samedi 1 août 2026

Du sentiment océanique

 
Les vacances, c'est, depuis plus d'un siècle, très largement associé à la Mer. 

Les vraies vacances, ce serait pouvoir contempler, sans fin, l'horizon depuis une plage. L'Eternité, disait Rimbaud, "c'est la mer allée avec le soleil".

Ca peut sembler complétement vain et les beaux esprits peuvent en ricaner mais c'est, en fait, une expérience quasi mystique.

Les "plagistes" s'adonnent en réalité à un étrange sentiment fusionnel qu'a bien décrit un ancien Prix Nobel de Littérature (1915), largement oublié, peut-être à tort, Romain Rolland.

Il s'agit du "sentiment océanique". C'est cette impression de communion originelle avec l'ensemble du monde, voire avec un grand Tout. C'est une approche quasi mystique dont Romain Rolland voit même la source de la religion.

Ca concerne évidemment, au premier chef, tous les gens qui aiment l'eau, la mer, la Nature. Des gens plutôt heureux, en général, et pas trop anxieux. "Homme libre, toujours tu chériras la mer" écrivait ainsi Baudelaire en évoquant l'albatros dont les ailes de géant l'empêchaient de marcher.

On peut les appeler des "merriens" et ce sont plutôt des personnes assez sereines et faisant preuve d'équanimité, d'égalité d'humeur.

Ce qui est intéressant, c'est que ce sentiment océanique, qui n'est tout de même pas si rare, a donné à un débat célèbre avec Sigmund Freud. Un débat retranscrit dans son bouquin "Malaise dans la civilisation".

Le sentiment océanique, ça n'a, pour Freud, rien à voir avec la religion ou la mystique. Ca n'est qu'une réminiscence, actualisation, de notre bonheur infantile primaire primaire. Celui de cette courte période des premiers mois de la vie durant la quelle les interdits de la culture n'ont pas encore imprimé leurs marques et leurs brûlures dans le psychisme du nouveau-né.

C'est plus tard et petit à petit que vont survenir l'angoisse et la détresse liées à la découverte que l'on n'est pas tout puissants.

Et c'est alors que l'homme se verra sans cesse contrecarré dans la recherche du plaisir et fera progressivement l'apprentissage du malheur.

C'est à partir de ce moment crucial que se développe la conscience tragique.

Mais à des degrés divers selon les individus. En caricaturant beaucoup, on peut dire, ainsi, que l'humanité se divise entre ceux qui aiment la mer, les "merriens", et ceux qui ne l'aiment pas.

Je fais, bien sûr, partie de cette seconde catégorie qui comprend tous les gens anxieux, torturés. Presque paradoxalement, en effet, même si je nage beaucoup et plutôt pas mal, je n'aime pas la mer. Je m'y ennuie à périr et nager dans la mer, ce n'est pas du tout pareil, je n'y ai plus aucun repère sur le quel me caler.

Et je crois enfin qu'il faut savoir accepter sa finitude. Peut-on rencontrer l'infini ? Pour moi, c'est résolument non à la différence des "merriens".

Images de Georges Lacombe, Hokusaï, Pierre Bonnard, Claude Monet.

Je recommande:

- Sigmund Freud : "Malaise dans la civilisation". L'un des bouquins les plus pessimistes de Freud, rédigé à la fin de sa vie. Le crime est consubstantiel à l'homme et celui cherche de plus en plus à s'affranchir des contraintes de la civilisation. L'Histoire lui a, hélas, vite donné raison.

- Mike Dash : "L'archipel des Hérétiques - La terrifiante histoire des naufragés du Batavia".  Un livre extraordinaire, à lire par tous les amoureux d'expéditions maritimes. Tout y est: le drame, la Mort, la lutte pour la survie. Et puis les rapports de pouvoir qui s'établissent avec la soumission et la cruauté. Et tout se termine dans la Folie.



samedi 25 juillet 2026

Le "Roi" Christine











On redécouvre en ce moment, avec de nombreuses rééditions et biographies, deux grandes écrivain(e)s : George Sand et Colette. J'ai lu un peu plus la première que la seconde mais j'avoue connaître mal l'une et l'autre.

Mais c'est vrai que des femmes qui ont fait l'Histoire, culturelle ou politique, il y en a assez peu. Et j'ai moi-même beaucoup de lacunes les concernant.

Il en est une qui, toutefois, depuis mon adolescence, m'a beaucoup intéressée: Christine de Suède qui fut "Roi" (c'est son titre officiel) de son pays au 17ème siècle.

Ca semble très lointain, très brumeux. Mais il y avait tout de même une grande ébullition intellectuelle à cette époque. 

Surtout, la Suède comptait alors parmi les grandes puissances européennes.


 Ca m'étonne toujours un peu parce qu'en France, on a une vision déformée de cette grande zone géographique qu'est l'Europe Centrale et du Nord. On croit que ça s'est toujours résumé, pour l'essentiel, à l'Allemagne et à la Russie.

En réalité, ces deux pays fragmentés, divisés, ne comptaient quasiment pas à l'époque. Les grandes puissances, c'étaient plutôt alors des pays que l'on considère aujourd'hui comme négligeables : le Danemark, la Suède, la Pologne (la République des deux Nations). Et il s'en est fallu de peu que l'un de ces pays ne conquière une hégémonie définitive en Europe. Et c'est peut-être dommage parce qu'on n'aurait pas aujourd'hui à ferrailler avec la Russie sauvage.

C'est donc dans un pays puissant d'Europe que Christine de Suède a été proclamée "Roi" en 1632, à l'âge de 6 ans. Elle abdiquera 2 décennies plus tard. 

Durant son règne, elle promeut un développement général de la culture en faisant largement appel à des intellectuels et artistes étrangers, Français et Italiens notamment.

On connaît notamment son lien avec le philosophe Descartes qu'elle invita à Stockholm. Mais l'hiver suédois, s'ajoutant à la désinvolture de Christine, lui sera fatal et il mourra là-bas en 1650.

Mais il faut souligner que Christine a fortement renforcé les liens de son pays avec la France. Ceux-ci ont d'ailleurs été initiés au cours de la terrible Guerre de 30 ans, cette grande catastrophe européenne durant  la quelle, c'est généralement méconnu, Français et Suédois étaient curieusement alliés.

On  a souvent prêté à Christine une personnalité scandaleuse. Elevée comme un garçon, elle est aujourd'hui souvent présentée comme une lesbienne ou une égérie "queer".

La vérité, c'est plutôt qu'elle a été élevée avec exigence et rigueur, voire dureté, pour se préparer à l'exercice du pouvoir. Le commandement militaire, la diplomatie, les langues étrangères, elle a été formée, comme un homme, à tout cela. Christine de Suède a, en fait, ouvert la grande question de la relation entre le genre et le pouvoir.

Quant à ses tendances sexuelles, il est vrai qu'elle ne s'est jamais mariée alors qu'une Reine se doit de donner un héritier à son trône. Mais de quel homme peut-on rêver quand on est toute puissante et à la tête d'un grand Etat européen ?

Disons qu'elle était plutôt asexuelle comme beaucoup de femmes à cette époque. Mais elle s'est montrée conséquente. Cette absence d'héritier a motivé sa démission.

Après sa démission, elle entame une étrange vie itinérante dans toute l'Europe et principalement en Italie et en France.

Sa vie sera alors marquée par plusieurs scandales. Le premier d'entre eux est qu'elle abjurera le protestantisme pour embrasser le catholicisme. Une vraie trahison pour les Suédois très ancrés dans le Lutherianisme. Et d'un autre côté, elle ne se montrera pas, non plus, une très bonne catholique.

Et puis, elle se montrera cruelle, impitoyable, en assassinant à Fontainebleau, sur un coup de tête son écuyer soupçonné d'avoir transmis des informations sensibles à l'Espagne.

Enfin, elle se montre peu à peu nostalgique du pouvoir, espérant même reconquérir la Suède ou la Pologne.

Quand ces espoirs seront déçus, elle se résignera et passera les 30 dernières années de sa vie à Rome où elle soutiendra les Arts (la musique et le théâtre) et les sciences. Elle repose dans la crypte de Saint-Pierre de Rome.

Le destin romanesque de cette femme, pétrie de contradictions et ambiguïtés m'apparaît très inspirant. Probablement parce que je suis un peu comme elle : imprévisible et difficile à cerner et dominer. Elle m'évoque aussi irrésistiblement Greta Garbo, pareillement seule, distante, froide et sans enfants. Une femme d'une beauté sans pareille mais qui, paradoxalement, ne parvenait pas à se sentir incarnée dans un corps et un sexe.


Images de Greta Garbo, Colette, George Sand, Christine de Suède (à différents âges).


Je recommande :

- Stéphane Guégan; "Les amours de George". C'est tout récent et c'est édité par Gallimard. Les deux grandes affaires de la vie de George Sand, ça a été l'amour et l'écriture. On découvre dans ce bouquin une foule de célébrités: Mérimée, Musset, Balzac, Chopin, Delacroix, Marie Dorval. Très agréable.

- René de Ceccaty: "Un renoncement". Un bouquin un peu ancien (2013) qui m'avait fascinée. Consacré à Greta Garbo et à son incapacité à se sentir tout simplement vivre. Sa beauté presque irréelle faisait qu'elle s'éprouvait presque immatérielle, sans corps et sans sexe. "Je mourrai en vieux célibataire" disait-elle.

- Marion Lemaignan: "Christine de Suède". La plus récente et la plus complète biographie du "Roi Christine". Passionnant.



samedi 18 juillet 2026

Le voyage, la Vie, l'aventure

 

Ca y est ! Paris s'est brutalement vidée, ce dernier week-end, d'une partie de ses habitants partis...en vacances. Finis les musées, les salles de spectacles, les grands magasins bondés, submergés.

N'était la chaleur insupportable, on aurait presque envie de parcourir les rues désertées. Ce qui m'amuse, c'est que les femmes redécouvrent, sous la canicule, les charmes et avantages de la robe. L'arborer, c'est, maintenant, faire ressurgir une espèce d'érotisme et de fête des corps dont on s'était déshabitués. 

Le temps normal s'est effacé ou, plutôt, on a l'impression qu'il est en suspens: quelques semaines de répit avant le retour de sa grande mécanique monotone, broyeuse de nos vies.


Les vacances, c'est donc d'abord ça, c'est-à-dire la vacance des contraintes, de tout ce qui pèse et nous oppresse: les costumes, la respectabilité, les horaires, le parcage du troupeau humain dans un lieu, une ville, un appartement.


Mais souvent, quand on prend des vacances, on a tendance à s'imposer des contraintes renforcées. On se fixe ainsi quelque part. C'est une villa ou un terrain de camping, un lieu où on s'ennuie encore plus que chez soi. 

On fixe désespérément l'horizon maritime ou bien on s'épuise dans des randonnées dans la nature. Tout cela est d'une lancinante monotonie. Bref, on ne cesse de tourner en rond.


Ou alors, on a recours au tourisme de "catalogue" grâce auquel, comme dans une liste de courses que l'on coche, on peut "faire" en 15 jours, l'Egypte, la Grèce ou le Maroc. C'est épuisant et frustrant. Toutes ces "merveilles", on en est vite gavés d'autant qu'on en a rarement les cadres de compréhension. Quant à l'aventure, il n'y en a aucune puisqu'on se laisse guider.


Tout ça pour, au final, faire quelques selfies de soi devant un monument que l'on s'empressera de poster sur les réseaux sociaux.


Au final, quand on prend des vacances, on a généralement tendance à en faire ou bien trop (carrément tout un pays) ou bien pas assez (à glandouiller quelque part). Mais au final, on part tous pour rester chez soi.


Ce qui nous répugne le plus, en fait, c'est l'inconnu, l'altérité. 

L'altérité, mon histoire personnelle et la force des choses font que j'y ai été d'emblée, et presque continuellement, confrontée. Ca n'a pas toujours été drôle mais ça m'a permis, petit à petit, d'y prendre goût. 


Le retournement, le recentrement de tous mes codes (de langage, d'apparence vestimentaire, de cuisine, de relation entre les sexes, de politesse, d'horaires), j'ai essayé de m'y adapter. J'arrive maintenant, plus ou moins, à "lire" les Français. Mais eux, ils n'arrivent pas à me lire, ce qui est source de nombreuses incompréhensions.
 

Mais au total, ma conviction aujourd'hui, c'est qu'on a tous besoin d'ailleurs, d'altérité et de rêve, en bref, de changer de peau. On périt d'ennui, en fait, dans notre coquille sociale ultra bétonnée. Mais la briser, en sortir, ça nous angoisse profondément.


Mes meilleures vacances, ça a toujours été, en fait, celles au cours des quelles j'errais.... 

J'errais au hasard de billets de train ou bien des routes parcourues par mon bolide ("La Dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil", "Thelma et Louise", ce sont des fantasmes très forts chez moi).


J'errais inlassablement et sans sans trop savoir pourquoi ni dans quel but et sans savoir non plus où je serai demain, après-demain. L'Europe, c'est épatant pour ça parce qu'on peut changer, d'un jour à l'autre, de pays, de langue, de monnaie. Et à chaque fois, c'est soi-même que l'on change, c'est tout son comportement que l'on doit réévaluer.


Chacun cherche son chat, dit-on. Mais on ne sait jamais de quel chat, il s'agit ni si, un jour, on arrivera à le retrouver. L'important, en fait, c'est l'errance, ce papillonnement compulsif qui est l'expression même de notre vie et de ses désirs. Toujours hésitante, toujours changeante. On n'est jamais satisfaits, on veut toujours autre chose. C'est la malédiction de la condition humaine mais c'est ce qui nous fait avancer.


Images de Giorgio de Chirico, magazine Harper'S Bazaar, Jean-Pierre Cassigneul, Tamara de Lempicka, Victor Brauner.

Je recommande :

- Werner Herzog : "Mémoires - Chacun pour soi et Dieu contre tous". Le grand cinéaste allemand, le cinéaste de l'impossible ("Aguirre", "Fitzcaraldo", "Cobra Verde"). Et sa vie est aussi incroyable que ses films. Une boulimie d'action, création, écriture, voyages aventureux. Un bouquin fascinant (qui vient de sortir en poche).

- il faut lire aussi les 3 grands écrivains voyageurs suisses: Ella Maillart, Anne-Marie Schwartzenbach, Nicolas Bouvier; ainsi que le Britannique Bruce Chatwin.