samedi 19 janvier 2019

Noir et Blanc


















On est généralement convaincus que la liberté politique, de pensée et de mœurs n'a jamais été aussi grande.

C'est toujours relatif. Simplement en matière de mœurs par exemple, éditerait-on aujourd'hui les écrivains libertins du 18 ème siècle pas seulement Sade mais ses innombrables conteurs et nouvellistes et aussi Crébillon, de Nerciat, Boyer d'Argens, Fougeret de Monbron, etc...?

Ou bien en matière politique, qui oserait se réclamer aujourd'hui des penseurs du 19 ème siècle: les utopistes (Charles Fourier), les anarchistes (Bakounine, Proudhon) ou les nihilistes (principalement des Russes et notamment Dostoïevsky et Sophie Kovalevskaïa) ? Qui se souvient des "comitadjis" bulgares et macédoniens, pourtant inventeurs du terrorisme moderne ?

 La force de subversion de ces textes et de ces mouvements révolutionnaires était incomparablement plus grande que ce que nous connaissons aujourd'hui. La littérature contemporaine tourne en rond; elle ne sait plus que décrire le "malaise dans la civilisation"; quant au niveau de la pensée politique, il est aujourd'hui consternant, enfermé dans la dénonciation victimaire des méfaits du capitalisme ou de la mondialisation.

Pourtant, il y a une véritable force émancipatrice de nos sociétés mais celle-ci est refusée, déniée. On est incapables de penser la modernité. La puissance subversive du capitalisme a pourtant été reconnue par Marx et célébrée par Gilles Deleuze.


J'ai souvent l'impression que notre liberté moderne, affichée, revendiquée, n'est que l'expression d'un nouveau moralisme.

On n'exprime pas ses convictions ou ses fantaisies, mais on prend sans cesse position. On se déclare pour ou contre;  on ne fait que répondre, en réalité, aux injonctions sociales et médiatiques. De quel côté de la barrière te situes-tu ? Du côté du Bien ou du côté du Mal ?



On découpe, comme ça, toute la société en deux: le peuple et les élites, les pauvres et les riches, les provinciaux et les bobos, les ploucs et les intellos, les scientifiques et les littéraires, les déclinistes et les progressistes, les écolos et les pollueurs, les altermondialistes et les suppôts du grand capital.

Et ça va même au-delà: on oppose aussi les hommes et les femmes, les vegans et les mangeurs de viande, les fumeurs et les non fumeurs, les mangeurs de 5 fruits et légumes bios par jour et les bouffeurs de Big Mac, les culs de plomb et les sportifs, les déconnectés et les geeks. 

C'est une étrange grille de compréhension de la société, ultra simplificatrice. C'est le triomphe de la pensée binaire, des oppositions frontales. C'est la pensée noir et blanc.



Du reste, on ne cherche à comprendre rien du tout.  Il s'agit simplement d'imposer son point de vue, d'affirmer qu'on a raison et de culpabiliser l'autre.

Chacune de ces oppositions comporte une condamnation morale implicite. On cherche à instaurer un gouvernement des "purs", on a de plus en plus l'esprit cathare. L'ascèse, la mortification, voilà ce qui nous séduit. On se croit athées, libres penseurs, mais on conserve, en fait, l'aspect le plus détestable des religions: leurs rites obsessionnels. 

On n'arrête pas de promouvoir l'ensemble de tous ces "petits gestes" censés prolonger notre vie (même si elle devient misérable, vidée de tout plaisir) ou sauver la planète (au prix d'un contrôle généralisé des conduites déviantes). C'est la "tyrannie de la pénitence" dans l'attente d'une Apocalypse. On renoue avec l'esprit millénariste, jugeant chacun selon ses œuvres et condamnant les "impénitents de la race humaine".


Mais régenter le monde en exacerbant les oppositions n'est pas sans risque. C'est le syndrome d'Hubris qui déchaîne emportements, conflits et violences.

Les sociétés qui prônent la morale et la vertu, les sociétés qui pensent en noir et blanc, sont, en fait, des sociétés explosives vite emportées par les mécanismes terrifiants du bouc-émissaire.

 Gravures de Félix VALLOTTON (1865-1925)

Au cinéma, je recommande "Doubles vies" d'Olivier ASSAYAS. On aura évidemment vite fait de parler d'un film de bobos pour des bobos mais c'est beaucoup plus subtil que ça.

Enfin, si vous vous intéressez au nihilisme russe, je vous conseille: "Une nihiliste" de Sophie Kovalevskaïa".

samedi 12 janvier 2019

"Les liaisons dangereuses"


Régulièrement, je participe à des soirées de "copines". C'est une dizaine de nanas qui se réunissent autour d'une grande tablée. C'est un peu bizarre évidemment, ça n'existe pas en France, mais c'est habituel en Russie, en Ukraine où les relations entre les sexes ne sont pas les mêmes. Moi-même, a priori, je n'aimais pas trop mais j'y ai pris goût. D'abord, les femmes slaves se détestent et se jalousent peut-être moins entre elles que les Françaises et puis, l'alcool aidant, ça devient vite complétement débridé. C'est le grand exutoire, la parole libérée dans des hurlements de rire. Principaux sujets évidemment: le sexe, les amants, les amours et le fric. Et puis on se pavane, on exhibe ses fringues, ses bijoux, son maquillage en étant sûres qu'on va les remarquer et qu'on ne va pas vous les reprocher.

C'est agréable, ça permet de donner libre cours à son hystérie, à sa demande d'amour, ce qui devient de plus en plus difficile aujourd'hui. On sort réconfortées de ces soirées, avec un regard autre sur soi-même. Ça permet de débrouiller pas mal de choses parce qu'on se critique et se recadre gentiment les unes les autres, c'est une vraie thérapie collective.



Le plus souvent, évidemment, les filles évoquent leurs malheurs et déboires amoureux. Elles seraient tombées sur des types affreux, des méchants, des tyrans, des avares, des violents. Très à la mode bien sûr aujourd'hui, un bipolaire, un pervers narcissique ou un obsessionnel.

Toutes ces descriptions, moi, ça me laisse de marbre et je prends alors plaisir à leur voler dans les plumes.

Tes histoires, je n'y crois qu'à moitié, que je dis. Ça te réconforte évidemment de raconter que t'es tombée sur un salaud ou un pervers. Ça te permet de te présenter en victime et de t'exonérer de toute responsabilité. Mais il faut aussi que tu arrives à reconnaître ta propre participation à cette relation pourrie. Les salauds ou les pervers à l'état pur, ça n'existe pas, ou plutôt on les construit ensemble, à deux, si je puis dire. Les mecs, ils ne valent peut-être pas grand chose mais les femmes, ça n'est pas mieux. Quand ça se met à tanguer dans une relation de couple, on aime bien essentialiser, catégoriser, l'autre ("t'es qu'un nul, qu'un salaud"), le réduire, presque, à un objet, lui dénier toute profondeur, toute subjectivité ("avec toi, on a vite fait le tour"). C'est la stratégie perverse par excellence et c'est à force de considérer l'autre comme un objet, qu'on abandonne si vite tout scrupule, toute attention envers lui (ce n'est qu'un pauvre con sans intérêt) et qu'on sombre rapidement dans la haine. Mais on peut trouver aussi une sombre satisfaction dans cette haine et elle cimente souvent un couple entraîné dans la folie perverse.


Les relations entre les hommes et les femmes, de toute manière, c'est un jeu de pouvoir, de domination-sujétion. Quand on est pris dans l'engrenage, il faut savoir en être l'élément moteur ou parvenir à s'en déprendre. C'est un jeu cruel dont j'ai, je crois, perçu, très jeune, la logique. L'un des livres-révélation de mon adolescence, ça a été "les liaisons dangereuses" de  Choderlos de Laclos. La passion amoureuse soumise à la froide Raison, au calcul cynique et égoïste. C'est terrifiant, ça va à l'encontre de tous les romantismes,  mais c'est, peut-être, salvateur.


J'ai toujours ainsi été très dure avec les autres et notamment avec les hommes.  Mais j'ai toujours considéré que c'était pour ma survie. Il faut dire que les sollicitations ne manquent pas et qu'on a vite fait de se retrouver encagée.

La nana compatissante, à l'écoute, pleine de compréhension pour les "suicidés de la société", les trop sensibles qui ne peuvent supporter la dureté des temps modernes, ce n'est pas moi. Les types velléitaires, il n'y a rien de plus dangereux; ils sont innombrables et ils rêvent de vous mettre le grappin dessus, de vous assujettir, pour s'assurer une vie peinarde. Il ne faut donc surtout pas faire traîner les choses. Il ne faut pas s'attendrir, il faut absolument éviter de se faire manipuler, dominer.


Je ne suis peut-être pas très sympathique mais j'ai plutôt pour habitude, pour tactique générale, de mettre, d'emblée, l'autre sous pression. Je fais ça, évidemment, de manière détournée, pas trop directe. Avec moi, de toute manière, on n'est pas dans le registre de la compréhension mutuelle mais dans celui de la compétition, émulation.

C'est peut-être détestable et c'est sans doute déstabilisant. Mais qu'est-ce qu'on retire d'une relation dans la quelle on passe son temps à se dire qu'on est les mêmes ? Je préfère les relations dans les quelles on est contraints de sortir de sa coquille et de se botter les fesses. Il y a les relations qui vous amoindrissent et celles qui vous transforment.

Images de: Francesco del Cossa, Andrey Remnev, Francis Delamare, Leonora Carrington, Pierre-Amédée Marcel-Béronneau (1869-1937).

Au cinéma, je recommande trois très grands films, de ceux qui laissent une empreinte durable en vous:


- "Asako I et 2" du Japonais Ryûsuke Hamaguchi; le retour et la répétition dans l'amour
- "In my room" de l'Allemand Ulrich Köhler; du besoin, ou non, de l'autre
- "Border" de l'Irano-Suédois Ali Abbasi; du monstre

samedi 5 janvier 2019

Le bel avenir: contre les prophètes de malheur


Comme j'avais un peu plus de temps libre ces derniers jours, j'ai suivi les informations télévisées.

Oh la, la ! J'ai trouvé ça effrayant. Je crois vraiment que si on se shoote à ça tous les jours, on en sort non seulement décervelé mais surtout complétement déprimé.

La mode c'est maintenant l'information en continu (style BFM, CNews, LCI ). On croit qu'en relatant tout, on est plus objectif mais on oublie complétement que l'événement, ce n'est pas l'information. La véritable information, elle, elle a besoin de distance, de regard critique, de sélection.



Mais avec l'actualité en continu, il n'y a plus aucune hiérarchie, tout est mis sur le même plan : l'accessoire comme l'essentiel, les bêtises comme les choses intelligentes, le trivial comme le tragique, l'art comme le divertissement. Une formidable lessiveuse, totalement abrutissante.

On ne vit plus que dans l'immédiateté, l'émotion, on est sans cesse sommés de prendre parti, d'avoir un avis, de se déclarer pour ou contre.

Surtout on ne rigole vraiment pas; on est plutôt entretenus dans une angoisse permanente: on n'entend parler que d'horreurs, de choses épouvantables.


On vivrait d'abord dans un monde de misère, de désespoir et de pauvreté croissante. Même en France, beaucoup de gens souffriraient de la faim. Ce serait la faute à un capitalisme financier ultralibéral qui repose sur la prédation et l'explosion des inégalités.

Et puis, c'est l'insécurité généralisée: il faut beaucoup de courage pour oser sortir de chez soi, tellement il y a de violence à l'extérieur: on risque, à chaque pas, d'être agressé, volé, violé, violenté ou simplement victime d'un terroriste.

Il y a aussi ces terribles épidémies, le SIDA, la grippe H1N1, mais aussi tous ces cancers qu'on attrape à cause de la malbouffe, de la viande rouge, des sucres ou des pesticides.

Quant à l'avenir, il est noir de chez noir: avec le réchauffement climatique, on va finir grillés comme de vulgaires côtelettes ou noyés, submergés par les eaux. Grande évolution de la pensée: Malthus est de retour; on commence à évoquer un nécessaire contrôle des naissances (ce qui, à vrai dire, serait plus efficace que les économies ubuesques que l'on préconise avec "les petits gestes").


On a le sentiment d'un monde crépusculaire, dominé par la peur, dans l'attente d'une catastrophe imminente. Peur de l'avenir, de l'homme, du monde, de la vie tout ensemble.

Une attraction de l'humanité pour le néant attisée par la grande frousse écologique. C'est "Melancholia" de Lars von Trier.

Il faudrait interroger plus en détail cette grande pulsion de mort collective mais comment s'étonner, dans ce contexte, de la montée des populismes, des haines et de l'ignorance ?

La parole des démagogues et des charlatans a acquis droit de cité. Elle est mise sur le même plan que celle des scientifiques et des historiens. Étrangement, les jeunes semblent eux-mêmes à bout, épuisés par avance, et se mettent à raisonner comme des petits vieux. Ils accusent leurs parents, leur font la morale : quel monde de merde, quel monde invivable, vous nous laissez; vous êtes des égoïstes qui n'avez songé qu'à jouir et c'est à nous de payer les pots cassés. C'est le monde à l'envers: autrefois, c'étaient les vieux, me semble-t-il, qui accusaient les jeunes d'être jouisseurs et immoraux.


Les prophètes de malheur sont légions. Ils incarnent, hélas, la pensée dominante. Ils sont les compagnons des nostalgiques, des adorateurs du bon vieux temps, du "c'était mieux avant".

Ce déclinisme mortifère n'a pas seulement des conséquences sociales dévastatrices. Il est aussi une faillite de la Raison et de l'esprit critique. L'Esprit des Lumières, la croyance au progrès, on passe tout de suite pour un simplet ou un suppôt du Grand Capital si on ose évoquer ça.



Je veux bien me ranger dans cette catégorie. Il est plus que jamais urgent d'avoir le courage et la lucidité de l'affirmer: le déclinisme est une absurdité que contredisent toutes les données économiques et sociales.  Jamais, en fait, l'humanité n'a été aussi heureuse et aussi riche qu'aujourd'hui.



Ce n'est pas une approche naïve du style "on vit une époque formidable" mais il suffit de voyager un peu pour le constater. Aussi haïssable que soit le capitalisme ultra-libéral et financier, il a tout de même permis de diviser par deux, au cours de ces trois dernières décennies, la pauvreté dans le monde. L'Asie, les anciens pays communistes européens sont devenus des puissances économiques. L'Afrique entame aujourd'hui son décollage. Même en France, le niveau de vie a été multiplié par deux depuis les années 70 et la pauvreté a été diminuée de moitié.


Il faut aussi ajouter que: jamais la violence et la criminalité n'ont été aussi faibles; jamais on n'a été aussi bien soignés (avec une considérable augmentation de l'espérance de vie); jamais on n'a bénéficié d'une alimentation aussi saine et aussi variée; jamais la durée et les conditions de travail n'ont été aussi favorables; jamais on ne s'est habillés si bon marché.

A l'attention des jeunes ahuris qui reprochent aux adultes le monde qu'on leur laisse (cf le discours d'une jeune suédoise à la COP 24 de Katowice), je préciserai que leurs parents leur font tout de même cadeau d'Internet et des billets d'avion à deux balles pour le monde entier et aussi de toute l'industrie de la culture et des loisirs. 


Le bilan du monde tel qu'il est n'est pas si mauvais que ça. Il y a bien eu au cours du 20 ème siècle et jusqu'à aujourd'hui, un progrès immense de l'ensemble des sociétés. Cela a été permis par une croissance économique soutenue grâce, notamment (suivant le bord politique au quel on appartient), à l'immoralité capitaliste ou au développement de l'esprit d'entreprise. 

Tous les nostalgiques du bon vieux temps me font donc bien rigoler de même que tous ceux qui prônent aujourd'hui une croissance douce sous couvert d'écologie, de développement durable ou équitable. C'est faire preuve, à mes yeux, de beaucoup de cynisme: on aime tellement les pauvres, ils sont un si bon fonds de commerce, qu'on préfère les voir se multiplier.


Mais allez-vous me dire, tout ça c'est fini, terminé. Point final, terminal ! On est au bout, la croissance, il n'y en a plus ! C'est le déclin des forces productives annoncé par Marx.

Et bien non ! Pas du tout ! Tout plaide au contraire pour une accélération de la croissance au cours des prochaines décennies accompagnée d'importants et nouveaux progrès des sociétés. La croissance a de beaux jours devant elle ! C'est d'abord parce qu'on n'a pas achevé la révolution numérique et digitale. C'est aussi parce que se préparent de nouveaux chocs technologiques: la puce 3D, l'informatique quantique, la super-intelligence artificielle. Ces innovations vont générer des gains de productivité considérables avec une importante amélioration du niveau de vie et de l'emploi. Rendez-vous dans 30 ans pour dresser un bilan !

Voilà, je prends le risque dans ce post de passer pour une crétine d'un optimisme béat. Mais j'en ai tellement marre de la sinistrose ambiante... Et puis je crois qu'il est important de raviver l'Esprit des Lumières.

Images d'artistes contemporains que j'apprécie: Ugo RONDINONE, Eduardo COIMBRA, Daniel BUREN, Philip K.SMITH, Georges ROUSSE, Janet ECHELMAN, Jenny MARKETOU, CHRISTO, Eduardo TRESELDI, Anish KAPOOR, Ilya et Emilia KABAKOV.

Dans le prolongement de ce post, on peut bien sûr lire: "Le triomphe des Lumières" de Steven PINKER (j'ai seulement parcouru) et surtout "Au bon vieux temps" de Marion COCQUET et Pierre-Antoine DELHOMMAIS. Ce dernier livre est plein d'histoires passionnantes.

Si vous envisagez d'aller au cinéma, je vous conseille une comédie (c'est rare): "Premières vacances" de Patrick CASSIR. Ça ne vous encouragera pas à partir en Bulgarie cet été. C'est une satire hilarante des pays de l'Est. La critique bien pensante a été gênée par ce film jugé presque xénophobe. Mais moi, je suis bien placée (c'est bien pire en Ukraine) pour dire qu'il est aussi très vrai et qu'il m'a bien fait rire.

samedi 29 décembre 2018

Du solstice d'hiver et de la Liberté

 
Noël et le solstice d'hiver, une période ultra sombre, ultra grise. La nuit envahit le monde: une espèce de purée de pois continuelle qui excite la mélancolie. Et puis, les corbeaux et les corneilles se font plus audacieux et envahissants dans les villes. Je les observe avec attention: comment nous perçoivent-ils, nous sont-ils hostiles ? J'adore ces moments mais ça me rend triste également :  c'est trop fugace, déjà les jours recommencent à croître.

Noël, c'est terminé aussi. C'est sans doute le seul jour de l'année où s'efface, pour tous, l'amertume de la vie. Le seul jour où s'abolissent les haines et les rancœurs, où on n'a plus envie de tuer son voisin. Noël, c'est la démonstration, à rebours, que la vie est un état de guerre permanent.



Noël, ce sont aussi les rites alimentaires propres à chaque communauté. C'est particulièrement important ce jour là.  A Noël, je ne mange normalement pas les mêmes choses que les Français (dinde, bûche, foie gras). Pour moi, c'est plutôt carpe, anguille fumée, écrevisses, harengs et gâteau au fromage (on ne mange normalement pas de viande). Mais c'est devenu quasi introuvable à Paris (ou alors, c'est très mauvais). L'Europe Centrale, ça n'intéresse vraiment pas beaucoup. Alors, je me suis rabattue sur les couteaux, les ormeaux, les bulots, les tourteaux et les huîtres.



Et puis on se fait des cadeaux. C'est là encore, paraît-il, un vrai rite propitiatoire, une espèce de rite primitif destiné à s'attirer, par médiation, la bienveillance des morts et des puissances maléfiques. Pour ma part, je me suis fait offrir une nouvelle montre (une de mes passions), une NOMOS de Glashütte.
















Mais en cette période, je dispose, surtout, d'un peu plus de temps libre. C'est propice à la détente. Alors, je me rends tous les matins, dès 7 heures, à la piscine Montherlant, boulevard Lannes. Le 16 ème, c'est un peu différent du 8 ème et puis c'est la piscine des Russes (en raison de la proximité immédiate de l'ambassade). Je ne suis pas sûre qu'ils goûtent beaucoup ma présence parce que je prends plaisir à me moquer d'eux (vous vous faites remarquer avec vos maillots kitsch) et à leur raconter des histoires affreuses (du genre les centaines de touristes russes agressés et molestés dans toute l'Europe parce qu'on ne les aime pas; ils sont tout à fait disposés à me croire). Ou alors, je m'amuse à rejouer les escarmouches de la Mer d'Azov en leur fonçant dessus comme un hors-bord.

















Ce moment de l'année, c'est aussi propice à la méditation. Je remarque comme ça que mon blog va entamer sa 12 ème année. Ça m'étonne moi-même. Je me demande quelquefois si je ne devrais pas arrêter: je radote, j'ennuie sûrement, je devrais changer de registre mais ça n'est pas facile.

Je poursuis tout de même d'abord parce que ce n'est pas très contraignant de tenir ce blog : juste un petit peu de temps durant le week-end et je ne suis jamais à sec d'inspiration.


Ensuite, la régularité, la systématicité de ce blog correspondent bien à ma personnalité. Si j'ai au moins une qualité, c'est celle de la persévérance: je ne lâche jamais, je ne dévie pas. J'aime bien me fixer des règles, des objectifs; ma vie est très organisée, très disciplinée. Ce n'est pas par amour de l'ordre mais j'ai tendance à penser que s'astreindre à certaines prescriptions permet, paradoxalement, de se sentir plus libre.

On n'est pas toujours écrasés par les obligations, elles vous transfigurent aussi.

Les lois, au fond, elles existent surtout pour être surmontées. Rien ne serait plus ennuyeux, en effet, qu'un monde sans interdit.

















On dit souvent ainsi que la liberté, ce serait de pouvoir faire tout ce qui nous plaît.

On peut aussi penser que la liberté, c'est d'être capable de faire ce qui ne nous plaît pas. Jusqu'à éventuellement en retirer une certaine satisfaction.

C'est ma dernière petite réflexion  pour 2018. Bonne année 2019 à vous tous ! Je vous aime.

Images de: Adolf BOHM, JR WITZEL, Hans CHRISTIANSEN, Henri GUERARD, Gustav Adolf MOSSA, Konon Bariei, Rudolph BACHER.

Au cinéma, je conseille "MAYA" de Mia Hansen-Love. Ça donne envie d'aller en Inde. 

samedi 22 décembre 2018

De la psychanalyse


Ces derniers mois, j'ai lu, relu, beaucoup de bouquins ayant trait à la psychanalyse.
La psychanalyse, ça m'accompagne depuis toujours, ça façonne, dirige, mes petites idées.

C'est vrai que je n'ai jamais suivi d'analyse, n'en ayant jamais éprouvé le besoin (mon boulot étant peut-être l'équivalent d'une véritable analyse en ce qu'il me confronte sans cesse à moi-même). Mais j'ai quand même étudié sérieusement la psychanalyse, notamment, et ça étonnera peut-être, à l'Université: la psychanalyse, ça peut aussi être un dérivatif à la finance.

D'abord, je considère Sigmund Freud comme un véritable modèle intellectuel et humain: sa maîtrise de lui-même, son attention aux autres, le courage et l'audace de sa pensée.

Tous les lieux de sa géographie personnelle me sont, en outre, familiers: son père Jakob est né et a vécu à Tysmienica et à Buczacz (Ukraine), sa mère, Amalia, est née à Brody (Ukraine) et a vécu à Odessa. Sigmund Freud, lui-même,est né et a vécu à Freiberg (Pribor) en République Tchèque puis à Vienne et enfin à Londres. Freud, c'est vraiment la culture de l'Autriche-Hongrie et il est vraiment intéressant de visiter ses domiciles : la maison de Pribor, celle de Maresfields Gardens à Londres et l'appartement du 19 Berggasse à Vienne. J'ai beaucoup rêvé dans tous ces endroits.



On a tendance à considérer, aujourd'hui, que la psychanalyse, c'est obsolète, c'est dépassé. C'est vrai qu'il y a sans doute de mauvais analystes et que les résultats thérapeutiques ne sont pas évidents. Et puis, il y a cette vulgate un peu bêtasse qui réduit la psychanalyse à une affaire de symboles sexuels, de névrose et de complexe d’œdipe.

On lui substitue aujourd'hui la psychologie positive et les thérapies du bonheur (le yoga, la méditation etc..., bref, tout ce qui fait du bien...). C'est nul de chez nul, c'est du niveau de la Méthode Coué ou de l'injonction "quand on veut, on peut", mais ça submerge tous les médias, pas seulement féminins, et toutes les librairies.

Toutes ces bêtises, ça a surtout pour but de nous anesthésier, chloroformer, de nous enfermer dans la béatitude des bonnes pensées et le contentement de soi. Il faudrait s'adapter au monde. C'est sûr qu'avec ces méthodes, on ne risque pas de bouger, de sortir de sa coquille, de faire sa révolution personnelle. 

La psychanalyse, au contraire, refuse cette tactique de l'évitement. Il s'agit, cette fois, d'affronter la vie dans sa dimension tragique, dans toute son horreur et sa cruauté. Il s'agit aussi de comprendre la logique de nos comportements. Pour cela, il faut repérer ce qui se répète, inexorablement, en nous: dans nos attitudes, nos choix, nos inclinations. Identifier cette grammaire de nos vies, c'est ouvrir la possibilité de s'affranchir de tout ce qui tord et contraint notre vouloir.


Surtout, la psychanalyse, quand on en vient à explorer les soubassements de sa conscience, est une extraordinaire leçon d'humilité.

Menteurs et criminels

On découvre d'abord qu'on n'est pas des gens si bien que ça. En général, on a tendance à considérer qu'on est exemplaires, vertueux, altruistes, sincères. Cette conviction rencontre d'ailleurs la grande idéologie contemporaine de transparence intégrale: ne rien avoir à cacher. La psychanalyse nous apprend, au contraire, qu'il y a une duplicité essentielle de la personnalité humaine: on s'affiche d'autant plus sympathiques qu'on est, en notre for intérieur, de sinistres crapules. Le Mal est en nous, sur ce point la psychanalyse rejoint le christianisme. La haine, la cruauté, le mensonge, la jalousie, l'hostilité à l'autre, nous habitent. C'est un constat terrible que l'on rejette le plus souvent avec force; on dégringole vraiment de notre piédestal. 

Cependant, je suis convaincue qu'il faut avoir la lucidité de l'admettre. Ça a transformé ma propre vie quand j'ai réussi à effectuer ce pas. Du reste, j'éprouve une très grande méfiance envers tous ceux qui se présentent comme de petits saints, parés de toutes les qualités. Je préfère mille fois ceux qui se savent faillibles.


Mon moi, c'est l'autre

On apprend aussi, avec la psychanalyse, que notre personnalité, c'est bidon et qu'on n'est que des esclaves, ce qui n'est, bien sûr, pas très réjouissant. On a tendance, là encore, à penser qu'on est uniques, exceptionnels et qu'on se construit par nous-mêmes. Mais, là encore, il faut déchanter: la psychanalyse nous dit qu'il n'y a rien en fait qui nous soit propre, qui nous appartienne absolument, qui signe notre incontestable individualité. Le moi humain, il ne se constitue pas de lui-même mais il se construit dans un rapport de dépendance et d'aliénation originaires. On est d'emblée asservis à l'autre et à son image, on est d'emblée son esclave et c'est tellement prégnant que l'on peut dire que le moi humain, ce n'est pas notre brillante petite individualité, mais c'est l'autre, l'image que l'on en a et qui nous façonne en cherchant à nous y conformer. L'autre, c'est d'abord notre mère dont on guette éperdument un signe d'amour mais que l'on cherche aussi à séduire et sur laquelle on projette notre hostilité. Et ça devient le vecteur de notre existence: on va vivre continuellement sous le regard des autres, en être les esclaves, on va sans cesse chercher à les séduire ou à les détruire.


Mes désirs, c'est aussi l'autre

C'est à tel point qu'on ne désire rien par nous mêmes. On est tellement aliénés que notre désir n'est que désir de l'autre, c'est à dire que nos objets de désir ne sont que ceux qui nous sont désignés comme tels: on ne désire que par conformisme, mimétisme. Et c'est ce rapport de dépendance qui explique que l'objet de désir,  une fois conquis, ne donne jamais satisfaction. Jamais le réel ne se conforme, ne s'emboîte, à notre désir, jamais les amants ne se rencontrent. La plénitude, on ne connaît pas, on est pris dans une fuite, une recherche éperdues.


















La vie comme théâtre de l'entre-déchirement des êtres

Ce sont ces idées là qui me fascinent dans la psychanalyse. Je m'y reconnais entièrement: je sais bien que je suis une séductrice effrénée, que je guette l'approbation des autres et que je fonctionne à l'amour-haine. Et puis la volonté de puissance, c'est très fort chez moi. Ça n'est sans doute pas très beau mais j'ai du moins l'honnêteté de le reconnaître. Et puis, je répugne à rendre les autres responsables de mes malheurs: si je rencontre quelqu'un d'odieux, un sale type, c'est peut-être que je fais aussi partie du jeu. Les relations entre individus ne sont jamais à sens unique, il n'y a jamais simplement un salaud confronté à un cœur pur. Le plus souvent, en fait, ce sont deux salauds qui se déchirent.

Mais je vais cesser de vous embêter avec mes élucubrations théoriques. Si j'ai tout de même réussi à vous convaincre de l'intérêt de la psychanalyse, voilà les bouquins ou les sites que je vous conseille de lire ou de consulter en initiation :

- Sarah CHICHE: "Une histoire érotique de la psychanalyse - De la nourrice de Freud aux amants d'aujourd'hui". Ça vient de sortir, c'est plein d'histoires extraordinaires, c'est passionnant de bout en bout et c'est facile à lire.

- Lydia FLEM: "La vie quotidienne de Freud et de ses patients". Lydia Flem est également un grand écrivain belge et ce livre a aussi de grandes qualités littéraires.

- Elisabeth ROUDINESCO: il faut lire tous ses bouquins (notamment son dernier: "Dictionnaire amoureux de la psychanalyse"), tous des modèles de clarté et de précision. 

- Elsa CAYAT: "Un homme + Une femme = Quoi ?" et "Noël, ça fait vraiment chier". Elsa Cayat était la psy de Charlie Hebdo.

- Anne DUFOURMANTELLE: "Eloge du risque", "Se trouver", "Défense du secret". Des livres pleins d'humanité. Anne Dufourmantelle est décédée tragiquement (noyade) l'an dernier.

- Catherine MILLOT: "La vie avec Lacan". C'est d'une formidable liberté.


Je vous conseille également sur YouTube: "Mardi Noir" d'Emmanuelle Laurent. C'est trash et hilarant (des leçons couplées de maquillage et de psychanalyse) mais cette jeune psychologue parvient à initier brillamment à la psychanalyse. C'est très pédagogique et jamais ennuyeux.

Vous pouvez aussi écouter, via Internet, "Transfert" le podcast de Charlotte Pudlowski. Plein d'histoires singulières à connotation psychanalytique. Ça devient vite addictif. 

Enfin, il y a en ce moment (jusqu'au 10 février) une très bonne exposition consacrée à Freud au musée d'art et d'histoire du judaïsme (71, rue du Temple).


Et puis, il y a aussi les romans même si leurs auteurs ne se réclament pas de la psychanalyse, voire la dédaignent :

- Vladimir NABOKOV: "Lolita". C'est le bouquin qu'on connaît tous, qu'on a souvent dans sa bibliothèque mais qu'on ne lit pas. C'est pourtant renversant, fulgurant, d'une audace incroyable, surtout aujourd'hui.

- Yukio MISHIMA: "Le pavillon d'or". Portrait d'un jeune bonze en pervers.

- Anaïs NIN: son journal absolument indicible et scandaleux. 

- Camilla GREBE: "Un cri sous la glace". Un polar suédois récemment édité en poche. Ça parle magistralement de l'érotomanie. C'est à rapprocher du bouquin de Ian Mc Ewan: "Délire d'amour".


Images du mouvement surréaliste: Wolfgang PAALEN, Félix LABISSE, Max ERNST, Valentine HUGO, Giorgio de CHIRICO, Victor, BRAUNER, Horace ARMISTEAD, Judit REIGL, Jacques HEROLD, Max Valter SVANBERG.

Ce post est sans doute infiniment trop long mais j'ai quelquefois envie de me convertir en enseignante.

samedi 15 décembre 2018

Du populisme et de la protestation mâle


On a rarement mis en parallèle la montée des populismes et l'affaiblissement des valeurs viriles.

Les "gilets jaunes" comme contrecoup de Me Too, ça n'est peut-être pas si stupide que ça.

Le fait est que l'angoisse masculine ne cesse de monter. Passe encore que les femmes ne cessent de s'affirmer et de revendiquer leur autonomie. Certaines demeurent sympas mais beaucoup font franchement peur: vous vous voyez passer une soirée avec Lady Gaga ou Virginie Despentes ? De vraies hystériques, comme on dit.



Le problème, c'est que les hommes ne peuvent plus s'affirmer comme des chefs. C'est la grande "débandade". Non seulement, les hommes réussissent moins bien dans leurs études mais ils sont souvent "déclassés" socialement et économiquement. Ils ne peuvent plus prétendre être les soutiens et le pilier de la famille. C'est le grand effacement de la "fonction du père".



Comment surmonter cette énorme dépression masculine, enrayer cette spirale négative ?

Quand j'étais étudiante, je me suis rendue compte que l'extrémisme politique pouvait fournir une compensation à la frustration sexuelle. Les gauchistes pullulaient et j'ai eu bien sûr quelques amants dans la bande. Ça a été une horreur ! Des types sinistres, ignares, crasseux, intolérants. Mais surtout d'effroyables puritains. La grande rigolade, c'est que je leur faisais honte, qu'ils ne supportaient pas la manière dont je me fringuais: jupe, jolis dessous, maquillage, grands bijoux, talons hauts. De vrais ayatollahs en charge du Ministère de la vertu et de l'éradication des vices.


Cet autoritarisme viril, on le retrouve aujourd'hui chez les gilets jaunes.

C'est vrai que je ne les aime pas trop. D'abord, je déteste la couleur jaune et je ne me suis jamais habillée en jaune.

Et puis ils font penser, comme l'analysait drôlement l'écrivain Philippe Lançon dans "Charlie Hebdo", à de gros serins, au bec rouge et ébouriffés de colère, enfermés dans la cage de leur bagnole.


Mais il est évident que le conflit actuel leur offre une heureuse parenthèse qui leur permet de reconquérir leur virilité perdue.

On peut à nouveau, en toute impunité, brailler, casser, fumer et se soûler, retrouver la grande camaraderie virile. Celle des potes de bistrot, des chambrées de la caserne ou des colonies de vacances.

C'est la France des grandes gueules, des vrais mecs, celle de Johnny Halliday et des supporters de football. Une France complotiste, putchiste (qui verrait bien un général à sa tête), haineuse (dans la quelle on se menace de mort les uns les autres), xénophobe (on livre à la police des clandestins).
 

 Il est vrai, toutefois, que les gilets jaunes ont raison de mettre l'accent sur la question du niveau de vie et du pouvoir d'achat en France.

Mais le problème, c'est que le niveau de vie en France est artificiellement élevé en regard de ce que le pays produit réellement. L'économie française, c'est un peu l'économie grecque et ce n'est sûrement pas en accentuant les mesures de redistribution et en s'endettant davantage qu'on va renverser la vapeur.


La "gangrène" populiste envahit, hélas aujourd'hui, la France.

Pour la combattre, il faut d'abord s'affranchir de toute complaisance à son égard. Dénoncer d'abord cette escroquerie intellectuelle des gilets jaunes qui prétendent être le peuple.

Le peuple, ils n'en ont pas le monopole de la représentation. Le peuple, c'est moi, c'est vous et même  Emmanuel Macron. C'est l'ensemble des gens qui vivent sur le territoire français.


Images de Natalie SHAU, jeune artiste lituanienne.

Au cinéma, je recommande vivement: "Leto" de Kiril Serebrennikov et "Une affaire de famille" de Hirozaku KORE-EDA.