vendredi 3 juillet 2020

Morne cruauté

L"école jusqu'au baccalauréat..., je n'éprouve aucune nostalgie.

L'enfance, l'adolescence, bouh... Je ne me reconnais pas du tout dans la vision sucrée, idéalisée, aujourd'hui diffusée.

Dans les Paradis enfantins, je ne vois que tristesse, ennui, violence. Ma vie, j'ai vraiment l'impression qu'elle n'a commencé qu'après le baccalauréat, quand j'ai pu conquérir un peu d'indépendance et d'autonomie. Avant, pour moi, ça n'a été que sujétion, coercition et violence.


Ceux qui me connaissent peuvent me trouver effroyablement injuste. De quoi tu te plains ? Tu ne vivais pas dans la misère, tu avais des parents aimants, tu n'avais aucune difficulté scolaire.

Les lieux (Lviv, Téhéran, Paris), c'est vrai que c'est à eux que je demeure le plus attachée même si, en bonne insatisfaite, j'ai toujours pensé, et je continue de le faire, que c'est mieux, beaucoup mieux ailleurs. Mes souvenirs sont donc toujours mélangés, de tristesse, de grisaille, d'ennui. Ça a néanmoins eu une conséquence positive : pour échapper à cette effroyable monotonie, je suis devenue une grande lectrice. Il faudrait pouvoir ne jamais s'attarder quelque part.


Pour mes parents, j'ai souvent élaboré, en bonne névrosée, mon "roman familial", en m'inventant, dans des rêveries, une autre famille, en pensant que mes vrais parents n'étaient pas ceux auprès des quels je vivais mais des êtres d'une "classe supérieure" qui se révéleraient un jour.


L'école, j'ai tout de suite été terrorisée par la violence qui y régnait. Je ne parle pas seulement de la violence physique et des garçons qui se bagarraient sans arrêt. C'était surtout la violence morale qui s'attachait à juger sans cesse les autres, à les catégoriser, à les désigner soit comme leader, soit comme bouc-émissaire. A ce jeu, les filles n'étaient sans doute pas moins douées que les garçons. Et puis, il y avait ce climat perpétuel d'obscénité gluante et ricanante.


Rien à voir, au total avec cette mythologie d'enfants purs et sans tâche aujourd'hui entretenue, de pauvres petites créatures qu'il faut à tout prix protéger. On vit sous le régime d'une étrange "pédophilie institutionnelle".


C'est étrange. Il y a déjà beaucoup plus d'un siècle que Sigmund Freud a publié, en 1905, "Trois essais sur la théorie sexuelle". On a l'impression que ce qu'il y raconte n'a absolument pas été entendu. Depuis Freud, on porte certes davantage attention aux enfants mais à des enfants idéalisés, qui n'existent pas.


Freud évoque ainsi non seulement l'intérêt et les penchants sexuels des enfants mais il ajoute que la pulsion sexuelle a, chez eux, une "composante de cruauté", dans la relation la plus intime. L'enfant cruel, c'est la révélation freudienne. Un enfant peut-être pire qu'un animal parce que non seulement il détruit mais il inflige sa cruauté à soi même et aux autres.


Certes, être cruel, ce n'est pas être sadique. Sur l'échelle du Mal, c'est peut-être moins effrayant ou alors, c'est encore plus terrifiant. La grande différence, c'est que les gens cruels sont complétement indifférents à la souffrance de leur objet tandis que les sadiques tirent une jouissance de cette souffrance.


L'indifférence, l'absence d'empathie, c'est donc ce qui caractérise l'enfant cruel. Sa conduite n'est pas forcément pathologique, perverse, mais il est bien un véritable petit monstre froid que seules la culture, les barrières érigées parviendront à éduquer progressivement.


Cette vision freudienne très noire de l'enfance contraste totalement avec l'image pure et aseptisée aujourd'hui diffusée. Elle correspond néanmoins à ce que j'ai vécu, éprouvé, dans mon enfance-adolescence. Et d'ailleurs, ma propre cruauté, mon absolue indifférence aux autres, mon intérêt dévorant pour la sexualité, je les reconnais volontiers. J'y pense souvent presque avec effroi et culpabilité.


Pourtant, j'ai été largement épargnée. Victime, je ne l'ai quasiment jamais été. J'étais plutôt solitaire, absolument pas populaire, mais, du moins, on me fichait la paix. Sans doute parce qu'on avait du mal à m'identifier (les Russkofs, on s'en méfie) mais surtout à cause de mon attitude générale : ma façon précieuse (que j'ai conservée) de parler, mon habillement bon genre imposé par ma mère, ma distance et réserve générales.


L'enfance, l'adolescence, j'ai l'impression d'en être, un jour brusquement sortie non pas après la "honte" des règles ou après avoir perdu ma virginité, mais après cette révélation soudaine à la quelle accède toute jeune fille, vers 13-14 ans, même si elle n'est pas toujours immédiatement comprise. C'est celle du Pouvoir exercé sur les hommes. Ce pouvoir qui émane d'un corps que l'on ne connaît pas encore; un corps qui est la source du désir, le désir des hommes qui, tout à coup, nous fait exister plus fort.


Un Pouvoir qu'il n'est pas facile de maîtriser et qui, pour cette raison, peut devenir un piège. Le Pouvoir doit être exercé sinon il vous dévore et vous fait basculer dans la faiblesse et la sujétion. Il est en effet plus facile de se soumettre que de dominer, mais cela, c'est une autre histoire...

Images principalement de Roland Topor (1938-1997), Hans Bellmer (1902-1975), Paula Rego (1935), Henri Cartier Bresson (1908-2004).

samedi 27 juin 2020

Le temps perdu



J'ai l'impression que coexistent sans cesse en nous deux formes du temps.

D'abord, une forme abstraite, celle du temps que l'on mesure, qui rythme notre vie sociale, assujettit notre vie aux exigences d'un monde laborieux et contraint. C'est le temps linéaire, dont l'écoulement est définitif, sans possibilité de retour en arrière. Le temps du "tout s'en va" et du "nevermore",  dont on est plus ou moins les prisonniers ou les esclaves. C'est ce temps dont la force implacable rythme l'angoisse humaine.


J'avoue être très sensible à ce temps abstrait au point qu'il imprime la "cadence" de ma vie. Je suis très organisée, j'ai toujours un "emploi du temps" dans la tête. Pas question de faire la "grasse matinée", d'être en retard, de laisser s'éterniser une rencontre ou des réunions, de ne rien fiche de toute une journée. Je consulte sans cesse l'heure et d'ailleurs j'aime beaucoup les montres et j'en ai un grand nombre dont plusieurs avec des affichages singuliers (une mono aiguille et une "régulateur" même si c'est déroutant à lire).


Les mesures, les chiffrages, du temps, de l'espace, ces tentatives de discipliner ce qui fait le cadre de notre expérience, ce sont des questions qui m'intéressent beaucoup. Ça a été une grande préoccupation de la Révolution Française et c'est vrai que l'ordre social dépend beaucoup, sans qu'on s'en rende forcément compte, de ces mesures.


De même, je crois que je me suis prise de passion pour la course à pied, parce que c'est un sport où on lutte contre le temps. Courir, c'est courir contre le temps et on se chronomètre donc sans cesse : quel temps on fait sur 1 500 mètres, 5 000 mètres, 10 000 mètres, marathon ? On a plein de chiffres dans la tête et on s'évalue et s'estime sur ces bases là. Il s'agit toujours de "battre son temps".


En bref et au total, je crois que le temps, sous sa forme abstraite et irréversible, ça m'angoisse vraiment. Ce qui est irrémédiablement perdu, sur lequel on ne pourra jamais revenir, quelle horreur !


Mais je crois aussi que l'on peut faire d'autres expériences du temps. Celles qui sont vouées à une sensibilité pure, aux quelles on prête de moins en moins d'attention dans la société industrieuse. Ce sont des moments fugitifs, voués à l'effacement, purement subjectifs. Ce sont des chances d'aventure émotive, intellectuelle. Ces "instants" coexistent avec les grands événements de l'Histoire (les élections présidentielles, les guerres, les attentats, la crise économique) mais ils ne sont peut-être pas moins importants pour nous.


On peut les éprouver dans un moment de "vacance de l'esprit", à la terrasse d'un café, par exemple, en observant le flot des passants d'où émerge, tout à coup une silhouette, la découpe d'un visage. C'est aussi la conversation qu'on entame parfois avec un commerçant ou un chauffeur de taxi ou bien les regards que l'on échange dans un métro. Ou encore, la chanson, la mélodie perçue dans une rue ou bien un poème griffonné sur un mur. Ça peut aussi être simplement une couleur, un reflet, un goût, un parfum, un ciel délavé, le moiré d'une étoffe, le pétale d'une fleur. De multiples petites sensations qui provoquent, tout à coup, une commotion de notre être. Des passants, des rencontres, des images, des incidents ....


Il y a, à cet égard, un film exemplaire. Il s'agit de "Paterson" (2016) de Jim Jarmusch. Son héros est un conducteur de bus dans une sinistre ville américaine, comme il y en a tant, dans le New Jersey. Sa vie dans la ville de Paterson est apparemment "nulle de chez Nul": d'une régularité complète, partagée entre son boulot d'employé municipal et son pavillon de banlieue.  Et pourtant, elle est illuminée de moments de grâce, de fulgurances émotionnelles. Ce qui la transfigure : d'une part, son épouse (Golshifteh Farahani), fantasque et aérienne, d'autre part, la poésie, grâce à tous les petits textes qu'il rédige et dont il parsème son quotidien. C'est ce qui le sauve de sa grisaille ordinaire et porte sa vie à un niveau d'intensité sans égal. "Paterson" démontre ainsi qu'on peut avoir une vie nulle et magnifique tout à la fois.


Tous ces petits moments privilégiés, et souvent fulgurants, Marcel Proust les a bien sûr décrits (à l'infini...est-on tentés de dire). C'est la madeleine mais c'est aussi une multitude de sensations qui, tout à coup, font signe (la petite phrase de Vinteuil, les clochers de Martinville). On les déprécie généralement et on les efface vite mais ils tissent notre véritable quotidien, ils participent de sa tonalité et lui procurent son relief et son acuité. Il y a en eux quelque chose de véritablement déchirant, quelque chose qui "force à penser".


Au regard du temps administré, du temps social, il ne s'agit, bien sûr, que de temps vraiment perdu : pas seulement de temps passé, de temps révolu, mais de temps perdu à ne tout simplement rien faire. Est-il pour autant moins précieux ? Est-ce qu'il ne faut pas justement apprendre à perdre son temps ou du moins à savoir le perdre. Apprendre à trouver une certaine qualité de vibration, savoir s'adonner à une forme d'insouciance, ça peut également être très instructif, apprendre beaucoup de choses, pas seulement sur ce qui nous entoure immédiatement mais sur la vie elle-même : ses métamorphoses, sa plastique, son esthétique.


On n'est pas seulement réductibles à des données sociologiques et abstraites. Chacun porte en soi une "crypte intérieure" au sein de la quelle s'agitent images et émotions.  Toutes ces images qui s'offrent à notre attention distraite, elles nous font signe. Il nous appartient ou bien de les délaisser (attitude la plus commune), ou bien, au contraire, de nous y abandonner et, éventuellement, de les analyser, les interpréter.


Tous ces signes font en effet souvent ressurgir des fragments, des lambeaux inconscients, de notre passé. L'illumination de leur reconnaissance conduit alors à ressouder, dans une synthèse magnifique, le passé et l'instant présent  C'est le "temps retrouvé", le temps réconcilié entre hier et aujourd'hui, celui qui a perdu son caractère irréversible et perpétuellement antinomique. Ce temps retrouvé qui impulse une nouvelle force en nous, pourvu que nous sachions l'accueillir, nous y abandonner. Le plaisir de l'innocence, celle du temps réconcilié.
Images du photographe d'origine russe Gueorgui PINKHASSOV (1952).

Je renvoie par ailleurs à l'excellent dernier livre de Chantal Thomas : "Café vivre" qui a inspiré certains éléments de ce post.

samedi 20 juin 2020

"Loin de moi"



De la période de confinement, j'ai l'impression de n'avoir rien retiré de positif.

Rien qu'un sentiment de glaciation et l'empreinte d'un effroi : celle que l'on éprouve face au triomphe du totalitarisme, de la pensée et des conduites. Celui de tous les puritains qui en appellent à la pénitence et considèrent que face à Mère-Nature, le problème, le virus, c'est l'homme. Peu de gens s'avisent qu'on a déjà entendu ça, certes sous une forme plus ciblée, au cours de décennies pas si lointaines du 20 ème siècle.


Certes, il y a eu plein de beaux esprits pour considérer que cette pause était une opportunité pour faire le point sur soi-même, pour méditer, pour découvrir son moi profond et authentique, pour trouver son épanouissement personnel.


Foutaises !  On n'en peut plus de toutes ces introspections narcissiques qui inondent la littérature et les échanges intimes; on n'en peut plus de toute cette sentimentalité dégoulinante et obscène. Il faut bien le dire : cette intention affichée de mieux se connaître n'est que l'expression déguisée du désir d'être vu et du narcissisme.


Et puis qu'est-ce que ça veut dire cette confrontation de soi avec soi-même, cette vision masturbatoire, solipsiste, de la vie ? J'ai aimé les récents propos de Bernard-Henri Lévy qui a d'abord rappelé le propos sans fard de Pascal : "Le Moi est haïssable". Et il a enfoncé le clou avec pertinence en soulignant que l'Enfer, ce n'était pas les autres mais le Moi. Cet enfermement dans sa petite cage égocentrique dont on fait tant la promotion aujourd'hui avec les thérapies du bonheur et de l'harmonie, du "feel good".


Ce goût pour l'introspection, c'est devenu une manie occidentale. C'est en fait un "passe-temps" de pays libre et pacifié. Ça contraste fortement avec les temps de guerre durant lesquels les "pathologies mentales" trouvaient, paraît-il, une résolution spontanée. Ou bien, dans les camps, où les suicides étaient rarissimes. Ou alors, dans les pays-dictatures, comme on me l'a raconté à propos des "temps soviétiques". L'intérêt pour la psychologie, la psychanalyse, l'exploration du moi, y était alors très peu développé. Comme si la pression politique favorisait une certaine robustesse mentale. Comme si le monopole de la peur et de la terreur par l’État faisait que d'autres domaines lui échappaient. Comme si les "hommes nouveaux" soviétiques étaient confrontés à "trop de réel", à leur simple survie matérielle, pour avoir le loisir annexe d'être troublé par ses propres fantasmes.

Mais aujourd'hui, partout dans le monde, on psychologise à outrance. Et on ne craint pas d'employer les catégories et les classifications les plus grossières et les plus caricaturales, d'assommer les autres sous un diagnostic péremptoire. C'est d'ailleurs efficace parce qu'un "patient", un interlocuteur, est suffisamment troublé pour admettre généralement le diagnostic énoncé et s'y conformer.  

L'illusion la plus pernicieuse, c'est en fait de croire que, sous le vernis social, on aurait une identité personnelle, unique, authentique et intangible. Que chacun de nous serait quelqu'un de formidable, incomparable, ou bien, au contraire, une crapule irrécupérable.


La réalité est plus prosaïque, moins valorisante. Il n'y a pas grand chose d'authentique et d'original en nous. De personnalité véritable, on n'en a guère. En réalité, on n'est faits, comme le précisait Montaigne, que de pièces rapportées et on passe plutôt son temps à copier.  Même nos désirs les plus forts, ils n'ont rien de spontané et d'inexplicable. On a toujours besoin, en réalité, d'un "médiateur" parce qu'on ne désire, en fait, que ce que nous désigne "un autre" prestigieux. On ne désire donc que ce que désire un "intermédiaire", un autre, et il n'y a aucune autonomie personnelle là-dedans.


On dit souvent ainsi : "Qui se ressemble s'assemble". C'est sans doute complétement faux en réalité. L'intimité amoureuse, affective, ne se fonde pas sur les affinités éprouvées. L'un des deux partenaires est subjugué par l'autre qui se fait alors un plaisir de le manipuler. Une relation de domination, éventuellement réversible, telle est la vérité de l'amour. Donc : qui se ressemble ne s'assemble pas


C'est pareil pour notre soi-disant identité. Rien d'authentique non plus, on est tous complétement aliénés. Notre "moi" se construit "par étayage" avec l'appui d'un tuteur parental ou assimilé. On lui emprunte des images, des émotions, des attitudes, suivant une mécanique et une machinerie souvent compliquées. On n'est qu'un agrégat aléatoire de qualités et d'états auxquels on s'est raccrochés. On est donc toujours tributaires d'un autre, on vit toujours en état de dépendance. Au total, notre personnalité n'est qu'une création des autres, c'est le propre de la condition humaine.


En fait, on n'a aucune identité autonome, on n'a qu'une identité d'emprunt. C'est pour ça que l'introspection, la recherche d'une connaissance de soi-même, ça m'apparaît une démarche vaine et sans intérêt. On peut même dire que les questions traditionnelles, "Qui suis-je ?" ou "Qu'est-ce que je fais là ?" "Où vais-je ?", soit la tarte à la crème d'une philosophie pour débutants, constituent de puissants freins dans l'accomplissement d'une vie. Elles sont en effet inhibantes et empêchent la personnalité d'évoluer. Parce qu'heureusement, même si on est aliénés, on change, on bouge, tout au long de notre vie. On n'est pas des idiots une fois pour toutes. Plutôt que de se contempler narcissiquement, il vaut peut-être mieux s'adonner à une relative insouciance, inconscience. A trop s'examiner, on n'avance en rien dans la connaissance de soi-même. Finalement, moins on se connaît, mieux on se porte.

Images de W. Heath Robinson (1872-1944); Leon Wyczolkowski (1852-1936); John Galliano; Josef Czapski (1896-1993); Sada Yacco (1871-1946); Yoshistoshi (1839-1892); Arnold Genthe ((1869-1942).

Le titre de ce post est emprunté à un petit livre de Clément Rosset dont je conseille vivement la lecture. Quant à certains de mes développements, dont on excusera je l'espère la cuistrerie, ils ne sont pas non plus originaux et sont largement inspirés de René Girard et de la pensée psychanalytique (Jacques Lacan bien sûr). 

samedi 13 juin 2020

Jalousie

 

Ce qui empoisonne le plus ma vie, personnelle, intime, sociale, c'est la jalousie.

La jalousie dont on dit qu'elle est la passion la mieux partagée. Qui n'a connu la jalousie s'il a un jour aimé ? On n'aime pas si on n'est pas jaloux, dit-on.


Mais est-elle d'ailleurs une passion ou l'ombre sinistre qui s'attache à toute passion ?

Ce qui est sûr, c'est que c'est une passion triste. Le jaloux cherche à contrôler l'autre, à se sentir en complète communion avec lui, mais dès qu'il sent qu'il lui échappe, c'en est fini de la paix et du partage.


La jalousie, ça devient la guerre et la guerre, ça peut aller jusqu'au meurtre de l'autre : l'aimé (e), le (la) rival (e).

C'est ça qui me terrifie, m'épuise, dans la jalousie. Souvent, je rêve d'un monde dans le quel la jalousie serait absente. Je me souviens de mes dernières vacances l'an dernier en Ukraine. Je m'y suis sentie légère. D'abord vis-à-vis des hommes, parce que là-bas, je passe tout de même beaucoup plus inaperçue. Ensuite, socialement, économiquement, parce qu'on a du mal à me situer. On suppose qu'à l'Ouest, je m'en sors mais c'est tout.


En France, ça n'est pas pareil. Je sens que les types sont gênés par ma retenue, mon ambiguïté. Je ne suis pas du genre à me livrer. Et puis mon pluriculturalisme est un problème : c'est sans doute plus difficile de me décrypter (qu'est-ce qui relève de ma dinguerie propre et de mon origine nationale ?) ; alors on fait semblant de s'y intéresser ou alors, plus généralement, c'est occulté complétement. Quant à ma situation professionnelle, mes revenus, j'ai l'impression que c'est toujours jugé illégitime, c'est attribué à la chance dans le meilleur des cas, à l'imposture le plus souvent.


La grande force des jaloux, c'est en effet qu'ils parviennent souvent à instiller le doute en vous-même. Petit à petit, vous vous interrogez, vous commencez à leur donner raison et à vous sentir coupable. C'est vrai que je m'habille de manière trop voyante, presque aguicheuse. Et puis, mon petit air de supériorité, mon arrogance d'autant plus insupportable qu'elle est soigneusement dissimulée. Pas étonnant que je me prenne régulièrement un boomerang dans la figure. Je vis ça régulièrement avec mes amants, au boulot et même sur mon blog où je reçois régulièrement des messages anonymes d'insultes (que je me refuse à publier).


Je me dis ainsi parfois que j'ai tout pour susciter la jalousie : pas trop moche, pas trop bête, pas trop fauchée. Rien pour susciter la compassion, pour éveiller un sentiment protecteur à mon égard, pour trouver prétexte à me placer sous tutelle, en dépendance.


Mais pourquoi me plaindre ? On est généralement avenant, attentionné et souvent séducteur, avec moi. Mais j'ai aussi le sentiment d'une insincérité, d'une espèce de servilité qui recouvre, en réalité, une espèce de haine sourde, inexprimée, dissimulée. Je pense alors qu'il doit bien y avoir une raison objective, que j'en suis largement responsable. Peut-être que si je me faisais passer pour une fille un peu paumée, je susciterais davantage de sympathie.


C'est peut-être vrai, c'est probablement la conduite à adopter, mais c'est tout de même se plier à la tyrannie de l'autre qui, lui, ne se remet surtout pas en question, qui est persuadé d'avoir raison et qui refuse absolument votre volonté d'autonomie.  Ce qui semble en fait évident, c'est que la jalousie est sans fin, elle ne s'éteint jamais. On peut même dire que le jaloux préfère à tout, au calme, à l'amour confiant, la persécution mortelle qu'il inflige, à lui-même et à l'autre, l'aimé (e) soupçonné(e). Le jaloux aime la guerre et ne recherche surtout pas la concorde et la paix. Le jaloux étend le règne de l'Enfer et de la mort dans l'amour, c'est ce qui le fait vivre.


La revendication de vérité du jaloux n'est qu'un masque. Tout se joue pour lui dans le rêve et le fantasme, il revit la faille identitaire, l'incertitude sur soi-même éprouvée dans son passé avec cette question : quelle est ma place dans l'existence, ma place d'abord vis à vis de ma mère puis de mon père et ensuite vis à vis de mon entourage, de tous les autres ?


 La jalousie lui permet alors de rejouer les expériences de rejet qu'il a vécues, cette expérience essentielle de la mort de l'amour (tellement redoutée de la part de la mère)  et des désirs de meurtre qui ont accompagné cette crainte. Le jaloux revit l'arrachement subi à sa mère et tous les doutes et toute la rage qui l'ont accompagné. Être jaloux, c'est alors chercher à conjurer et à se venger du traumatisme subi. Et tant pis si le jaloux perd à tous les coups parce que la jalousie, c'est une véritable passion de la perte, c'est même une érotisation de la mort et de la perte à tel point que le meurtre est ce qui la guide obscurément.


"On tue ce que l'on aime" écrit Oscar Wilde. Et on le tue, pour ne plus avoir à risquer de le perdre, pour être débarrassé de l'angoisse de sa fuite incontrôlable.

 Le jaloux, c'est finalement "un pauvre type", quelqu'un dont l'estime de soi est défaillante, qui éprouve des difficultés à trouver sa juste place par rapport aux autres. C'est pour ça qu'il cherche à tout contrôler, à exiger des autres une transparence complète. Ça ne tirerait pas à conséquence, s'il ne voulait se venger, s'il n'était plein de rage et de haine. La violence totale et la vengeance seraient les seules voies de résolution de la jalousie.


C'est ça qui me terrifie, qui me conduit à fuir le plus possible les jaloux. Mais il ne suffit pas de fuir les amants jaloux pour trouver la paix. Le pire, c'est que la jalousie est sans doute la matrice de la haine sociale et il faut bien reconnaître qu'on est rentrés dans le temps des jaloux et qu'on vit dans des sociétés d'exacerbation de la jalousie. Innombrables sont les frustrés et "les mal dans leur peau" qui en veulent à la terre entière, qui souhaitent que le monde entier s'écroule et disparaisse avec eux. L'esprit de vengeance n'a pas fini d'exercer ses ravages avec un déchaînement possible et incontrôlé de la violence.

Dans l'évolution du sujet, la haine précède l'amour, estimait Freud.  C'est peut-être la clé de compréhension de notre monde.

Tableaux d'Edvard Munch (1863-1944) . Tout le monde connaît "Le cri" mais sait-on que Munch a consacré une série de 11 peintures à la jalousie ? Gérard Garouste (1948), Rafal Olbinski (1943), Robert Lenkiewicz, Jean-Pierre Gibrat, Emile Bernard (1868-1941).

Sur le thème de la jalousie, je conseille vivement un livre complexe mais profond : "Jalousie" de Claude Rabant (paru en 2015). On pourra également se reporter à Marcianne Blévis : "La jalouise, délices et tourments".

Au cinéma, il y a bien sûr "L'enfer" de Claude Chabrol (avec Emmanuelle Béart) mais il y a surtout "L'enfer" de Georges Clouzot (malheureusement inachevé mais aujourd'hui diffusé) avec Romy Schneider. Une véritable révolution esthétique ! Il y a enfin le film de Pier Palo Pasolini : "Médée"