samedi 7 novembre 2026

Remember










 C'étaient la "Fête des Morts" puis la "Toussaint" les 1er et 2 novembre.

Je ne manque jamais, ces jours là, de me rendre dans les cimetières parisiens. 

C'est par conviction. Conviction que notre monde est bien hanté.

Hanté, évidemment pas matériellement par des fantômes.

Notre identité n'est pas simple et transparente. Nous sommes plutôt hantés psychologiquement par une foule d'images et souvenirs qui ne cessent d'affleurer à notre conscience. 

Et ces retrouvailles ne sont jamais joyeuses mais douloureuses, ponctuées de remords et reproches. On en vient à se dire qu'on a contribué à la mort prématurée des membres de sa famille.

Ce sont peut-être ces pensées intolérables qui contribuent à la disparition progressive, aujourd'hui, des cimetières et lieux de commémoration. Pour la première fois dans son histoire, l'humanité cesse d'honorer ses morts.

On vit dans des sociétés qui carburent au Désir et à l'immédiateté et il nous faut toujours d'autres objets d'assouvissement.

On réclame sans cesse, aujourd'hui, une recharge immédiate et effrénée de nos impulsions. Et cela sans avoir à affronter une quelconque altérité ou un interdit. L'économie du Désir est devenue narcissique et masturbatoire.

La mort n'a évidemment pas de place dans ce contexte puisqu'elle est intensité zéro, perte irrémédiable. Elle est le "Never more" que croassait le corbeau du merveilleux poème d'Edgard Allan Poe.

"A mort la Mort", proclame-t-on. Elle est devenue obscène et donc, on l'administre et la gère en l'encadrant en milieu médicalisé. Elle devient prévisible, organisée.

Mais la Mort se venge. Ses nécropoles ne sont plus les cimetières ni même les hôpitaux. Et la mort n'est même plus biologique ou mentale.

Elle s'étend à la société toute entière par le détour d'une bureaucratisation générale de nos vies. On s'adonne à une surenchère de prévisibilité et de programmation: tout doit être rationalisé dans nos vies. C'est l'âge du fonctionnaire de Kafka, expression d'une culture de mort.

Et les nouvelles nécropoles, ce sont en fait, aujourd'hui, tous les grands centres informatiques, tous les Data Centers, toutes les applications d'Intelligence Artificielle, tous ces grands cercueils de verre dans lesquels on gèle la mémoire humaine et enterre, en même temps, toutes les racines de nos rêves et désirs.

Mes petites photos dans les cimetières de Montmartre, Passy, Montparnasse. Avec les tombes des Rita Mitsouko (au lendemain de l'enterrement de Catherine Ringer), de la famille Pahlavi, de Jacques-Emile Ruhlmann, de Delphine Seyrig, de Sartre et de Beauvoir et enfin de Jane Seberg.

Je recommande :

- Georges Bataille: tous ses romans et récits et notamment "Le Bleu du ciel", "Ma mère", Histoire de l'œil", "Madame Edwarda".

- Jean Baudrillard: "L'échange symbolique et la mort". Peut-être son meilleur livre, plein de fulgurances d'écriture. Dommage que Baudrillard tombe aujourd'hui un peu dans l'oubli.

Je précise enfin que je serai à Berlin durant les 2 semaines à venir et ne suis donc pas sûre d'avoir la disponibilité d'esprit suffisante pour entretenir mon blog. Mais retour bientôt, tout de même, quoi qu'il arrive.


 

samedi 31 octobre 2026

Eloge du narcissisme



 Le narcissisme, c'est aujourd'hui unanimement réprouvé.

C'est considéré comme une attitude égocentrée de repli, de désintérêt du monde: peu importe ce qui se passe autour de moi. Etre narcissique, c'est presque automatiquement associé à être bête, superficielle, et égoïste.

Et ce dénigrement concerne, bien sûr, en premier lieu, les femmes. Celles qui se préoccupent de leur apparence physique et de leurs vêtements sont, de plus en plus, considérées comme des idiotes. Tandis que les hommes sont, bien sûr, au-dessus de ça et n'attachent pas d'importance à ces futilités.

Etre moderne, c'est en effet, être ouvert aux autres et à la fureur de l'Histoire. C'est être altruiste et renoncer à ses intérêts personnels. On en vient presque à se détester soi-même.

Personnellement, je l'avoue, je suis narcissique. Je prête grande attention à mon apparence. Pas question d'apparaître négligée ou je m'en foutiste. M'acheter des dessous ou un rouge à lèvres, ça me prend un temps dingue. Et même pour descendre une poubelle, je m'habille. Et quand je rencontre ma copine Daria, on fait toutes les deux assaut d'élégance et provocation vestimentaire.

On est peut-être crétines mais c'est d'abord en partie lié aux codes slaves de la féminité qu'on peut juger, selon les points de vue, ou bien archaïques ou bien plus sensuels et moins puritains.

Ce qui est sûr, c'est qu'on assiste aujourd'hui à une dissolution générale de l'image de la féminité. L'apparence corporelle et vestimentaire, elle se réduit à une question pratique: bijoux et maquillage quasiment proscrits, chaussures plates et pantalons obligatoires. On se doit d'être simple, direct et transparent.

De plus en plus, on entre dans une civilisation d'effacement de la différence sexuelle. Ca consacrerait même le nouvel âge démocratique, celui du triomphe de la transparence et de l'égalité des sexes. A tel point que des sexes, il n'y en aurait quasiment plus puisque ce serait une construction sociale, voire même un simple choix.

Mais moi, j'ai tendance à penser qu'il s'agit là d'une effroyable ruse de l'Histoire. La simplicité et la transparence imposées, ça n'est qu'une manière de réprimer "l'inquiétante étrangeté" de la femme, son altérité. On n'est pas tous pareils et je crois aux différences irréductibles.

Je suis narcissique, disais-je, et c'est, sans doute, parce que j'éprouve qu'il y a un bonheur fondamental à être femme. Parce que, malgré tout, l'on s'aime et jouit intérieurement de soi-même. Et qu'on se sent, en quelque sorte, autosuffisantes. Au point qu'on n'a pas tellement besoin d'aller chercher, à l'extérieur, l'objet de son désir. Les hommes nous intéressent mais pas tant que ça. Et du reste, on se fiche à peu près de leur apparence physique. Au point que les plus laids ont leur chance, ce qui n'est nullement le cas du côté des hommes. 


Oserais-je le dire ? Les femmes sont sans doute plus heureuses que les hommes. Cela se traduit d'ailleurs dans leur meilleure espérance de vie et leur faible criminalité. Sans doute parce qu'elles sont moins angoissées et trouvent en elles-mêmes des motifs de satisfaction. Se sentir séduisante, c'est un puissant moteur.

C'est toute l'énigme de la différence sexuelle, cette différence que l'on tend de plus à gommer, voire à effacer, aujourd'hui. 

Freud le souligne de manière presque provocatrice: la femme narcissique est le type "le plus fréquent et vraisemblablement le plus pur et le plus authentique".

Ce sont des propos qui peuvent sembler effroyablement misogynes mais il précise aussi que celle qui fascine les hommes, ce n'est pas la fille sympa et avenante mais la femme narcissique qui met les autres à distance, qui se contente de séduire par sa beauté et son indifférence.

Et cette fascination des hommes pour les femmes narcissiques tient au fait que toute leur éducation virile a généralement consisté à rejeter leur propre narcissisme, à le détourner sur un objet extérieur. Au risque de se détester soi-même et son propre corps.

Et la femme éveille ainsi chez l'homme une espèce de nostalgie: celle d'un narcissisme perdu. Les hommes admirent, en fait, les femmes pour l'amour qu'elles ont conservé d'elles-mêmes, pour avoir échappé aux renoncements et à la castration de la culture.

Et l'énigme des femmes tient justement en cela : leur autosuffisance. Et c'est justement un écrivain homosexuel, Marcel Proust, qui a le mieux compris cela. Quand il contemple les "Jeunes Filles en fleurs", ce qui le frappe, c'est qu'elles semblent simplement heureuses d'elles-mêmes et qu'elles n'ont pas besoin d'un personnage extérieur pour les éveiller.

 Ce qui est effrayant, irritant, en elles, c'est plutôt qu'elles n'ont pas besoin du désir de l'homme, qu'elles y sont même indifférentes. Ce qui suscite souvent, d'ailleurs, la rage masculine.

Ce n'est pas le manque, Freud le reconnaît lui-même, qui fonde le désir féminin. L'énigme de la femme, c'est plutôt son indifférence au désir de l'homme, son autosuffisance.

Dans tout amour humain, il y a, en fait, une forte composante narcissique. Plus marquée, sans doute, chez les femmes. 

.C'est ce qui fonde le Bonheur d'être femme. Un bonheur probablement narcissique et superficiel. Mais comme le disait bien le poète Valéry: "Le plus profond, c'est la peau".

Images de Le Titien, Jérôme Bosch, Rimel Neffati, Federico Beltran Nasses, Charles Napier Kennedy, Juarez Machado, Deborah Turbeville, Polina Olowska, Gustave-Adolphe Mossa.


Je recommande: 

- Sarah Kofman: "L'énigme de la femme". On réédite aujourd'hui certains de ses textes, toujours lumineux et dépourvus de dogmatisme. Elle a écrit notamment sur Freud et sur Nietzsche. Elle s'insurge dans ce livre contre la tentation d'enfermer la femme dans une Nature ou une construction culturelle. En faire une figure immobile, c'est en faire un cadavre.

- Marcel Proust: "A l'ombre des jeunes filles en fleurs". Qui a mieux décrit les jeunes femmes que Proust ? L'effet de sidération qu'elles exercent sur les hommes simplement parce qu'elles se suffisent à elles-mêmes et n'ont pas besoin des hommes pour être heureuses.



samedi 24 octobre 2026

Du nihilisme révolutionnaire

 

Oserais-je le dire ? Les événements actuels, en France, je les observe avec distance, presque détachement. Je m'y sens plutôt étrangère et c'est aussi pour me protéger du pilonnage de l'information, de la monopolisation exclusive de l'actualité. Sans cesse les mêmes images évoquant le chaos ou la guerre, ça en devient soûlant et puis, c'est comme s'il ne se passait rien en dehors de la France. L'Ukraine, le Moyen-Orient, le Congo, ça devient secondaire.


On joue à se faire peur. On disserte à l'infini sur les Black Blocks et les casseurs professionnels. Les premiers, en nombre limité, se réclament vaguement de l'anarchie, de l'anticapitalisme, du refus de l'Etat. Certains sont pourtant quelquefois bien intégrés à la société et ont fait des études supérieures. Quant aux autres, ils sont simplement des pilleurs qui profitent de l'occasion.


Mais au total, le corpus idéologique structurant ces deux groupes me semble bien mince. Ce qui est peut-être intéressant chez les Black-Blocks ou chez les casseurs ordinaires, c'est que la violence et la destruction revêtent, chez eux, un caractère ordalique. Gratuit et presque sans motif et sans finalité.  Pourquoi ces déchaînements le 1er janvier ou à l'occasion des matchs de foot ? Le simple plaisir de la consumation, consomption. 


Comme pour nous nous rappeler que la société, comme le précisait Freud dans "Malaise dans la civilisation", repose sur une répression des pulsions agressives fondamentales. Ca nous rend individuellement névrosés et socialement malheureux. Et par moments, la cocotte-minute explose.


Mais la réalité, c'est que le mouvement anarchiste insurrectionaliste semble marginal en France. Mais ça n'était pas du tout le cas à la fin du 19ème siècle. Avant le triomphe tardif du marxisme, on penchait pour des solutions radicales et romantiques sous l'égide de Fourier, Proudhon, Louise Michel mais aussi les Russes, Bakounine et Kropotkine.
 

Parce que le pays de l'anarchisme et du nihilisme, ça a vraiment été, on l'a oublié, la Russie de la seconde moitié du 19ème siècle. Une multitude de cercles de pensée et de réflexion s'y était constituée et on ne dédaignait pas les attentats armés mais isolés. Le Tsar Alexandre II, pourtant grand réformateur (abolition du servage), en a fait les frais, emporté par une bombe.


Et ce messianisme révolutionnaire russe, il était entretenu par l'influence considérable de la littérature: en particulier Tourgueniev, Dostoïevsky ("Les démons") mais aussi Tolstoï et Sofia Kovalevskaïa. L'anarchisme russe était en fait fortement teinté de spiritualisme, voire de mysticisme.


Et dans ce contexte, il est vraiment étrange que ce soit finalement "un petit bourgeois", Lénine, ainsi que l'a très justement qualifié Curzio Malaparte, qui ait finalement pris le pouvoir en Russie. Certes, cependant, avec une méthode insurrectionnelle typiquement anarchiste.


Et il faut rappeler que Lénine a miraculeusement échappé, en septembre 1918, à l'attentat d'une anarchiste.


Son auteur était une jeune anarchiste, Fanny Kaplan, qui considérait Lénine comme un traître.


Cet attentat raté a malheureusement rendu Lénine complètement paranoïaque et l'a probablement incité à gouverner par la Terreur. Et depuis et jusqu'à aujourd'hui ne se sont succédés à la tête de la Russie que des petits bourgeois ultra-conservateurs et paranoïaques. 



Images d'Alex Colville et Bo Bartlett, deux peintres américains. Je les ai choisis parce qu'ils me semblent illustrer la désolante banalité/étrangeté du monde. Et c'est principalement pour cette raison qu'on se révolte, un jour. Autres images de Nikolaï Yarochenko et Kazimir Malévitch.

Je recommande: 

- Ivan Tourgueniev: "Pères et fils". C'est le personnage de ce roman, Barazov, qui a popularisé, en Russie, la figure du nihiliste.

- Dostoïevsky: "Les démons". Un bouquin majeur. A lire dans la traduction Markowicz

- Sofia Kovalevskaïa: "Une nihiliste". Sofia Kovalevskaïa (1850-1891) était une mathématicienne de génie. Ce petit livre, paru  après sa mort, décrivant l'engagement d'une jeune fille, a fait sensation en Russie et a été rapidement interdit. 

- Evguénia Iaroslavskaïa MARKON : "Révoltée". Un petit livre prodigieux écrit par une jeune femme, grande amoureuse de 29 ans, 4 mois avant une exécution qui lui a été notifiée en 1931, au bagne des îles Solovki. Elle y fait l'apologie de la délinquance comme forme de résistance et promet au système un incontournable effondrement. Le livre se trouve aujourd'hui en poche.