mais toujours d'une qualité de plume remarquable. "Hemlock", c'est probablement son meilleur livre, l'un de ceux qu'on regrette de terminer tant on est imprégné de son atmosphère. C'est l'histoire de trois empoisonneuses: Béatrice Cenci, la Marquise de Brinvilliers et Mrs Fulham. 

- Jean-Baptiste PONTALIS: "Un jour, le crime". Un grand psychanalyste qui est, aussi, un grand écrivain. Il s'exprime sans jargon en partant de son vécu propre. J'adore.

- Camilla GREBE: "L'énigme de la stuga". Je ne lis pas de romans policiers, sauf ceux de la suédoise Camilla Grebe. J'avais adoré "Un cri sous la glace" et "L'archipel des larmes". C'est toujours très retors et très psy. Celui-ci est son dernier paru en poche.

Je vous invite enfin à voir, revoir, le film de Claude Chabrol :"Violette Nozière" ainsi que celui de Jean-Pierre Denis: "Les blessures assassines" (consacré aux sœurs Papin). Sans oublier "Under the skin" de Jonathan Glazer et "Thelma et Louise" de Ridley Scott, des films qui m'ont tellement plu qu'ils ont décidé de mon goût pour les voitures de sport.