samedi 21 février 2026

Le retour des Boucs-Emissaires












Le monde démocratique, c'est très récent et demeure fragile. Ca aurait débuté avec l'effacement progressif de la violence exercée par un groupe social envers ceux qui sont jugés étrangers ou réfractaires. La société démocratique, c'est la fin de la "violence mimétique" envers les autres, l'accueil des opposants en son sein. 

Parce que les sociétés trouvaient, jusqu'alors, leur unité dans la désignation de "barbares", d'anormaux ou pervers, exposés à la vindicte publique. 

"La route antique des hommes pervers", c'est ainsi le titre d'un bouquin de René Girard qui permet d'éclairer les violences et aveuglements qui ont mené et mènent encore le monde. L'Histoire des cultures, on la présente souvent de manière brillante, comme celle d'un progrès vers davantage de raffinement et liberté. Est-ce qu'elle n'est pas plutôt une suite de lynchages ?

Des sociétés primitives aux régimes totalitaires d'aujourd'hui, il y a une sinistre continuité: les collectivités reposent sur le sacrifice d'une victime expiatoire et sur la répétition rituelle de ce meurtre. C'est le ressentiment, débouchant sur la violence, qui mène le monde.

Et les sociétés totalitaires d'aujourd'hui continuent de reposer sur ce mécanisme. Elles ont besoin de désigner des "pervers" (des dissidents) en leur sein. Et elles ont besoin que ces "pervers" avouent leurs crimes. Il faut que l'accusé confesse une culpabilité dont tout le monde sait qu'elle est fausse.

Chaque société, chaque culture, trace ses frontières et ses exclusions. On épouse tous, plus ou moins, les préjugés et l'idéologie de notre temps. L'universalisme absolu n'est qu'une utopie.

Mais l'erreur serait de jeter aux orties les religions sous prétexte qu'elles seraient l'expression de l'obscurantisme et de l'aliénation.

René Girard souligne ainsi que le Christianisme a renversé le cours de l'Histoire, introduit une Révolution fondamentale en mettant fin au mécanisme du bouc émissaire. Il a ainsi pris explicitement parti en faveur des victimes, des criminels et des débauchés.

C'est vrai que le Christianisme, ça a aussi été l'Inquisition, les sorcières, l'antisémitisme, l'ordre moral et le puritanisme.

Mais son message initial, accueillir tout le monde sans exception, était exactement inverse, absolument universaliste.

Que le Christ meure entouré de deux brigands, c'est, ainsi, un message absolument sidérant. Ou bien qu'il pardonne à une prostituée.

Il dit même: "Je ne suis pas venu apporter la Paix mais le Glaive. Je suis venu opposer l'homme à son père, la fille à sa mère et la bru à sa belle-mère".

Même Lénine n'est pas allé aussi loin.

C'est aussi ma vision propre de la religion inspirée par Dostoïevsky quand il affirme que le criminel et le pécheur sont plus proches de Dieu que le dévot.

On est tellement loin de ça aujourd'hui alors qu'on vit maintenant dans un état de frousse permanente. La bien-pensance et la moraline triomphent et on se considère soi-même comme des "Purs". Et on se sent entourés, contre toute évidence, d'une multitude de classes ou de groupes dangereux. La mécanique primitive du bouc-émissaire redémarre à fond.

Les institutions organisent aussi, c'est vrai, de multiples découpages et ségrégations: les malades, les vieux, les délinquants, les "assistés", les jeunes, les immigrés.


Des catégories dont les populistes pensent qu'il faut se prémunir. Et ils sont secourus par les médias qui s'acharnent à faire peur et entretiennent une ambiance anxiogène.

Peut-être qu'on a besoin d'un peu de tragique pour sortir de cette banalisation délétère.

Images de Van Eyck ("L'agneau mystique" du retable de Gand), Francisco Goya, Artemisia Gentileschi,  Andreï Mironov, Ilya Repin, Johan Heinrich Füssli, Charles-Louis Mueller, Leonora Carrington

Je recommande; 

- bien sûr, les bouquins de René Girard (notamment "La violence et le sacré" et "la route antique des hommes pervers") même s'ils sont un peu répétitifs avec ces théories, mille fois énoncées, de la violence et du désir mimétiques qui expliqueraient tout. 

- Charles Dantzig : "Inventaire de la Basse Période". Une charge contre la tyrannie mondiale qui avance. Les Barbares se sont réveillés. L'injure, le narcissisme, l'abandon du Droit au profit de la force, la destruction de la culture. Une réconfortante charge contre le Trumpisme mondial.



samedi 14 février 2026

Du Kurdistan et de l'Islamisme









Dans l'actualité internationale, presque personne n'a fait attention au lâchage des Kurdes de Syrie par les Américains et les Européens. Il s'agirait maintenant de soutenir le nouveau pouvoir en place à Damas.

Ce désengagement, tout le monde s'en fiche complètement: l'indignation internationale, elle est vraiment sélective.

Ces Kurdes de Syrie, ils représentent pourtant 3 millions d'individus (sur une population totale d'environ 30 millions dans tout le Proche-Orient répartis, outre la Syrie, entre la Turquie, l'Irak et l'Iran).

J'ai eu la chance de me balader un peu, autrefois, sur leurs territoires et je peux souligner qu'on y découvre des paysages montagneux d'une beauté magique.

On peut ajouter que leur langue est indo-européenne et qu'en matière religieuse, ils sont plutôt tolérants avec une salade d'influences diverses (Yézidisme, Zoroastrime, Alevisme).

Et puis l'actuel mouvement kurde est largement inspiré du marxisme et prône l'égalité hommes-femmes.

Certes les Kurdes ne sont pas eux-mêmes des anges. Ils ont, autrefois, activement participé au massacre des Arméniens avant d'être eux-mêmes  persécutés par les Turcs, puis les Iraniens et les Irakiens.

Mais depuis plusieurs décennies, ils réclament une indépendance. Et, ils ont été les seuls à résister, dès l'automne 2014, aux djihadistes de l'Etat Islamique. Ils ont d'abord remporté une grande victoire à Kobané. Ensuite, il y a eu Rakka où les combattants Kurdes ont été les alliés des Occidentaux. Pour combattre Daech au sol, les Kurdes ont sacrifié une dizaine de milliers de soldats.

Et dans la foulée de leurs victoires contre l'Etat Islamique, les Kurdes ont occupé, c'est vrai, un petit territoire, situé au Nord-Est de la Syrie, qu'ils ont dénommé "le Rojava". Ce territoire, ils espéraient y conserver une petite autonomie d'administration.

Mais l'Occident (U.S.A. et Europe) vient de se défausser et d'accepter qu'Al-Charra, le Président syrien rétablisse l'autorité arabe sunnite sur l'ensemble du territoire syrien, y compris, donc, sur le Nord-Est kurde (riche notamment en pétrole). C'est "la fin d'une utopie multiethnique, féministe et laïque".

Et il ne faut pas non plus oublier que les Kurdes détenaient prisonniers de nombreux djihadistes étrangers. Ceux-ci vont pouvoir se disperser dans la nature mais ça ne semble pas être un souci pour les Occidentaux.

Aujourd'hui, on lui prête toutes les qualités à cet Al-Charra. On vante ses capacités d'écoute et de dialogue. 

C'est à peine si on mentionne que, sur le terrain, il bombarde consciencieusement les populations kurdes. 

Et dans le même temps, à Damas, il ferme l'Institut de musique, le déclarant illicite. Et aussi le Musée d'Art. Les vieux reflexes  islamistes n'ont pas disparu et les Kurdes ont bien des soucis à se faire.

Mais ça n'émeut personne et personne ne va manifester pour eux. Ne rien voir, ne rien entendre, c'est la politique de lâchage généralisé, à la Trump, pour se débarrasser provisoirement d'un problème.

C'est le grand vertige du silence. Comment s'en étonner alors que, dans le même temps, la révolte en masse des Iraniens contre la religion, contre l'Islam, contre les mollahs, contre le djihad mondial, ne rencontre, dans le monde occidental, qu'une parfaite indifférence ? Aucune manifestation de masse n'y est enregistrée. On adore Gaza, mais l'Iran, on le considère avec suspicion. A croire qu'il y a une véritable mainmise internationaliste des islamistes sur les esprits.

Images d'artistes kurdes, principalement femmes: Fatos Irven, Poshya Kalil, Seyvan Saedi, Asli Filiz, Helly Luv, Jin Jihan Azadi, Dishan Questani, Iana Fares Jaff, Naz Ali Aula, 

Quant à la littérature kurde, j'avoue n'avoir rien lu. Je recommande donc le livre d'un Belge né en Iran:

- Philippe Blasband: "La nuit est encore longue". Un livre que j'ai aimé, dans le quel j'ai retrouvé de multiples impressions, sensations personnelles. Poétique et nostalgique.


samedi 7 février 2026

Voyeurs

 

On n'a jamais autant commenté, dans le monde entier, un discours d'Emmanuel Macron que celui de Davos au cours duquel il portait d'étincelantes lunettes noires.

Et les journalistes se sont moins attachés au contenu de son discours, pourtant très juste (il a piqué la "grande Brute"), qu'à sa forme.


Ces drôles de lunettes aviator, style Top Gun, avec verres miroirs réfléchissants, n'ont pas été perçues comme un accessoire anodin mais comme le symptôme d'une mutation de la représentation du pouvoir. Le politique ne se lit plus seulement dans les discours ou les traités, mais dans les signes, les postures, les images.

Et dans ce nouveau contexte, les lunettes de soleil sont un marqueur ambigu. Elles disent "je regarde" mais, en même temps, vous ne me verrez pas.

Mais surtout, elles ont sur les autres un effet perturbant. C'est le détail anodin qui rend la banalité soudainement troublante.

Sigmund Freud a parlé de ça dans un article intitulé "L'inquiétante étrangeté". Parfois, au sein de notre quotidien, on se met à éprouver qu'il y a quelque chose de bizarre, qui cloche, dans ce qui nous est familier. Nos repères vacillent, ce qui était rassurant devient inquiétant et on a le sentiment d'être une proie potentielle.

En chacun de nous, il y a, en fait, de l'étranger, un étranger qu'on a soigneusement refoulé mais qui resurgit parfois, inopinément. C'est l'angoisse de la Mort et de la castration, c'est la terreur et la séduction de la puissance de la femme, c'est l'angoisse du double, du réveil des morts.


Et cette angoisse, on l'éprouve, en particulier, quand on sent qu'un regard impérieux et dominateur, auquel on ne peut pas répondre, se pose sur nous. Le prototype, c'est, évidemment, le regard du mythe grec de la Méduse, cette monstrueuse créature féminine qui pétrifie ceux qui l'approchent et se risquent à la contempler.

Ce mythe de la méduse, de la femme fatale, il a donné lieu à une importante production littéraire, celles des Romantiques notamment, mais surtout picturale (Le Caravage, Rubens, Franz Von Stück, Gustav Klimt).

Mais il faut bien le reconnaître, on fait, nous-mêmes, jouer, chaque jour, ce mythe au sein de notre plus triviale quotidienneté. Comme le montre bien le remarquable film d'Alfred Hitchcock "Fenêtre sur cour", on passe son temps à s'observer, s'entreregarder.


On est animés d'une véritable passion scopique. Moi-même, j'aime bien ainsi prendre le métro parce que je peux y observer, en tout anonymat, une foule de gens. Ceux ou celles sur qui mon regard se pose, j'essaie de décrypter leur vie.

Mais le regard porté sur l'autre n'est jamais bienveillant. Il est toujours porté par une pulsion prédatrice. D'ailleurs, ça se termine souvent mal, ça va jusqu'au crime chez Hitchcock.

Quand il y a échange de regards, c'est, en effet, un conflit qui s'engage. Et de ce conflit, émergent un vainqueur et un vaincu. Et il faut reconnaître que dans le duel à mort qui se joue alors, celui qui cache ses yeux, qui porte des lunettes noires, est en position de force: on ne peut pas répondre à son regard.

On est tous des voyeurs et, même si c'est interdit par la Loi, on y succombe néanmoins. On y éprouve, simultanément, des frissons d'angoisse et de plaisir. C'est d'ailleurs pour ça qu'on aime tant le cinéma ou le théâtre. On peut tout y voir en toute impunité.

Et puis, on s'arrange toujours pour s'affranchir de la Loi et de la Morale. On développe des trésors d'imagination à cette fin.

On a finalement une relation perverse à la vie.. On joue et s'appuie sur un interdit pour en retirer un plaisir coupable. On est finalement très cruels.

Images de Gustave Moreau, Franz Von Stück, Pierre-Paul Rubens, Alexander Jawlensky, Gustav Klimt, Edward Hopper, Affiches constructivistes, Balthus, Theodor Axentowicz

Je recommande:

- Gay Talese : "Le motel du voyeur". Un récit stupéfiant paru en 2017. Celui d'un homme, un voyeur, qui a acquis un motel à Denver dans l'unique but de le transformer en "laboratoire d'observation". Pndant des années, il a observé ses clients par un orifice dissimulé dans le plafond. Vertigineux.

- Georges Simenon: "Les fiançailles de M.Hire". Ce livre a inspiré un remarquable film de Patrice Leconte : "Monsieur Hire" (1989). Avec Michel Blanc pour acteur principal. On considère aujourd'hui les voyeurs comme des monstres, des criminels. On oublie que ce sont aussi des misérables, profondément malheureux.