samedi 11 août 2018

Du Bleu de Delft au Bleu de Prusse



La semaine prochaine, c'est la rentrée littéraire d'automne. Pour que la période printemps/été 2018 ne s'efface pas complétement, je récapitule donc aujourd'hui ce que j'ai aimé ces derniers mois:

- "Tumulte" de Hans Magnus ENZENSBERGER. Une espèce d'autobiographie du grand écrivain allemand. Passionnant car on voyage beaucoup: l'URSS d'Est en Ouest, les Etats-Unis, Cuba... Un livre formidable.

- "Les guerres perdues de Iouri Belaïev" de Pierre SAUTREUIL. Le meilleur livre, de très loin, écrit sur l'Ukraine et le conflit dans le Donbass. C'est juste, précis, sans manichéisme et ça repose sur une présence directe sur la ligne de front. Pierre Sautreuil est un jeune (25ans) journaliste du "Nouvel Observateur".  Son livre évoque un peu le "Limonov" d'Emmanuel Carrère mais il est peut-être supérieur. Impressionnant! Pierre Sautreuil a tout compris. Dommage qu'on n'ait pas davantage parlé de son bouquin mais il est vrai qu'on préfère la propagande pro-russe (cf. Cédric Gras: "Anthracite").


- "Là où se mêlent les eaux" de Laurent GESLIN et Jean-Arnault DERENS. Un grand voyage, d'abord en bateau puis par voie terrestre, qui nous conduit de la pointe de la botte italienne aux Balkans (Slovénie, Croatie, Monténégro, Albanie) puis la Grèce, la Turquie, la Georgie, l'Abkhazie, un morceau de Russie,  l'Ukraine et la Crimée, la Moldavie. Un livre très bien écrit, très érudit (j'ai appris énormément de choses) qui nous permet, surtout, de découvrir, redécouvrir, une foule de minorités oubliées. Je recommande vivement ce livre.


- "Keila la Rouge" d'Isaac Bashevis SINGER. Un grand roman inédit (il n'était paru qu'en feuilleton). Immense plaisir de retrouver cet immense écrivain. L'un des écrivains majeurs du 20 ème siècle à mes yeux. Il ressuscite de manière très vivante, avec ses drames, sa poésie, sa cruauté, le monde juif de l'Europe Centrale.


- "Toucher le cœur des hommes" d'Anne-Marie SCHWARZENBACH. Les éditions Payot rééditent en ce moment les textes de cette grande journaliste suisse. La prose est magnifique et permet de découvrir un Orient disparu, celui des années 30, de Trébizonde à Kaboul, Peshawar, Téhéran.

- "La vie quotidienne de Freud et de ses patients" de Lydia FLEM. Une jolie réédition d'un très bon livre paru dans les années 80. Même si vous êtes allergique à la psychanalyse, ce bouquin vous passionnera. Je précise également que Lydia Flem est l'une de mes écrivains belges préférés ("La reine Alice" est bouleversant). A découvrir.


- "La langue géniale 9 bonnes raisons d'aimer le Grec" d'Andrea MARCOLONGO. Ce livre a été un grand succès en Italie et on le comprend tout de suite. Vous êtes peut-être comme moi: je n'ai jamais fait de grec. Cependant, j'ai été passionnée par ce bouquin qui montre bien comment chaque langue est une grille d'appréhension du monde. On ne perçoit jamais de la même manière le temps, l'espace, les genres, on ne compte pas de la même manière, on n'a pas la même perception, la même sensibilité. Du bonheur du plurilinguisme.

- "L'été d'Olta" d'Ornela VORPSI. Ornela Vorpsi est une femme fascinante. Une très belle Albanaise mais qui écrit en Italien et en Français. Qui est aussi plasticienne et photographe. Dérangeante, provocatrice, elle reconnaît ne pas être très appréciée des féministes. Ce livre parle de son enfance en Albanie dans les années 70 et de son éveil au désir, à la sensualité.


- "Bleu de Delft" de Simone van der VLUGT. Vous voulez visiter la Hollande ? Lisez ce roman captivant décrivant le parcours d'une femme forte, une femme artiste au siècle d'or néerlandais (le 17 ème).

- "Bleu de Prusse" de Philip KERR. Je ne lis qu'exceptionnellement des romans policiers mais il faut reconnaître que les bouquins de Philip Kerr constituent une source d'information prodigieuse sur l'Allemagne nazie. Ce livre se passe principalement à Berchtesgaden, le nid d'aigle du Führer. C'est sans doute l'un des meilleurs livres de Philip Kerr. C'est, hélas, aussi son dernier puisqu'il vient de décéder prématurément.


Tableaux de Adolf Hiremy Hirschl (1860-1933). Il est classé parmi les peintres académiques mais je vous assure que chacun de ses tableaux, en  original", est un choc.

Le premier tableau, "Aphrodite", sert d'affiche à une exposition consacrée à la mer au MUMA (musée André Malraux) du Havre. Elle est placardée un peu partout dans la ville y compris sur les bus. Nul doute que les Havrais la remarquent et s'en souviennent

samedi 4 août 2018

Les Tigresses

 

Ouh la, la ! C'est le grand vide maintenant. Y'a plus personne à Paris !
Alors, cette semaine je vais essayer d'innover et de faire du léger (sur le fond ! parce que sur la forme, je dois battre mon record de longueur). On me dit tellement souvent que je suis ennuyeuse et que je me prends au sérieux.


Donc, je vous ai déjà dit que je fréquentais beaucoup la piscine, celle de mon quartier, tout près du Parc Monceau.

J'ai pas tardé à remarquer que plein de femmes seules y venaient, très fréquemment.

Mais au fond, ça se comprend: où est-ce qu'on peut aller, tranquille, quand on est une nana qui ne sait pas trop à quoi s'occuper ? Les cafés, on se fait tout de suite embêter et les magasins, on ne peut quand même pas y aller tous les jours.


La piscine, c'est idéal  pour échapper au mari et aux gosses pendant tout un après-midi. On a un bon prétexte: on s'entretient, on fait du sport et puis la natation, c'est quand même davantage un sport de nana.

On peut y draguer aussi bien sûr mais c'est pas terrible:  les mecs qui fréquentent les piscines, c'est surtout des chômeurs ou des retraités.

 En fait, ce qui est surtout intéressant, c'est qu'il y a là un solarium et qu'on peut s'y retrouver entre copines et voisines du même quartier, du même milieu.




Comme je ne connais pas beaucoup de Françaises en dehors de mon boulot, j'ai essayé de m'intégrer à plusieurs groupes.

C'est très intéressant parce que la piscine, c'est déjà un milieu chargé d'érotisme. Quand en plus, ça regroupe plein de jeunes nanas des beaux quartiers, ça devient féroce.

Il faut bien le reconnaître: on en frémit toutes quand on voit débarquer une nouvelle femelle au charme foudroyant. Je crois que les hommes sont épargnés par ça mais pour les femmes, c'est vraiment terrible même si c'est quelque chose qu'on n'avoue presque jamais: ça nous vrille le bas-ventre, ça nous donne des envies de meurtre.


C'est pas possible qu'elle ait un plus beau cul que moi celle-la, qu'elle soit plus bronzée. Et ses yeux et sa peau et sa chevelure... Elle ne doit absolument rien fiche, juste se faire entretenir et passer son temps à courir les esthéticiennes et les coiffeurs.

On est très primitives, animales, dans notre détestation. On est vraiment des tigresses prêtes à bouffer l'autre pour éviter qu'elle ne devienne la star de la piscine.

Enfin, j'ai réussi à passer cette épreuve et j'ai été admise, peut-être parce que j'ai joué à la godiche.



Alors voilà quelques extraits de nos conversations :

On commence toujours par se féliciter qu'on ait une piscine à peu près propre (mais pas toujours) et surtout "bien fréquentée" (ça signifie plein de choses). Après on commence à discuter.

- "Tu t'appelles Carmilla ? C'est joli comme prénom. C'est comme pour la maîtresse du Prince Charles ?"

- Ah non ! Elle, c'est Camilla et j'espère surtout ne pas du tout lui ressembler. Moi, c'est le célèbre roman d'épouvante érotique".



- "T'as un joli maillot".

- "Ah oui ? C'est un Erès. C'est tout de même mieux qu'un Arena qui vous gratte tout le temps. Un Erès, à porter, c'est aussi excitant que de la lingerie fine. Les seins nus et même le deux pièces, c'est dommage mais c'est terminé, on n'a plus le droit d'exhiber que sa silhouette. Alors, on compense en retrouvant le plaisir de l'auto-érotisme. J'adore me regarder dans mon maillot".


- "Rouge, c'est pas un peu voyant ?"

- "Le rouge et le noir, pour m'habiller et pour mes dessous, j'adore. Bien sûr, avec un rouge à lèvres et un vernis assortis, très vifs. C'est d'un goût limite, je le reconnais. Ça fait trop sexe, ça ne va pas et ça ne plaît pas à tout le monde. Au boulot, j'évite. C'est mon plaisir du week-end."


- "On te connait bien, tu ne passes pas inaperçue. Tu nages très bien mais tu nous fais peur. Tu déboules sans cesse comme une dingue avec ton crawl frénétique. Tu vas avoir un accident, c'est sûr, tu vas emboutir gravement un autre nageur. Moi, je suis enceinte et, dès que je te vois, je fais bien attention à ne pas nager dans la même ligne que toi. Tu  pourrais pas nager plus cool,  pratiquer, comme nous, la brasse ou le dos crawlé  par exemple ?"

- "D'abord, je ne suis pas si bonne que ça, on est toutes, plus ou moins, des toquardes sinon on ne viendrait pas ici. Mais j'ai la compét' dans la peau et le sport, pour moi, c'est d'abord de la vitesse et de la défonce. Il s'agit d'aller le plus vite possible, le plus longtemps possible. Sinon, c'est du barbotage et de la détente et ça ne sert pas à grand chose. La brasse, la "mamie-brasse", le dos, ça m'ennuie profondément. Pour moi, il n'y a qu'une nage, le crawl, et je dirais même que si on ne sait pas crawler, on ne sait pas nager, on ne fait que le petit chien.
 

Le crawl, il paraît que ça vient des îles Hawaï et c'est d'apparition très récente. C'est la nage non seulement la plus rapide mais c'est aussi celle où le corps humain atteint à la plus grande beauté. Pour une nana, c'est la nage parfaite parce qu'il s'agit de bien balancer ses hanches et ses épaules comme lorsqu'on danse. Le crawl, c'est la danse du serpent et pour faire craquer les mecs, rien de tel. La natation, en fait, c'est un défi sexuel et physique. J'aime bien faire la course avec des mecs pour leur coller des raclées en toute indifférence. Après c'est sûr qu'ils ne m'embêtent pas. Ça devrait inspirer les féministes mais je n'ai vraiment pas l'impression qu'elles soient sur ce terrain là puisque, pour elles, les femmes sont forcément de pauvres petites créatures fragiles. Je précise enfin que l'accouchement dans une piscine est, aujourd'hui, très tendance."



- "C'est bizarre ce que tu racontes-là. T'es drôle et puis, t'as pas un petit accent ?"

- "Ah non! Pas du tout! C'est vrai que je ne parle peut-être pas comme tout le monde et que j'ai sans doute  une manière singulière de m'exprimer, appliquée et probablement précieuse, trop bien pour être authentique. Mais pour moi, c'est vous qui avez un terrible accent parisien et l'accent parisien, c'est vraiment pas beau. Ça fait négligé.


Enfin ! c'est vrai que je suis une fille de l'Est. Je viens d'Ukraine, ce pays qui produit surtout des Femens, des mannequins, des prostituées et des femmes de ménage. Y'a un peu de tout ça en moi et, d'ailleurs, j'ai un blog référencé par des sites de rencontre avec des femmes slaves. Mais ça n'a jamais rien donné et personne ne m'a jamais dit qu'il m'avait découverte par le biais d'un site de rencontre. Mais c'est pas grave, je suis pas au chômage et c'est même plutôt moi qui serais capable d'entretenir un mec. Mais les gosses et les maris une fois pour toutes, ça m'intéresse pas du tout."


Après, j'avoue que la conversation se refroidit considérablement. J'ai l'impression que tous mes propos tombent à plat. C'est drôle, on me prend toujours au premier degré. Et au total, je ne me suis encore fait aucune nouvelle copine.



Images de la photographe suédoise (vivant à Paris): Emma HARTVIG
J'espère qu'elles vous évoqueront agréablement votre vampire préférée à la piscine. Je précise toutefois que si j'ai bien un beau maillot rouge, je porte, en sus, un bonnet noir (c'est obligatoire), de grandes lunettes et, souvent, de longues palmes noires et blanches.

Si vous allez au cinéma, je vous conseille:

-"The charmer" de Milad ALAMI réalisateur danois d'origine iranienne. Un film peut-être scandaleux qui bouleverse complètement notre vision des "migrants". On est très loin de l'approche ONG.

-"Le dossier Mona Lina" d'Eran Riklis. Un film d'Israël qui nous fait voyager du Liban à Hambourg sur fond de lutte entre le Hezbollah et le Mossad.

-"Blood Simple": le premier film (1984) des frères COEN, un chef d’œuvre de noirceur.

-"Mon tissu préféré" de Gaya JIJI. Recommandé par Olympe et approuvé. Le portrait, beau et complexe, d'une femme à Damas au début de la guerre civile.


On peut enfin lire ce post en écoutant : "J'aime regarder les filles" repris par le groupe Feu! Chatterton avant que cette chanson ne tombe sous le coup de la nouvelle loi Schiappa (qui proscrit les regards appuyés).

samedi 28 juillet 2018

D'autres vies que la mienne

Ça surprendra peut-être mais j'aime bien prendre le métro ou alors les trains de banlieue et régionaux.
Je précise d'ailleurs, à l'attention des féministes "me too", qu'il ne m'y est jamais rien arrivé, rien du moins que l'on puisse qualifier de véritable agression.

Ce qui me passionne dans les transports en commun "populaires", c'est que je peux observer, à loisir, mes proches voisins. C'est peut-être un peu du voyeurisme mais je m'amuse surtout, à partir de quelques indices, à reconstituer leurs vies. Je m'écris comme ça plein de romans entièrement faux, entièrement vrais.


Cette fille tatouée, piercée, portant un jean savamment déchiré, elle vient de la banlieue, elle est paumée, elle a la haine, elle a rendez-vous dans un Mc Do avec son copain aussi paumé qu'elle. Ils sont mégalos-paranos, ils élaborent plein de projets foireux, c'est leur manière de compenser leurs échecs, leurs frustrations.


Ce type chauve, en costard gris, il travaille sans doute à la Sécu ou aux impôts. Il lit "Le Point" et "Le Monde", il a fait des études de droit. Il vit dans un immeuble années 70 près de la Place d'Italie. Il s'emmerde à mourir mais il tire sans doute satisfaction de se sentir irréprochable. Il est citoyen responsable, il défend l'intérêt public. La normalité, c'est son carburant.


Celui-là, il a quarante ans largement passés mais il continue d'arborer un look jeune: jean, t-shirt, veste de cuir. Sûrement un militant syndical à la Besancenot, grande gueule qui s'étourdit  de son indignation ronflante. Son boulot, c'est nul mais il est tout excusé, il se sacrifie à la Cause. Il est sûr de lui, peinard dans sa vision du monde entièrement formatée.


Celui-ci est un "créatif", il travaille dans un boîte de "com". D'habitude, il se déplace à moto dans Paris. Il est toujours à trimballer sa tenue de motard, son casque, ses bottes. Il se dit "speed", "punchy", il affiche une supériorité amusée: on est des crétins que ses quelques "trouvailles géniales" suffisent à abuser. Il est convaincu de son utilité et de son pouvoir d'influence.


Cette fille s'habille chez H&M, ses ongles sont rouge-vif. Elle est vendeuse dans un magasin de chaussures. Sa patronne la rabroue et l'humilie sans cesse, elle pleure de rage. Depuis quelque temps, elle trouve consolation auprès d'hommes mûrs et friqués qui l'invitent au restaurant et lui offrent de la lingerie coquine.


Et ainsi de suite... Chaque jour, j'invente mille histoires, ajoute quelques personnages à la comédie humaine. A première vue, tous ces gens se situent bien loin de moi. 
Moi, d'ailleurs, si on me demandait de me décrire, je dirais que je suis une fille un peu hautaine, peut-être arrogante, qui se veut sexy. Donc pas grand chose à voir.

 
Mais en réalité, toutes ces personnes dont je réinvente l'histoire sont des projections de moi-même. Elles sont des doubles que je prends plaisir à multiplier.
 

Parce qu'en fait on souffre tous d'une infériorité fatale. On est toujours trop petits par rapport à nos désirs et ambitions. On est tous condamnés à une relative médiocrité, empêchés, par hasard ou malchance, d'atteindre notre Idéal. On se voudrait artiste mais on devient fonctionnaire. Le sublime nous est interdit, la société exige que nous fassions des choix.


Alors, pour se libérer provisoirement de la dictature des choix, de l'identité inamovible, arrêtée une fois pour toute, on s'invente d'autres vies, glorieuses ou misérables. On goûte à la joie pure d'être un autre. Le risque, c'est que je m'y perde moi-même, que mes doubles ne me "doublent", ne deviennent plus présents que moi-même, ne m'effacent. L’œuvre est toujours plus grande que son créateur.


Photos Internet anonymes recueillies sur le thème du double.

samedi 21 juillet 2018

Nationalisme: poison ou révolte ?


Le nationalisme, y'a pas pire bêtise et pire horreur je me suis dit en regardant la Coupe du Monde.
Mais, il faut le reconnaître, c'est bien plus compliqué que ça et d'abord on en est rarement indemne soi-même.



J'ai fait un petit sondage auprès de copains-copines Russes, Ukrainiens, Polonais sur l'équipe qu'ils supportaient pour la finale. A peu près tout le monde (sauf les Polonais) était pour les Croates.

C'est la préférence naturelle accordée aux plus faibles et puis, qu'on m'a dit, les Croates, ils sont des Slaves comme nous et ils ont connu le communisme comme nous.

Ben oui! Moi, j'étais pour les Français mais, à part ça, je dois reconnaître que la préférence slave, je la pratique régulièrement en dépit de mes convictions multiculturalistes.

Il faut bien le dire, à Paris, la presque totalité de mes amis sont des Slaves. Ou bien, dans mon boulot si je recrute un collaborateur, être Slave est un atout souvent décisif. Enfin, si j'ai des travaux à faire dans mon appartement, je ne fais appel qu'à des ouvriers polonais ou ukrainiens: ils travaillent mieux et sont plus honnêtes que des Français.

C'est surtout parce que j'ai l'impression qu'entre Slaves, on se comprend naturellement mieux.

Avec des Français, je suis toujours un peu embarrassée, je ne sais trop qu'échanger. J'ai l'impression qu'en dehors de leur famille, de la cuisine et de leur pays (la Bretagne, la Côte d'Azur, le Bordelais...), il n'y a pas beaucoup de sujets de conversation. Je me sens en décalage et puis j'ai l'impression, peut-être un peu paranoïaque, qu'on me considère avec suspicion: d'où elle tire son fric, celle-la, c'est louche ? Parce qu'une Ukrainienne devrait forcément être pauvre.


Il est vrai qu'il y a une culture commune slave. Ça passe d'abord par la langue. Toutes les langues slaves sont très proches les unes des autres et on se comprend directement plus ou moins. De Vladivostok à Llubljana, via Oulan-Bator, Tachkent, Douchanbé, Bakou, Erevan, Varsovie, Prague, Sofia, Sarajevo, je ne suis jamais perdue. C'est vraiment pratique et ça devrait faire réfléchir les étudiants qui ne savent pas quelle langue étrangère choisir. Une langue slave, ça permet de se balader sur un bon morceau de la planète: plus de 10 % du monde et plus de 50 % de l'Europe.

Il y a évidemment aussi la cuisine (on mange les mêmes choses, à quelques nuances près), les relations humaines (familiales et entre les sexes) et puis l'art, la littérature (avec une loufoquerie, une dinguerie communes).

Surtout, dans le monde slave, le mercantilisme et l'avidité pécuniaire n'ont peut-être pas encore conquis tous les esprits.



Alors oui! Je le reconnais, il m'arrive aussi d'être nationaliste. Mais la valorisation du monde slave, ça a une certaine signification, c'est aussi pour moi une façon de résister à l'uniformisation et à la banalisation croissantes du monde. Les Français sont, à juste titre, très fiers de leur culture. Ils se déclarent volontiers anti-américains mais ils ne semblent pas percevoir à quel point, justement, ils s'américanisent à grande vitesse: dans leurs modes de pensée,  leurs goûts culturels, leurs habitudes de consommation... La littérature, le cinéma, l'Art, l'alimentation, les loisirs, tout devient américain en France et même, maintenant, les relations entre les sexes.


Alors, le monde slave pour moi, c'est peut-être un petit îlot (réel, imaginaire ?) de beauté, de spiritualité et d'esthétique au sein d'un océan de kitsch et de laideur.

Tableaux de Benedetta-Cappa MARINETTI (1897-1977), l'épouse de Filippo Tomaso, figure majeure du futurisme italien.
L'énigme du futurisme italien, magnifique et vraiment révolutionnaire, c'est son soutien indéfectible au fascisme et au nationalisme le plus stupide.

samedi 14 juillet 2018

Connais-toi toi-même


"Connais-toi toi-même", ça fait partie des réminiscences communes de classe Terminale. La base d'une éthique de bon sens, popote et pépère.

Ça semble évident ! Et puis il y a maintenant toutes ces thérapies du développement personnel qui nous incitent "à être bien dans notre tête", à savoir ce que l'on veut.


La vertu et la tempérance, c'est aujourd'hui la morale à deux balles à la quelle on est priés de se conformer.

Et ça marche ! Quand on interroge des "jeunes" sur ce qu'ils désirent faire dans la vie, ils n'évoquent que des choses très sérieuses: un boulot dans l'humanitaire, la santé, l'écologie. Rien qui ait à voir avec le désir mais plutôt avec l'expiation d'un sentiment de culpabilité.



Parce qu'à vrai dire, la compassion, l'hygiène de vie et la préservation de la planète, ce ne sont vraiment pas nos premières préoccupations. Quel ennui !


Ce qui nous passionne, c'est plutôt le crime, la violence, l'auto-destruction.
On se sent coupables et on a de bonnes raisons pour ça !
On est d'abord tous des assassins, des déséquilibrés potentiels. C'est notre côté Dostoïevsky, Stavrogine. Ce qu'on retient avant tout de l'actualité, ce ne sont pas tellement les jeux politiques mais ce sont plutôt les faits divers sordides, les crimes crapuleux, les tueurs en cavale. On fait soi-même les enquêtes, on croise les indices, on s'identifie absolument. On adore les romans policiers et les thrillers dans les quels on devient criminels par délégation.


Et puis, mon prochain, il ne me préoccupe pas beaucoup: il n'est nullement objet d'amour, il est d'abord une "tentation de satisfaire contre lui sa propre agressivité" (Freud). Cette fille écervelée, ce vieux salaud de bourgeois, cette petite vieille qui encombre le passage, ces enfants tellement niais, ces quémandeurs dans le métro, ces touristes imbéciles, ces "djeuns" à capuche, ce petit bureaucrate, ce guichetier, ce fonctionnaire..., chaque jour, je rencontre mille objets de haine dont l'extermination ne me poserait pas beaucoup de problèmes.

Mais cela, je ne l'avoue pas, je ne le reconnais pas bien sûr. Je suis trop bien éduquée, trop policée.

Quant à nos comportements collectifs, ça n'est pas plus reluisant ! La respectabilité, on la jette avec délectation aux orties. On adore être bêtes, vulgaires, machistes, chauvins, on adore se déguiser, se soûler, se défoncer, fumer, baffrer, manger des cochonneries. La coupe du monde de football en  donne aujourd'hui une illustration. Et d'ailleurs, le football, c'est aussi un drôle de sport qui "témoigne de notre amour secret de l'injustice" (Pierre-Henri Tavoillot). 


Bref, à s'afficher exemplaire, droit dans ses bottes, avec les idées claires, à se proclamer intègre, compatissant, on se joue un cinéma de mensonge dans lequel on abuse tout le monde, soi et les autres. Notre identité est de façade, entièrement construite, il n'y a rien de sincère en nous.


"Connais toi toi-même", c'est ce que l'on ne veut surtout pas. Plutôt que d'accueillir notre part d'ombre, on préfère se plier aux injonctions de la comédie sociale. 


Tableaux de Francis PICABIA.
A propos de Picabia, je renvoie au très bon récent livre des sœurs Berest, Anne et Claire: "Gabriëlle".

Au cinéma, je recommande "Zama" de l'argentine Lucrecia MARTE. La dernière demi-heure est fascinante.

samedi 7 juillet 2018

Le bipolaire et le pervers narcissique n'existent pas


Il y a déjà quelques années ( le 26 mai 2013 très exactement), j'avais publié un post: "le bipolaire et le pervers narcissique".

J'avais osé me monter ironique à propos de ces deux figures du mal-être contemporain. Ça me semblait être des explications simplistes et extraordinairement réductrices. Le succès de cette psychologie de bistrot, c'est qu'elle répond bien à l'esprit du temps: d'un côté, le héros chic et romantique; de l'autre, l'effroyable harceleur, manipulateur, dont nous serions les victimes sans défense. C'est valorisant d'être bipolaire, c'est réconfortant de pouvoir imputer aux autres, à un grand méchant, ses problèmes et difficultés.


Ce post m'a valu (et continue de me valoir) plein de messages outrés. Comment c'est'y possible de raconter des bêtises pareilles ? C'est scandaleux! Des pervers narcissiques, y'en a plein ! Et les bipolaires, t'y connais rien, sans mes médocs, je m'écroule !



Aïe ! Aïe ! C'est vrai que je dois être bien prétentieuse: quand je vais maintenant dans une librairie, je trouve toujours au moins deux ou trois rayons consacrés aux bipolaires et aux pervers narcissiques. Que des bouquins rédigés par des "spécialistes", des gens bien plus sérieux que moi.


Mais mon propos n'est pas de nier la souffrance authentique des personnes concernées. Il est de dénoncer les explications accommodantes, celles dans les quelles le malade croit trouver son compte mais qui ne font que renforcer ses illusions.


Parce qu'en réalité, tout le monde ment et on aime surtout se mentir à soi-même: que sait-on sur soi et qu'est-ce qu'on n'a surtout pas envie de savoir ? Pourquoi refuse-t-on de voir ce qui crève les yeux ? Pourquoi s'épuise-t-on en refoulements, inhibitions et censures ? Pourquoi dit-on "oui" alors qu'on pense "non" et inversement ? On est pétris de contradictions, dénis, dénégations. L'"ailleurs", l'inavoué, affleure sans cesse en nous. On est tous un peu fous, un peu malades. Ce ne serait pas si grave si tout ne nous interdisait pas d'en prendre conscience.

On préfère le confort, le refuge offerts par des explications rassurantes qui nous installent dans la névrose, nous exonèrent de la responsabilité de la conduite de nos vies.


Le bipolaire, c'est l'expression de l'angoisse sexuelle contemporaine, de ce bourbier infantile dont je ne parviens plus à m'extirper: plus de père ou de mère à aimer ou haïr inconditionnellement, l'effacement des générations et de la différence sexuelle et maintenant la PMA et la GPA. On n'a plus de passions, rien que des sentiments fraternels. La domestication des mœurs est achevée mais ça n'est pas satisfaisant.

Ça explique toutes les oscillations de l'humeur, euphorie, dépression. Plus d'interdits: on se croit libérés, affranchis, quelle exaltation !  ... mais jamais le sentiment de culpabilité n'a été aussi fort. Tout est permis, cela signifie aussi qu'il n'y a plus rien à aimer, désirer. Plus rien que l'angoisse de la vacuité, la monotonie du quotidien.


Quant au pervers narcissique, est-ce qu'il n'est pas mon double, ma projection inversée ? Est-ce qu'on est sûrs, en effet, de ne pas aimer quelqu'un que l'on déteste ?



Images de peintres contemporains se réclamant du surréalisme, parmi les quels Gyuri Lohmulle (Roumain né en 1962), Roland Heyder (Allemand né en 1956), José Roosevelt (Brésilien né en 1958).

Au cinéma, je vous recommande vivement: "Woman at war" de Benedikt ERLINGSSON. Un film islandais magnifique et plein de fantaisie.