samedi 17 janvier 2026

Du Droit à l'aide à mourir

 

On s'agite beaucoup en ce moment, en France, à propos du "Droit à l'aide à mourir" qui devrait bientôt faire l'objet d'un vote au Parlement.

C'est présenté comme une conquête importante, un véritable progrès social et sociétal.

Et il est vrai qu'on ne voit plus grand obstacle à la conquête de ce Droit puisque le vieux tabou du Christianisme sur le suicide (la Vie est un don sacré appartenant à Dieu) a quasiment disparu.

Mais, en France, il y a deux approches, deux philosophies, qui s'affrontent : 

- celle de "Jusqu'à la Mort Accompagner la vie" (Association JALMAV) 

- et celle, beaucoup plus radicale, de  "Mourir dans la dignité", une autre association aux militants très actifs. Ce sont eux qui, finalement, ont su s'imposer médiatiquement et faire passer leurs idées, par un lobbying actif auprès du Parlement. J'avoue que leur  slogan, personnellement il me hérisse parce que c'est comme s'il y avait, par ailleurs, des morts indignes. 

Accompagner ou abréger la souffrance de la vie, c'est, en quelque sorte le dilemme.

Quoi qu'il en soit, le projet actuel de texte (principalement inspiré par "Mourir dans la Dignité) fait l'objet d'une unanimité inhabituelle : 83% de Français y seraient favorables. C'est tellement étonnant que ça interroge.

On se réfère d'abord, sans trop bien connaître, à ce qui existe en Belgique et en Suisse.

En Belgique, c'est l'euthanasie active qui a été adoptée en 2002. Après un très long débat éthique, s'appuyant sur une culture politique valorisant laïcité, droits individuels et autonomie. Des conditions strictes ont été édictées: majeurs aux souffrances insupportables et maladies incurables.


 Ce qui signifie que l'euthanasie en Belgique ne peut être demandée sur simple choix personnel, fatigue de vivre ou détresse sociale. A partir de là, la demande doit être volontaire et éclairée et soumise à des médecins indépendants. In fine, c'est un médecin qui administre la Mort.

En Suisse, l'euthanasie active (administrée, comme en Belgique, par un tiers) est illégale. Seul le suicide assisté est admis (depuis1941), la personne se donnant la mort elle-même. Il ne s'agit donc pas d'un Droit mais d'une dépénalisation constitutionnelle. Et celle-ci a pour condition de ne pas être motivée par un "intérêt égoïste" (Fatigue de vie, détresse sociale).

En pratique, les demandes en Suisse sont "sélectionnées" par des associations (Exit, Dignitas) avec souvent, mais pas toujours, un médecin, qui vérifient le discernement, la volonté et la gravité de la situation. L'accès au suicide assisté en Suisse n'est donc pas obligatoirement médicalisé mais il n'est ni automatique ni général.

Il faut surtout noter qu'au final, le nombre de cas pris en charge est, dans les deux pays, très limité. En Belgique, ça a été 3 991 cas (3,6 % des décès totaux) en 2024. Dont 72% de personnes âgées de plus de 70 ans, souffrant de cancers ou maladies incurables (Charcot et autres). En Suisse, le suicide assisté n'a concerné que 1 253 cas en 2023.

En France, cela donnerait environ 22 000 cas annuels, l'équivalent d'une ville comme Saint-Malo ou Pontoise, s'ajoutant aux 650 000 décès de la population totale. Bien peu de monde en réalité.

Quant au texte français, poussé par "Mourir dans la dignité" sans longs débats éthiques, il semble s'inspirer principalement du suicide assisté suisse (le patient se donne la mort) mais aussi de l'euthanasie active belge (avec une intervention d'un médecin et même d'un infirmier lorsque le malade est physiquement incapable de se donner la mort).


 On a donc choisi de faire compliqué. Et surtout, on ne s'est guère préoccupés de l'opinion des soignants, médecins et personnels hospitaliers. Pour ces derniers, c'est clair: "on est là pour soigner et pas pour tuer"." D'un point de vue médical et philosophique, le soin n'est pas compatible avec la mort".

Et finalement: "La priorité en fin de vie doit être l'accompagnement, le soulagement de la douleur et le respect de la dignité et non la légalisation de la mort".

Ce qui renvoie, pour les personnels soignants, au développement des soins palliatifs avec la création, dans les hôpitaux, de lits spécialisés malheureusement en nombre insuffisant en France.

Et c'est bien le problème du texte français. Il se polarise sur la mort du patient et met beaucoup moins l'accent sur l'accompagnement du mourant avant sa mort. La possibilité de se flinguer, ça semble plus important que de se sentir entouré, accompagné.

J'avoue que je trouve, personnellement, un peu effrayante cette étrange unanimité des Français en faveur de ce Droit à l'aide à mourir tel qu'il est défini dans le projet de texte. Je dirai même que cette bonne conscience libératrice recouvre probablement de sombres motivations.

Il faut replacer le sujet dans un contexte plus général. La réalité, c'est qu'on ne veut plus ni voir, ni affronter la Mort dans nos sociétés. On souhaite être débarrassés, dans un monde sans aspérités et entièrement voué à la marchandise, de ces importuns que sont les mourants. A mort, la Mort ! Il ne faut plus que les mourants viennent enquiquiner les vivants. Il faut qu'ils se fassent les plus discrets possible. Prière de ne pas déranger. C'est la rançon de l'atomisation de nos sociétés, la mort n'est plus vécue collectivement et le mourant est renvoyé à son immense solitude.

Oserais-je le dire ? Je crains, dans ce contexte, que le "Droit à l'aide à mourir" s'exerce croissant dans notre société. Notamment sous la pression militante de "Mourir dans la dignité" qui, sur son site, s'engage à suivre de près l'application de la Loi.

La banalisation de cette pratique fera peser une pression sur les plus vulnérables, devenus une "charge" pour leur famille et pour la Sécurité Sociale. Et l'Etat voudra se montrer progressiste et promouvra ce "Droit" en élargissant les cas d'admissibilité (à défaut de pouvoir financer le développement des soins palliatifs.

Ne l'oublions pas: l'Enfer est pavé de bonnes intentions.

Images de Gustav Klimt, Edvard Munch, Carlos Schwabe, Claude Monet, William Bouguereau, Egon Schiele, John-Everett Millais, Josef Manes, James Ensor, Diego de Rivera, Hugo Simberg, Claude Vignon, Herbert Lis, Suzanne Hay, Bela Cicos Sesi


Je recommande:

- Jean BAUDRILLARD : "L'échange symbolique et la Mort". Un bouquin ancien (1976) mais absolument prophétique. Sans doute l'un des meilleurs de Baudrillard mais il est, curieusement, passé presque inaperçu au point qu'il est difficile de le trouver aujourd'hui.

- Marcel PROUST : Il faut absolument lire, relire, le texte stupéfiant qui clôt "Le côté des Guermantes". Ce moment ahurissant où Swan annonce sa mort prochaine au Duc de Guermantes et la réaction désinvolte du Duc.

- Eric FIAT: "Où sont donc mes morts allés ?" Où sont les morts ? Où vont-ils ? A-t-on besoin d'une tombe pour se souvenir ? Sommes-nous notre corps et alors qu'est-ce qu'il reste de nous quand il se défait. Un livre qui ne formule pas de réponses mais nous aide à poser des questions. Je recommande particulièrement ce petit livre qui vient de sortir. Rédigé par un philosophe mais en abordant les choses de manière très concrète.


samedi 10 janvier 2026

De la Vie









La plus belle définition de la Vie, c'est Spinoza, je crois, qui l'a formulée.

La vie, Spinoza la ramène à une seule tendance fondamentale, celle de tout être à "persévérer dans l'existence".

Difficile d'être plus bref et plus concis. Ca tranche surtout avec les définitions les plus communes.

La Vie, en effet, on la définit généralement trop négativement, c'est à dire en opposition à la mort ou comme un lent déclin, appauvrissement. C'est la peau de chagrin de Balzac, ce qui se consume petit à petit jusqu'à extinction finale.

Avec Spinoza, il faut plutôt voir la force positive, expansive, de la Vie, l'élan qui se maintient et triomphe de tous les obstacles.

"Tout être, par cela seul qu'il existe, tend à continuer d'exister et s'efforce, par tous les moyens possibles, de persévérer dans l'Etre".

Je trouve ça très beau. Dans cette perspective, notre existence serait un plébiscite de tous les instants de notre désir de vivre. Chaque matin qui se lève, nous disons oui à la vie.

Evidemment, on ne sait pas jusqu'à quand on pourra renouveler cette approbation. Et c'est mon corps qui, finalement, décidera. Mon corps et, plus précisément, même mon inconscient, parce que l'un et l'autre sont étroitement mêlés. Ce sont les deux maîtres de ma destinée.

Ne pas faire de la Mort, de notre dépérissement progressif, le vecteur principal de notre vie, c'est plutôt réconfortant, dynamisant. C'est cela qui peut nous aider à surmonter les accidents de l'existence.

Mais ça n'occulte pas non plus complétement d'autres points de vue. Celui de Freud, notamment, d'un pessimisme noir. Et il est vrai qu'on ne peut jamais procéder comme si la Mort n'existait pas.

Pour Freud, la pulsion de Mort, c'est ainsi la pulsion par excellence. Celle qui caractérise l'aspiration fondamentale de tout être humain à retrouver le repos absolu de l'anorganique, c'est-à-dire de se fondre dans le néant qui aurait précédé la vie. 

Cela vaut d'un point de vue individuel mais aussi social, culturel. Et la combinaison de ces deux niveaux est terrifiante. La pulsion de Mort, c'est alors ce qui se manifeste par des orientations agressives, des tendances à l'anéantissement d'autrui mais aussi de soi-même. Thanatos, ce sont toutes les formes de destruction et d'auto-destruction, de soi-même et de tous les autres. C'est la volonté d'assujettir l'autre, ce qui tire l'homme vers l'infraculturel, vers la barbarie et la guerre de tous contre tous.

Il n'y a pas de perspective plus sinistre, plus déprimante. C'est tellement choquant qu'on rejette généralement cette idée.

Mais il est vrai qu'on se refuse à considérer que les guerres se font sans cesse plus pressantes à notre horizon.

Et puis, il y a notre incapacité propre à être heureux, à considérer la beauté de la vie. J'ai ainsi été très énervée cette semaine. Pour la première fois depuis 8 ans, il a un peu neigé sur Paris. La ville a été transfigurée pendant quelques heures. Ca aurait pu être l'occasion d'une célébration, d'une fête, d'un émerveillement collectif. Mais non ! Je n'ai entendu que jérémiades, lamentations, catastrophes en tous genres. On est emportés par une étrange complaisance à ruminer ses petits malheurs.

Mes récentes petites photos. D'abord, dimanche dernier, du Canal Saint-Martin tellement évocateur pour les Parisiens (Arletty, "Hôtel du Nord" de Marcel Carné). Et puis la Fontaine Médicis au Luxembourg, si troublante pour moi. Et enfin, le petit épisode neigeux à Paris. La 1ère image, c'est la grande fougère de mon jardin. Ensuite, c'est le Parc Monceau et, enfin, la sculpture de Henri de Miller au pied de Saint-Eustache dans le quartier des Halles.

A lire, relire, évidemment Balzac ("La peau de chagrin"), Oscar Wilde ("Le Portrait de Dorian Gray") et le livre décadentissime "A rebours" de Joris-Karl Huysmans.



samedi 3 janvier 2026

Mon Bilan 2025

 
Une année assez moche vient de s'écouler. J'en conserve certains souvenirs cuisants, presque désespérants, mais rien ne dit que les choses vont s'améliorer en 2026.

C'est d'abord la catastrophe Trump. Il est encore pire qu'avant. Il est ridicule et odieux, bête et méchant. Mais ça marche auprès de beaucoup de gens et ça marche justement parce qu'il est affreux, incontrôlé et incontrôlable.


Il faisait encore preuve d'une certaine civilité au cours de son premier mandat, il ne voulait pas passer pour un beauf ou un butor. Mais, depuis, il a compris que c'était justement cela que voulaient ses électeurs. Alors, il lâche complétement les vannes et fait pleuvoir insultes, quolibets et vengeances personnelles.


Et il arrive à ses fins: redoutant ses colères et ses représailles, ses interlocuteurs, trop éduqués, trop policés, préfèrent se plier et se sentent contraints de l'encenser. Trump, c'est le triomphe de la force brute du Grand Mâle, du Chef de la Horde primitive, contre l'éducation et la démocratie.


Et le Trumpisme devient même une philosophie politique de portée expansive (la Force et le Bizness) et est en train de conquérir l'Europe.


Il y a eu pour moi deux dates noires en 2025: la réception de Zelensky à la Maison Blanche en février puis celle de Poutine, en août, à Anchorage, sous les applaudissements. Un contraste effroyable.


Ca m'a glacée, sidérée. J'ai trouvé profondément choquant que l'on reproche à Zelensky son ingratitude envers les USA alors que ce sont les USA eux-mêmes qui devraient remercier l'Ukraine de combattre pour la Liberté et la Démocratie.


Alfred Jarry avait prophétisé l'avènement du Père Ubu. Et Karl Marx avait écrit que "l'Histoire se répète toujours deux fois, la première comme une tragédie et l'autre comme une farce". Marx avait peut-être raison à cette réserve près qu'il a inversé l'ordre des événements.


Et pour couronner le Tout, il y a eu, début décembre, la publication du document de sécurité nationale des USA. Celui-ci montre clairement qu'ils ne sont plus les allés de l'Europe et que le multipartisme, c'est fini. Il faudrait même cultiver, au sein des pays européens, la résistance à la trajectoire actuelle, à savoir sa décadence morale facteur majeur de sa décadence économique.


Avec Trump, le découpage du monde devient  simple: il y a d'un côté les Forts (les USA, la Russie, la Chine) et de l'autre les faibles (la plupart des pays européens débauchés et submergés par le grand remplacement).


Mais il n'y a pas eu que Trump dans l'actualité, dans ce qui m'a marquée, a fait "évènement" pour moi.


Pour poursuivre dans le domaine des horreurs, j'ai ainsi suivi avec attention les procès des Docteurs Le Scouarnec et Péchier. Deux médecins effrayants, terrifiants et d'autant plus qu'ils étaient éduqués, policés et de bons professionnels. On les jugeait "dévoués à leurs malades. Le premier, un pédophile compulsif, le second un tueur de sang froid. Tous les deux, en fait, totalement indifférents à autrui.


Avec eux, est évidemment posée la question de cette force primitive du Mal, présente en chacun de nous. Mais je n'ai pas les réponses et je n'aurais certainement pas aimé être Jurée en Cour d'Assises. Comment juger ? 

Dans un registre plus gai, j'ai apprécié que l'on réhabilite, dans le prolongement de l'attribution du Nobel de l'économie à Philippe Aghion, la Théorie de la "Destruction Créatrice" de l'économiste américain, Joseph Schumpeter.


C'est évidemment une thèse dérangeante, voire inquiétante mais il me semble évident que les actuelles recompositions et les nouveaux rapports de force économiques en sont une pleine illustration. On ne peut plus se reposer sur ses acquis, sur son savoir-faire industriel ou technologique. Ils peuvent même être des handicaps car ils finissent inéluctablement à la casse malgré tous les efforts de soutien déployés.


C'est bien sûr déprimant mais certains analystes disent aussi qu'avec l'IA et autres technologies disruptives, on est à la veille d'une nouvelle grande prospérité économique. Peut-être mais ça s'effectuera sans doute aussi avec un grand reclassement général des puissances économiques. Quelle sera la place de l'Europe dans cette bataille féroce qui s'annonce ?


Sur un plan plus personnel enfin, j'ai beaucoup aimé, au cours de  mes différents voyages, l'Arménie et le Caucase. Et puis les villes de Worpswede et de Tangermünde en Allemagne. Et j'y ai aussi trouvé une nouvelle égérie: Uta de Naumburg.


Et j'ai enfin adoré en 2025:

- 2 films: "Sirat" par Oliver Laxe et "La condition" de Jérôme Bonnell.

- 2 écrivains: Emmanuel Carrère ("Kolkhoze") et Laszlo Krasznahorkai. C'est le récent Prix Nobel de littérature. Attention toutefois: il faut vraiment s'accrocher (les phrases de Proust sont brèves en comparaison) mais quand on arrive à rentrer dedans, c'est fascinant.

Bonne année à vous tous qui continuez, malgré tout, de me suivre.


Les photos sont de moi-même à l'occasion d'un bref séjour, à Noël, en Normandie. Leur intérêt est évidemment plus anecdotique et personnel qu'esthétique.

La 15ème photo est celle de la maison de Maurice Ravel, le célébrissime compositeur du Boléro, dans le village idyllique de Lyons-la-Forêt. Un autre village "normandissime" est celui de Beuvron-en-Auge.