samedi 14 décembre 2019

"Assommons les pauvres" - De la compassion


Je dois bien l'avouer : la compassion n'est sans doute pas ma qualité première. Je suis plutôt distante, réservée, sans doute égoïste.

C'est d'abord parce que je déteste l'esprit victimaire; et puis je crois à la capacité que l'on porte en soi d'infléchir son destin. Plutôt que de mettre son malheur sur le compte des autres, de Dieu, du Capitalisme, des méchants, des pervers, n'est-il pas plus réaliste de considérer que notre infortune est aussi le fruit de nos fautes et de nos erreurs ? Assumer la responsabilité de ses revers de fortune, c'est aussi se donner les moyens de les corriger.


Me revient ainsi en mémoire le texte scandaleux de Charles Baudelaire dans Le Spleen de Paris (des poèmes en prose, pendants des "Fleurs du Mal") : "Assommons les pauvres". Le narrateur, désabusé et "revenu des promesses" d'une période optimiste, se met tout à coup à rouer de coups un vieux mendiant au lieu de lui faire l'aumône. Surprise ! "L'antique carcasse" se rebelle et rend alors les coups avec une telle énergie que l'agresseur partage alors volontiers sa bourse. Morale baudelairienne de l'histoire : "Celui-là seul est l'égal d'un autre qui le prouve, et celui-là seul est digne de la liberté qui sait la conquérir". Assommer donc les pauvres non pas pour s'en débarrasser mais pour leur rendre leur dignité et les sauver.


Évidemment, à une époque de Pikettysation générale des esprits et d'élucubrations sur la solidarité, ce poème en prose apparaît intolérable. Pourtant Baudelaire se montre en l'occurrence un théoricien précurseur : on a démontré depuis que l'assistance et la charité, ça ne faisait pas une bonne économie et ne réduisait nullement la pauvreté. C'est ce qu'on appelle le mécanisme de "l'aide fatale", appliqué par exemple avec obstination dans les pays en voie de développement (Afrique, Afghanistan, etc...), qui engendre une économie de "rente" avec destruction des productions locales, importation massive de biens de consommation et corruption généralisée.


Le développement économique et les bons sentiments, ça ne va pas toujours de pair. La générosité, ça favorise même souvent les comportements prédateurs et ça entretient, en toute bonne conscience, les "fromages" et les "planques dorées". Pourtant, innombrables sont aujourd'hui les "belles âmes" qui, par médias interposés, nous incitent ou plutôt nous font l'injonction de nous montrer généreux et attentifs aux pauvres, de faire des dons à des associations, d'avoir un engagement humanitaire.


On vit à l'heure de la charité, de la compassion, organisées, spectacularisées. Il faut faire étalage de sa fibre sociale, de son implication dans de "nobles causes". On affiche en exemples plein de gens formidables, des artistes, des sportifs, des hommes d'affaires, qui se proclament tous entièrement désintéressés, prêts à se sacrifier pour les autres et le bien commun.On s'interdit bien sûr d'évaluer le fonctionnement et l'efficacité des merveilleuses associations qu'ils parrainent (le mot "parrain" est d'ailleurs adéquat), elles sont, par nature, insoupçonnables.


Ça me donne souvent le vertige. On en viendrait presque à penser que jamais, dans l'histoire de l'humanité, on a autant fait preuve d'altruisme et de compassion.

Pourtant, on sait bien aussi que c'est exactement le contraire et que la société occidentale est plutôt celle des égoïsmes et du narcissisme généralisés.


Personnellement, au rang des personnes que je fuis en premier lieu, il y a toutes celles qui affichent leur altruisme, qui se prétendent généreuses. Leur manque de discrétion et d'humilité m'apparaît tout de suite suspect. Cette pitié programmée, institutionnalisée, n'est qu'un décor et, comme tout décor, elle a un envers.

Ce serait vraiment simple si l'humanité pouvait se séparer entre les bons et les méchants. Mais on se rend vite compte qu'on a du mal à faire le tri entre les bons proclamés et les mauvais désignés.  Le monstre intégral, ça n'existe pas plus que le saint, on est tous cauteleux et pas nets. Il y a plutôt une énorme ambiguïté de la psychologie humaine.


On le sait bien: ceux qui affichent leur altruisme sont souvent aussi des manipulateurs, voire des escrocs ou des menteurs. Comprendre autrui, ça permet, en effet, de le séduire, de le déstabiliser, de le torturer psychologiquement.

Et puis notre altruisme, il ne s'adresse qu'à un cercle très limité, celui de notre proche entourage, de tous ceux qui nous ressemblent ou sont un peu comme nous. On affiche son amour du peuple et des pauvres en France mais on se fiche bien des pauvres ailleurs, des étrangers, des migrants, des SDF, et on ne voudrait, à aucun prix, d'un partage des richesses à l'échelle mondiale. Les racistes sont souvent empathiques, ne craint pas d'affirmer Paul Bloom, chercheur américain en psychologie. Ça met aussi en évidence les dangers d'une "politique émotionnelle" qui génère de nouvelles inégalités et discriminations. La compassion, à l'échelle d'une planète toute entière, ce serait le chaos et la discorde généralisés. Un seul rempart : le Droit qui, heureusement, n'a que faire des passions et émotions.


Mais, allez vous me dire, l'amour désintéressé, ça n'existe pas du tout pour toi !

Peut-être que si quand même. La formule la plus absolue de l'amour, c'est, pour moi, le commandement chrétien d'aimer son prochain comme soi-même. Mais on sait bien que ça touche à l'impossible même.


Plus prosaïquement, je me référerai à mon expérience personnelle. On rencontre ainsi parfois dans sa vie sentimentale des gens qui sont foncièrement gentils. Le malheur, c'est que les gentils, ils ne nous séduisent pas trop, on les trouve trop banals, trop ennuyeux, on leur préfère les méchants qui nous en font voir de toutes les couleurs.

Mais on ne se rend pas compte que les gentils sont souvent capables d'aller décrocher la lune pour nous. A cet égard, ils ne sont pas si banals que ça. Ça m'interroge parce que moi, qui suis égoïste comme les autres, je n'irais décrocher la lune pour personne. Il y a donc bien des gens qui ont des capacités plus étendues que les miennes.

Outre 2 tableaux de René Magritte, images d'une jeune photographe (1991) croato-néerlandaise, Sanja MARUSIC. Elle a notamment réalisé une exposition remarquée: "Friends or Enemies".

Dans le prolongement de ce post, je recommande :

-"Against Empathy" de Paul Bloom
- "L'aide fatale" de Dambisa Moyo qui démontre que l'assistance financière a été pour une grande partie du monde, notamment l'Afrique, un désastre économique.

Au cinéma, j'ai beaucoup aimé :

- "Seules les bêtes" de Dominik MOLL. Un rélisateur français trop rare. Il faut revoir: "Harry, un ami qui vous veut du bien".

- "Lillian" de l'autrichien Andreas Horvath avec Patrycja Planik. Un film  hypnotique. Je me suis totalement identifiée à l'héroïne qui parcourt seule, à pied, le Nord des États-Unis jusqu'au détroit de Bering. Magnifique ! A voir dans une salle pourvue d'un bel écran.

samedi 7 décembre 2019

La peur


 J'ai déjà dit que j'appréciais d'aller voir des films d'horreur-épouvante.

Dans mon entourage, surtout féminin, c'est généralement mal compris. "T'es vraiment bizarre", on me dit. "Moi, je peux pas supporter". C'est vrai que ça me retourne aussi et que je dois parfois fermer les yeux. Et puis, c'est souvent des mauvais films.


Mais il paraît que voir des films d'horreur, c'est plutôt conseillé: ça aiderait à mieux maîtriser ses émotions et sa peur.

La peur, c'est vraiment étonnant. De prime abord, c'est très simple. Une émotion brute, quasi animale, liée à l'imminence d'un danger. Un réflexe de survie. On a peur parce qu'on craint pour soi, pour sa vie.


On croit donc que ça peut s'expliquer très facilement. La peur n'a rien à voir avec l'angoisse par exemple dont l'objet est mal cerné. La peur, elle, elle identifie bien ses objets et ses monstres, tous liés à un danger. Du reste, il n'y a quasiment pas de littérature ou d'études consacrées à la peur. La psychanalyse, la psychologie, l'évoquent à peine. C'est trop simple, trop animal, on a vite fait le tour du sujet.


Ça se complique quand on se met à recenser les situations qui nous font peur.

Moi, par exemple, j'ai le vertige, j'ai peur du vide. Monter au premier étage de la Tour Eiffel ou dans les tours de Notre-Dame (c'est plus difficile aujourd'hui), c'est une épreuve pour moi. On ne me fera jamais faire d'alpinisme.


De même, je suis plutôt bonne nageuse mais en piscine uniquement. Les lacs, les rivières, la haute mer, je trouve ça inquiétant. Toutes ces eaux troubles, j'ai l'impression qu'elles ne renferment que des horreurs. Les fonds marins, ça ne m'inspire vraiment pas.

J'ai peur aussi de la machine bureaucratique. Que je perde mes papiers d'identité, qu'on ne reconnaisse plus ma nationalité française, qu'on me renvoie en Ukraine. Qu'est-ce que je ferais là-bas ? J'y serais perdue.


Ou bien qu'on ne me soupçonne de malversations financières ou d'avoir fraudé le fisc. Qu'on m'impose alors une amende exorbitante qui me mettra sur la paille.

Et puis comme tout le monde, j'ai peur de la maladie. Je me tripote sans cesse l'aine, les seins, je suis angoissée par mes règles, régulières, irrégulières.


Au delà de ma simple personne, il y a tous les gens qui ont peur de se faire agresser, violenter, voler; tous ceux qui ont peur d'animaux généralement inoffensifs, peur de voyager en voiture, en avion, peur de se perdre complétement dans un pays inconnu dont on ne parle pas la langue, peur d'y être enlevé, jeté dans une prison répugnante.


Et ça s'étend encore. Il y a les grandes peurs de disparaître, d'être oublié de tous, abandonné en un lieu hostile; et la peur de l'autre, de l'étranger (matrice du racisme), de l'autre sexe. Il y a enfin l'énigmatique peur d'échouer bien sûr mais surtout de réussir par refus, inquiétude, de supplanter ses parents.


On se rend ainsi compte que la peur est le plus souvent irrationnelle et qu'elle se tisse largement d'imaginaire. Les dangers sont surtout fantasmés et on n'est donc pas si animaux que ça.

Et puis nos réactions sont disproportionnées: on tremble, on pâlit, on transpire, on s'évanouit, ce qui est contre-productif... Souvent même la peur s'installe à domicile, devient permanente. Il faut bien le reconnaître: on vit aujourd'hui dans un monde de plus en plus frileux, timoré. L'esprit d'aventure, de découverte, d'entreprise, s'efface. Il n'y a plus de héros.


C'est aussi très frustrant parce que je sais bien que si je ne parviens pas à franchir le rideau de la peur, je me prive aussi de la possibilité de découvrir autre chose. La peur est en effet d'abord répulsive mais elle est aussi attirante, séduisante. Elle agit aussi avec son contraire, le désir. Les explorateurs, les conquistadors, savent bien cela mais aussi les grands amoureux: c'est l'attirance pour les têtes brûlées, les gens hors-normes.

Comment comprendre cette peur qui se généralise alors que l'on vit dans un monde de plus en plus protégé et sécurisé ? Un monde où la violence et le crime sont en régression continuelles.


J'ai essayé de savoir quel était l'état d'esprit des gens qui ont traversé de véritables périodes d'épouvante : les terreurs nazie et stalinienne par exemple. Chaque jour, chaque individu était exposé à la mort comme un lapin sur un champ de tir. On n'était jamais sûr de rentrer chez soi le soir. La préoccupation première était bien sûr la survie quotidienne mais la peur n'était pas le principal sentiment. On savait surtout qu'elle pouvait être mauvaise conseillère et signer notre perte. Paradoxalement, c'était l'instinct de vie qui dominait, s'affirmait tout puissant. Et ça explique souvent que ceux qui ont vécu ces instants dramatiques ne les considèrent pas de manière entièrement négative : plutôt avec une pointe de vive émotion et non une irréparable douleur et affliction. Ils se sont sentis plus profondément humains à cette époque.


Notre peur, la peur moderne, est donc bien souvent déconnectée de tout danger imminent. Certes on peut dire que toutes les situations de peur évoquées relèvent de l'angoisse générale de la mort qui signe l'espèce humaine. Mais ça ne nous avance pas beaucoup.

Il semble en fait que tous les sentiments de peur que nous éprouvons aujourd'hui, généralement irrationnels, sont là à la place d'autre chose. On redoute en fait ce qui nous rappelle quelque chose. Derrière la peur, se cache le souvenir d'émotions fortes, insupportables, dont la résurrection effraie. En bref, derrière la peur se cachent souvent d'autres peurs d'origine infantile.


Si on est si peureux aujourd'hui, c'est surtout parce qu'on redevient de plus en plus des enfants. On aime bien reproduire cette situation où on était dépendants de l'autre, où on avait besoin de son entière assistance, où le monde extérieur était inquiétant et plein de dangers, où on redoutait surtout d'être abandonnés.


En se recroquevillant sur son passé, on a l'impression de retrouver une certaine forme de sécurité. Et la société toute entière nous encourage à cette démarche. On vit ainsi aujourd'hui dans des États maternants et surprotecteurs, disposés à nous rassurer et à anticiper nos moindres désirs de manière à les tuer. Une grand État matriarcal couvant ses enfants comme d'inoffensifs poussins, c'est la société contemporaine.


Certes, c'est une situation dont on peut s'accommoder, on s'assure ainsi une vie plus calme, plus tranquille. Pour vivre heureux, vivons dans la pétoche ! Mais les passions infantiles sont parfois effrayantes : le narcissisme, la peur de l'autre, l'exigence de satisfaction immédiate, la cruauté en toute indifférence.

Personnellement, je ne regrette nullement mon enfance. Devenir adulte, c'est aussi s'affranchir des dépendances, c'est conquérir sa liberté sans le secours et les recommandations d'autrui.


Images de  Maria Iakunchikova (1870-1902), Zdzislaw Beksinski (1929-2005), Boris Kustodiev (1878-1927), Mstislav Doboujinsky (1875-1957), Francisco de Goya (1746-1828), Odilon Redon (1840-1916), Edvard Munch (1863-1944), Francis Bacon (1909-1992).


J'avais, en mars 2018, communiqué la liste de mes films d'horreur préférés. Je me permets de la rappeler ci-dessous, légèrement actualisée :

-"Under the skin" (2013) de Jonathan Glazer
- "Audition" (1999) de  Takashi Miike
- "Triangle" (2009) de Christopher Smith
- "Morse" (2008) de Tomas Alfredson
- "Malveillance" (2011) de Jaume Balaguero
-"Grave" (2016) de Julia Ducourneau
- "Dans ma peau" (2002) de Marina de Van
-"The Neon-Demon" (2016) de Nicolas Winding Refn
-"Love Hunters" (2016) de Ben Young
-"Trouble Every Day" (2001) de Claire Denis
-"Ils" (2006) de David Moreau
-"Le locataire" (1976) de Roman Polanski
-"La nuit a dévoré le monde" (2018) de Dominique Rocher
-"The house that Jack built" ( 2018) de Lars Von Trier


Voilà de quoi vous maintenir éveillé durant vos longues nuits d'hiver mais je précise que tous ces films sont parfaitement supportables. S'il est une héroïne à la quelle je me suis identifiée à fond, c'est celle d'"Under the skin", interprétée en l'occurrence par Scarlett Johansson.

Et puis, comme j'ai évoqué l'humiliation la semaine dernière, je vous recommande vivement le film d'Ulrich Seidl : "Import/Export". On le trouve facilement sur Internet gratuitement et en full. Ça se passe en Ukraine et en Autriche. Cette fois-ci, Olga c'est moi ! Donnez m'en des nouvelles.

samedi 30 novembre 2019

Honteux-Humiliés


On a tous vécu des expériences de honte-humiliation. Elles ont façonné durablement notre personnalité et on s'en est plus ou moins bien remis.


Étrangement, ce sont des événements que l'on n'évoque pratiquement jamais. On préfère entretenir un grand silence là-dessus. Et il n'y a pas non plus beaucoup de littérature consacrée à ça.


Pourtant, bien plus que des événements heureux, ce dont on se souvient le plus précisément et avec le plus d'intensité dans notre vie, ce sont des expériences de honte-humiliation.  Il s'agit même de souvenirs cuisants.

La honte et l'humiliation, c'est étroitement imbriqué. Disons que l'humiliation ne va pas sans la honte, elle en est l'affichage aveuglant aux yeux de tous, la spectacularisation.


Certes, il y a la honte et l'humiliation sociales dont on nous rebat les oreilles aujourd'hui. Tous ces gens, tous ces "écrivains" (Annie Ernault, Edouard Louis) qui se déclarent issus de classes défavorisées (ce qui est toujours relatif) et qui ruminent cela tout leur vie parce que ça excuserait leur ambition médiocre. Ça ne fait bien sûr pas de bonne littérature mais ça constitue du moins la forme légitime de l'expression de la honte.


Il y a aussi la honte-humiliation du mauvais élève, du cancre. Celle-ci est sans doute plus douloureuse, une  marque au fer rouge définitive, parce qu'on en porte malgré tout l'entière responsabilité.  J'ai heureusement échappé à cela mais, dans mes rêves les plus fréquents, je me vois obligée de repasser les examens que j'ai réussis mais, cette fois-ci, j'échoue lamentablement. Entre les bons et les mauvais élèves, s'établit tout de suite une effrayante ségrégation jamais condamnée tant elle apparaît normale, presque naturelle. Quelquefois aussi pourtant, se noue, entre le cancre et le fort en thèmes, une espèce de sympathie réciproque comme s'ils se sentaient tous deux porteurs d'une même révolte contre le système.


Mais il y a surtout, me semble-t-il, une honte-humiliation beaucoup plus profonde, constitutive, dès notre plus jeune âge, de notre identité. Elle touche à notre sphère la plus intime. Sa caractéristique, c'est qu'en soi, rien ne la justifie mais on l'éprouve quand même.  On se sent honteux et coupables alors qu'il n'y a pas de raison profonde. Et si on nous humilie, on se dit que c'était justifié et qu'il y avait une bonne raison à cela. De ce point de vue, le mouvement "Me-too" est sans doute une expression de cette honte-humiliation primaire, son retour du refoulé.


La honte et l'humiliation, elles concernent d'abord la construction de notre corps, son expression organique et sexuée. Je m'en suis ressouvenue cet été quand j'ai accueilli dans mon appartement un gros chat mâle. Il me regardait quand j'étais nue et puis il adorait se blottir contre moi la nuit. Je me suis sentie obscène, ça me troublait, comment me percevait-il ?


Il y a d'abord toutes mes excrétions. Faire pipi, caca, ça ne devrait concerner que les mecs, les jolies filles devraient en être dispensées. Je me souviens avoir fait pipi dans ma culotte à l'école. Depuis cette humiliation, je ne porte que de jolis dessous et ma hantise, c'est de les souiller. Pour ça, je suis une vraie musulmane, j'ai sans cesse besoin de laver mes fesses et je suis vraiment dégoûtée par les Occidentaux et leur papier. Pourquoi, d'ailleurs, les bidets disparaissent-ils et les douches, aux U.S.A., sont-elles fixes ? Les jeunes Japonaises font, paraît-il avec succès, commerce de leurs culottes non lavées. Est-ce que je serais capable de faire ça ?


Il y aussi la sudation. J'ai peur de puer, d'incommoder par ma mauvaise odeur. Je crois que je déteste en grande partie la chaleur parce que je transpire et que j'en ai honte. Du monde communiste, j'ai le souvenir des odeurs puissantes et infectes liées à la pauvreté et au manque d'hygiène.

Après viennent les règles. Il faut le dire, c'est une véritable humiliation. On se sent chamboulées, on a peur de laisser partout des traces de sang, on hésite à répondre à une invitation, à aller au cinéma, à prendre le train (c'est pour ça heureusement, je pense, que les fauteuils sont souvent rouges). Surtout, ça doit rester absolument secret, il faut que personne ne s'en rende compte.


S'enchaîne l'initiation à la vie sexuelle. On a d'abord honte de son apparence physique, on est convaincues d'être mal foutues, de manquer de seins, de ne pas avoir un beau cul. Mais on a tellement peur de passer pour une coincée qu'on cède facilement aux sollicitations. Après avoir un peu bu, on se laisse sauter par à peu près n'importe qui et on fait n'importe quoi. Le lendemain matin, c'est glauque. Et puis souvent, entre filles, on vit toutes l'humiliation de se faire, un jour, piquer son mec par sa copine. Curieusement, on vit toujours ça très mal, probablement plus mal que la même chose entre hommes.


Il faut ajouter que, quoi qu'en dise l'idéologie de la libération sexuelle et de sa félicité, on ne rigole pas tant que ça parce que la défloration, la sodomie, la fellation, c'est tout de même bien vécu comme une humiliation. On est sommées d'être sans tabous mais on nous demande surtout de pratiquer des figures imposées. L'orgasme obligatoire, ça aurait pour condition de se faire prendre par tous les trous, comme on dit si élégamment. Comme on tient à sa réputation de bon coup, on s'y plie mais c'est en maugréant contre l'ennui de ce scénario invariable de la performance.


Ensuite, il y a, je pense, l'humiliation de se faire mettre en cloque, de tomber enceinte, de devenir progressivement une grosse baleine qui affiche tristement sa liberté perdue et ne séduit plus personne.


Toutes ces humiliations primaires, ça se redouble bien sûr de multiples petites humiliations sociales. J'ai échappé à la honte et la souffrance (peut-être la plus profonde de toutes) de la fille moche mais, à l'inverse, j'étais submergée de  remarques et sollicitations obscènes que, le plus souvent, je ne comprenais pas. On se moquait aussi de mon nom imprononçable et de ma façon précieuse de parler (j'ai conservé ça dans toutes mes langues). Surtout, j'avais honte de mon apparence vestimentaire: ma mère s'obstinait à m'habiller comme une petite fille modèle russe, avec jupe, chemisier et tresses, alors que toutes les filles étaient en jeans, cheveux flottants et baskets. Et puis, j'ai subi l'humiliation de professeurs sadiques de danse et de piano qui n'avaient jamais eu d'élève aussi bouchée et pataude que moi.


C'est un parcours féminin bien sûr mais je crois qu'il a son exact pendant chez les mecs, peut-être en plus glauque et plus sinistre mais surtout avec une plus grande violence physique et verbale. Et puis, une fille suscite tout de même davantage la compassion et l'intérêt. Mais qu'en est-il du pauvre type dont tout le monde ricane, radicalement exclu de la compétition amoureuse ? Ou bien, il se laisse dériver dans une indifférence amorphe, ou bien il s'emplit de haine et de rage. Si les hommes sont plus violents que les femmes, s'ils deviennent des tueurs, c'est peut-être par esprit de vengeance.


Quoi qu'il en soit, hommes et femmes, parvenus à l'âge adulte, partagent un même sort face à l'humiliation. Dans la vie professionnelle, on se fait ainsi humilier par ses chefs, on accepte des tâches débiles, des réunions multiples et infinies, des horaires sans fin, des gratifications ridicules. Surtout, on accepte de jouer un rôle, d'être des acteurs, de s'habiller, de parler, d'écrire, d'analyser de manière conforme, de se lover dans le moule de la société dite "participative".

Enfin, l'humiliation, elle se poursuit dans la vieillesse avec la dégradation généralisée de notre corps et elle s'achève dans la mort,...ultime expérience d'humiliation.


Tout au long de notre vie, nous sommes ainsi façonnés par la honte et l'humiliation. Elles constituent la matrice cachée de notre personnalité. On voudrait donner de soi une image éthérée, immatérielle, mais cette belle construction a un envers: le sordide, l'obscène, l'inavouable, qu'elle s'efforce de refouler. J'en ai personnellement une conscience très forte et je sais aussi que si je m'attache à donner une image sophistiquée de moi-même, c'est à proportion des sentiments de honte et d'humiliation qui me parcourent. Le goût de la déchéance, du masochisme, en fait ça me travaille profondément, probablement comme un peu tout le monde.


Tout ça, c'est l'humiliation subie, celle dont on accepte, à l'extrême rigueur, de parler à quelques proches, les meilleurs copains et copines, quelques amants.

On subit, on est mortifiés, on est victimes.

Mais ce dont on ne parle absolument pas, ce que l'on n'aura jamais l'honnêteté de reconnaître, c'est que l'on participe nous-mêmes au mécanisme de l'humiliation et qu'on y prend grand plaisir.


L'humiliation est partout dans la société humaine; elle est la plus forte expression de la pulsion de mort exercée à l'encontre d'autrui. Mais il est clair qu'il n'y a pas d'un côté quelques monstrueux persécuteurs et de l'autre une masse immense d'innocentes victimes. 



Persécuter, participer à la persécution, on adore tous ça, on s'en délecte mais on ne veut pas l'avouer. C'est d'abord le monde des médias saturé d'images de vexations et d'abaissement. On adore se payer la tête des autres. D'abord les stars et les vedettes bien sûr: rien que des nuls et des pervers. Les stars, elles ne sont pas là en fait pour être admirées et faire rêver mais surtout pour être publiquement humiliées; ça nous met en joie quand elles sont traînées dans la boue, on prend un plaisir fou à les haïr par médias interposés: Michael Jackson, Kim Kardashian ou plus près de nous, Bernard Henri-Lévy, Michel Houellebecq. 


Les hommes politiques, c'est pareil. Peu importe leurs discours, on ne retient d'eux, de toute manière, que des anecdotes. De Cédric Villani par exemple, candidat à la Mairie de Paris et médaille Fields en mathématiques, ce qui est tout de même respectable, on a déjà dit que son araignée, il l'avait dans le cerveau, qu'il était un schizo, qu'il s'habillait comme un épouvantail, qu'il était un marginal complet et surtout qu'il n'y connaissait rien (même pas capable de citer les noms des joueurs du PSG); en bref, c'est un pauvre idiot et une médaille Fields, ça n'est pas grand chose. L'important, en fait, c'est qu'on puisse vomir sa haine sur les hommes politiques et qu'on puisse assister au spectacle de leur humiliation.
 


Avec nos proches, on n'est pas beaucoup plus indulgents. Notre patron, notre Directeur Général, on est à l'écoute des rumeurs les plus sordides le concernant, on va jusqu'à rêver qu'il se casse la gueule, que sa boîte coule et qu'il fasse de la prison pour escroquerie. Tout ça pour le plaisir de pouvoir dire "je vous l'avais bien dit" et tant pis si on perd nous-même notre boulot. Quant à nos copains, nos copines, il ne faut pas qu'ils la ramènent trop. On aime bien les voir se prendre une gamelle, économique ou sentimentale, qu'ils se retrouvent dans la dèche absolue au point d'implorer notre assistance.


Il faut le reconnaître: le fonctionnement social repose sur des rapports d'humiliation dont on est tour à tour victimes bien sûr mais aussi...acteurs. C'est bien noir évidemment et ça n'incite pas à croire en la naturelle bonté de l'homme et sa faculté d'empathie décrites par Jean-Jacques Rousseau.

Est-ce qu'on peut aller jusqu'à dire, cependant, qu'on n'est tous qu'une grande bande de sadiques, d'un côté, et de masochistes, de l'autre, qui s'auto-entretiennent les uns les autres dans un jeu infiniment réversible ? Est-ce que tout ça est complétement gratuit et mauvais ?


C'est troublant parce qu'il faut aussi constater que "je suis souvent plus humilié(e) que l'humilié(e) par l'intermédiaire de mon regard sur lui". C'est la honte du voyeur.

Et d'ailleurs, l'humiliation a aussi une fonction rédemptrice. Chaque femme le sait parce que cela est assez fréquent : après avoir été humiliée, on se sent étrangement calme, apaisée. S'exposer à l'humiliation, c'est aussi s'en libérer. Je sais que je vais faire hurler les féministes mais avoir parfois été maltraitée par des crapules, des voyous, des "types pas nets", m'a aussi rendue plus forte.


Le jeu terrible de l'humiliation aurait donc aussi une vertu pédagogique.

En fait, on ne peut pas imaginer une société sans humiliation parce que celle-ci fait partie du processus de civilisation. Elle est presque un rite de passage pour que nous nous débarrassions de notre "hubris", de notre orgueil.

La honte, l'humiliation, c'est en fait "un four par lequel passe l'âme humaine pour en ressortir polie, vernissée et durcie".

Images de Félix Labisse (1905-1982), peintre surréaliste. Il tombe progressivement dans l'oubli, c'est peut-être dommage.

J'imagine que ce post ne plaira pas à tout le monde. J'entretiens peut-être une certaine complaisance pour le "glauque" mais mon intention première, c'est de proposer un autre point de vue.

Sur la question de l'humiliation, il y a un livre incontournable paru en 2012 :

- Wayne Koestenbaum: "Humiliation"

On peut aussi se référer aux thèses de Georges Bataille (1897-1962) selon lesquelles la culture, la civilisation, ont pour envers incontournable, telle la belle fleur qui prend ses racines dans le fumier, l'obscène, l'inavouable, la nuit animale, sur lesquels elles se construisent et qu'elles refoulent.