samedi 16 mars 2019

Permis/Interdit - La zoophilie



Dans le registre de "l'horrible", de nos limites, je poursuis aujourd'hui avec la zoophilie. Tant pis si vous me considérez légèrement tapée ou obsédée. Je pense qu'on est, malgré tout, tous concernés.

La zoophilie, elle est peut-être, de toutes les "déviances", celle qui fait l'objet de la plus grande réprobation morale. Essayez donc de raconter, au cours d'une soirée entre copines, que vous aimez bien tripoter votre petit chien et qu'il dort dans le même lit que vous. Les sourires vont se figer et vous allez passer pour une grosse "dégueulasse".


Pourtant, on se montre, en l'occurrence, d'une hypocrisie totale.

D'abord parce qu'on a tous une relation complexe, jamais neutre voire trouble, avec les animaux. Ensuite, au regard du Droit, la zoophilie, dans presque tous les pays du monde, n'est pas considérée comme illégale. Sauf "sévices graves" vous n'encouriez même aucune peine, jusqu'à une époque très récente (2004 en France), si vous aviez des relations sexuelles avec votre chien, un âne, un porc. Vous étiez même libres de les vendre ou de les prostituer pour commerce sexuel, bref de créer un véritable bordel d'animaux.

Cet étonnant libéralisme était toutefois récent. Au Moyen-Age et sous l'Ancien Régime, si vous étiez  convaincu de zoophilie, la peine de mort sur un bûcher était le châtiment habituel. Mieux, l'animal lui-même était en même temps condamné, souvent à l'issue d'un "procès d'animaux". Aujourd'hui encore, toutes les religions monothéistes prohibent les relations sexuelles avec des animaux voire les punissent de prison ou de mort (Islam).

C'est la Révolution Française qui, on l'ignore généralement, a tout à coup mis fin à cette extrême sévérité à l'encontre d'un "crime contre nature". Le Code Pénal de 1791 a, en effet, aboli "les crimes de sodomie et de bestialité", c'est à dire a dépénalisé les comportements homosexuels et zoophiles. C'était d'une audace et d'un courage invraisemblables, l'affirmation la plus haute de la "liberté individuelle". C'était aussi en accord avec l'anthropocentrisme de la Philosophie des Lumières et la vision de l'animal machine de Descartes ou "bien meuble" du Code Napoléonien.


Bien sûr, on n'a aucune idée du nombre de personnes qui s'adonnent effectivement à la zoophilie. On va jusqu'à évoquer 3 % d'une population mais ça ferait tout de même près de 2 millions de Français ce qui semble peu crédible. Quoiqu'il en soit, cette grande liberté a perduré jusqu'au début du 21 ème siècle. A partir de là, les mentalités ont changé, évolué.

Sous la pression des mouvements antispécistes et de la Ligue pour la reconnaissance des "droits" de l'animal, on s'est mis à reconnaître les animaux comme des "êtres sensibles". Désormais, le Code Pénal explique que "le fait d'exercer, publiquement ou non, des sévices graves "ou de nature sexuelle" ou de commettre un acte de cruauté envers un animal domestique ou apprivoisé ou tenu en captivité est puni de deux ans d'emprisonnement et de 30 000 euros d'amende". C'est un tournant important. Cela signifie désormais que,  si la zoophilie n'est pas condamnée en tant que telle, avoir des relations sexuelles avec des animaux ne peut plus s'exercer en toute liberté. Cela suppose que l'animal ne puisse être considéré comme violenté ce qui apparaît, bien entendu, impossible à établir. Au total, aujourd'hui, je peux caresser voluptueusement,en toute impunité, mon toutou mais le pénétrer ou le masturber m'expose à deux ans de cabane.

Tous les pays européens et américains ont désormais récemment adopté des législations comparables concernant la zoophilie. A ce jour, la Finlande, la Roumanie et la Hongrie demeureraient les derniers pays d'Europe où la zoophilie demeurerait légale sans restriction.

On peut évidemment penser qu'il s'agit là d'un progrès. Sauf qu'il faut bien voir, également, que le Droit établit ici une nouvelle frontière entre l'homme et l'animal en rendant celle-ci plus poreuse. L'animal devient presque mon frère, ma sœur en humanité. On fait sauter l'un des verrous assurant la prééminence de l'homme.

Du reste, la situation devient entièrement paradoxale. On combat la violence zoophile pour lui substituer, en quelque sorte, une zoophilie douce, compatissante, généralisée. On survalorise désormais les animaux, on les humanise, on leur reconnaît toutes les qualités, toutes les vertus d'intelligence et de tempérance.


J'en veux pour preuve l'extraordinaire croissance du nombre d'animaux domestiques et de compagnie.

La proportion de foyers possédant un animal domestique serait ainsi voisine de :
-  68 % aux États-Unis,
- 58 % aux Pays-Bas et au Danemark,
- 52 % en France,
- 50 % en Belgique, Irlande, Grande-Bretagne, Italie,
- 35 % en Allemagne,
- 28 % en Allemagne,

Ça aboutit à des chiffres énormes: 8 millions de chiens, 11 millions de chats en France par exemple.

Qu'est-ce que ça veut dire ? L'explication courante est qu'il s'agit d'un symptôme de la solitude dans les sociétés occidentales. L'animal domestique devient un quasi-membre de la famille. Tous les matins, en traversant de bonne heure le Parc Monceau, je croise ainsi une multitude de femmes qui viennent  faire prendre l'air à leur toutou. C'est évident, celui-ci est un substitut du mari ou de l'enfant même si  elles m'insulteraient si je leur disais ça.

L'animal-enfant ou l'animal-mari, c'est la nouvelle vision sociétale mais ça m'apparaît extraordinairement aliénant. Considérer l'animal comme un quasi-humain, c'est devenir un peu soi-même un quasi-animal, c'est faire la bête en se montrant bêta.


Que cela est triste et déprimant ! Vouloir à tout prix humaniser l'animal, c'est nier l'altérité radicale dont il est porteur. C'est refuser son étrangeté, sa part d'ombre, tout ce qu'il pourrait nous apprendre. Mais c'est aussi accroître sa propre solitude en reproduisant le modèle familial.

Personnellement, j'aime bien les animaux mais je me sentirais bien incapable d'assumer la responsabilité de la prise en charge de l'un d'eux. Je vivrais ça comme une privation de liberté, une normalisation, banalisation, complète de ma vie.


J'apprécie tout de même particulièrement certaines bêtes: les lapins et les vaches d'abord, des animaux d'une innocence totale, incapables de faire le moindre mal à qui que ce soit (a-t-on jamais entendu parler de tueurs chez des vaches et des lapins ?) mais que l'on extermine par millions en toute bonne conscience.

J'aime bien aussi les rats et les souris parce qu'ils sont des animaux-parias d'une intelligence étonnante. Mon petit jardin parisien est ainsi fréquenté, c'est inévitable dans une ville, par des souris et des mulots mais ça ne me gêne nullement, je veille simplement à ce qu'ils ne rentrent pas dans mon appartement par la terrasse.

Et puis, je prends plaisir à nourrir des couples d'oiseaux, des mésanges et des merles. C'est moins facile qu'on ne l'imagine parce qu'il faut arriver à sélectionner quelques habitués pour éviter d'être envahi.

Les animaux, je ne les considère pas comme nos semblables (des quasi-humains) et j'aime plutôt les considérer du côté de leur étrangeté. Toujours, lorsque j'échange un regard avec un chat, un chien, je me pose cette question: comment me perçoit-il, moi (amicale, hostile, effrayante, belle) ? Ça n'a certainement rien à voir avec nos propres grilles d'appréhension.

En fait, je crois qu'on éprouve tous pour les animaux des sentiments ambigus faits, à la fois, de fascination et de répulsion.

Fascination parce que l'animalité a tout de même été la condition première dont on a du s'arracher. Et peut-être que dans notre rapport à l'animal aujourd'hui, on continue d'éprouver une espèce de nostalgie pour leur brutalité instinctuelle supposée plus libre que la sexualité humaine entravée par les interdits. On se prend à rêver d'une sexualité brute, de relations inconditionnelles sans les médiations compliquées du langage et des fantasmes. On ne se rend pas compte que les instincts animaux, ça n'est que la répétition infinie d'un même schéma comportemental et que ça n'aura jamais la richesse et la polymorphie des pulsions humaines.


Répulsion parce qu'il y a tout de même bien une césure profonde entre l'homme et l'animal. Il est important de rappeler cela aujourd'hui à l'heure où l'on cherche de plus en plus à effacer cette frontière. Vous ne parviendrez à me convaincre du contraire que lorsque vous m'aurez présenté un animal poète ou artiste. L'animal, c'est, incontestablement, la nuit de la conscience, la vie réduite à l'immédiateté. A nos cauchemars sont souvent associées des figures d'animaux : reptiles, rongeurs, grands carnivores qui nous dévorent.La terreur de la nuit animale !

Toutes les cultures se sont construites sur ce rapport ambigu à l'animal. Il y a même parfois un véritable retour de "refoulé". Le tableau que j'ai posté en exergue est ainsi célébrissime en Pologne ("Szal" de Podkowinski), il est presque un symbole national. De même, au Japon, tout le monde connaît et apprécie l'estampe d'Hokusai, "le rêve de la femme du pêcheur". Pourtant, ces deux œuvres sont pour le moins incorrectes, troublantes, et nous remuent aux tréfonds.


Plus trivialement, c'est la grande mode, aujourd'hui, pour une jeune fille russe ou ukrainienne de se faire photographier étreignant, dans ses bras, un animal sauvage, ours, loup, cerf. Quand je fais remarquer que ça fait "sexualité infantile", je me fais presque assassiner.

La sexualité animale, personnellement, elle ne me fait pas du tout rêver.

Mais je reconnais que, quand on est petite fille, on s'intéresse beaucoup aux animaux parce qu'ils sont une  occasion essentielle de s'initier à la sexualité. C'est tout de même l'une des premières sources d'information.

Et puis, les petites filles comprennent bien l'histoire du Petit Chaperon Rouge et elle nous terrorise toutes.

Plus tard, je m'étais prise de passion pour la nouvelle de Prosper Mérimée, "Lokis", qui se situe en Lituanie. C'est l'histoire d'une comtesse balte qui se fait violenter par un ours.


Du côté des hommes, je pense que c'est évidemment différent. Mais j'ai l'impression que leur rapport à l'animalité permet de comprendre certains de leurs comportements. On sait bien en effet que les hommes sont partagés entre deux types de femmes. D'un côté, les femmes classe et distinguées. De l'autre, les femmes moins favorisées, plus "nature" voire moches.

Souvent, contre toute attente, ce sont ces dernières qui tirent leur épingle du jeu et ce sont les trop belles qui sont délaissées.

Peut-être parce que les filles moches savent faire appel à des désirs plus brutaux, plus "animaux". C'est moins compliqué qu'avec une fille distinguée. C'est plus excitant: on peut dominer, donner quelque chose.

Tandis qu'à une fille belle, on ne peut rien donner, on est forcément dominé, vous pouvez juste prendre.

C'est tellement déroutant, angoissant, qu'on comprend que l'on rêve parfois d'une sexualité où on ne se prend pas la tête, d'une "sexualité animale".

Tableaux de Wladislaw PODKOWINSKI (1866-1895), MICHEL-ANGE ("Leda et le cygne": 1530), HOKUSAI ("Le rêve de la femme du pêcheur" 1804), Emil DOEPLER (1855-1922).

Images et affiches de "la Bête", "Metzengerstein (avec Jane Fonda), "Possession", "Lokis". Photographie d'Olga Barantseva.

Curieusement, alors que le genre littéraire est assez restreint (je conseille néanmoins vivement la nouvelle "Lokis" de Mérimée), les films évoquant la thématique de la zoophilie sont légion. Je conseille en particulier:

- "Porcherie" de Pier Paolo Pasolini (1969). Un Pasolini oublié mais très dérangeant
- "La bête" de Walerian Borowczyk (1975). Une esthétique splendide.
- "Metzengerstein" de Roger Vadim (1968)
- "Possession" d'Andrzej Zulawski (1981) avec Isabelle Adjani
- "Max mon amour" de Nagisa Hoshima (1986)

On peut trouver facilement tous ces films sur Internet.

Je recommande enfin un film très récent et sans aucun rapport:  "Marie Stuart, Reine d’Écosse" réalisé par Josie Rourke. C'est splendide et tout à fait d'actualité.

samedi 9 mars 2019

Permis/interdit - La Nécrophilie



















J'ai parlé de la prohibition de l'inceste la semaine dernière.

Mais il existe un tabou encore plus fort : celui de la nécrophilie, de la transgression des frontières entre les vivants et les morts.


C'est même bizarre: on peut évoquer son goût pour les romans policiers, les films d'horreur, les faits divers sordides, les actes de torture. Ça ne suscitera, à l'occasion d'une soirée entre amis, aucune réprobation et même plutôt un intérêt. Et ça relancera même, probablement, les conversations qui prendront, tout à coup, un tour passionné.

Mais essayez de raconter que vous vous intéressez aux morts, que vous les trouvez beaux et séduisants. On vous prendra tout de suite pour une folle complète, à enfermer d'urgence.


La nécrophilie suscite en fait une horreur absolue. C'est curieux parce que c'est totalement irraisonné. La nécrophilie est en effet une pratique inoffensive, elle ne fait de mal à personne.

Le rejet est tel que cette pratique n'est même pas nommée par les textes de Loi. D'une manière générale, en effet, le Code Pénal français ne punit aucune "déviance" ou "maladie mentale".
















Comme l'inceste, la nécrophilie n'est donc pas sanctionnée en tant que telle. Elle l'est seulement parce qu'elle peut constituer une "atteinte à l'intégrité du cadavre" ou donner lieu à "la violation ou profanation" de la sépulture. Cela signifie, en fait, qu'elle peut, dans certaines circonstances être tolérée. Un nécrophile n'est donc pas systématiquement condamné.


Ce que le Droit cherche surtout à protéger, en fait, c'est l'intégrité du corps humain et son caractère inviolable. A titre anecdotique, il faut ainsi préciser qu'il n'est normalement pas possible d'acheter ou de vendre des restes humains et que vous ne pouvez convertir un crâne humain en objet de décoration (sur votre bureau ou table de chevet par exemple) que sous certaines conditions ("bien culturel").



Mais au total, la nécrophilie n'est pas lourdement condamnée. Le Code Pénal punit d'un an d'emprisonnement et de 15 000 euros d'amende la violation ou la profanation d'une sépulture (attention tout de même ! ça concerne aussi l'urne funéraire de la belle-mère qui trône sur la cheminée du salon).

La peine est portée à 2 ans d'emprisonnement et à 30 000 euros d'amende lorsque l'infraction est accompagnée "d'atteinte à l'intégrité du cadavre". Cela veut dire que, compte tenu des aménagements de peine en deçà d'un durée de deux ans, un nécrophile peut échapper à l'incarcération. C'est, semble-t-il, puni plus lourdement aux États-Unis, du moins en Californie, où la peine peut aller jusqu'à huit ans.


































Mais il est vrai que les comparutions de nécrophiles avérés devant un Tribunal sont exceptionnelles. On ne recense que quelques "affaires" au cours des deux derniers siècles. L'une des plus célèbres est celle du Sergent Bertrand condamné, en 1849, à un an de prison. Mais il faut mentionner le cas effroyable d'Armin Meiwes (Allemagne 2001) et de sa victime Bernd Jürgen Armando Brandes qui avait donné son consentement à sa castration, à son cannibalisme et à sa mort: une affaire qui constitue un sommet de la terreur. Plus récemment, en Russie, en 2011, un chercheur et scientifique de Nijni-Novgorod, Anatoly Moskvine, a été interpellé parce qu'il entreposait, dans son appartement, les restes de 29 jeunes filles. Il ne les avait pas assassinées, il les avait simplement exhumées alors qu'elles étaient décédées depuis plusieurs années. Il les avait ensuite habillées comme des poupées.

Évoquer la nécrophilie, ça n'aurait donc pas grand sens tellement elle serait marginale. Pourquoi pas parler des fétichistes qui coupent les nattes de jeunes filles dans le métro ?

Et bien non ! Même si le passage à l'acte est rarissime (tellement le tabou est fort), je demeure néanmoins convaincue  que nous sommes tous taraudés par l'étrange proximité de la mort et hantés par la vision de cadavres qui nous visitent régulièrement.


La Mort, grand refoulé de nos sociétés, c'est un cliché, une idée banale et convenue, mais il est évident que la Mort revient et affleure sans cesse en nous, en exerçant une fascination irrépressible. L'existence, ça n'est finalement qu'une bande de Möbius, sans recto ni verso, que l'on parcourt dans une totale confusion : celle de l'enchevêtrement de la vie et de la mort.

Je ne puis éviter, sur ce point, d'évoquer mon expérience personnelle. Disons que des morts, des cadavres, j'en ai rencontré des centaines, pas seulement, évidemment, dans ma famille.

C'est d'abord parce que mon père était un médecin hospitalier et qu'il me trimballait, toute petite, dans son service.

Ça m'a marquée à tel point qu'après la mort de mon père et sans doute par fidélité, j'ai choisi d'exercer d'abord mes compétences professionnelles, comme premier travail, à la direction des finances d'un grand hôpital. Ça n'était sans doute pas entièrement rationnel (je pouvais trouver mieux) mais j'avais besoin de prolonger cette singulière ambiance de l'hôpital.


L'hôpital, c'est un lieu éminemment tendu (j'exclus, bien sûr, les maternités), traversé de passions violentes et contradictoires. On y côtoie sans cesse la Mort avec un détachement, une maîtrise nécessaires. Pour pouvoir exercer son métier, on se doit de refouler son affectivité. Mais presque comme une compensation, il règne aussi, à l'hôpital, une étrange atmosphère érotique, presque obscène. Entre les personnels, la sexualité sert de défouloir, souvent violent et agressif. Quant aux médecins, ils sont les premiers à transgresser les règles d'hygiène qu'ils prescrivent : ils fument, boivent, font bombance et, surtout, ne se soumettent à aucun examen médical.

Je me suis donc pas mal baladée dans tous les services (officiellement pour y faire du contrôle de gestion). Inutile de préciser que j'avais beaucoup de succès auprès du "corps médical" mais ce qui m'intéressait beaucoup également, c'était la visite de la morgue (qui dépendait, pour des raisons trop complexes à vous expliquer, de la direction des finances). Je m'y rendais donc régulièrement. Je me souviens que nous disposions de 50 cases réfrigérées et que chaque jour, nous accueillions de 5 à 10 cadavres et en faisions sortir autant.


Il y avait 4 agents funéraires qui y travaillaient. Contrairement à ce qu'on peut imaginer, ils n'étaient pas des personnes "bizarres". Ils adoraient même leur métier au point qu'ils ne l'auraient échangé pour rien au monde et qu'ils n'étaient jamais absents. "La mort fait partie de la vie" me disaient-ils.

C'était un lieu clos, sans lumière naturelle, où régnait un silence pesant qui n'était troublé que par la visite, souvent déchirante, des familles.

On ouvrait alors les cases et c'était "l'instant décisif", la vision fugace qui imprimerait sa marque définitive et viendrait vous hanter continuellement.

Parfois, c'est horrible, ce sont des visages torturés, défigurés, qui apparaissent.

Mais souvent aussi, la Mort semble avoir paré les corps d'une étrange beauté. Beaucoup de personnes semblent transfigurées, sereines et sans amertume. La beauté, voire la séduction des morts, j'avoue ainsi y avoir parfois été sensible.















Et puis, au bout de quelques petites années, j'ai quitté l'hôpital parce qu'on ne peut pas vivre indéfiniment dans un lieu clos et retiré, surtout dans le souvenir de son père. J'ai alors choisi des activités plus "désincarnées", plus abstraites : la finance pure et dure qui me convient parfaitement.

Mais j'ai toujours entretenu une passion pour la Mort et les morts. Ça s'exprime notamment dans mes goûts littéraires: les œuvres d'Edgar Poe et puis celles de Georges Bataille. "Le Bleu du Ciel", dont le héros ne parvient à surmonter son impuissance que face à un cadavre en putréfaction, est ainsi, à mes yeux, l'un des plus beaux romans du 20 ème siècle. Et puis, il faut mentionner le livre-choc de Gabrielle Wittkop: "Le nécrophile". Un texte à l'écriture magnifique et un écrivain à redécouvrir d'urgence: Gabrielle Wittkop.

Vous trouvez peut-être que je suis bien macabre et vous pensez que je suis sans doute absolument sinistre.

Au contraire, au contraire ! De ma conscience aiguë de la Mort, de ma sérénité à l'affronter, je retire assurance et confiance en moi. Et j'en éprouve finalement une grande joie. Souvent, je chante et j'éclate de rire toute seule.
















Images de Paul DELVAUX (1897-1994), Antoine WIERTZ (1806-1865), Clovis TROUILLE (1889-1975), Zdzislaw BEKSINSKI (1929-2005),  Pietro PAJETTA (1845-1911) pour "Hatred".

Images également de cimetières à New-York, Milan, Paris.

Au cinéma, il existe peu de films évoquant la nécrophilie. Le plus esthétique est un film canadien de Lynne STOPKEWICH sorti en 1996: "Kissed". Vous pouvez facilement le voir sur Internet. Ce qui m'a troublée, c'est que l'actrice principale, Molly Parker, m'y ressemble étrangement au même âge, surtout dans les attitudes et les expressions, comme s'il y avait un profil-type des amoureuses des morts.

samedi 2 mars 2019

Permis/Interdit: l'inceste



Cette semaine, j'entame un cycle que je vais consacrer au Droit Pénal en matière de mœurs. Ça va être étalé sur plusieurs posts.

Ouh la, la ! Le Droit Pénal !  Mais t'y connais rien et tu vas nous barber !  C'est vrai que je n'y connais pas grand chose mais je me suis quand même penchée un peu là-dessus ces derniers temps même si je n'ambitionne pas de devenir avocate.

Et puis le Droit, ce n'est pas que des Codes indigestes, de la réglementation ou des sanctions. C'est plein d'autres choses: de la sociologie, de l'anthropologie, de la psychologie... Ça reflète non seulement les peurs et les hantises de nos sociétés mais ça façonne également notre psychisme en nous désignant, ou non, comme coupables.


En fait, on connaît généralement très mal le Droit et, même, on s'en fiche carrément. Le Code Pénal, on n'en a que de vagues lueurs et, finalement, on ne sait pas bien ce qui est répréhensible, particulièrement en matière de mœurs. On a même plein de préjugés et d'idées toutes faites. Il est pourtant préférable de savoir à quoi on s'expose ou  pas. Et puis, ça conduit à se poser plein de questions: la logique implacable du Droit vise aussi à canaliser nos mauvais instincts et à protéger nos libertés. Cela, on ne le comprend pas toujours.

Enfin, il faut bien reconnaître qu'il y a, aujourd'hui, une intrusion accrue de l’État dans nos comportements et notre vie intimes. Et surtout, il ne faut pas oublier que les prisons accueillent aujourd'hui une part importante et croissante (plus de 10 %) de personnes condamnées pour atteintes et crimes sexuels.



Commençons donc par l'inceste, le tabou absolu et universel. Ce qui différencie fondamentalement les sociétés humaines des "groupes" animaux.  Freud a montré que l'inceste était universellement désiré et Levi-Strauss l'a prolongé en démontrant qu'il était universellement interdit, sous diverses formes, pour permettre l'échange (de femmes, de biens, de mots). L'échange, c'est le caractère essentiel et fondateur des cultures humaines.


Mais l'inceste, ça donne lieu aujourd'hui, dans les sociétés occidentales, à une véritable hystérie collective abondamment amplifiée par les médias. On relaie sans cesse les histoires de stars et d'artistes qui auraient été victimes d'inceste: Barbara, Christine Angot, Niki de Saint Phalle, Emily Brontë, Marilyn Monroe, Rita Hayworth, Unica Zürn, Virginia Woolf, Mary Shelley etc... J'en viens à me dire que j'ai eu une enfance ultra-privilégiée et qu'il ne m'est vraiment rien arrivé dans ma vie. Mais pas question d'émettre des réserves sur la réalité de ces incestes; ça rejoint tellement le mythe de la résilience et de l'enfance malheureuse nécessaires à la création et puis ça permet de comprendre à peu de frais (c'est la clé universelle) la totalité d'une œuvre.

Et puis on cite des chiffres ahurissants. On vient vous affirmer que la réalité de l’inceste concernerait, en France, 1 enfant sur 10, que 2 millions de Français (des femmes pour la plupart), soit 3% de la population, auraient été victimes d’inceste, et un Français sur quatre connaîtrait au moins une personne qui a vécu ce traumatisme. Là encore, on se fait tout de suite agresser si on ose mettre ça en doute. On sait bien pourtant que l'inceste est aussi un fantasme (le père et la mère sont vécus, tous les deux, comme porteurs, à la fois, de mort et de vie), un fantasme d'autant plus prégnant au sein de sociétés où s'efface la figure du père. 


Quoi qu'il en soit, en dépit de toutes ces lamentations,  l'inceste ne fait pas, en Droit, l'objet d'une sanction spécifique en France. Il n'est pas puni en tant que tel. Mieux, un père et sa fille, une mère et son fils, un frère et sa sœur etc... peuvent parfaitement vivre et coucher ensemble pourvu qu'ils soient adultes consentants, c'est à dire deux personnes ayant dépassé l'âge de la majorité sexuelle fixé à 15 ans en France. Ils ne peuvent simplement pas se marier.

Il n'y a pas de "crime" d'inceste en France, c'est une chose qu'on ignore généralement. Il est une simple "circonstance aggravante" des viols, agressions ou atteintes sexuelles commis sur des victimes de moins de 15 ans. Un agresseur écope ainsi de 20 ans de prison au lieu de 15 s'il a un rapport d'ascendance et d'autorité avec la victime.

Cette non criminalisation de l'inceste prévaut également en Belgique, Hollande, Espagne, Italie, Portugal.  A l'inverse, l'inceste est puni, en tant que tel et à tout âge, en Allemagne, Autriche, Suisse, Pologne.


Le Droit français reconnaît ainsi qu'il y a différentes formes d'inceste. Il est tout de même moins grave d'être un jeune homme de 16 ans contant fleurette à sa cousine de 14 ans (ce qui, en droit, ne saurait d'ailleurs être qualifié d'inceste) que d'être un père de 60 ans violant sa fille de 6 ans.

D'une certaine manière, la législation française sur l'inceste peut apparaître "moderne" et même assez "libérale" puisque le critère premier est celui de l'âge de la victime (+/- 15 ans). Elle exonère, dans de nombreux cas, l'agresseur.


Mais elle fait aussi abstraction de la situation des enfants éventuels nés des unions incestueuses et laisse presque entendre que l'inceste, au-delà d'un certain âge, est permis.

On peut ainsi concevoir le cas d'un homme marié qui a un enfant avec sa première fille. Celle-ci a 18 ans et est donc majeure. Si elle déclare qu'elle était consentante, cela n'a rien d'illégal et le père peut, en toute tranquillité, entretenir un double ménage.

En revanche, si ce même homme a des relations sexuelles et un enfant avec sa seconde fille âgée de 14 ans, il sera, alors, lourdement condamné.


Impunité d'un côté, lourde condamnation de l'autre. C'est difficilement compréhensible si l'on se place du point de vue des enfants nés de ces relations: il y a bien inceste dans les deux cas puisque ces enfants ont pour père et grand-père un seul et même homme et sont petits-enfants de la femme de celui-ci. Ils sont en même temps demi-frères et sœurs et cousins-cousines. On comprend mieux ainsi ce qu'est véritablement un inceste: un arbre généalogique totalement perturbé.

On peut alors légitimement s'interroger: l'inceste étant l'interdit fondamental structurant le psychisme humain, ne serait-il pas préférable d'effacer cette barrière de la majorité ? Cela viendrait à considérer que toutes les relations sexuelles entre personnes interdites de mariage sont, quel que soit leur âge, punissables et qualifiées d'inceste.


On le voit, la question de l'inceste recoupe étroitement celle de la filiation et des alliances autorisées.

C'est, cette fois ci, le Code Civil qui établit les unions possibles.

On découvre, là encore, quelques éléments surprenants.

Ainsi, contrairement à ce que l'on pense, ce ne sont pas les règles de consanguinité qui fondent les interdits et prohibitions concernant les mariages et alliances :


- le mariage entre cousins germains est ainsi autorisé en France,

- en revanche, et c'est peu connu, alors qu'il n'y a aucun lien de sang, le mariage, après divorce, entre beau-père et bru, gendre et belle-mère, demeure proscrit. De même, il faut rappeler que beaux-frères et belles-sœurs ne peuvent se marier que depuis 1975;

- pareillement,  les enfants adoptés (dans le cadre d'une adoption simple ou plénière) ne peuvent épouser aucun membre de leur nouvelle famille.

- l'enfant né d'un mariage incestueux ne se voit reconnaître qu'un seul parent (il est interdit au père biologique de procéder à l'adoption de l'enfant). C'est la disposition la plus problématique qui ouvre une faille symbolique énorme pour l'enfant.


- on peut adopter un adulte en France (adoption simple) que l'on soit une personne seule ou un couple. Il faut simplement avoir au moins 28 ans et 15 ans de plus que l'adopté. C'est sans doute la plus belle forme d'adoption car elle se fait par cooptation.

- on peut enfin recourir à une procédure accélérée de mariage en France (dans l'imminence d'un décès) voire même épouser un mort.

- ultime bizarrerie: le Président de la République, lui-même, est habilité à accorder des dispenses pour certains mariages: âge inférieur à 18 ans, mariage tante/neveu, oncle/nièce, belle-mère/gendre, beau-père/belle fille. Ça ressemble à une survivance tribale.


Images de Carol RAMA, peintre italienne (1918-2015) dite "la scandaleuse". Son œuvre, récemment découverte, fait maintenant l'objet d'une reconnaissance internationale.

Au cinéma, je recommande vivement "Celle que vous croyez" de Safy Nebbou avec Nicole Garcia et une Juliette Binoche étonnante. C'est aussi l'occasion de relire le très bon bouquin de Camille Laurens qui a inspiré le film.

samedi 23 février 2019

Incroyables Merveilleuses



































Le week-end, j'essaie de rompre, le plus possible, avec les contraintes subies pendant ma semaine de labeur.

D'abord, je m'habille différemment. Je ne cherche pas le cool et le décontracté mais au contraire le sexy et le sophistiqué. Finis les tailleurs du boulot, les tenues grises et déprimantes. Vivent les high-heels à straps, les collants à motifs, les jupes à plis qui s'ouvrent et se ferment comme un éventail quand on marche, les tops dentelle qui dessinent une fente ouverte entre les seins, les manteaux cintrés à grands boutons, les bijoux gothiques, les rubans autour du cou, le maquillage smoky, les kiss nails, les faux cils magnétiques, les cheveux flottants avec des mèches balayées. C'est bien sûr d'un goût discutable mais c'est mon ascendance slave qui ressurgit.



Après, je vais parader sur les boulevards. Inutile d'être hypocrite, je n'ai qu'une attente: susciter l'attention des passants, être vue, regardée, matée, sentir que l'on se retourne sur mon passage. Tant pis si c'est trivial, si on me siffle, si on rêve de me déshabiller. J'en retire une jouissance qui me remue aux tréfonds. Contrairement à ce qu'affirment les féministes, capter le regard, être admirée, scrutée, fouillée, sondée, c'est un plaisir premier pour une femme, un plaisir dont un homme ne peut avoir aucune idée. C'est éprouver son pouvoir, le privilège, injuste et cruel, de sa séduction.


J'adore donc me balader dans Paris dans une espèce d'ivresse émotionnelle et c'est ainsi que, le samedi matin,  je descends, souvent, l'Avenue de l'Opéra en sortant des Grands Magasins à Havre-Caumartin où je viens d'assouvir mes compulsions d'achat d'"accessoires", produits de beauté ou fringues. Je fais généralement halte dans un café, "le Nemours" ou le "Café de la Paix", des lieux en accord avec mon accoutrement. J'y attends mes rendez-vous en feuilletant mes journaux, rien que de la presse de gauche, "Le Monde", "Libération", "Les Inrocks", "l'OBS".

J'enchaîne souvent avec un restaurant (mon préféré "La brasserie de Lorraine", Place des Ternes) et puis je poursuis en allant soit au cinéma (UGC Forum des Halles), soit à la FNAC des Ternes, soit voir une exposition, soit (plus rarement) une pièce de théâtre. Le samedi soir, je suis souvent invitée pour aller faire la fête dans des clubs (le "Silencio", le "Montana", le "Salo" et, évidemment, "le Raspoutine"). Inutile de dire que je suis continuellement sollicitée mais j'aime bien jouer de mon côté hautaine et inaccessible.


Je vous entends déjà: c'est presque scandaleux et ça n'a aucun intérêt ce que tu nous racontes là ! Tes loisirs, d'abord ils sont insupportablement snobs et puis ils n'ont vraiment rien d'original, c'est l'emploi du temps banal d'une nana friquée ou maquée. T'as un côté un peu pétasse, tu ne vois pas plus loin que le bout de tes pompes, de tes faux ongles ou de tes mèches. Tu penses à ton maquillage quand des "gilets jaunes" défilent pour remplir leur frigo.

Je suis entièrement d'accord mais j'assume et il ne faut pas m'en vouloir si je vous ai ennuyés, irrités, mais, mais...si je vous parle de ça, qui ne concerne finalement que moi, c'est parce que je viens de découvrir que toutes ces distractions qui nous semblent aller de soi, être évidentes, sont en fait d'apparition récente. Leur date de naissance, c'est il y a un peu plus de deux siècles, au lendemain de la Révolution Française et de la Terreur. C'est la période du Directoire (octobre 1795-novembre 1799).

Historiquement, l'apparition du luxe, de la superficialité, de la Mode, de nouvelles apparences et d'une nouvelle convivialité, c'est une réaction à la Violence et à l'épouvante. On a également connu ça au lendemain des deux guerres mondiales: les "Années folles".

A l'époque du Directoire, après la Terreur, s'est, en effet, inventée une nouvelle socialité qui a bouleversé et durablement façonné la culture européenne.



On a assisté, durant cette courte période, à la naissance de ce qui fait une bonne part de l'agrément de la vie sociale en Europe: la Mode, les restaurants, les musées, les boulevards sur les quels hommes et femmes peuvent s'exhiber. Et puis, sont aussi apparus des centaines de bals publics où l'on pratiquait une danse scandaleuse: la valse. Il faut ajouter que les cafés et les théâtres ont vu leur fréquentation fortement augmenter; il en est allé de même pour les tirages de la presse et des livres.

La Mode, les restaurants, les musées, les bals, les lieux de déambulation, les mails arborés, tout ça n'existait pas dans les États monarchiques, avant la Révolution. Les populations vivaient confinées, cloîtrées, dans leurs domiciles dont elles ne sortaient que pour s'approvisionner et certainement pas pour se distraire ou faire la fête.

Cette austérité a culminé bien sûr au moment de la Révolution Française et surtout de la Terreur.

Et puis brusquement, au lendemain d'un déchaînement inouï de violence, de massacres et d'exécutions innombrables, au lendemain de la mise à mort de Robespierre, la société française s'est soudainement, presque miraculeusement, pacifiée et civilisée.

Fin 1795, on a ainsi vu tout à coup apparaître, dans les rues de Paris, d'étranges jeunes femmes arborant une mode scandaleuse, en protestation contre la Terreur, son moralisme, sa pruderie, sa volonté d'uniformisation.


C'étaient les "Merveilleuses", compagnes des "Incroyables".  Il est de bon ton aujourd'hui de les déprécier. Ce ne seraient que de vulgaires crétines, terriblement superficielles, indifférentes à la misère du peuple. Elles ont pourtant initié une véritable "Révolution culturelle".

Voici comment on peut les décrire (in "La Terreur" de Jean-Clément martin): "Savamment dénudées par des voiles transparents et des vêtements luxueux, elles marchent sur de légères sandales en portant de minuscules sacs inutiles. Leurs cous marqués par un maquillage et leurs cheveux coupés ras derrière évoquent le trajet de la guillotine, et certains corsages sont fermés par des croisillons "à la victime".


On parle de leurs excès et de leurs débauches, de leurs bals scandaleux où les valses étaient l'occasion d'attouchements sexuels. Les principales actrices et égéries sont Juliette Récamier, Madame Tallien et surtout une certaine Rose Tascher de la Pagerie, veuve du général Beauharnais (conventionnel guillotiné), puis maîtresse de Barras (qui a arrêté Robespierre) et enfin épouse d'un jeune général ex-jacobin, Napoléon Bonaparte.

Avec les "Merveilleuses", la Grâce et la légèreté ont tout à coup chassé la peur et l'angoisse ainsi que les sinistres bourreaux de la Révolution.


Le Directoire, ça a donc été un grand moment pour l'apparence. Il faut souligner, au moment où on déplore la disparition de Karl Lagerfeld, que ça a consacré la naissance de la Mode, un bouleversement complet au cours du quel les femmes ont pour la première fois imposé une nouvelle esthétique et fait reculer la pudeur en exhibant leur corps.

Il faut s'interroger là-dessus: pourquoi, au lendemain d'une époque effroyable, celle de la Révolution et de la Terreur, libérer le corps est-il devenu une nécessité ? Il s'agissait sans doute de briser les conventions sociales et sexuelles d'une époque sinistre, grise, corsetée, entravée. Il s'agissait, finalement, d'achever la Révolution en inaugurant celle des mœurs.


Depuis le Directoire, les femmes sont maîtresses de leur apparence et de leur beauté. Ce qui peut être, aussi, un nouvel asservissement.


Quelques images de "Merveilleuses", notamment de Juliette Récamier et de deux exemples de la nouvelle coupe de cheveux: à la Titus ou "à la victime". 

J'ai complété avec quelques réinterprétations saisissantes de John GALLIANO.

Dans le prolongement de ce post, je recommande aussi les célèbres pâtisseries "Au merveilleux" de Fred. Elles s'inspirent justement du Directoire et proposent de multiples meringues à la crème fouettée, gâteau traditionnel du Nord de la France.

Enfin, je vous signale la sortie d'un CD merveilleux et hypnotique: "Dune" du groupe CANINE.

samedi 16 février 2019

La société disciplinaire


La Révolution Française, on le sait, n'a pas simplement aboli la royauté et l'ordre nobiliaire. Ça a surtout été un bouleversement institutionnel complet touchant notamment la Justice, l'enseignement, les malades.

Aux châtiments exemplaires, on a ainsi substitué la prison et la guillotine; et puis, on a créé les établissements d'enseignement avec les grandes écoles et la promotion au mérite; enfin, on a érigé les hôpitaux généraux et les établissements psychiatriques. Tout cela est allé de pair avec la naissance de la société bureaucratique dans le prolongement de la rédaction du Code Civil.

Depuis deux siècles, toutes ces nouvelles institutions façonnent la modernité de l'ensemble des pays développés.


 
C'est de plus en plus dénoncé aujourd'hui et ça donne lieu à un débat sans fin:

- d'un côté, il y a ceux (Marcel Gauchet) qui voient dans ces institutions la reconnaissance, dans le droit fil de la philosophie des Lumières, de l'individu autonome et responsable;

- de l'autre, il y a les penseurs libertaires (Michel Foucault et tous ses épigones) qui voient là le début de la société disciplinaire, d'un encadrement et d'un contrôle généralisés des individus à travers la diffusion de multiples micro-pouvoirs. C'est la vision nietzschéenne (et même kafkaïenne) de la société comme domestication de l'homme.
  
Évidemment, la vision libertaire est plus séduisante, elle a pour elle l'attrait de son romantisme. Mais sérieusement, est-ce qu'on vit vraiment aujourd'hui dans un système social d'une violence et d'une cruauté implacables ?  J'ai tout de même l'impression que le jeu démocratique amortit beaucoup de choses.



















Mais c'est vrai aussi que les aspects les plus infimes et les plus intimes de nos vies sont désormais codés, réglementés et que des armées entières de fonctionnaires et de serviteurs de l’État  sont aujourd'hui mobilisés pour nous prendre en charge, nous placer en situation de dépendance et nous maintenir dans le droit chemin.


A cet égard, les chiffres peuvent être plus parlants que les analyses. J'ai ainsi noté en consultant les sites des différents ministères que :

- sur une population de 67,2 millions de Français, la population active ressortait à 29,6 millions. Ces 29,6 millions de la population active comprennent un peu moins de 3 millions de chômeurs mais aussi 5,53 millions de fonctionnaires (État, collectivités, hôpitaux, soit 72 fonctionnaires pour 1 000 habitants), 950 000 agriculteurs et 3,1 millions de salariés dans l'industrie.

Commentaire: les "actifs" en France sont beaucoup moins nombreux que les "inactifs" (jeunes, retraités). Quant à ceux qui exercent une activité directement productive (agriculture, industrie) et qui "entretiennent" donc les inactifs, ils sont incroyablement minoritaires. Ils pourraient avoir de bonnes raisons de se révolter.


Dans le domaine de la santé, il faut remarquer que:

- le nombre de séjours en hospitalisation complète est d'un peu plus de 12 millions sur une année. Ça veut dire qu'un Français a une "chance" tous les 5,5 ans d'être hospitalisé, ce qui n'est pas négligeable.

- 420 000 patients sont hospitalisés en psychiatrie. C'est tout de même l'équivalent d'une ville comme Toulouse.

- 728 000 personnes résident en établissements pour personnes âgées (EHPAD, USLD). C'est à comparer aux 9,5 millions de personnes âgées de plus de 70 ans.

L'ensemble de ce secteur emploie 1,2 million de personnels hospitaliers. Il faut évidemment ajouter toute la médecine libérale (120 000 médecins).

Quelques données font par ailleurs réfléchir: près d'un Français sur 4 consommerait des somnifères et anti-dépresseurs. Bref, les Français sont accros aux psychotropes et détiennent même, en la matière, un record mondial. Enfin, il y aurait un peu plus de 12 000 suicides chaque année et surtout un peu plus de 160 000 tentatives. Là encore, les chiffres ne sont pas comparativement favorables à la France: on y est singulièrement déprimé.

S'agissant de la Justice, j'ai noté que:

- il y aurait plus d'1 million d'infractions

- le nombre annuel de délits avoisinerait 600 000.
- à peu près 2 400 crimes sont commis chaque année.
- le nombre de personnes détenues dans les prisons est d'un peu plus de 70 000 dont seulement 2 800 femmes.

Commentaire:  les infractions et délits sont presque chose banale. En revanche, on a assez peu de chances d'être victime d'un crime. De même, la probabilité (100 détenus pour 100 000 habitants) d'être incarcéré est faible (surtout si l'on est une femme).

Pour tous ces crimes, délits et infractions, le Ministère de la Justice emploie 81 000 agents dont 28 000 surveillants de prison. Il faut ajouter 245 000 représentants des forces de l'ordre (144 000 policiers et 98 000 gendarmes).


S'agissant enfin de l'enseignement, il y aurait un peu plus de 12,3 millions d'écoliers, collégiens et lycéens. S'ajoutent 2, 6 millions étudiants de l'enseignement supérieur dont 1,6 million fréquente l'université.

L’Éducation Nationale emploierait au total 1,1 million enseignants.

Aujourd'hui, 80 % d'une classe d'âge a le bac avec un taux de réussite proche de 90 %. C'était moins de 20 %,  dans les années 60, avec un taux de réussite de 60 %. Peut-être que les élèves sont plus intelligents aujourd'hui mais on peut aussi penser que ce "progrès" du niveau d'éducation résulte surtout d'une volonté étatique de maintenir un maximum de jeunes sous le joug scolaire.


Je vous laisse analyser tous ces énormes chiffres. A vous de vous forger une opinion.

J'en retire quand même, à titre personnel, le sentiment que nos sociétés ont bien changé. La production de richesses et de biens matériels n'est plus leur principale préoccupation. C'est à tel point qu'on se paie même le luxe d'entretenir des masses immenses d'"inactifs" et d'"improductifs". Les sociétés occidentales se sont en fait transformées en de gigantesques et toutes puissantes administrations d’État chargées de réguler et contrôler nos vies.

On peut voir ça positivement: c'est l’État bienveillant qui nous soigne, nous éduque, nous materne, nous gronde, nous punit.

On peut aussi considérer que c'est l’État qui nous opprime et nous assujettit, l État bureaucratique qui  fait de nous un troupeau de moutons dociles pour une vie paisible et sans aventures.

Au final, Kafka était peut-être effectivement bon prophète !

Images de Jean-Jacques LEQUEU (1757-1826), architecte et dessinateur au talent déconcertant. Il a traversé la Révolution française. Une exposition lui est aujourd'hui consacrée au Petit Palais.

Au cinéma, je recommande 2 films traitant de l'exercice du pouvoir: "La favorite" du Grec Yorgos LANTHIMOS et "Vice" d'Adam Mc KAY;