samedi 7 février 2026

Voyeurs

 

On n'a jamais autant commenté, dans le monde entier, un discours d'Emmanuel Macron que celui de Davos au cours duquel il portait d'étincelantes lunettes noires.

Et les journalistes se sont moins attachés au contenu de son discours, pourtant très juste (il a piqué la "grande Brute"), qu'à sa forme.


Ces drôles de lunettes aviator, style Top Gun, avec verres miroirs réfléchissants, n'ont pas été perçues comme un accessoire anodin mais comme le symptôme d'une mutation de la représentation du pouvoir. Le politique ne se lit plus seulement dans les discours ou les traités, mais dans les signes, les postures, les images.

Et dans ce nouveau contexte, les lunettes de soleil sont un marqueur ambigu. Elles disent "je regarde" mais, en même temps, vous ne me verrez pas.

Mais surtout, elles ont sur les autres un effet perturbant. C'est le détail anodin qui rend la banalité soudainement troublante.

Sigmund Freud a parlé de ça dans un article intitulé "L'inquiétante étrangeté". Parfois, au sein de notre quotidien, on se met à éprouver qu'il y a quelque chose de bizarre, qui cloche, dans ce qui nous est familier. Nos repères vacillent, ce qui était rassurant devient inquiétant et on a le sentiment d'être une proie potentielle.

En chacun de nous, il y a, en fait, de l'étranger, un étranger qu'on a soigneusement refoulé mais qui resurgit parfois, inopinément. C'est l'angoisse de la Mort et de la castration, c'est la terreur et la séduction de la puissance de la femme, c'est l'angoisse du double, du réveil des morts.


Et cette angoisse, on l'éprouve, en particulier, quand on sent qu'un regard impérieux et dominateur, auquel on ne peut pas répondre, se pose sur nous. Le prototype, c'est, évidemment, le regard du mythe grec de la Méduse, cette monstrueuse créature féminine qui pétrifie ceux qui l'approchent et se risquent à la contempler.

Ce mythe de la méduse, de la femme fatale, il a donné lieu à une importante production littéraire, celles des Romantiques notamment, mais surtout picturale (Le Caravage, Rubens, Franz Von Stück, Gustav Klimt).

Mais il faut bien le reconnaître, on fait, nous-mêmes, jouer, chaque jour, ce mythe au sein de notre plus triviale quotidienneté. Comme le montre bien le remarquable film d'Alfred Hitchcock "Fenêtre sur cour", on passe son temps à s'observer, s'entreregarder.


On est animés d'une véritable passion scopique. Moi-même, j'aime bien ainsi prendre le métro parce que je peux y observer, en tout anonymat, une foule de gens. Ceux ou celles sur qui mon regard se pose, j'essaie de décrypter leur vie.

Mais le regard porté sur l'autre n'est jamais bienveillant. Il est toujours porté par une pulsion prédatrice. D'ailleurs, ça se termine souvent mal, ça va jusqu'au crime chez Hitchcock.

Quand il y a échange de regards, c'est, en effet, un conflit qui s'engage. Et de ce conflit, émergent un vainqueur et un vaincu. Et il faut reconnaître que dans le duel à mort qui se joue alors, celui qui cache ses yeux, qui porte des lunettes noires, est en position de force: on ne peut pas répondre à son regard.

On est tous des voyeurs et, même si c'est interdit par la Loi, on y succombe néanmoins. On y éprouve, simultanément, des frissons d'angoisse et de plaisir. C'est d'ailleurs pour ça qu'on aime tant le cinéma ou le théâtre. On peut tout y voir en toute impunité.

Et puis, on s'arrange toujours pour s'affranchir de la Loi et de la Morale. On développe des trésors d'imagination à cette fin.

On a finalement une relation perverse à la vie.. On joue et s'appuie sur un interdit pour en retirer un plaisir coupable. On est finalement très cruels.

Images de Gustave Moreau, Franz Von Stück, Pierre-Paul Rubens, Alexander Jawlensky, Gustav Klimt, Edward Hopper, Affiches constructivistes, Balthus, Theodor Axentowicz

Je recommande:

- Gay Talese : "Le motel du voyeur". Un récit stupéfiant paru en 2017. Celui d'un homme, un voyeur, qui a acquis un motel à Denver dans l'unique but de le transformer en "laboratoire d'observation". Pndant des années, il a observé ses clients par un orifice dissimulé dans le plafond. Vertigineux.

- Georges Simenon: "Les fiançailles de M.Hire". Ce livre a inspiré un remarquable film de Patrice Leconte : "Monsieur Hire" (1989). Avec Michel Blanc pour acteur principal. On considère aujourd'hui les voyeurs comme des monstres, des criminels. On oublie que ce sont aussi des misérables, profondément malheureux.



samedi 31 janvier 2026

De la laïcité

 

Nous parviennent, en ce moment, les informations de la répression effroyable qui s'est abattue sur l'Iran. Probablement des dizaines de milliers de morts. Les derniers piliers du régime, les Gardiens de la révolution, secondés par les Bassidjis, ont froidement tiré dans le tas. Ces gens là, qui doivent tout au mollahs (richesse et considération), représentent  environ 750 000 personnes, soit une infime minorité rapportée aux 90 millions d'Iraniens. C'est la prophétie de Brecht : si le peuple ne fait pas son devoir, alors il faut dissoudre le peuple.

Mais dans le drame actuel, surgit, quand même, une lueur d'espoir. Il semble que le régime ait lâché beaucoup de lest, dans les grandes villes, concernant le port du voile. C'était absolument inconcevable, il y a quelques années, mais aujourd'hui de plus en plus de jeunes femmes osent se promener, tête nue,  dans les rues de Téhéran, Ispahan, Shiraz, Tabriz. 

Cette question du port du voile, on n'en parle vraiment pas assez mais les femmes iraniennes nous démontrent, par leur lutte téméraire, qu'elle n'est nullement secondaire. Elle est même l'un des piliers majeurs du pouvoir politique qui parvient à s'exercer comme une violence absurde et humiliante.

Ca devrait remettre en cause nos propres idées sur la question allant souvent dans le sens d'une relative tolérance sur la question. Moi-même, j'avoue que j'ai eu autrefois tendance à penser qu'il ne fallait pas, en France, se montrer trop répressif en la matière. Après tout, me disais-je, ces jeunes "beurettes" qui se promènent voilées dans les rues de Paris ne sont pas dangereuses, elles font simplement du voile un principe de liberté et cherchent à affirmer leur identité. Et puis, il y a encore beaucoup de catholiques qui affichent une Croix.

Mais les femmes iraniennes mettent justement bien l'accent sur l'ambiguïté de notre tolérance: on ne peut pas, en fait, traiter comme secondaire cette question du voile, comme une gentille provocation visant à affirmer "sa liberté" dans un pays occidental.

Le port du voile en Iran, le pouvoir en place a du mal à transiger là-dessus parce qu'à ses yeux, les choses sont claires: il y a une confusion absolue du religieux et du politique dans un Etat islamique.


 Mais les démocraties occidentales se sont justement construites en affirmant la séparation complète de ces deux sphères. C'est notamment le cas de la France qui est un Etat résolument laïc. Ca date, bien sûr, de la Loi de 1905 dont les principes ont été récemment renforcés avec les textes de 2004, 2011 et 2013 (Charte de la laïcité à l'école).

Cette séparation, en France, de l'Eglise et de l'Etat, ça a, paraît-il, soulevé, à l'époque, énormément de vagues, suscité une émotion immense, effrayé même à l'étranger. Comment un pays européen pouvait-il renier ses racines chrétiennes ? 

Et d'ailleurs, même aujourd'hui, beaucoup de pays occidentaux hésitent à afficher cette séparation. Aux USA, "In God, we trust" est même la devise nationale. C'est aussi le cas en Hollande. Au Royaume-Uni, Islande, Danemark, Finlande, il y a des religions d'Etat. En Allemagne, Suisse, Autriche, Belgique, Espagne et même Italie, l'Etat reconnaît plusieurs confessions dotées d'un statut privilégié.

Rien de tel en France. Mais ça ne veut pas dire non plus que l'Etat y est résolument athée, qu'il combat l'ignorance et les illusions liées à la religion. Ca veut dire simplement qu'il adopte une position de neutralité vis-à-vis de toutes les religions, neutralité qui, finalement, assure le pluralisme des opinions. Si je suis Bouddhiste ou Shintoïste, je recevrai la même écoute de la part des pouvoirs publics.

Mais cette neutralité, elle vise aussi à empêcher toute influence des religions dans l'exercice du pouvoir politique et administratif. Pas question d'accorder à l'une ou à l'autre un quelconque privilège. La liberté d'opinion, ça ne saurait déborder sur le politique.

En fait, la religion, en France, elle doit être cantonnée à la sphère privée de chacun, à l'intime.

Et de ce point de vue, on peut penser aussi que le port du voile du voile dans tout espace public peut être interprété comme une forme de prosélytisme. La logique pourrait aller jusqu'à son interdiction complète en tous lieux autres que son domicile.

Mais il est vrai qu'on ne sait pas bien comment penser l'Islam en France. Sous couvert d'écoute des opprimés et de respect des traditions, on peut se montrer d'une coupable tolérance.

Toutes les cultures et religions sont respectables et admirables mais, en chacune, on trouve aussi des germes aussi bien démocratiques que totalitaires.

Et à faire de la religion une question personnelle et subjective, on organise, paradoxalement, au nom de la liberté de croyance, l'accueil de comportements rejetant l'esprit d'universalisme dont se réclame notre modernité.

C'est "la démocratie qui travaille contre elle-même" (Tocqueville). On se met à affirmer haut et fort sa propre identité. Et celle-ci consiste à redécouvrir ses propres appartenances, ses déterminismes communautaires et religieux. Cette "identitarisation", elle se fait vite intransigeante et ouvre la voie du fondamentalisme.

C'est le nouvel "existentialisme" religieux, celui du terroriste qui tue au nom de Dieu. Chacun cherche, finalement, à affirmer sa propre puissance au risque de retourner contre elle-même la démocratie dont il jouit abusivement.

Images de Delacroix puis de femmes artistes iraniennes contemporaines et célèbres : Nazanin Pouyandeh, Shirin Neshat, Marjane Satrapi, Newshat Tavakolian. Photographie de Golshifteh Farahani.

A lire :

- Claude Levi-Strauss: "Tristes Tropiques". Il faut relire cet extraordinaire bouquin d'ethnologie paru en 1955. A la fin, Levi-Strauss disserte longuement sur l'Islam. Et ses propos sont étonnants, détonants. On n'oserait plus écrire comme ça aujourd'hui.

- Et pour comprendre l'Iran contemporain, je recommande, à nouveau, le livre-culte de Sadegh Hedayat: "La chouette aveugle". Ce dernier a fait l'objet, il y a 2 ans, d'une nouvelle édition traduction. Et aussi, le livre d'Abnousse Shalmani: "Khomeiny, Sade et moi".



samedi 24 janvier 2026

"Cet obscur objet du Désir"









"Cet obscur objet du Désir", c'est le titre d'un célèbre film de Luis Bunuel. L'homme à la recherche de son Désir, ça résume bien, en effet, l'errance de la vie humaine, ses cahots et ses ratés.

 Pourquoi suis-je si instable dans mes passions, mes amours ? Passée une rapide exaltation, la déception vient très vite et je ne vois que les petitesses et mesquineries de l'autre. Ca ne colle jamais et il n'y a qu'en amitié que je suis, au contraire, fidèle. Ce sont même alors les différences et les défauts de l'ami(e) qui m'attirent.

"T'es pas moche, t'es pas bête, alors qu'est-ce que tu attends ?". Ce que j'attends ?  Rien justement, c'est-à-dire qu'on n'ait pas d'exigence vis-à-vis de moi, qu'on me laisse errer, divaguer, à ma convenance. Je ne veux pas qu'on me dresse. Mes manies, mes tocades, et Dieu sait si elles sont nombreuses, je ne suis pas prête à les abandonner.

Et d'ailleurs, je ne sais pas moi-même ce que je veux. Comme l'exprime bien Bunuel, on vit tous dans une espèce d'obscurité, de brouillard permanent. On n'arrive pas à se reconnaître soi-même.

Et il y a d'ailleurs tous ces accidents de la vie qui nous font comprendre qu'on n'est jamais là où on croyait être. Tout ce qu'on fait est accompagné de doubles non formulés. Dostoïevsky a bien exprimé ça: on croit être un honnête homme sachant ce qu'il veut mais, en même temps, on rêve d'être une crapule.

Au total, on est une énigme pour les autres mais aussi pour soi-même.

On est faillibles, il y a souvent en nous une force impérieuse, une impulsion, qui nous pousse à la faute, au basculement. Je suis ainsi capable d'étranges et subites tocades.

Mais tout n'est pas non plus hasard et chaos dans notre vie. Il y a quand même une logique, une rationalité de notre existence. Elle se manifeste dans ce quelque chose qui se répète dans notre conduite, qui insiste, qui ne nous laisse jamais en paix.

Ca vaut pour moi bien sûr mais aussi pour nous tous. C'est comme un toc-toc inattendu sur une porte mais qui revient régulièrement. On ne sait pas ce que c'est ni qui c'est mais ça vient nous obséder. En psychanalyse, on appelle ça "l'objet petit a", soit ce que l'on n'arrive pas à formuler dans le langage mais qui vient régulièrement nous tarabuster et nous foudroyer.


 Pour en donner un exemple, on peut se référer, à nouveau, à Dostoïevsky. A un tout petit texte, celui des "Nuits blanches" de Saint-Pétersbourg. Alors qu'il erre dans la ville, tout à coup le héros perçoit, dans la foule et au-dessus d'un pont, un "charmant chapeau à fleurs jaunes". Et ce chapeau, cet objet presque insignifiant, c'est celui de Nastienka, une jeune fille qu'il suppose brune. Et il suffit, brutalement, à enclencher l'amour fou du narrateur.

C'est beau, c'est merveilleux bien sûr, cet éclair qui déchire, tout à coup, l'obscurité. Malheureusement, ça n'est jamais aussi simple parce que, dans l'amour, il y a toujours quelque chose qui, ensuite, ne colle pas. Les attentes des deux partenaires ne coïncident jamais.

Comme l'explique Jacques Lacan, celui qui aime (homme ou femme) a toujours quelque chose qui lui manque mais il ne sait pas ce que c'est. Et celui qui est aimé n'est pas plus avancé: il possède quelque chose qui fait son attrait mais il ne sait pas non plus en quoi ça consiste. Ce quelque chose, c'est, en fait, le fameux objet du désir, indicible et soigneusement dissimulé.

Finalement, même dans un amour réciproque, la dissymétrie est double. L'un ne sait rien de l'autre et inversement. L'amour est toujours boiteux et un homme et une femme ne font jamais Un.

On n'est jamais aimé pour soi-même. C'est la leçon qu'il faut en tirer. Mais finalement, c'est heureux parce que c'est ça qui nous permet de carburer au rêve, au fantasme, à la littérature, à la musique, au cinéma, à l'Art en général.

Images notamment de Franciszek Starowieyski, Balthus, Salvador Dali, Jean Delville, René Magritte, Ilya Glazounov, Alexandre Petrossian, Francisco de Goya.

 Je recommande:

- Feodor Dostoïevski; "Les nuits blanches". C'est un tout petit bouquin des débuts (1848) de la carrière littéraire de Dostoïevski. Mais il traduit parfaitement l'éclosion du rêve amoureux, ses illusions et ses fantasmes. On vient d'éditer, en poche, la meilleure traduction, celle d'André Markowicz.

- Mikhaïl Boulgakov reprend, de manière étonnante, dans "Le maître et Marguerite", cet épisode du petit chapeau jaune. Il faut savoir que le jaune est une couleur maléfique en Russie.

Ce thème de la rencontre coup de foudre a ensuite irrigué la littérature du 20ème siècle. On le retrouve, bien sûr, dans "Le grand Meaulnes" et dans "Nadja".