samedi 15 août 2026

La répétition libératrice

 


Dans ma vie, la répétition joue un grand rôle. Je suis une obstinée et, sans cesse, je reviens à la tâche. Il ne faut surtout rien lâcher.

C'est le cas, notamment, en matière sportive. Après la course à pied, traumatisante à hautes doses, je me consacre plutôt maintenant à la natation.

Mais ce n'est pas tellement le plaisir qui me motive. Je n'ai, en fait, qu'un objectif: nager le plus vite et le plus longtemps possible. 

A cette fin, il faut une discipline absolue et s'entraîner tous les jours, sauf rares exceptions. L'ennui, la lassitude, il faut que je les surmonte. Mais je ne suis pas la seule et j'ai remarqué que le public des piscines est majoritairement constitué d'habitués et de métronomes imperturbables. Ca me rassure: il n'y a pas que moi qui sois dingue.

La difficulté à Paris, c'est plutôt de trouver une piscine ouverte tôt le matin. Ensuite, c'est dynamisant de trouver un rythme de vie.

Evidemment, on peut penser qu'il faut être psychorigide ou obsessionnel pour s'astreindre à ça, pour répéter, chaque jour, les mêmes séances d'entraînement. D'autant que je ne serai jamais une championne de natation parce que des muscles, je n'en ai pas trop et je n'ai vraiment pas le gabarit adéquat. 

Mais ça n'a pas d'importance. C'est au point que je considère comme gâchée une journée sans piscine.

La sulfureuse Constance Debré, très bonne nageuse, s'est exprimée, à ce sujet, dans son dernier bouquin: "Protocoles". S'entraîner tous les jours, c'est une manière de soumettre son existence à une Loi, de l'extirper du désordre et du Chaos. C'est aussi une manière de transformer sa vie en Destin.

Finalement, c'est l'interrogation: "Comment doit-on conduire sa vie ?" En barbotant, de temps en temps et à petites brasses, dans la mer ou bien en suivant l'implacable voie des couloirs de piscines avec des temps et des distances.

C'est la question importante de la répétition dans les conduites humaines. C'est celle qui détermine nombre de nos comportements au point, parfois, de nous rendre malades. C'est l'obsessionnel, le névrosé, l'hystérique etc..., toutes ces pathologies qui relèvent de ce que l'on appelle la maladie mentale.

Mais sans atteindre ces extrémités, chacun de nous multiplie souvent les actes manqués, les erreurs, les maladresses, s'interdit souvent de vivre.

C'est la répétition qui enchaîne, qui asservit. Mais à côté de cette répétition négative, il y a la répétition qui libère. C'est celle du sportif, de l'artiste (musicien, peintre, écrivain) qui, sans cesse, reviennent sur leur ouvrage, essaient de le perfectionner, d'accéder à un niveau supérieur.

L'entraînement, la répétition obstinée permettent, par une véritable ascèse, d'accéder à un stade supérieur de la vie.

C'est aussi la question qu'avait posée le philosophe danois Sören Kierkegaard. Il y a, selon lui, un plaisir et même une jouissance de la répétition. Il exprime très bien ça dans son petit bouquin "La répétition" qu'on traduit plutôt, aujourd'hui, par "La reprise". Il y est beaucoup question d'amour et Jacques Lacan l'a commenté.

Le comportement amoureux de Kierkegaard était, en effet, bizarre: il plaquait brutalement ses fiancées,, sans raisons claires, notamment Régine Olsen, une femme adorable, admirable. Dans son entourage, c'était l'incompréhension générale.

Mais il est vrai aussi qu'en amour, on ne cesse généralement d'avancer en territoire balisé. Nos élu(e)s sont toujours, plus ou moins, la reproduction d'un modèle conventionnel que nous avons intérieurement façonné. Dans nos expériences amoureuses, on ne cesse, en fait, de se répéter à peu de choses près (avec, bien sûr, tous les risques d'échec, liés à cette démarche inhibée).

Après Kierkegaard s'amusait à reprendre mentalement le souvenir de ses amours non pas en cherchant à les reproduire à l'identique mais en les évoquant, les revivifiant, dans une jouissance active. La répétition/reprise, c'est ainsi se retrouver au présent dans une situation vécue mais différemment. Ou mieux, c'est une possibilité de recommencer autrement.


Kierkegaard ne veut, en fait, surtout pas se répéter en amour. Il veut carrément passer à un autre stade de l'existence.

Et finalement, pour lui, il est préférable de vivre dans le ressouvenir continuel d'un grand amour plutôt que de se cogner un jour au triste Réel en découvrant que l'Aimée est une sinistre mégère dont il faut se dépêcher d'effacer les souvenirs.

C'est un point de vue qui se défend et est-ce qu'on ne partage pas tous cette vision ? Est-ce qu'on ne vit pas tous dans le souvenir/ressouvenir d'un grand Amour qui nous procure une secrète et précieuse jouissance, qui illumine notre vie ?

La répétition, elle n'enchaîne pas forcément. Elle est souvent, aussi, libératrice.


Je recommande :

- Claude Pujade-Renaud: "Tout dort paisiblement sauf l'amour". Un très beau livre sur la relation amoureuse, compliquée mais suivie, entre Kierkegaard et Régine Olsen. Je précise que c'est très facile à lire contrairement à la prose, souvent désespérante de Kierkegaard.

- Constance Debré : "Protocoles".

- Chantal Thomas: "Femmes sur fond azur". Chantal Thomas est une grande spécialiste de l'admirable 18ème siècle. Elle évoque aussi, à maintes reprises, le plaisir de l'eau et de la nage en mer (sa mer était une championne du crawl.


samedi 8 août 2026

Du "Manque à Etre"


Quand j'étais lycéenne, j'avais un surnom redoutable, "Cosmos", que les profs eux-mêmes avaient intégré.

C'était sans doute cette impression que je n'étais pas là, absente plutôt que distante, dans mon propre monde. Et je n'ai évidement pas tellement changé.

C'est que le Réel est pour moi toujours déceptif.

Mais je ne crois pas à être la seule à éprouver cela. Jacques Lacan, relisant Freud, a théorisé cela sous la dénomination du "manque à être".

C'est ce qui signe la condition humaine, son caractère tragique. Entre le Réel et nous-mêmes, il y a un décalage incontournable, ça ne correspond jamais complétement à nos attentes, on est toujours déçus.

C'est la chanson des Rolling Stones: "I can't get no satisfaction". Et cet échec, c'est en dépit de tous nos efforts pour y parvenir.

Le bonheur, l'intensité pure, on ne les connaîtra donc jamais. On est même voués au malheur.

Cela parce qu'on n'est pas des animaux, qu'on ne vit pas, comme eux, dans un monde de satisfaction pleine et sans détour. 

Il y a toujours une barrière qui s'érige entre nous et le monde. Cette barrière, c'est celle de la culture qui filtre nos impulsions sous formes de Désirs, des désirs changeants, papillonnants qui s'expriment à travers les rêves et les fantasmes mais aussi, et surtout, par le biais du langage. 

Notre approche du monde est donc toujours biaisée. Elle est affectée, d'une faille, d'une béance, d'une incomplétude, que malgré toute notre bonne volonté, on ne parvient jamais à combler.

L'insatisfaction, l'inassouvissement, c'est donc ce qui signe notre Destinée.

Et il faut bien dire que je suis très marquée par ça. Je ne me sens jamais pleinement heureuse. Où que je sois, je voudrais être ailleurs. Si je suis à Berlin, je me dis que je serais mieux à Vienne. Si je fais quelque chose (de la natation), je me dis que je ferais mieux de faire autre chose (du vélo ou du jogging). Et c'est aussi pour cette raison que je ne lis jamais un seul livre mais toujours 4 ou 5 à la fois. Heureusement,  je ne me mélange jamais les pinceaux, je découvre simplement, parfois, d'étranges correspondances.

Notre destin, ce n'est donc pas le Bonheur mais, plutôt, différentes façons "d'aller pas bien". Notre vie est toujours bancale et boiteuse, rien ne s'accorde vraiment, il faut s'en accommoder.

Ca peut sembler déprimant et, effectivement, beaucoup de gens baissent les bras et se réfugient alors dans la voie du conformisme le plus étroit récompensé par les colifichets de la vie sociale.

Mais même ceux-là, ils pètent parfois les plombs: ils quittent leur femme pour la première venue, se battent pour des causes qui ne sont pas les leurs, commettent des actes manqués à répétition sans comprendre le pourquoi du comment.

On ne cesse tous d'errer à la recherche de son Désir. Ceux, plutôt rares, qui réussissent à le trouver, Lacan leur conseille de ne surtout pas "céder" dessus. Mais pour l'immense majorité d'entre nous, on passe l'essentiel de notre vie à carburer plus ou moins à chercher son chemin et on enchaîne les déceptions.". Les non dupes errent". écrit Lacan. Ca veut dire qu'on a cessé de croire aux anciens interdits paternels et religieux ("Les Noms du Père") mais, comme on a perdu tout point de référence, on ne sait plus vraiment où aller.

Mais qu'importe à vrai dire. L'essentiel, c'est ce qui fait bouger, nous arrache à notre condition. Qu'on ne sache ce que l'on veut, c'est finalement une chance, ce qui nous arrache à nous-mêmes, à notre mal-être. Le malheur de l'insatisfaction devient une chance et ouvre la voie à l'invention, à la créativité, à l'Art.

Imagine-t-on, d'ailleurs, un monde où tout le monde serait satisfait? Ce serait d'un ennui désespérant. et surtout, la stagnation totale.

Le manque, vouloir toujours autre chose et être quelqu'un d'autre, c'est bien le moteur de l'humanité.

.Images de la photographe d'origine russe, Anka Zhuravleva. Disons qu'elle remue en moi des souvenirs profonds, ceux de l'émergence de la Beauté dans la Banalité, voire la laideur.

Je recommande: 

- Sigmund Freud: "Cinq psychanalyses". Un des bouquins majeurs de Freud. 5 histoires, 5 grands romans. Mon personnage préféré: évidemment Dora, jeune hystérique et grande amoureuse. Elle est un peu Moi.



samedi 1 août 2026

Du sentiment océanique

 
Les vacances, c'est, depuis plus d'un siècle, très largement associé à la Mer. 

Les vraies vacances, ce serait pouvoir contempler, sans fin, l'horizon depuis une plage. L'Eternité, disait Rimbaud, "c'est la mer allée avec le soleil".

Ca peut sembler complétement vain et les beaux esprits peuvent en ricaner mais c'est, en fait, une expérience quasi mystique.

Les "plagistes" s'adonnent en réalité à un étrange sentiment fusionnel qu'a bien décrit un ancien Prix Nobel de Littérature (1915), largement oublié, peut-être à tort, Romain Rolland.

Il s'agit du "sentiment océanique". C'est cette impression de communion originelle avec l'ensemble du monde, voire avec un grand Tout. C'est une approche quasi mystique dont Romain Rolland voit même la source de la religion.

Ca concerne évidemment, au premier chef, tous les gens qui aiment l'eau, la mer, la Nature. Des gens plutôt heureux, en général, et pas trop anxieux. "Homme libre, toujours tu chériras la mer" écrivait ainsi Baudelaire en évoquant l'albatros dont les ailes de géant l'empêchaient de marcher.

On peut les appeler des "merriens" et ce sont plutôt des personnes assez sereines et faisant preuve d'équanimité, d'égalité d'humeur.

Ce qui est intéressant, c'est que ce sentiment océanique, qui n'est tout de même pas si rare, a donné à un débat célèbre avec Sigmund Freud. Un débat retranscrit dans son bouquin "Malaise dans la civilisation".

Le sentiment océanique, ça n'a, pour Freud, rien à voir avec la religion ou la mystique. Ca n'est qu'une réminiscence, actualisation, de notre bonheur infantile primaire primaire. Celui de cette courte période des premiers mois de la vie durant la quelle les interdits de la culture n'ont pas encore imprimé leurs marques et leurs brûlures dans le psychisme du nouveau-né.

C'est plus tard et petit à petit que vont survenir l'angoisse et la détresse liées à la découverte que l'on n'est pas tout puissants.

Et c'est alors que l'homme se verra sans cesse contrecarré dans la recherche du plaisir et fera progressivement l'apprentissage du malheur.

C'est à partir de ce moment crucial que se développe la conscience tragique.

Mais à des degrés divers selon les individus. En caricaturant beaucoup, on peut dire, ainsi, que l'humanité se divise entre ceux qui aiment la mer, les "merriens", et ceux qui ne l'aiment pas.

Je fais, bien sûr, partie de cette seconde catégorie qui comprend tous les gens anxieux, torturés. Presque paradoxalement, en effet, même si je nage beaucoup et plutôt pas mal, je n'aime pas la mer. Je m'y ennuie à périr et nager dans la mer, ce n'est pas du tout pareil, je n'y ai plus aucun repère sur le quel me caler.

Et je crois enfin qu'il faut savoir accepter sa finitude. Peut-on rencontrer l'infini ? Pour moi, c'est résolument non à la différence des "merriens".

Images de Georges Lacombe, Hokusaï, Pierre Bonnard, Claude Monet.

Je recommande:

- Sigmund Freud : "Malaise dans la civilisation". L'un des bouquins les plus pessimistes de Freud, rédigé à la fin de sa vie. Le crime est consubstantiel à l'homme et celui cherche de plus en plus à s'affranchir des contraintes de la civilisation. L'Histoire lui a, hélas, vite donné raison.

- Mike Dash : "L'archipel des Hérétiques - La terrifiante histoire des naufragés du Batavia".  Un livre extraordinaire, à lire par tous les amoureux d'expéditions maritimes. Tout y est: le drame, la Mort, la lutte pour la survie. Et puis les rapports de pouvoir qui s'établissent avec la soumission et la cruauté. Et tout se termine dans la Folie.