samedi 17 octobre 2020

Contre la Réalité, la Vie et la Littérature

 

Après hésitation, je reprends mes petits conseils de lecture puisés dans l'actualité récente. C'est  aussi, malgré tout, un peu moi :

- Mircea CATARESCU : "Solenoïde". Vous m'en voudrez peut-être de vous avoir recommandé ce bouquin. C'est un monstrueux pavé de 800 pages, vraiment pas gai et plutôt déprimant. Pour planter le décor, le narrateur est un professeur de roumain dans une terrifiante école de quartier. Bucarest y est décrit comme le "musée de la mélancolie et de la ruine de toute chose". On se situe aux confins de Borges et de Kafka. Contre la vie, il y a une "conspiration de la réalité". Mais la vie émet des signes qu'il nous appartient d'interpréter pour trouver un "plan d'évasion". Catarescu, chef de file d'une riche littérature roumaine et probable futur Prix Nobel.

- Olga TOKARCZUK : "Histoires bizarroïdes".  Par le Prix Nobel 2018, dix récits étonnants (traitant notamment de l'enfance, de l'immortalité, de la nature etc..). Une excellent introduction  à ce grand écrivain. Mystérieux et fascinant !

 Alexeï SALNIKOV : "Les Petrov, la grippe, etc." Si vous recherchez un livre russe de chez les Russes, vous trouverez votre bonheur dans ce bouquin. Salnikov est la révélation littéraire de ces dernières années. Tout y plus vrai que vrai, du pur Dostoïevsky, une longue errance hallucinatoire entre rêve et alcool. Mais ça peut aussi lasser.

- Nazanine HOZAR : "ARIA". L'Iran et Téhéran de 1953 à 1981, soit de Mossadegh à Khomeiny. Un peu trop romantique à mon goût mais un livre couvert d'éloges : "Un Docteur Jivago iranien" (Margaret Atwood), "Une Odyssée féministe" (John Irving).


 Et maintenant, de la littérature française.


 - Emmanuel RUBEN : "Sabre". Par l'auteur de l'excellent "Sur la route du Danube". Ce serait mon prix Goncourt 2020. Il y a tout ce que j'aime dans un livre : de l'Histoire, des voyages. Une question : qu'est-ce que la filiation ?

- Barbara CASSIN : "Le bonheur, sa dent douce à la mort"? Une merveille d'autobiographie philosophique, de réflexion sans pédanterie sur l'existence, d'érudition grecque et latine. Une étonnante réhabilitation du mensonge (comme Art de combat) face à la vérité. Une promotion de l'amoralisme. Et puis René Char, Heidegger, Jacques Lacan. Un éloge du corps gai : "Vous avez les plus belles jambes du monde. Vous serez ma femme ou ma maîtresse". A lire même si vous n'êtes pas un professionnel de la philosophie, on ne décroche que rarement.

- Eric REINHARDT : "Comédies Françaises". On retrouve avec plaisir la verve et la qualité d'écriture de "Cendrillon" dans ce bouquin mais on est quand même un ton en dessous. La faute au choix d'une thématique vraiment pas convaincante : la France empêchée de devenir le leader mondial d'Internet dans les années 70 par la faute du "patron des patrons" (Ambroise Roux), promoteur du "capitalisme d'influence". Réactualisation étonnante, tout de même, d'un monde à la fois proche et lointain.

- Muriel BARBERY : "Une rose seule". Par l'auteur de "L'élégance du hérisson". Depuis le succès phénoménal de ce dernier livre, elle avait disparu au Japon et avait un peu perdu ses capacités romanesques. Ce dernier livre ravira, du moins, les amoureux du Japon et notamment de Kyoto. Mais quand est-ce qu'on pourra retourner, un jour, au Japon ?

Sinon, j'ai trouvé la rentrée littéraire française bien décevante. Qu'est-ce que ça veut dire ces bouquins dont la vie réelle est le seul étalon, dans les quels on se veut aussi fidèles que possible dans la retranscription de sa vie propre (Emmanuel Carrère : "Yoga"; Raphaël Enthoven : "Le temps gagné"). Que devient la dimension de l'imaginaire ? On était submergés par l'auto-fiction, maintenant on a la vie telle quelle. Il est vrai que je n'ai pas lu le livre de Carrère (dont j'apprécie pourtant l'oeuvre) mais je suis tellement allergique aux thérapies de l'âme que son titre m'a fait fuir. 

Le livre de Raphaël Enthoven m'a en revanche intéressée même si les critiques l'ont généralement éreinté : qu'est-ce que c'est, ce sale gosse de riche qui a le culot de se plaindre ? Et puis il est carrément obscène, il voit tout en dégueulasse. Mais ce bouquin dévoile bien, à mes yeux, une réalité essentielle : la violence ne sévit pas seulement dans les milieux déshérités. Chez les gens heureux, dans les familles "saines", il existe aussi une violence sourde, insidieuse, pareillement déstabilisante. En fervent proustien, Raphaël Enthoven ne craint pas d'arracher les maques, d'afficher l'essentielle duplicité des êtres; On est tous un mélange d'amour et de haine et le bonheur, ça n'est souvent qu'un vernis qui a vite fait de se craqueler.

- Jean-Claude CARRIERE : "Un siècle d'oubli Le XX e".  Par l'extraordinaire scénariste (notamment des films de Bunuel et de Forman), dramaturge (avec Peter Brook) et écrivain, une histoire du 20 ème siècle à la subjectivité revendiquée. Des épisodes personnels, des anecdotes, des histoires merveilleuses, on se situe ici à distance de l'Histoire officielle. Mais cette histoire partiale et partielle, ressuscitant l'arbitraire et l'émotion, n'est-elle pas moins vraie ? "Je me méfie des ouvrages d'histoire rectilignes, bien structurés, où la réalité, toujours complexe, a été mise en ordre, où les événements se succèdent dans une logique impeccable" écrit Jean-Claude Carrière.

- Tristan GASTON-BRETON : "Basil ZAHAROFF L'incroyable histoire du plus grand marchand d'armes du monde". L'histoire époustouflante d'un personnage hors du commun, né en Turquie de parents grecs en 1849 mais endossant toutes les nationalités et parlant toutes les langues. Vendant sans états d'âme des armes aux dirigeants de tous les pays du monde. Il a été immortalisé par Hergé dans Tintin et "L'oreille cassée".

- Bernard CHAMBAZ : "Hourra l'Oural encore". Le titre est repris d'un recueil d'Aragon. Le récit d'un voyage peu banal dans l'Oural, principalement en train, en hiver puis en été. On visite des villes et des lieux où personne ne va jamais. C'est drôle, sans prétention et bien écrit. Mais c'est surtout très juste avec une galerie de portraits bien saisis et des  histoires pittoresques. Un véritable récit à la Gogol.

- Cédric GRAS :  "Alpinistes de Staline". L'histoire méconnue des frères Abalakov, deux alpinistes russes héroïques. Avec des moyens matériels et techniques très limités, ils ont pourtant vaincu, dans les années 20 et 30, les plus grands sommets du Caucase et du Pamir, au prix souvent de grandes souffrances. Fervents communistes en dépit de leurs origines bourgeoises, ils ont pourtant été rattrapés par la Terreur stalinienne et exécutés. Un livre passionnant et très bien documenté.

- Cécile GUILBERT : "Roue libre". J'aime beaucoup Cécile Guilbert, sa plume acérée, sa liberté de pensée. Son érudition également avec sa parfaite connaissance des écrivains des 18 et 17 ème siècles. "Roue libre", c'est un recueil de chroniques récentes publiées dans le journal "La Croix". Elle parle beaucoup d'Art (notamment contemporain), de littérature et surtout de sociologie. Celle-ci montre bien que "les apories de l'individualisme de masse débouchent sur toujours plus de grégarisme et de conformisme". Cécile Guibert ne se prive pas de frapper fort : la modernité revisitée par l'Esprit des Lumières.

- Pierre MENARD : "Les infréquentables Frères Goncourt". Pas d'écrivains plus controversés que les frères Goncourt : odieux et géniaux, réactionnaires et révolutionnaires, adorant le scandale. Ils ont surtout fréquenté toute l'avant-garde artistique et culturelle de la seconde moitié du 19 ème siècle. La vie des Goncourt, c'est donc un extraordinaire panorama de ce Paris bouillonnant de Napoléon III puis de la République. On rencontre Baudelaire, Zola, Flaubert, Maupassant, la Princesse Mathilde. Des portraits détonants. Un livre passionnant et très bien écrit.

- David Le BAILLY : "L'autre Rimbaud". L'immense poète Arthur Rimbaud, vénéré par des générations entières, avait un frère aîné, Frédéric, avec le quel il a entretenu, jusqu'à leur adolescence, une grande complicité. Mais de ce frère, aucun de ses nombreux biographes n'a curieusement jamais parlé. Un frère rejeté, occulté, maudit. David Le Bailly révèle cette part d'ombre et nous permet de découvrir un autre Arthur Rimbaud.

- Benoît PEETERS : "Sandor Ferenczi. L'enfant terrible de la psychanalyse". J'ai parmi mes lecteurs fidèles quelques fans, comme moi, de psychanalyse. Je leur recommande donc vivement ce très bon bouquin consacré à l'un des premiers disciples de Freud. Ce n'est pas un livre de théorie mais c'est un récit très vivant, celui d'une amitié entre deux hommes. On y découvre également un portrait insoupçonné de Freud qui intervenait volontiers dans la vie des couples.

Enfin, je lis en ce moment deux très bons livres :

- Mathias ENARD : "Le banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs"

- Philippe AGHION/Céline ANTONIN/Simon BUNEL : "Le pouvoir de la destruction créatrice". 

Ils viennent juste de sortir et je n'ai pas pu les terminer mais je les recommande, d'ores et déjà, vivement. J'en reparlerai peut-être. Mathias Enard (ancien Prix Goncourt 2015) rehausse le niveau de cette rentrée littéraire. Quant à Philippe AGHION et ses collègues, ils pulvérisent les élucubrations d'un Piketty. Enfin des gens qui connaissent l'économie. Ce n'est pas si fréquent aujourd'hui mais ça ne garantit pas qu'on les lira. Mais si vous cherchez à vous initier à la macro-économie, je vous conseille ce bouquin.

Je n'ai quasiment pas fait de photos ces derniers mois. Je vous en livre tout de même quelques unes réalisées au hasard de mes humeurs et à proximité de chez moi (à distance pédestre). Vous y trouvez notamment la tombe de Nijinsky, la sculpture offerte par Jeff KOONS (que j'avoue apprécier) à la ville de Paris, la nouvelle église orthodoxe russe de Paris au pied de la Tour Eiffel, le musée des Arts Premiers du Quai Branly, le café Courcelles qui est souvent mon lieu de rendez-vous. L'avant- avant dernière image, c'est le nouveau chien de ma copine Daria. C'est moi qui lui avais conseillé un Chow-Chow parce que c'étaient les chiens préférés de Sigmund Freud. Mais je suis finalement un peu déçue, je le trouve trop placide et débonnaire. Mais je vais peut-être maintenant le lui emprunter quelques fois pour pouvoir sortir le soir pendant le couvre-feu.

samedi 10 octobre 2020

BAKOU Terre de Feu, Terre en Feu

 

Je n'arrive pas à partir, à quitter mon travail et Paris, à me motiver. Je ne cesse de ruminer sur la quasi impossibilité, à cause du Covid, de quitter la France. Curieusement, les Français semblent s'en accommoder et ça ne les perturbe pas trop. Sans doute parce qu'ils n'ont jamais connu de système soviétique. C'était là-bas, à l'époque, une aspiration lancinante, dévorante. On était prêts à tout pour voir autre chose que sa grisaille quotidienne, même à se rendre dans les pays les plus instables ou les plus déshérités (l'Iran pour mes parents). Ce serait malgré tout mieux que son Paradis socialiste.

Je me console un peu en me rappelant que mon projet pour le mois d'octobre, cette année, c'était d'aller dans le Caucase et notamment à Bakou. Avec la guerre qui vient d'éclater, ça aurait été sportif, voire aurait carrément tourné en eau de boudin.

 

Et c'est sûr que c'est parti pour longtemps. D'abord parce que pour les Arméniens, le Haut-Karabakh (ce territoire absurdement découpé et rattaché par Staline), c'est un symbole très fort : celui d'une victoire éclatante, obtenue en 1994. Enfin une victoire! une victoire qui fait suite à des siècles de négation, humiliation, quasi esclavage, extermination d'une brillante culture. Le Haut-Karabakh a rendu  aux Arméniens confiance en eux-mêmes. 

Mais de l'autre côté, il y a les Turcs qui continuent de poursuivre les Arméniens de leur haine folle, aveugle, qui pensent que les écraser, une nouvelle fois, permettra de faire un silence définitif sur le génocide de 1915. Et il y aussi les Azéris qui, à la suite de leur défaite de 1994, ont été massivement "déplacés". Avant la fin de la guerre, près d'un demi-million d'Azéris auraient fui le Haut-Karabakh et ses régions limitrophes. Rapporté à la population totale du pays (10 millions), c'est un chiffre considérable, une multitude de "déplacés intérieurs" qui peinent à trouver emploi et formation et rabâchent ressentiment et nostalgie. Vivre en Arménie, c'est donc aujourd'hui une situation terrible: c'est vivre aux côtés de deux peuples qui ne rêvent que de les anéantir.

Mais t'y connais rien, vous allez me dire, t'es bien prétentieuse de nous assener tes analyses et ton diagnostic. Pas grand chose, oui ! Rien, non ! L'Azerbaïdjan, je connais quand même un peu, du moins sa partie la plus vaste qui se trouve en Iran.

Parce que ces territoires actuels, ils faisaient partie du royaume de Perse jusqu'à la guerre russo-persane de 1813. Les Iraniens ne l'ont pas oublié et ils continuent de se sentir injustement spoliés de ces possessions caucasiennes. Azerbaïdjan, ça vient d'un mot perse Azer, le feu, c'est donc la Terre de feu. Le Feu, c'est celui que, jusqu'à une époque récente, on pouvait allumer directement sur la Mer Caspienne grâce aux immenses nappes de pétrole qui y affleuraient. Un spectacle féérique, magique, qui ne pouvait qu'exalter les croyances des Zoroastriens.

Quoi qu'il en soit, après cette guerre du Caucase, le peuple azéri a été divisé mais il est quand même demeuré chiite (comme les Iraniens). Quant aux Arméniens, ils ont continué de vivre dispersés sur plusieurs pays. Ils étaient nombreux à Téhéran, Ispahan et bien sûr en Azerbaïdjan iranien (on pouvait leur acheter de l'alcool et parfois même du jambon). Je crois pouvoir affirmer qu'ils n'y étaient pas persécutés et notamment pas par les Azéris. Deux réalités bien différentes de chaque côté des frontières alors que les ethnies sont les mêmes.

C'était donc pour ça que je voulais aller traîner mes guêtres dans le Caucase et notamment à Bakou. Bakou, c'est paraît-il une ville bluffante, d'autant plus déconcertante qu'on n'a, généralement, aucunement envie d'y aller. Elle a été, à la fin du 19 ème siècle (donc sous la domination tsariste) la première capitale mondiale et cosmopolite du pétrole. Sait-on que c'est à Bakou que les frères Nobel, les Suédois, ont jeté les bases de leur immense fortune ? Sait-on que toute l'industrie pétrolière y est née dans les années 1880 avec l'installation de la famille Rothschild et la Standard Oil de Rockfeller ? Bakou, premier exportateur de pétrole au monde ! 

De son immense prospérité à la fin du 19 ème siècle, il subsiste une trace essentielle : celle d'une architecture urbaine complétement repensée, fortement inspirée par l'Europe. Bakou est ainsi un petit Paris haussmannien avec des immeuble en pierre de taille, des portes surmontées de frontons élégants, des balcons soutenus par des cariatides avenantes. Quant au front de mer, on le compare à la Promenade des Anglais à Nice. Et aujourd'hui, l'indépendance ayant apporté la richesse à ce petit pays, tout a été retapé, tout y est nickel. On y trouve profusion de commerces de luxe, de cafés, de restaurants et on n'a vraiment pas l'impression d'être dans un pays musulman : alcool sans restriction et filles aguichantes, jamais voilées.


 Mais c'est peut-être ça qui est inquiétant. Qui va soutenir la misérable Arménie contre le riche Azerbaïdjan soutenu par l'ogre, le colosse turc ? Contrairement à ce qu'on dit, la Russie ne soutiendra pas obligatoirement l'Arménie même si elle est normalement liée par un accord militaire de défense (c'était le cas avec l'Ukraine mais ça n'a pas empêché l'invasion de la Crimée). Elle cherchera simplement une solution dont elle peut profiter et tirer avantage politique. Surtout, Poutine répugne à apporter des solutions. Il préfère entretenir des situations pourries et perpétuellement instables (Transnistrie, Abkhazie, Donbass, Ossétie etc...) de manière à exercer une pression continuelle. A moins qu'il n'en vienne à s'irriter des incursions du trublion Erdogan sur ses "chasses gardées". Quant à l'Europe, elle ne fera évidemment rien de peur de froisser ou la Turquie ou la Russie.

Images Internet de la Caspienne, de l'Azerbaïdjan et de l'Arménie (côtés persan et ex-URSS).

Sur Bakou, je recommande les livres suivants :

Olivier Rolin : "Bakou, Derniers jours"

Jean-Christophe Rufin : "Le flambeur de la Caspienne". Pas vraiment un roman policier mais un héros attachant et, surtout, un livre qui donne envie d'aller en Azebaïdjan.

Qu'il soit bien clair, enfin, que ma sympathie, dans ce conflit, se porte, naturellement, sur l'Arménie, le pays faible, opprimé depuis des siècles.

Je viens  d'apprendre, ce matin, que le Groupe de Minsk venait de décider d'un cessez-le-feu ce jour. C'est très bien mais je crains que trop de parties prenantes dans ce conflit n'aient intérêt à entretenir une situation perpétuellement instable. C'est devenu le mode de gestion des crises internationales. Surtout ne rien pacifier, sécuriser, mais laisser mijoter une inquiétude permanente. La tactique du bourbier et de l'enlisement, c'est devenu la nouvelle diplomatie. Beaucoup y trouvent leur compte.

samedi 3 octobre 2020

Le corps marqué

 

Enfin ! Cet été épouvantable avec ses chaleurs affolantes vient de s'achever. 

Pour moi, le passage à l'automne se marque très concrètement: je porte à nouveau des collants. Ça me fait plaisir car j'aime bien les collants C'est surtout pour leur esthétique, ceux qui sont agrémentés de jolis motifs qui "accrochent" les regards sur vos jambes. Mais il faut reconnaître que c'est de moins en moins prisé, la plupart des femmes se contentant d'un modèle "pratique" et de bas de gamme, d'une teinte unie.

 

Le collant continue quand même de  charrier un certain potentiel érotique même si la plupart des hommes, mais aussi certaines femmes, fantasment plutôt sur les bas et les porte-jarretelles. C'est vrai que le porte-jarretelles, c'est davantage un marqueur de cette fameuse différence sexuelle que l'on s'emploie aujourd'hui à effacer.  C'est sûr que ça engage davantage un rapport à "l'autre". Un collant, surtout s'il enveloppe une affreuse culotte, ça n'est pas très dépaysant. Ce qui est intéressant, c'est la réprobation ricanante des bien-pensants à l'encontre du porte-jarretelles. Il faut être tordu, voire pervers, pour apprécier ça laisse-t-on entendre.

Depuis le début du siècle, une tendance de fond se dessine : celle d'une désérotisation du corps et de ses marques. Simple anecdote : quand je vais à la piscine, les femmes ne portent presque plus que des maillots une pièce. Le bikini devient osé et les seins nus carrément proscrits. C'est d'ailleurs pareil pour les hommes : un slip tarzan, ça fait carrément libidineux. Et que dire des shorts des joueurs de football ou de tennis. On est devenus très pudiques. Quant à l'actuelle polémique sur l'habillement républicain et le crop top, elle est carrément hilarante. Souvenons-nous que la mode est née à la fin du 18 ème siècle, avec les Incroyables et les Merveilleuses, en réaction à la Terreur.
 

Il paraît ainsi qu'en 1999, les Galeries Lafayette avaient exhibé dans des vitrines de charme des mannequins vivants "en petite tenues" affriolantes de la dernière collection lingerie Chantal Thomass. Ça avait fait scandale et provoqué une manifestation féministe au point que les Galeries Lafayette avaient du reculer. Ça n'est pas si vieux que ça et ça serait probablement encore pire aujourd'hui. Finalement, Paris est moins éloigné de Téhéran  qu'on ne le pense.

Il paraît aussi qu'en 2003, la ministre Ségolène Royal, jamais avare de moraline, avait condamné le port du string à l'école. Comme si on ne pouvait pas laisser aux femmes la liberté de s'habiller comme elles l'entendent (sans le consentement de leurs pères et de leur frères), et comme si on ne pouvait pas reconnaître que le port du string était, pour une jeune fille, un véritable "rite de passage à l'âge adulte" (Jean-Paul Kaufman), un premier accès à la sexualité.

La réprobation, elle porte aujourd'hui sur une foule de détails d'apparence. Ça concerne, par exemple, l'épilation dite "intégrale" qui établit presque une frontière entre générations. C'est sûr que Gustave Courbet ne peindrait pas aujourd'hui, de la même manière, "L'origine du monde". C'est sûr que beaucoup d'hommes ont la nostalgie de sexes féminins sombres et velus, comme d'effrayantes araignées. "J'ai l'impression de devenir pédophile ou bien d'avoir affaire à une prostituée", m'ont dit certains amants. Pauvre patate, je réponds, c'est exactement ce que je recherche. Va retrouver ta mère adorée ! Apprends ça, le sexe, ça ne se confond pas avec le naturel. Le sexe a besoin d'un étayage, d'un truc, d'un artifice propre à chacun qui le met en marche.

La séduction,  le trouble, c'est ce qu'on cherche à tout prix à extirper. On se félicite ainsi que, de plus en plus, les tenues vestimentaires des écoliers, garçons et filles, soient à peu près interchangeables. Et en effet, toutes les adolescentes se contentent, aujourd'hui, de porter, comme les garçons, un jean, des baskets et un tee-shirt. On pourra dire que c'est moderne, non discriminant, que c'est dans l'esprit de la "fluidité" des genres. On pourra aussi considérer que c'est le prélude à une nouvelle époque d'écrasement et de répression du désir. Des temps modernes mornes et atones.

L'horizon des temps futurs, c'est la banalisation, l'aplatissement de la vie. Et on se soumet bien volontiers à cette vaste entreprise. J'en veux notamment pour preuve la quasi-généralisation du "tatouage" dans nos sociétés. Il paraît que près de 20% des Français majeurs seraient aujourd'hui tatoués et que la proportion serait même de 30% chez les moins de 30 ans. Autrefois marginale, anecdotique, signe d'appartenance à un groupe (mafia, secte), la pratique du tatouage est maintenant en voie de généralisation dans toutes les couches sociales. Mais l'ampleur du phénomène fait qu'il ne s'agit plus de revendiquer sa singularité mais au contraire d'emprunter les chemins du conformisme. 

Le plus inquiétant, c'est que le tatouage est aujourd'hui tellement banalisé qu'il est devenu presque interdit, au nom de la tolérance et du vivre ensemble, de s'interroger ou d'émettre des réserves à son sujet.

J'avoue que le tatouage me révulse. Je passe sur la laideur esthétique de la chose, l'agression visuelle qu'elle constitue. Le tatouage, ça n'a vraiment rien de fun, ça évoque trop, pour moi, les prisonniers des camps ou le bétail ou les animaux domestiques que l'on marque. Est-il vraiment possible d'éviter ce sinistre rapprochement quand on se fait tatouer ?

Le tatouage, ça en dit long sur l'évolution de l'espèce humaine. On était censés avoir un corps unique, incomparable. On était censés pouvoir entamer un dialogue singulier avec Dieu dont notre corps et notre âme étaient les garants. On avait un corps glorieux, singulier et sans limites.

Avec le tatouage, l'espèce vient de se réveiller. On a maintenant soif de grégarité : tous tatoués, tous pareils ! Le respect, on n'a plus que ce mot là à la bouche aujourd'hui. Mais du respect pour notre corps, on n'en a justement plus beaucoup. On cherche à s'en débarrasser, on l'efface, on le désérotise, on le marque à même la chair, on le puce, on l'incinère. Le grand projet de conquête de l'immortalité parachève la tendance : il s'agira de télécharger les données de notre cerveau mais le corps on s'en passera.

Images du grand photographe américain Horst P. HORST (1906-1999). Deux photographies, également, de Sophie Pawlak.

Un post qui provoquera peut-être des froncements de sourcils interrogateurs mais il faut aussi savoir laisser l'inconscient s'exprimer.

Quant à mon départ en congés, c'est maintenant conditionné par la météo.

samedi 26 septembre 2020

Féminité, félicité

 

Le triomphe de l'esprit victimaire et les jérémiades continuelles en viennent à occulter cette réalité première : quoi qu'on en dise ( et tant pis si je risque de me faire assassiner pour oser dire ça), c'est quand même mieux d'être née femme. C'est généralement plus agréable et d'ailleurs beaucoup d'hommes rêvent d'être des femmes. Mais des femmes qui rêvent d'être des hommes (des transsexuelles "F to M"), c'est rarissime.


 L'avantage principal, ce n'est même pas une espérance de vie plus importante (6 ans tout de même dans presque tous les pays), c'est d'être le point de focalisation des désirs et de l'attention. On en retire un pouvoir exorbitant, un pouvoir essentiellement issu du corps et de son expression. Le pouvoir, la puissance féminine, c'est un thème curieusement occulté tellement on s'obstine à voir dans les femmes de pauvres petites créatures sans défense. C'est pourtant à cause de ça que je me sens des ailes de vampire. C'est le désir des autres qui, tout à coup, nous fait exister plus fort. Nier cette réalité, c'est se condamner à une vie grise et morne.

Je commencerai par quelques éléments très triviaux que personne, à commencer par les féministes, n'ose évoquer. Moi, j'aime bien quand on m'aide à passer mon manteau (cette règle de politesse des pays du Nord quasi-inconnue en France). La politesse, d'une manière générale, depuis les portes qu'on retient et jusqu'au baise-main (qui est encore couramment pratiqué en Pologne), ça ne me déplaît pas. Quand je mets une nouvelle robe ou étrenne un  manteau, je me sens mortifiée si je ne reçois aucun compliment. Ce que j'aime aussi, c'est que quand je me rends dans un café, un restaurant, je n'attends pas, les serveurs se précipitent, on me sert tout de suite. Ou alors, quand je dépose ma voiture ou sollicite un quelconque service, on se décarcasse et on consacre du temps à tout m'expliquer.(du moins si j'ai affaire à des hommes). J'irai plus loin : si je m'ennuie parfois, je n'ai pas beaucoup d'efforts à faire pour combler ma solitude, je n'ai qu'à puiser dans la meute de tous ceux qui n'attendent que de me sauter dessus. Je n'ai jamais à m'épuiser en recherches, il me suffit même de m'asseoir sur un banc du Parc Monceau. Ce sont plutôt des crétins qui m'abordent mais pas toujours. Et enfin scandale absolu : j'oserais même dire qu'être une fille m'a sans doute valu quelques points supplémentaires dans les épreuves orales des concours.

Il y a en revanche, une règle personnelle avec la quelle je ne transige pas : c'est toujours moi qui paie, non seulement ma part propre mais aussi, si possible, celle de l'autre.  Ce n'est même pas de la relation débiteur-créancier, l'équilibre bourgeois des bons comptes qui feraient de bons amis, c'est plutôt du "potlach", du défi, et ça change tout dans l'esquisse d'une relation. Il est certes plus facile de se soumettre que de dominer mais je suis convaincue que le Pouvoir doit  être exercé sinon il vous fait basculer dans la faiblesse et la sujétion.

Certes, dans l'espace public, on me siffle, on m'insulte, on me pelote aussi. Mais j'ai le cuir épais. Je me dis que ma vie est malgré tout plus facile. L'embêtant dans la condition féminine, c'est surtout les règles et les mammographies (mais ça vaut peut-être mieux que les problèmes de prostate). Et puis je crois qu'il faut surtout échapper aux pièges de la conjugalité, du couple installé. Rien de plus anti-rêve, et donc de plus anti-féminin, que des gosses. Rien non plus, de plus abrutissant, normalisateur. On y perd tout esprit d'entreprise et de séduction.

T'es vraiment une pov'connasse, vous allez me dire. Tu vois pas que tu reproduis, en t'y conformant, tous les schémas de la domination masculine. Tu ne te rends pas compte que tous les "égards" dont tu crois aujourd'hui bénéficier, ils disparaîtront dès que tu seras une vieille peau. T'as une vision ultra-stéréotypée des relations entre les sexes.

Sans doute mais je crois à la "différence", à celle des sexes en particulier. Je veux d'ailleurs bien admettre que cette différence est avant tout "symbolique", qu'elle n'est pas fondée en "nature", par l'anatomie, mais ça ne change rien au problème. Je vois surtout, en effet, dans "l'indifférence" que l'on prône aujourd'hui, les filles qui seraient comme des garçons et inversement, une violence encore plus grande, un véritable retour de la barbarie.

 Et puis, j'éprouve aussi une certaine compassion pour les types. J'ai l'impression que, dans leur majorité, ils souffrent d'une immense frustration. Une humeur sombre aujourd'hui les submerge. Parce que, quoi qu'on dise, on ne vit pas dans une société de la libération sexuelle mais dans une société de la compétition sexuelle. Et la compétition sexuelle, elle est aussi impitoyable que la compétition économique. C'est un nouveau monde, très cruel, au sein duquel il y en a quelques-uns qui s'en sortent (bien voire très bien), mais dont l'immense majorité est exclue, complétement hors-jeu.

Un type, on ne le regarde pas, à peu près tout le monde s'en fiche. S'il est beau, ce n'est même pas un atout, c'est éventuellement un handicap. Innombrables sont les hommes "transparents", les hommes "sans qualités", tellement gris qu'ils sont exclus de la compétition sexuelle.

 Être transparent, jamais remarqué, regardé, au contraire moqué, ridiculisé; bien comprendre qu'on n'est pas dans la même catégorie et qu'on n'aura jamais accès au "marché" des jolis filles, ça doit être terrible. C'est peut-être à cause de ça qu'on devient, un jour, un tueur, un agresseur.

 Je crois qu'aucune femme ne souffre d'un pareil rejet. Chacune, même la plus moche, parvient à se "modeler" sur le regard des autres, à y trouver un point d'appui dans le quel elle puise son assurance. Que les femmes soient narcissiques, c'est évident. Afficher sa séduction, même de façon presque imperceptible, c'est gratifiant. A la différence des hommes, l'accès au désir se fait presque sans tuteur, sans médiation. De sa propre apparence, on retire plaisir et réconfort. Une jolie coiffure, un maquillage réussi, une belle paire de pompes, ça vous remonte souvent largement le moral. A la limite, un partenaire se révèle presque inutile. A quoi bon d'ailleurs les hommes, leurs embêtements et leur terreur, si ce n'est pour enfanter ? C'est ce qui rend sans doute les femmes plus confiantes et plus heureuses et c'est ce qui explique, surtout, qu'elles se suffisent davantage à elles-mêmes.

 Les femmes vivent finalement moins dans l'angoisse et la culpabilité. J'ai pu comprendre ça à la suite de la lecture d'un petit texte de Lou Andreas Salomé : " Ce qui découle du fait que ce n'est pas la femme qui a tué le père". Pour s'affirmer en société, les hommes sont en effet soumis à l'exigence de tuer leur père (la société repose sur un meurtre commis en commun, dit Freud) pour incarner à leur tour la Loi, l'ordre et sa violence légitime.

 De cet impératif exorbitant, les femmes sont largement exemptées. Elles n'ont pas besoin d'assassiner leur mère pour pouvoir désirer un homme. Leur accès au père, mais aussi à la mère, est moins "barré", proscrit. Ce qui explique non seulement qu'elles soient moins violentes, moins criminelles, mais aussi que leur sexualité soit plus polymorphe, moins attachée à des normes, des stéréotypes. La sexualité féminine, c'est une exploration en toute "innocence", sans discrimination aucune, non seulement de son corps narcissique propre mais aussi de celui de tous les hommes (jeunes ou vieux, moches ou beaux) et même de toutes les femmes. Les femmes sont, au total, moins soumises aux interdits de la société et à ses idéaux normalisateurs d'accomplissement. L'allégement du sentiment de culpabilité, c'est la recette du bonheur d'être une femme et même du bonheur tout court.

Images de la jeune photographe russe Anka Zhuravleva

Des contraintes professionnelles m'ont conduit à différer mes congés. Ça devrait quand même pouvoir débuter à la fin de la semaine prochaine.