samedi 23 juin 2018

Central Europe















C'est bientôt la période des vacances.


Ça réveille toujours ma nostalgie, mon désir de retour dans ces pays d'Europe Centrale où je me reconnais, me sens plus à l'aise.


La France, je n'ai rien contre mais beaucoup de ses aspects me rendent perplexe: la place exorbitante de l'Art culinaire, la jalousie et la rancœur sociales exacerbées, les relations entre les sexes qu'on veut à tout prix fusionnelles, le goût immodéré pour le soleil et les paysages méditerranéens.


En Europe Centrale, on a évidemment aucune de ces passions. La cuisine, c'est fruste mais roboratif et on préfère la bière au vin; la lutte des classes, on a appris à s'en méfier; les relations hommes/femmes, on n'exige pas de l'autre qu'il nous aime absolument; quant à la chaleur, on déteste, ça nous déprime.


La grande différence, c'est surtout un autre imaginaire, une autre esthétique. La littérature et surtout la peinture en rendent partiellement compte.



Et puis surtout, il y avait un muti-culturalisme, un multi-linguisme extraordinaire.


Ça a largement disparu à la suite des deux guerres mondiales et du triomphe des Etats nations.


Malgré tout, ça existe encore un peu et on continue de se croire citoyens du monde plutôt que ressortissants indéfectibles d'un pays. Ça donne un sentiment de liberté.


Pour exprimer ça, je poste aujourd'hui quelques images d'une artiste autrichienne qui traduisent bien, me semble-t-il, "l'esprit de l'Europe Centrale".





Tableaux de Mila Von Lüttich (1872-1929), artiste autrichienne qui a, bien sûr, participé à la Sécession.

samedi 16 juin 2018

La course contre le temps
















J'ai un rapport particulier, très strict, au temps.

Je suis toujours très ponctuelle, plutôt même en avance. Être en retard, je déteste, ça m'angoisse.


Mes journées, mes semaines, sont très découpées, planifiées. Je me lève imperturbablement tôt le matin pour pouvoir remplir, sans faillir, mes programmes: travail, loisirs, sport, amis, lecture. Ma vie est entièrement cadencée.


J'adore les montres; j'en ai beaucoup et j'affectionne les curiosités: j'ai une Péquignet Regulator avec un cadran de 24 heures, une Meister Singer Phanero mono aiguille, une Mondaine Stop2go se bouclant à chaque tour sur un arrêt de 2 secondes. L'inconvénient de ces bizarreries, c'est qu'il faut réfléchir à chaque fois quelques secondes pour pouvoir lire l'heure; et puis ces babioles tout de même onéreuses ne sont jamais aussi précises et aussi fiables qu'une banale montre à quartz à 15 €.


J'aime bien aussi les calendriers. Ça me fascine qu'on soit en 1439 selon le calendrier musulman, en 1397 selon le calendrier persan, en 5778 selon le calendrier hébraïque et en 2018 selon le calendrier grégorien de l'ère chrétienne. Je suis fascinée également par le calendrier révolutionnaire français, appliqué de 1793 à 1806:  un système décimal, plus aucune référence religieuse, plus aucun nom de saint, un début d'année en septembre, des mois divisés en trois semaines de 10 jours (!) et même, pendant une courte période, des journées réduites à 10 heures avec des heures comptant 100 minutes et des minutes comptant 100 secondes. Le triomphe de l'esprit rationnel, parfait mais inapplicable.


Ces petites fantaisies, les montres originales, les calendriers, ça correspond en fait pour moi à la recherche d'un autre rapport au Temps que celui qui m'est imposé par la société et les contraintes de la vie professionnelle. C'est une tentative de respirer un peu.

Jusqu'au 19 ème siècle, on a, en effet, cherché à se rendre maîtres du temps. Pour cela, on l'a découpé, fragmenté, soumis à un ordre : des heures, des jours, des années. On a eu comme ça l'impression d'enrayer sa fuite, et peut-être de l'arrêter et de le dominer.


Et puis le Temps s'est vengé. C'est maintenant lui qui nous domine. Nous sommes devenus ses prisonniers.


Le basculement s'est opéré avec la Révolution industrielle. Auparavant, on avait un rapport assez lâche et distancé avec le Temps. On n'était pas à 1/4 d'heure près et d'ailleurs chaque ville avait son heure. C'était la grande incohérence et la grande approximation dans toute l'Europe. Ça n'a plus été possible à partir du moment où on s'est mis à construire partout des chemins de fer.


Surtout, avec les exigences de la production au meilleur coût, le Temps a commencé à exercer sa tyrannie sur la société toute entière et l'organisation du travail. Pour rentabiliser, il faut comprimer le temps, tous les manuels de gestion vous disent ça.


Ça s'est étendu, bien sûr, à notre vie personnelle. Désormais, le Temps ne nous appartient plus, nous lui sommes entièrement soumis, il nous contrôle en totalité.

Nous avons même aujourd'hui le sentiment d'une effroyable accélération et l'impression que nous n'avons justement plus assez de temps: plus de temps pour son travail, pour ses amis ou tout simplement pour rêver. On se sent incapables de courir au rythme effréné u Temps.


On est peut-être au bord d'une catastrophe. A un moment de divergence complète entre une expansion technologique rapide, toujours plus impitoyable, et notre conviction, désespérée et fataliste, que nous n'atteindrons jamais nos objectifs.



Images de Pawel KUCZYNSKI, illustrateur, satiriste polonais né en 1976. Je vous conseille son site Facebook.

Si vous envisagez d'aller au cinéma, je vous conseille:

- "Hérédité" de Ari Aster. Accrochez-vous quand même parce que c'est un film d'épouvante.
- "La mauvaise réputation" de Iram Haq. Une jeune norvégienne d'origine pakistanaise envoyée au pays de ses parents. Inspiré par la vie même de la réalisatrice.
- "Trois visages" de Panahi. Ça ne vaut pas "Taxi Téhéran" mais c'est toujours drôle et intéressant.

samedi 9 juin 2018

Littérature des temps modernes


On interroge souvent les personnalités, surtout les politiques, sur leurs goûts littéraires. Ça m'intéresse parce que je pense que c'est révélateur. Mais c'est généralement consternant. D'abord, ce n'est que de la littérature française et, ensuite, il ne s'agit que de classiques.

Se cantonner aux classiques, ça éveille ma suspicion parce que c'est souvent une manière de déguiser qu'en fait, on ne lit pas.

Et puis j'avoue que les classiques français du 20 ème siècle, ça n'est vraiment pas mon truc. J'ai bien essayé de lire Camus, Sartre, de Beauvoir, Malraux, Gracq, Gide, Aragon, Duras, Giono, Giraudoux, mais j'ai trouvé ça poussiéreux et ça m'est tombé des mains.

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Du 20 ème siècle français, je n'aime, à peu près, que Proust, Céline, Bataille et Artaud.


  Mais j'aime beaucoup la littérature française récente, celle née principalement au 21 ème siècle. Elle a cessé d'être barbante, formaliste (le nouveau roman) ou narcissique (l'auto-fiction). Surtout, elle est cosmopolite, en prise directe avec l'histoire, le monde, et elle interroge notre part d'ombre. Je la trouve étonnamment moderne et originale au sein de la production européenne, témoignant d'un véritable renouveau.

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      Des amis m'ont demandé récemment de leur fournir une liste des écrivains français contemporains que j'aime. Voici la réponse que je leur ai faite. C'est évidemment très subjectif et c'est susceptible d'évoluer rapidement. J'assume tous ces choix même si ce n'est pas toujours de la grande littérature. Tant pis si vous me traitez de midinette.   


- Jonhatan Littel: "Les Bienveillantes" 
 Emmanuel Carrère : « L’adversaire », « Un roman russe », « D’autres vies que la mienne », « Limonov ».


 
-      - Philippe Sollers: "Femmes"
-            Hervé Guibert : « A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie » et « Le protocole compassionnel »
-          - Eric Reinhardt : «Cendrillon » et «L’amour et les forêts »


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-       Nancy Huston: "Infrarouge; "Reflets dans un œil d'homme"
  -           Mathias Enard : « Boussole », « Parle leur de batailles, de rois et d’éléphants »,
-          Chantal Thomas : « Les adieux à la Reine », « Le testament d’Olympe », « l’échange des princesses »,


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 -     Leïla Slimani: "Dans le jardin de l'ogre"et "Chanson douce"
-      Velibor Colic: "Manuel d'exil - Comment réussir son exil en 35 leçons".
-      Karine Tuil : "Six mois, Six jours".


            
 -              Philippe Jaenada : « La petite femelle » et « Sulak »
-          -  Elisabeth Barillé : « Corps de jeune fille », « Heureux parmi les morts », « Une légende russe »,
  -           Catherine Cussset : « Le problème avec Jane », « La blouse roumaine », « Une éducation catholique », « Confessions d’une radine »,
     
             -   Jean Rolin : « L’homme qui a vu l’ours », « L’explosion de la durite », « Un chien mort après lui », « Le traquet kurde »,
-          Olivier Rolin : « L’invention du monde », « Port-Soudan », « Un chasseur de lions », « le météorologue »
-       - Marie Darieussecq: "Clèves"

       
-         Régis Jauffret : « Microfictions », « Cannibales », « Bravo »
-              Patrick Deville : « Peste et choléra », « Equatoria », « Kampuchéa »,
-         Camille Laurens: "Encore et jamais", "Celle que vous croyez",

-         - Eric Vuillard : « L’ordre du jour », « 14 juillet », « Conquistadors »
-          - François-Henri Désérable : « Tu montreras ma tête au peuple », « Evariste », « Un certain M.  Piekielny », 
-        Pierre Lamalattie: "121 curriculum vitae pour un tombeau"


       

                   - Olivier Guez : « La disparition de Joseph Mengele »
-                - Rebecca Ligieri : « Les garçons de l’été »
 -       Didier Blonde : « L’inconnue de la Seine », « Leïlah Mahi  1932» et « Le figurant »
-                 - Monica Sabolo : « Summer » 
-         Nicolas Fargues : "J'étais derrière toi"

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-          - Ivan Jablonka : « Laëtitia ou la fin des hommes»
            - Emilie de Turckheim : « l’enlèvement des Sabines »
-          -Violaine Huisman : « Fugitive parce que Reine »,
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       Il y a enfin, évidemment, l’œuvre de Michel Houellebecq et celle de Milan Kundera (dont les derniers  livres sont écrits en français). Et puis, je précise que je ne lis pas que de la littérature française mais beaucoup, aussi, de littérature d'Europe Centrale. A peu près rien, en revanche, en ce qui concerne la littérature anglo-saxonne, tellement prisée en France.
           Mes petites photos parisiennes, pour la plupart récentes et prises dans des endroits proches de mon domicile.
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samedi 2 juin 2018

L'ascension-déflagration de l'Iran


Je devrais bientôt retourner en Iran. Ça me fait bien sûr énormément plaisir.

On parle beaucoup du pays à la suite de la dénonciation de l'accord nucléaire par les Etats-Unis.
Sur cette question, les Européens se sont affichés comme les représentants inconditionnels du camp du Bien: ils veulent unanimement la Paix dans le monde et le bonheur du peuple iranien.


Why not ? Mais je ne suis pas très sûre que les Européens se préoccupent vraiment du sort du peuple iranien. Ils veulent d'abord avoir la paix, ça c'est certain, c'est à dire éviter d'affronter les problèmes. Ils veulent ensuite, et surtout, développer leurs relations commerciales avec un partenaire qui a tout de même beaucoup d'argent.


Loin de moi l'intention de soutenir Trump mais il faut reconnaître que sa position hystérique permet de bien recadrer les choses.


C'est vrai que le nucléaire n'est pas le vrai problème et d'ailleurs l'Iran y attache une importance avant tout symbolique: être reconnu comme grand pays scientifique et industriel. Pour son expansion politique et militaire, il s'en est fort bien passé jusqu'à maintenant.


La vérité, c'est qu'en quelques décennies, la République Islamique est devenue le pays le plus puissant du Moyen-Orient. L'Iran étend ainsi son influence au Liban avec le Hezbollah, il exerce un large contrôle sur l'Irak et maintenant sur la Syrie. Il a également vocation à capter les couloirs énergétiques pétroliers du Golfe Persique. Sans se faire remarquer et à pas comptés, l'Iran est en train de reconstituer l'empire de Darius ou celui de shah Abbas. La motivation est bien sûr d'abord religieuse, propager le chiisme et fragiliser les sunnites, mais il s'agit aussi de prendre une revanche sur les Arabes avec les quels les Persans entretiennent une hostilité séculaire.


L'Iran est donc en train de déstabiliser puis conquérir tranquillement le Moyen-Orient mais cela ne semble pas émouvoir outre mesure l'Europe. N'est-ce pas dangereux pourtant d'apporter un soutien économique à un pays qui a de telles visées expansionnistes ?


Cette indifférence mercantile néglige surtout une réalité essentielle: le régime en place à Téhéran n'a pas d'assise populaire et, depuis longtemps, il ne se maintient que par la terreur et la répression. Ses interventions armées visent aussi à le conforter en interne: il s'agit d'entretenir l'inquiétude d'un péril qui menacerait  le pays et réclame la cohésion nationale.


Les guerres, ce sont donc les mollahs qui les entretiennent. C'est un élément essentiel de leur politique intérieure même si cela coûte très cher, même si c'est carrément ruineux.

Quant à la population iranienne elle, elle ne veut justement surtout plus entendre parler de ces guerres dont elle ne perçoit pas la finalité et qui l'appauvrissent considérablement.  Avec la République Islamique, les Iraniens ont ainsi subi une énorme chute de leur niveau de vie et il n'est pas étonnant qu'il y ait eu de véritables émeutes populaires au cours de l'automne dernier. L'accord nucléaire, on s'en fiche, entend-t-on souvent dans la rue, parce que, de toute manière, tout l'argent ira aux Arabes.


Il n'y a d'ailleurs pas que les difficultés économiques. L'exaspération est générale et immense à l'encontre des religieux. La société iranienne a beaucoup évolué et est très moderne dans ses mentalités et sa culture. L'ignorance crasse des mollahs, leur bêtise et leur cruauté, sont devenues insupportables. L'aspiration à une société démocratique est devenue très forte.


En d'autres termes, la société iranienne est au bord de l'implosion. Une nouvelle Révolution est inévitable même si personne ne peut en prédire la date. Elle serait porteuse d'un immense espoir car, à la différence des Révolutions du Printemps arabe, elle serait avant tout laïque et démocratique.

Dans ce contexte, on peut se poser une question essentielle: Trump est sans doute un crétin mais les Européens ont-ils raison de vouloir accorder un sursis aux mollahs ?


Images choisies de miniatures persanes.

Je ne veux surtout pas chercher à passer, dans ce post, pour une grande spécialiste des relations internationales. Je ne me base que sur ma connaissance du pays et les amis et connaissances que j'y ai. Mon opinion est donc forcément affectée de subjectivité.

Si vous vous intéressez à l'Iran, je vous conseille tout particulièrement un bouquin très clair qui vient de sortir: "L'Iran en 100 questions" de Mohammad-Reza DJALILI et Thierry KELLNER

Enfin si vous vous intéressez à la littérature persane, je vous rappelle deux grands livres: "La chouette aveugle" de Sadegh HEDAYAT et "Mon oncle Napoléon" de Iradj PEZECHKZAD.