samedi 14 juillet 2018

Connais-toi toi-même


"Connais-toi toi-même", ça fait partie des réminiscences communes de classe Terminale. La base d'une éthique de bon sens, popote et pépère.

Ça semble évident ! Et puis il y a maintenant toutes ces thérapies du développement personnel qui nous incitent "à être bien dans notre tête", à savoir ce que l'on veut.


La vertu et la tempérance, c'est aujourd'hui la morale à deux balles à la quelle on est priés de se conformer.

Et ça marche ! Quand on interroge des "jeunes" sur ce qu'ils désirent faire dans la vie, ils n'évoquent que des choses très sérieuses: un boulot dans l'humanitaire, la santé, l'écologie. Rien qui ait à voir avec le désir mais plutôt avec l'expiation d'un sentiment de culpabilité.



Parce qu'à vrai dire, la compassion, l'hygiène de vie et la préservation de la planète, ce ne sont vraiment pas nos premières préoccupations. Quel ennui !


Ce qui nous passionne, c'est plutôt le crime, la violence, l'auto-destruction.
On se sent coupables et on a de bonnes raisons pour ça !
On est d'abord tous des assassins, des déséquilibrés potentiels. C'est notre côté Dostoïevsky, Stavrogine. Ce qu'on retient avant tout de l'actualité, ce ne sont pas tellement les jeux politiques mais ce sont plutôt les faits divers sordides, les crimes crapuleux, les tueurs en cavale. On fait soi-même les enquêtes, on croise les indices, on s'identifie absolument. On adore les romans policiers et les thrillers dans les quels on devient criminels par délégation.


Et puis, mon prochain, il ne me préoccupe pas beaucoup: il n'est nullement objet d'amour, il est d'abord une "tentation de satisfaire contre lui sa propre agressivité" (Freud). Cette fille écervelée, ce vieux salaud de bourgeois, cette petite vieille qui encombre le passage, ces enfants tellement niais, ces quémandeurs dans le métro, ces touristes imbéciles, ces "djeuns" à capuche, ce petit bureaucrate, ce guichetier, ce fonctionnaire..., chaque jour, je rencontre mille objets de haine dont l'extermination ne me poserait pas beaucoup de problèmes.

Mais cela, je ne l'avoue pas, je ne le reconnais pas bien sûr. Je suis trop bien éduquée, trop policée.

Quant à nos comportements collectifs, ça n'est pas plus reluisant ! La respectabilité, on la jette avec délectation aux orties. On adore être bêtes, vulgaires, machistes, chauvins, on adore se déguiser, se soûler, se défoncer, fumer, baffrer, manger des cochonneries. La coupe du monde de football en  donne aujourd'hui une illustration. Et d'ailleurs, le football, c'est aussi un drôle de sport qui "témoigne de notre amour secret de l'injustice" (Pierre-Henri Tavoillot). 


Bref, à s'afficher exemplaire, droit dans ses bottes, avec les idées claires, à se proclamer intègre, compatissant, on se joue un cinéma de mensonge dans lequel on abuse tout le monde, soi et les autres. Notre identité est de façade, entièrement construite, il n'y a rien de sincère en nous.


"Connais toi toi-même", c'est ce que l'on ne veut surtout pas. Plutôt que d'accueillir notre part d'ombre, on préfère se plier aux injonctions de la comédie sociale. 


Tableaux de Francis PICABIA.
A propos de Picabia, je renvoie au très bon récent livre des sœurs Berest, Anne et Claire: "Gabriëlle".

Au cinéma, je recommande "Zama" de l'argentine Lucrecia MARTE. La dernière demi-heure est fascinante.

samedi 7 juillet 2018

Le bipolaire et le pervers narcissique n'existent pas


Il y a déjà quelques années ( le 26 mai 2013 très exactement), j'avais publié un post: "le bipolaire et le pervers narcissique".

J'avais osé me monter ironique à propos de ces deux figures du mal-être contemporain. Ça me semblait être des explications simplistes et extraordinairement réductrices. Le succès de cette psychologie de bistrot, c'est qu'elle répond bien à l'esprit du temps: d'un côté, le héros chic et romantique; de l'autre, l'effroyable harceleur, manipulateur, dont nous serions les victimes sans défense. C'est valorisant d'être bipolaire, c'est réconfortant de pouvoir imputer aux autres, à un grand méchant, ses problèmes et difficultés.


Ce post m'a valu (et continue de me valoir) plein de messages outrés. Comment c'est'y possible de raconter des bêtises pareilles ? C'est scandaleux! Des pervers narcissiques, y'en a plein ! Et les bipolaires, t'y connais rien, sans mes médocs, je m'écroule !



Aïe ! Aïe ! C'est vrai que je dois être bien prétentieuse: quand je vais maintenant dans une librairie, je trouve toujours au moins deux ou trois rayons consacrés aux bipolaires et aux pervers narcissiques. Que des bouquins rédigés par des "spécialistes", des gens bien plus sérieux que moi.


Mais mon propos n'est pas de nier la souffrance authentique des personnes concernées. Il est de dénoncer les explications accommodantes, celles dans les quelles le malade croit trouver son compte mais qui ne font que renforcer ses illusions.


Parce qu'en réalité, tout le monde ment et on aime surtout se mentir à soi-même: que sait-on sur soi et qu'est-ce qu'on n'a surtout pas envie de savoir ? Pourquoi refuse-t-on de voir ce qui crève les yeux ? Pourquoi s'épuise-t-on en refoulements, inhibitions et censures ? Pourquoi dit-on "oui" alors qu'on pense "non" et inversement ? On est pétris de contradictions, dénis, dénégations. L'"ailleurs", l'inavoué, affleure sans cesse en nous. On est tous un peu fous, un peu malades. Ce ne serait pas si grave si tout ne nous interdisait pas d'en prendre conscience.

On préfère le confort, le refuge offerts par des explications rassurantes qui nous installent dans la névrose, nous exonèrent de la responsabilité de la conduite de nos vies.


Le bipolaire, c'est l'expression de l'angoisse sexuelle contemporaine, de ce bourbier infantile dont je ne parviens plus à m'extirper: plus de père ou de mère à aimer ou haïr inconditionnellement, l'effacement des générations et de la différence sexuelle et maintenant la PMA et la GPA. On n'a plus de passions, rien que des sentiments fraternels. La domestication des mœurs est achevée mais ça n'est pas satisfaisant.

Ça explique toutes les oscillations de l'humeur, euphorie, dépression. Plus d'interdits: on se croit libérés, affranchis, quelle exaltation !  ... mais jamais le sentiment de culpabilité n'a été aussi fort. Tout est permis, cela signifie aussi qu'il n'y a plus rien à aimer, désirer. Plus rien que l'angoisse de la vacuité, la monotonie du quotidien.


Quant au pervers narcissique, est-ce qu'il n'est pas mon double, ma projection inversée ? Est-ce qu'on est sûrs, en effet, de ne pas aimer quelqu'un que l'on déteste ?



Images de peintres contemporains se réclamant du surréalisme, parmi les quels Gyuri Lohmulle (Roumain né en 1962), Roland Heyder (Allemand né en 1956), José Roosevelt (Brésilien né en 1958).

Au cinéma, je vous recommande vivement: "Woman at war" de Benedikt ERLINGSSON. Un film islandais magnifique et plein de fantaisie.

samedi 30 juin 2018

Histoires de séduction


Est-ce qu'on peut encore parler de la séduction aujourd'hui, à l'heure de "Me Too" et "Balance ton porc" ?


On voudrait éradiquer absolument les rapports de pouvoir, la sujétion, la manipulation, la cruauté et même la différence des sexes. D'ailleurs, la séduction déborde le champ amoureux et envahit les rapports sociaux: elle touche à la corruption.


La séduction, j'en ai, pour ma part, toujours usé, abusé. Tant pis si vous me jugez retorse, perverse, superficielle. Mais la séduction, c'est l'arme maîtresse des femmes. C'est ce qui leur permet d'affirmer leur pouvoir et c'est bien pour ça que je m'appelle Carmilla. C'est aussi leur arme exclusive parce qu'à leur différence, les hommes sont, par essence, dépourvus de séduction.


La séduction, c'est d'abord le carburant de ma vie, un éclair dans un quotidien qui pourrait être gris et morne.


Il y a d'abord la fascination du mal, le goût de la transgression.

A l'école, j'aimais bien torturer psychologiquement certains de mes collègues, les moches et les "nerds", en les faisant rêver, en les laissant croire que ça pouvait être possible avec moi. Du coup, ils étaient prêts à tout pour moi, ils faisaient tout ce que je leur demandais.




Et puis, il y avait mes profs vis-à-vis des quels je ne voulais surtout pas passer pour une gamine, une meuf ricanante, toujours en train de bêtifier. Je cherchais toujours à paraître une vraie femme, élégante, hautaine, au-dessus de la mêlée. Ça marchait plutôt bien même si ça se traduisait plus par de bonnes notes que par des rendez-vous amoureux.



Ou alors, les amis de mon père. Je ne voulais me faire déflorer que par des hommes mûrs et même âgés.

Aujourd'hui, ce sont les maris de mes copines qui m'attirent. Et puis, dans ma boîte, ceux qui exercent le pouvoir ultime.



Mais quelquefois aussi, j'aime bien sortir avec un type nul, inculte et vulgaire. J'éprouve alors l'étrange plaisir de l'humiliation et de l'avilissement.



Je vous choque peut-être mais la séduction, c'est d'abord ça: le renversement des hiérarchies et de l'ordre existant à partir de la découverte du pouvoir qu'on peut avoir sur les autres.



Ce pouvoir, il ne faut pas hésiter à l'exercer. C'est à cette seule condition que les femmes peuvent conquérir leur indépendance et leur liberté. Ça n'est d'ailleurs pas toujours agréable car, pour maintenir son emprise sur l'autre, il faut aussi savoir être cruelle, indifférente.



C'est pour ça qu'avec moi, les histoires d'amour, ça ne dure jamais bien longtemps: aussitôt conquis, aussitôt rejeté car ça ne m'intéresse plus.


Surtout, la séduction nous dispense une leçon de vie essentielle. Il n'y a qu'une alternative: séduire ou être séduit. Il ne faut pas hésiter car la vie est éminemment réversible et on a tôt fait de s'abandonner à autrui, d'accepter, de plein gré (paresse, confort, faiblesse ?), la captivité.

Pourquoi désire-t-on parfois la servitude ? C'est une énigme de la condition humaine et, singulièrement, de la condition féminine. Je risquerais une hypothèse: on se laisse séduire, on se laisse ravir, parce qu'on se sent faible et coupable, parce qu'on a honte de ses vrais désirs. En s'abandonnant, on croit pouvoir taire les monstres et les fantômes qui nous habitent.

Images de Kansuke Yamamoto (1914-1987), photographe et poète japonais. Il a notamment introduit le surréalisme au Japon.

Au cinéma, je vous conseille: "Un couteau dans le cœur" par Yann Gonzalez avec Vanessa Paradis. Très étonnant, un OVNI !

samedi 23 juin 2018

Central Europe















C'est bientôt la période des vacances.


Ça réveille toujours ma nostalgie, mon désir de retour dans ces pays d'Europe Centrale où je me reconnais, me sens plus à l'aise.


La France, je n'ai rien contre mais beaucoup de ses aspects me rendent perplexe: la place exorbitante de l'Art culinaire, la jalousie et la rancœur sociales exacerbées, les relations entre les sexes qu'on veut à tout prix fusionnelles, le goût immodéré pour le soleil et les paysages méditerranéens.


En Europe Centrale, on a évidemment aucune de ces passions. La cuisine, c'est fruste mais roboratif et on préfère la bière au vin; la lutte des classes, on a appris à s'en méfier; les relations hommes/femmes, on n'exige pas de l'autre qu'il nous aime absolument; quant à la chaleur, on déteste, ça nous déprime.


La grande différence, c'est surtout un autre imaginaire, une autre esthétique. La littérature et surtout la peinture en rendent partiellement compte.



Et puis surtout, il y avait un muti-culturalisme, un multi-linguisme extraordinaire.


Ça a largement disparu à la suite des deux guerres mondiales et du triomphe des Etats nations.


Malgré tout, ça existe encore un peu et on continue de se croire citoyens du monde plutôt que ressortissants indéfectibles d'un pays. Ça donne un sentiment de liberté.


Pour exprimer ça, je poste aujourd'hui quelques images d'une artiste autrichienne qui traduisent bien, me semble-t-il, "l'esprit de l'Europe Centrale".





Tableaux de Mila Von Lüttich (1872-1929), artiste autrichienne qui a, bien sûr, participé à la Sécession.

samedi 16 juin 2018

La course contre le temps
















J'ai un rapport particulier, très strict, au temps.

Je suis toujours très ponctuelle, plutôt même en avance. Être en retard, je déteste, ça m'angoisse.


Mes journées, mes semaines, sont très découpées, planifiées. Je me lève imperturbablement tôt le matin pour pouvoir remplir, sans faillir, mes programmes: travail, loisirs, sport, amis, lecture. Ma vie est entièrement cadencée.


J'adore les montres; j'en ai beaucoup et j'affectionne les curiosités: j'ai une Péquignet Regulator avec un cadran de 24 heures, une Meister Singer Phanero mono aiguille, une Mondaine Stop2go se bouclant à chaque tour sur un arrêt de 2 secondes. L'inconvénient de ces bizarreries, c'est qu'il faut réfléchir à chaque fois quelques secondes pour pouvoir lire l'heure; et puis ces babioles tout de même onéreuses ne sont jamais aussi précises et aussi fiables qu'une banale montre à quartz à 15 €.


J'aime bien aussi les calendriers. Ça me fascine qu'on soit en 1439 selon le calendrier musulman, en 1397 selon le calendrier persan, en 5778 selon le calendrier hébraïque et en 2018 selon le calendrier grégorien de l'ère chrétienne. Je suis fascinée également par le calendrier révolutionnaire français, appliqué de 1793 à 1806:  un système décimal, plus aucune référence religieuse, plus aucun nom de saint, un début d'année en septembre, des mois divisés en trois semaines de 10 jours (!) et même, pendant une courte période, des journées réduites à 10 heures avec des heures comptant 100 minutes et des minutes comptant 100 secondes. Le triomphe de l'esprit rationnel, parfait mais inapplicable.


Ces petites fantaisies, les montres originales, les calendriers, ça correspond en fait pour moi à la recherche d'un autre rapport au Temps que celui qui m'est imposé par la société et les contraintes de la vie professionnelle. C'est une tentative de respirer un peu.

Jusqu'au 19 ème siècle, on a, en effet, cherché à se rendre maîtres du temps. Pour cela, on l'a découpé, fragmenté, soumis à un ordre : des heures, des jours, des années. On a eu comme ça l'impression d'enrayer sa fuite, et peut-être de l'arrêter et de le dominer.


Et puis le Temps s'est vengé. C'est maintenant lui qui nous domine. Nous sommes devenus ses prisonniers.


Le basculement s'est opéré avec la Révolution industrielle. Auparavant, on avait un rapport assez lâche et distancé avec le Temps. On n'était pas à 1/4 d'heure près et d'ailleurs chaque ville avait son heure. C'était la grande incohérence et la grande approximation dans toute l'Europe. Ça n'a plus été possible à partir du moment où on s'est mis à construire partout des chemins de fer.


Surtout, avec les exigences de la production au meilleur coût, le Temps a commencé à exercer sa tyrannie sur la société toute entière et l'organisation du travail. Pour rentabiliser, il faut comprimer le temps, tous les manuels de gestion vous disent ça.


Ça s'est étendu, bien sûr, à notre vie personnelle. Désormais, le Temps ne nous appartient plus, nous lui sommes entièrement soumis, il nous contrôle en totalité.

Nous avons même aujourd'hui le sentiment d'une effroyable accélération et l'impression que nous n'avons justement plus assez de temps: plus de temps pour son travail, pour ses amis ou tout simplement pour rêver. On se sent incapables de courir au rythme effréné u Temps.


On est peut-être au bord d'une catastrophe. A un moment de divergence complète entre une expansion technologique rapide, toujours plus impitoyable, et notre conviction, désespérée et fataliste, que nous n'atteindrons jamais nos objectifs.



Images de Pawel KUCZYNSKI, illustrateur, satiriste polonais né en 1976. Je vous conseille son site Facebook.

Si vous envisagez d'aller au cinéma, je vous conseille:

- "Hérédité" de Ari Aster. Accrochez-vous quand même parce que c'est un film d'épouvante.
- "La mauvaise réputation" de Iram Haq. Une jeune norvégienne d'origine pakistanaise envoyée au pays de ses parents. Inspiré par la vie même de la réalisatrice.
- "Trois visages" de Panahi. Ça ne vaut pas "Taxi Téhéran" mais c'est toujours drôle et intéressant.