Le monde démocratique, c'est très récent et demeure fragile. Ca aurait débuté avec l'effacement progressif de la violence exercée par un groupe social envers ceux qui sont jugés étrangers ou réfractaires. La société démocratique, c'est la fin de la "violence mimétique" envers les autres, l'accueil des opposants en son sein.
Parce que les sociétés trouvaient, jusqu'alors, leur unité dans la désignation de "barbares", d'anormaux ou pervers, exposés à la vindicte publique.
"La route antique des hommes pervers", c'est ainsi le titre d'un bouquin de René Girard qui permet d'éclairer les violences et aveuglements qui ont mené et mènent encore le monde. L'Histoire des cultures, on la présente souvent de manière brillante, comme celle d'un progrès vers davantage de raffinement et liberté. Est-ce qu'elle n'est pas plutôt une suite de lynchages ?
Des sociétés primitives aux régimes totalitaires d'aujourd'hui, il y a une sinistre continuité: les collectivités reposent sur le sacrifice d'une victime expiatoire et sur la répétition rituelle de ce meurtre. C'est le ressentiment, débouchant sur la violence, qui mène le monde.
Et les sociétés totalitaires d'aujourd'hui continuent de reposer sur ce mécanisme. Elles ont besoin de désigner des "pervers" (des dissidents) en leur sein. Et elles ont besoin que ces "pervers" avouent leurs crimes. Il faut que l'accusé confesse une culpabilité dont tout le monde sait qu'elle est fausse.
Chaque société, chaque culture, trace ses frontières et ses exclusions. On épouse tous, plus ou moins, les préjugés et l'idéologie de notre temps. L'universalisme absolu n'est qu'une utopie.
Mais l'erreur serait de jeter aux orties les religions sous prétexte qu'elles seraient l'expression de l'obscurantisme et de l'aliénation.
René Girard souligne ainsi que le Christianisme a renversé le cours de l'Histoire, introduit une Révolution fondamentale en mettant fin au mécanisme du bouc émissaire. Il a ainsi pris explicitement parti en faveur des victimes, des criminels et des débauchés.
C'est vrai que le Christianisme, ça a aussi été l'Inquisition, les sorcières, l'antisémitisme, l'ordre moral et le puritanisme.
Mais son message initial, accueillir tout le monde sans exception, était exactement inverse, absolument universaliste.
Que le Christ meure entouré de deux brigands, c'est, ainsi, un message absolument sidérant. Ou bien qu'il pardonne à une prostituée.
Il dit même: "Je ne suis pas venu apporter la Paix mais le Glaive. Je suis venu opposer l'homme à son père, la fille à sa mère et la bru à sa belle-mère".
Même Lénine n'est pas allé aussi loin.
C'est aussi ma vision propre de la religion inspirée par Dostoïevsky quand il affirme que le criminel et le pécheur sont plus proches de Dieu que le dévot.
On est tellement loin de ça aujourd'hui alors qu'on vit maintenant dans un état de frousse permanente. La bien-pensance et la moraline triomphent et on se considère soi-même comme des "Purs". Et on se sent entourés, contre toute évidence, d'une multitude de classes ou de groupes dangereux. La mécanique primitive du bouc-émissaire redémarre à fond.
Les institutions organisent aussi, c'est vrai, de multiples découpages et ségrégations: les malades, les vieux, les délinquants, les "assistés", les jeunes, les immigrés.
Des catégories dont les populistes pensent qu'il faut se prémunir. Et ils sont secourus par les médias qui s'acharnent à faire peur et entretiennent une ambiance anxiogène.
Peut-être qu'on a besoin d'un peu de tragique pour sortir de cette banalisation délétère.
Images de Van Eyck ("L'agneau mystique" du retable de Gand), Francisco Goya, Artemisia Gentileschi, Andreï Mironov, Ilya Repin, Johan Heinrich Füssli, Charles-Louis Mueller, Leonora Carrington
Je recommande;
- bien sûr, les bouquins de René Girard (notamment "La violence et le sacré" et "la route antique des hommes pervers") même s'ils sont un peu répétitifs avec ces théories, mille fois énoncées, de la violence et du désir mimétiques qui expliqueraient tout.
- Charles Dantzig : "Inventaire de la Basse Période". Une charge contre la tyrannie mondiale qui avance. Les Barbares se sont réveillés. L'injure, le narcissisme, l'abandon du Droit au profit de la force, la destruction de la culture. Une réconfortante charge contre le Trumpisme mondial.



















































