On s'agite beaucoup en ce moment, en France, à propos du "Droit à l'aide à mourir" qui devrait bientôt faire l'objet d'un vote au Parlement.
C'est présenté comme une conquête importante, un véritable progrès social et sociétal.
Et il est vrai qu'on ne voit plus grand obstacle à la conquête de ce Droit puisque le vieux tabou du Christianisme sur le suicide (la Vie est un don sacré appartenant à Dieu) a quasiment disparu.
Mais, en France, il y a deux approches, deux philosophies, qui s'affrontent :
- celle de "Jusqu'à la Mort Accompagner la vie" (Association JALMAV)
- et celle, beaucoup plus radicale, de "Mourir dans la dignité", une autre association aux militants très actifs. Ce sont eux qui, finalement, ont su s'imposer médiatiquement et faire passer leurs idées, par un lobbying actif auprès du Parlement. J'avoue que leur slogan, personnellement il me hérisse parce que c'est comme s'il y avait, par ailleurs, des morts indignes.
Accompagner ou abréger la souffrance de la vie, c'est, en quelque sorte le dilemme.
Quoi qu'il en soit, le projet actuel de texte (principalement inspiré par "Mourir dans la Dignité) fait l'objet d'une unanimité inhabituelle : 83% de Français y seraient favorables. C'est tellement étonnant que ça interroge.
On se réfère d'abord, sans trop bien connaître, à ce qui existe en Belgique et en Suisse.
En Belgique, c'est l'euthanasie active qui a été adoptée en 2002. Après un très long débat éthique, s'appuyant sur une culture politique valorisant laïcité, droits individuels et autonomie. Des conditions strictes ont été édictées: majeurs aux souffrances insupportables et maladies incurables.
Ce qui signifie que l'euthanasie en Belgique ne peut être demandée sur simple choix personnel, fatigue de vivre ou détresse sociale. A partir de là, la demande doit être volontaire et éclairée et soumise à des médecins indépendants. In fine, c'est un médecin qui administre la Mort.
En Suisse, l'euthanasie active (administrée, comme en Belgique, par un tiers) est illégale. Seul le suicide assisté est admis (depuis1941), la personne se donnant la mort elle-même. Il ne s'agit donc pas d'un Droit mais d'une dépénalisation constitutionnelle. Et celle-ci a pour condition de ne pas être motivée par un "intérêt égoïste" (Fatigue de vie, détresse sociale).
En pratique, les demandes en Suisse sont "sélectionnées" par des associations (Exit, Dignitas) avec souvent, mais pas toujours, un médecin, qui vérifient le discernement, la volonté et la gravité de la situation. L'accès au suicide assisté en Suisse n'est donc pas obligatoirement médicalisé mais il n'est ni automatique ni général.
Il faut surtout noter qu'au final, le nombre de cas pris en charge est, dans les deux pays, très limité. En Belgique, ça a été 3 991 cas (3,6 % des décès totaux) en 2024. Dont 72% de personnes âgées de plus de 70 ans, souffrant de cancers ou maladies incurables (Charcot et autres). En Suisse, le suicide assisté n'a concerné que 1 253 cas en 2023.
En France, cela donnerait environ 22 000 cas annuels, l'équivalent d'une ville comme Saint-Malo ou Pontoise, s'ajoutant aux 650 000 décès de la population totale. Bien peu de monde en réalité.
Quant au texte français, poussé par "Mourir dans la dignité" sans longs débats éthiques, il semble s'inspirer principalement du suicide assisté suisse (le patient se donne la mort) mais aussi de l'euthanasie active belge (avec une intervention d'un médecin et même d'un infirmier lorsque le malade est physiquement incapable de se donner la mort).
On a donc choisi de faire compliqué. Et surtout, on ne s'est guère préoccupés de l'opinion des soignants, médecins et personnels hospitaliers. Pour ces derniers, c'est clair: "on est là pour soigner et pas pour tuer"." D'un point de vue médical et philosophique, le soin n'est pas compatible avec la mort".
Et finalement: "La priorité en fin de vie doit être l'accompagnement, le soulagement de la douleur et le respect de la dignité et non la légalisation de la mort".
Ce qui renvoie, pour les personnels soignants, au développement des soins palliatifs avec la création, dans les hôpitaux, de lits spécialisés malheureusement en nombre insuffisant en France.
Et c'est bien le problème du texte français. Il se polarise sur la mort du patient et met beaucoup moins l'accent sur l'accompagnement du mourant avant sa mort. La possibilité de se flinguer, ça semble plus important que de se sentir entouré, accompagné.
J'avoue que je trouve, personnellement, un peu effrayante cette étrange unanimité des Français en faveur de ce Droit à l'aide à mourir tel qu'il est défini dans le projet de texte. Je dirai même que cette bonne conscience libératrice recouvre probablement de sombres motivations.
Il faut replacer le sujet dans un contexte plus général. La réalité, c'est qu'on ne veut plus ni voir, ni affronter la Mort dans nos sociétés. On souhaite être débarrassés, dans un monde sans aspérités et entièrement voué à la marchandise, de ces importuns que sont les mourants. A mort, la Mort ! Il ne faut plus que les mourants viennent enquiquiner les vivants. Il faut qu'ils se fassent les plus discrets possible. Prière de ne pas déranger. C'est la rançon de l'atomisation de nos sociétés, la mort n'est plus vécue collectivement et le mourant est renvoyé à son immense solitude.
Oserais-je le dire ? Je crains, dans ce contexte, que le "Droit à l'aide à mourir" s'exerce croissant dans notre société. Notamment sous la pression militante de "Mourir dans la dignité" qui, sur son site, s'engage à suivre de près l'application de la Loi.
La banalisation de cette pratique fera peser une pression sur les plus vulnérables, devenus une "charge" pour leur famille et pour la Sécurité Sociale. Et l'Etat voudra se montrer progressiste et promouvra ce "Droit" en élargissant les cas d'admissibilité (à défaut de pouvoir financer le développement des soins palliatifs.
Ne l'oublions pas: l'Enfer est pavé de bonnes intentions.
Images de Gustav Klimt, Edvard Munch, Carlos Schwabe, Claude Monet, William Bouguereau, Egon Schiele, John-Everett Millais, Josef Manes, James Ensor, Diego de Rivera, Hugo Simberg, Claude Vignon, Herbert Lis, Suzanne Hay, Bela Cicos Sesi
Je recommande:
- Jean BAUDRILLARD : "L'échange symbolique et la Mort". Un bouquin ancien (1976) mais absolument prophétique. Sans doute l'un des meilleurs de Baudrillard mais il est, curieusement, passé presque inaperçu au point qu'il est difficile de le trouver aujourd'hui.
- Marcel PROUST : Il faut absolument lire, relire, le texte stupéfiant qui clôt "Le côté des Guermantes". Ce moment ahurissant où Swan annonce sa mort prochaine au Duc de Guermantes et la réaction désinvolte du Duc.
- Eric FIAT: "Où sont donc mes morts allés ?" Où sont les morts ? Où vont-ils ? A-t-on besoin d'une tombe pour se souvenir ? Sommes-nous notre corps et alors qu'est-ce qu'il reste de nous quand il se défait. Un livre qui ne formule pas de réponses mais nous aide à poser des questions. Je recommande particulièrement ce petit livre qui vient de sortir. Rédigé par un philosophe mais en abordant les choses de manière très concrète.


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