vendredi 14 septembre 2018

Désarrois scolaires



La rentrée scolaire vient de s'effectuer. Ça réveille en moi des souvenirs d'angoisse adolescente: je détestais l'école, mes profs et mes camarades.

Pourtant, la déprime du cancre, je n'ai jamais connu: je me suis toujours baladée dans mes études.


Je n'étais probablement pas plus intelligente que les autres.

Simplement, je voulais à tout prix échapper à ce système d'humiliation organisée qu'est l'école. Un monde dans lequel on est brutalement projetés, une micro-société où règnent la saleté, le bruit, l'esprit de meute, la violence physique et verbale.

Il paraît qu'autrefois, il n'y a pas si longtemps, la discipline était très stricte dans les écoles françaises. Elle était exercée par les profs, de manière verticale.


Aujourd'hui, les enseignants sont apeurés et le contrôle est devenu horizontal, exercé par les élèves eux-mêmes. Ça n'est sans doute pas un progrès. C'est la pression terrible du groupe avec le fonctionnement, à plein, de la mécanique du bouc-émissaire.

Qui a dit que les adolescents étaient généreux, pétris d'idéaux et de compassion ? Là-dessus, je suis très freudienne. Les jeunes sont encore plus épouvantables que le reste de l'humanité. Il sont d'effroyables crapules qui adorent les comportements de mafia. "Un peu de respect", c'est la phrase, sans cesse répétée que j'ai le plus haïe. L'adversaire à l'école, ce n'est plus le prof, ce sont les supposés copains-copines.

Même quand on est devenus adultes, on n'ose pas tellement le reconnaître comme si la terreur autrefois subie avait laissé une empreinte définitive.


C'est ainsi qu'à l'école, même si on s'affiche cools et décontractés, on est d'abord priés de porter un uniforme, c'est à dire de s'habiller comme les autres (jean, baskets). On est sommés ensuite de faire allégeance à un groupe, une bande, avec ses caïds de pacotille. Il faut enfin supporter d'être catégorisé: les Blacks, les Beurs, les bourges... Supporter aussi de voir son apparence physique sans cesse commentée, d'être pelotée, insultée, ridiculisée, rackettée.


Mais c'est normal qu'on me dit; l'éducation, c'est comme ça qu'elle se fait. L'école, la vie de groupe, c'est l'apprentissage de la vie.

Laissez-moi rire, c'est surtout l'apprentissage de la sujétion, de la honte, de la dissimulation. Ceux qui n'en sortent pas brisés deviennent, pour la plupart, des citoyens lâches et retors.

Heureusement, mes notes scintillantes m'ont permis d'être largement épargnée. Et puis, j'appartenais à une espèce indéterminée: on me qualifiait de Russkoff (j'avais renoncé à expliquer que je n'en étais pas une) mais on ne savait pas trop ce que c'était et ça faisait visiblement un peu peur. K.G.B., famille d'espions ? Et puis qu'est-ce qu'elle est hautaine. Méfiance.

Mais être à part n'est pas non plus très réconfortant. On vit à l'écart, on n'a pas d'amis (sauf  la cancre de la classe, une Serbe en qui je reconnaissais une partenaire en transgression). A cet âge là, on a besoin de normalité, on ne veut pas se faire remarquer. Mais, sans m'en rendre compte, j'en rajoutais dans la déréliction en prenant le contre-pied des codes en vigueur: du sport à fond pour entretenir ma terrible maigreur et renforcer mon sentiment de puissance,  un maquillage agressif, des jupes courtes, des talons hauts.


Je fréquentais les boutiques de mode, je chantonnais des tubes idiots, j'avais tout de l'allumeuse. Surtout que j'étais attirée par les vieux (les plus de 25 ans) et que je draguais, de manière éhontée, mes profs, hommes et femmes. Les pauvres, je les perturbais sans doute beaucoup et les plongeais dans d'infinis dilemmes moraux.

Les dilemmes moraux, c'est ça, en fait, qui me torturait lorsque j'étais adolescente. Mais c'est le vrai ressort de l'éducation: savoir s'interroger. Faut-il être odieux ou sympa, compliant ou rebelle, pour trouver sa place dans la société ?


Images de Heidi HAHN, artiste new-yorkaise née en 1982. Ses tableaux expriment bien, me semble-t-il, la détresse adolescente.

Je précise enfin que je suspends mon blog Carmilla Le Golem pendant quelque temps. Je me rends dans les Balkans demain. Où précisément ? Disons que c'est un des lieux de villégiature favori des Russes. Retour vers la fin du mois.

samedi 8 septembre 2018

Nudité radicale

* Parfois, vous m'écrivez: "C'est quand même souvent glauque, ce que tu racontes. C'est un peu bizarre".

* "C'est exagéré et c'est relatif . Tout change, tout évolue. Ce qui était subversif a vite fait de se banaliser, normaliser. Regardez par exemple l’œuvre d'Egon Schiele dont j'illustre aujourd'hui mon post. Il paraît qu'il y a encore seulement 20 ans, ses tableaux étaient jugés unanimement horribles. Aujourd'hui, sa peinture ne fait plus scandale.

Et puis, c'est vrai que je suis comme ça: je parle souvent cash.  Je n'aime pas la mièvrerie du langage et des sentiments.

Enfin, j'annonce clairement la couleur sur ma page d'accueil: un "blog érotico-philosophique", même si ça peut apparaître un peu ridicule".

* "Est-ce que ça n'est pas lié à ton ascendance, aux pays où tu as vécu ?"

* "Ah non ! Pas du tout et je dirais même au contraire. En Russie, en  Iran, les femmes sont ultra apprêtées, hyper-sexy. Mais elles se contentent de parader entre elles. Le désir, l'amour, on n'en parle pas du tout, tout simplement parce que ça n'existe pas: c'est le grand silence, le non-dit complet ce qui n'exclut pas des conduites parfois audacieuses. Je lis quelquefois les blogs de jeunes filles russes: c'est d'une nunucherie consternante. Mais ça vaut aussi dans les pays scandinaves, en Allemagne, en Grande-Bretagne, où on se veut des gens sains, où on a une vision hygiénique de la sexualité. En plus, les femmes y ont renoncé à toute séduction. 


Parce que c'est ça que j'ai découvert en France: l'exaltation charnelle, l'ambiance sensuelle, la séduction permanente. Même s'il est vrai que ça s'estompe fortement aujourd'hui sous la pression des ligues de vertu et de l'idéologie écolo-hygiéniste.


Découvrir son corps, c'est important. Pour moi, c'est d'abord passé par le sport, notamment la course à pied que j'ai pratiquée sous une forme presque extrême (mais c'est justement ça qui est intéressant). Je m'essaie maintenant à la natation mais avec, évidemment, moins d'ambitions.


Et puis, il y a eu la découverte de la littérature érotique, ce météore de la culture française: le 18 ème siècle, quelle merveille ! "Thérèse philosophe", Justine et Juliette (du divin Marquis), La Merteuil ("Les liaisons dangereuses"), Suson (du "Portier des Chartreux"), Angélique et Agnès ("Vénus dans le cloître"), Laure (de Mirabeau), tous ces personnages féminins m'ont bouleversée. Aux auteurs du 18 ème siècle, j'ajouterais les œuvres plus récentes de Pierre Louÿs et celles de Georges Bataille ("Le bleu du ciel", "Madame Edwarda"). Quant à aujourd'hui, je me retrouve pleinement dans les bouquins d'Elisabeth Barillé et Claire Castillon. La bisexualité, le masochisme, l'esprit retors, le transport mystique, l'attirance de l'interdit, ça me fait frémir.

On n'a rien lu si on n'a pas lu tout ça !


J'y ai découvert un monde merveilleux où les hommes et les femmes y étaient à égalité. Des femmes qui osaient s'affirmer, qui n'étaient ni victimes, ni saintes. Pour qui le refus de la procréation renversait tous les préjugés en vigueur.

Ouvrir son esprit, c'est ce que m'a appris la littérature libertine. Ça m'a transportée, enlevée. La littérature libertine, c'est la communion de l'esprit et du corps et ça s'effectue dans une pure allégresse, celle éprouvée face à l'abolition des interdits.


Mais la France, ça n'est évidemment pas que sa littérature, ses peintres ou ses cinéastes ("Les valseuses" de Bertrand Blier comme modèle de parcours érotique allègre et décomplexé).

C'est cette omniprésence du désir et du sexe, rencontrés à chaque instant dans la rue, dans un regard, dans un vêtement. C'est, à partir de là, la possibilité de la rencontre fortuite, brutale. La possibilité de l'aventure, des matins blêmes dans une chambre inconnue.


On souffre souvent, dans les sociétés occidentales, d'un trop plein d'idéal et de grandes idées. On s'engage, on a des convictions, on est politisés. Mais ça conduit d'abord à l'intolérance, à ce qu'on se batte entre nous et surtout ça nous empêche de tomber amoureux. Heureusement la force du désir est souvent telle qu'elle balaie rapidement toutes ces barrières.

Dessins d'Egon SCHIELE (1890-1918). Les expositions le concernant se multiplient en Europe en ce moment: à la Fondation Louis Vuitton à compter d'octobre. Ça a sans doute une signification. Il n'est plus un peintre maudit mais je ne suis pas sûre que dans ses tableaux (de même que chez Lucian Freud) la chair exulte.

Si vous vous intéressez beaucoup à Egon Schiele, je vous conseille vivement de vous rendre dans sa ville, à Cesky Krumlov en République Tchèque. C'est à 100 kms au nord de Linz. La ville est magnifique, elle a été restaurée et est inscrite au patrimoine de l'Unesco. C'est aussi un bon point de départ pour la visite des merveilleuses petites villes de Bohême du Sud.

Au cinéma, je vous recommande:

- "Burning" de Lee Chang-don. De loin, le meilleur film de ces derniers mois. Surtout, ne partez pas 5 minutes avant la fin de la séance.

- "Le monde est à toi" de Romain Gavras

samedi 1 septembre 2018

"Cet obscur objet du désir"


"Les hommes préfèrent les blondes" dit-on couramment. C'est vrai qu'il y en a aussi qui préfèrent les brunes mais il est très rare que certains préfèrent les moches ou les vieilles. En règle générale, les hommes savent ce qu'"ils veulent", l'objet de leur désir est bien identifié. Il n'y a pas de regard plus normalisé que celui du dragueur qui intègre tous les stéréotypes de la féminité. Le dragueur est le garant de l'ordre social.


On pourrait croire, à partir de là, qu'en matière d'attirance entre les sexes,  il y aurait une parfaite symétrie entre l'homme et la femme et que les blondes préfèrent les blonds ou les bruns. C'est bien sûr le cas pour certaines mais je crois plutôt que les blondes, et les femmes en général, ne savent pas ce qu'elles veulent ou ce qu'elles préfèrent et elles épuisent leur vie à le rechercher jusqu'à ce qu'elles comprennent qu'elles ne le trouveront jamais. Souvent, femme varie...


L'objet du désir, il est toujours obscur pour une femme. Un homme beau, ça ne fait pas rêver plus que ça (c'est souvent un crétin) et d'ailleurs on s'accommode très bien d'un moche ou d'un vieux pourvu qu'il suscite en nous quelque trouble. Finalement, tout homme a une chance auprès d'une belle femme tandis qu'une fille vieille ou moche est systématiquement et cruellement rejetée.


En fait, les femmes ne s'intéressent pas tant que ça aux hommes: ce n'est pas leur apparence physique qui les séduit. Ce n'est pas la beauté d'un corps qui les émeut en premier.


Leur désir ne porte pas sur un objet. Leur désir n'est pas un désir d'avoir mais un désir d'être: de voir sa personnalité transfigurée dans le cadre d'une rencontre, d'éprouver le trouble d'un bouleversement de son identité. C'est une véritable initiation qui peut aller très loin, et même jusqu'à l'avilissement.


Le désir féminin a, en fait, partie étroitement liée avec la transgression. On connaît tous les histoires de ces visiteuses de prison qui tombent amoureuses de grands criminels ou de terroristes. Il y a aussi, quand on est adolescente, le plaisir qu'on prend à embêter ses parents en sortant avec des mauvais garçons, des Blacks ou des Arabes. C'est le sceau de l'infamie qui  les rend attirants même si c'est un fantasme trouble teinté de racisme.


Et puis il faut bien reconnaître que, même si on la condamne avec énergie, on porte un intérêt trouble à la prostitution. Peut-être pas l'industrielle mais la mondaine. On aimerait être comme les hommes: se sentir suffisamment libres pour oser, en toute indifférence, avoir de multiples partenaires. Qu'est-ce qu'on peut éprouver à être délivrée des embarras de la séduction et de l'amour ?


Il y a en fait chez toute femme le désir que sa belle identité se craquelle et se fissure. Être délivrée de la gangue des interdits sociaux, mise à bas du piédestal où la confine sa beauté obligatoire.


C'est le renversement de son apparence, le dévoilement de sa part obscène. On en retire une joie pure faite aussi, il faut le reconnaître, d'un sentiment d'humiliation. Le plaisir de la honte et de l'avilissement, c'est très fort. Comme quoi, le masochisme, ça excite, en effet, les gonzesses, comme le pensent les machos.

Tableaux de Martial RAYSSE ("Le bain turc" 1965) et de Gonzalo Bilbao Martinez ("L'esclave" 1904), photo de Gilles BERQUET ("La bête" 2003), images extraites de films de Patrice Leconte ("Rue des Plaisirs"), Bertrand Bonello ("L'Apollonide"), Claude Chabrol ("Les biches"), Luis Bunuel ("Belle de jour"), Walerian Borowczyk ("Histoire d'un péché") et Andrzej Zulawski.

samedi 25 août 2018

"La mer allée avec le soleil"

 
Enfin ! On en a fini, semble-t-il, avec ces températures dingues qui m'ont rendue léthargique. Le seul plaisir de la chaleur, c'est la possibilité de se promener quasi-nue, vêtue d'une simple robe légère. En ces temps de pudibonderie exacerbée, c'est appréciable.

Curieusement, on se fait plutôt moins siffler. Peut-être que l'exhibition, à un certain degré, a une vertu sidérante. D'ailleurs, j'ai toujours pensé que les filles conquérantes se faisaient moins embêter que celles qui cherchaient à passer pour des souris grises. On ne se frotte pas à moi impunément, l'attitude, c'est important.

 
Mais les beaux jours, le climat parisien, de plus en plus continental, j'en ai vraiment marre. Je déteste par dessus tout transpirer, avoir l'impression de puer, sentir mon maquillage ruisseler.

Bientôt, on va retrouver les collants, les bottines, les chemisiers, les manteaux. C'est un autre registre mais j'aime bien, c'est plus sophistiqué, plus discriminant.



Alors, je fête aujourd'hui la fin de l'été. Pour la célébrer, j'ai retenu quelques images aquatiques avec tout ce qu'elles comportent de trouble. C'est de circonstance parce qu'on s'est presque tous retrouvés sur une plage au cours de ces dernières semaines mais il s'agit ici de rappeler qu'on n'a jamais un rapport neutre, distancé, avec l'eau, la mer, mais plutôt un lien sexuel, sensuel.



Pour illustrer ça, je me suis, en particulier, référée à une estampe japonaise. Curieusement, il y a, dans la peinture japonaise du 19 ème siècle, plein de représentations de femmes faisant l'amour avec une pieuvre sur le modèle du célèbre "rêve de la femme du pêcheur". Ça semble être un fantasme érotique dominant au Japon.

Je ne crois pas, bien sûr, que les pieuvres fassent beaucoup rêver les femmes occidentales. Enfin, moi du moins; j'ai trouvé toutefois une affiche russe des années 20 et puis il y a le film hystérique d'Andrzej Zulawski, "Possession", avec Isabelle Adjani. Mais j'avoue être fascinée. C'est sans doute le fantasme érotique extrême: plus monstrueux, plus impossible, il n'y a pas, il ne peut pas y avoir me semble-t-il. On touche donc là à une espèce d'absolu d'horreur et... de jouissance. Comme quoi la beauté apaisante de la mer a vite fait de se retourner en épouvante.


Images d'Arthur Frank MATHEWS (1860-1945), Hokusai (1760-1849), Marcello Dudovich (1878-1962).

Le titre du post est bien sûr une allusion à Arthur Rimbaud.

samedi 18 août 2018

Interlude

















Cette semaine, je ne me casse pas la tête. Je me contente de poster quelques images.


Ce n'est pas que je n'ai rien à dire mais j'ai l'impression, en ce mois d'août, d'une  vacance généralisée qui rend tous les propos superflus. Les discours, c'est donc remis à plus tard.
 
 Et puis, il faut bien dire que parmi ceux qui fréquentent mon blog, beaucoup m'avouent qu'ils s'intéressent avant tout à mes images mais mes textes...., c'est vraiment trop farfelu et irritant.

Je n'y vois bien sûr aucun inconvénient même si je n'ai aucune prétention ou compétence artistiques et que j'accorde tout de même une priorité à mes petits textes sur les images.

Images de Julius KLINGER  (1876-1942). Peintre de la Sécession viennoise. J'aime beaucoup, je crois qu'il illustre bien le monde de Carmilla.

samedi 11 août 2018

Du Bleu de Delft au Bleu de Prusse



La semaine prochaine, c'est la rentrée littéraire d'automne. Pour que la période printemps/été 2018 ne s'efface pas complétement, je récapitule donc aujourd'hui ce que j'ai aimé ces derniers mois:

- "Tumulte" de Hans Magnus ENZENSBERGER. Une espèce d'autobiographie du grand écrivain allemand. Passionnant car on voyage beaucoup: l'URSS d'Est en Ouest, les Etats-Unis, Cuba... Un livre formidable.

- "Les guerres perdues de Iouri Belaïev" de Pierre SAUTREUIL. Le meilleur livre, de très loin, écrit sur l'Ukraine et le conflit dans le Donbass. C'est juste, précis, sans manichéisme et ça repose sur une présence directe sur la ligne de front. Pierre Sautreuil est un jeune (25ans) journaliste du "Nouvel Observateur".  Son livre évoque un peu le "Limonov" d'Emmanuel Carrère mais il est peut-être supérieur. Impressionnant! Pierre Sautreuil a tout compris. Dommage qu'on n'ait pas davantage parlé de son bouquin mais il est vrai qu'on préfère la propagande pro-russe (cf. Cédric Gras: "Anthracite").


- "Là où se mêlent les eaux" de Laurent GESLIN et Jean-Arnault DERENS. Un grand voyage, d'abord en bateau puis par voie terrestre, qui nous conduit de la pointe de la botte italienne aux Balkans (Slovénie, Croatie, Monténégro, Albanie) puis la Grèce, la Turquie, la Georgie, l'Abkhazie, un morceau de Russie,  l'Ukraine et la Crimée, la Moldavie. Un livre très bien écrit, très érudit (j'ai appris énormément de choses) qui nous permet, surtout, de découvrir, redécouvrir, une foule de minorités oubliées. Je recommande vivement ce livre.


- "Keila la Rouge" d'Isaac Bashevis SINGER. Un grand roman inédit (il n'était paru qu'en feuilleton). Immense plaisir de retrouver cet immense écrivain. L'un des écrivains majeurs du 20 ème siècle à mes yeux. Il ressuscite de manière très vivante, avec ses drames, sa poésie, sa cruauté, le monde juif de l'Europe Centrale.


- "Toucher le cœur des hommes" d'Anne-Marie SCHWARZENBACH. Les éditions Payot rééditent en ce moment les textes de cette grande journaliste suisse. La prose est magnifique et permet de découvrir un Orient disparu, celui des années 30, de Trébizonde à Kaboul, Peshawar, Téhéran.

- "La vie quotidienne de Freud et de ses patients" de Lydia FLEM. Une jolie réédition d'un très bon livre paru dans les années 80. Même si vous êtes allergique à la psychanalyse, ce bouquin vous passionnera. Je précise également que Lydia Flem est l'une de mes écrivains belges préférés ("La reine Alice" est bouleversant). A découvrir.


- "La langue géniale 9 bonnes raisons d'aimer le Grec" d'Andrea MARCOLONGO. Ce livre a été un grand succès en Italie et on le comprend tout de suite. Vous êtes peut-être comme moi: je n'ai jamais fait de grec. Cependant, j'ai été passionnée par ce bouquin qui montre bien comment chaque langue est une grille d'appréhension du monde. On ne perçoit jamais de la même manière le temps, l'espace, les genres, on ne compte pas de la même manière, on n'a pas la même perception, la même sensibilité. Du bonheur du plurilinguisme.

- "L'été d'Olta" d'Ornela VORPSI. Ornela Vorpsi est une femme fascinante. Une très belle Albanaise mais qui écrit en Italien et en Français. Qui est aussi plasticienne et photographe. Dérangeante, provocatrice, elle reconnaît ne pas être très appréciée des féministes. Ce livre parle de son enfance en Albanie dans les années 70 et de son éveil au désir, à la sensualité.


- "Bleu de Delft" de Simone van der VLUGT. Vous voulez visiter la Hollande ? Lisez ce roman captivant décrivant le parcours d'une femme forte, une femme artiste au siècle d'or néerlandais (le 17 ème).

- "Bleu de Prusse" de Philip KERR. Je ne lis qu'exceptionnellement des romans policiers mais il faut reconnaître que les bouquins de Philip Kerr constituent une source d'information prodigieuse sur l'Allemagne nazie. Ce livre se passe principalement à Berchtesgaden, le nid d'aigle du Führer. C'est sans doute l'un des meilleurs livres de Philip Kerr. C'est, hélas, aussi son dernier puisqu'il vient de décéder prématurément.


Tableaux de Adolf Hiremy Hirschl (1860-1933). Il est classé parmi les peintres académiques mais je vous assure que chacun de ses tableaux, en  original", est un choc.

Le premier tableau, "Aphrodite", sert d'affiche à une exposition consacrée à la mer au MUMA (musée André Malraux) du Havre. Elle est placardée un peu partout dans la ville y compris sur les bus. Nul doute que les Havrais la remarquent et s'en souviennent

samedi 4 août 2018

Les Tigresses

 

Ouh la, la ! C'est le grand vide maintenant. Y'a plus personne à Paris !
Alors, cette semaine je vais essayer d'innover et de faire du léger (sur le fond ! parce que sur la forme, je dois battre mon record de longueur). On me dit tellement souvent que je suis ennuyeuse et que je me prends au sérieux.


Donc, je vous ai déjà dit que je fréquentais beaucoup la piscine, celle de mon quartier, tout près du Parc Monceau.

J'ai pas tardé à remarquer que plein de femmes seules y venaient, très fréquemment.

Mais au fond, ça se comprend: où est-ce qu'on peut aller, tranquille, quand on est une nana qui ne sait pas trop à quoi s'occuper ? Les cafés, on se fait tout de suite embêter et les magasins, on ne peut quand même pas y aller tous les jours.


La piscine, c'est idéal  pour échapper au mari et aux gosses pendant tout un après-midi. On a un bon prétexte: on s'entretient, on fait du sport et puis la natation, c'est quand même davantage un sport de nana.

On peut y draguer aussi bien sûr mais c'est pas terrible:  les mecs qui fréquentent les piscines, c'est surtout des chômeurs ou des retraités.

 En fait, ce qui est surtout intéressant, c'est qu'il y a là un solarium et qu'on peut s'y retrouver entre copines et voisines du même quartier, du même milieu.




Comme je ne connais pas beaucoup de Françaises en dehors de mon boulot, j'ai essayé de m'intégrer à plusieurs groupes.

C'est très intéressant parce que la piscine, c'est déjà un milieu chargé d'érotisme. Quand en plus, ça regroupe plein de jeunes nanas des beaux quartiers, ça devient féroce.

Il faut bien le reconnaître: on en frémit toutes quand on voit débarquer une nouvelle femelle au charme foudroyant. Je crois que les hommes sont épargnés par ça mais pour les femmes, c'est vraiment terrible même si c'est quelque chose qu'on n'avoue presque jamais: ça nous vrille le bas-ventre, ça nous donne des envies de meurtre.


C'est pas possible qu'elle ait un plus beau cul que moi celle-la, qu'elle soit plus bronzée. Et ses yeux et sa peau et sa chevelure... Elle ne doit absolument rien fiche, juste se faire entretenir et passer son temps à courir les esthéticiennes et les coiffeurs.

On est très primitives, animales, dans notre détestation. On est vraiment des tigresses prêtes à bouffer l'autre pour éviter qu'elle ne devienne la star de la piscine.

Enfin, j'ai réussi à passer cette épreuve et j'ai été admise, peut-être parce que j'ai joué à la godiche.



Alors voilà quelques extraits de nos conversations :

On commence toujours par se féliciter qu'on ait une piscine à peu près propre (mais pas toujours) et surtout "bien fréquentée" (ça signifie plein de choses). Après on commence à discuter.

- "Tu t'appelles Carmilla ? C'est joli comme prénom. C'est comme pour la maîtresse du Prince Charles ?"

- Ah non ! Elle, c'est Camilla et j'espère surtout ne pas du tout lui ressembler. Moi, c'est le célèbre roman d'épouvante érotique".



- "T'as un joli maillot".

- "Ah oui ? C'est un Erès. C'est tout de même mieux qu'un Arena qui vous gratte tout le temps. Un Erès, à porter, c'est aussi excitant que de la lingerie fine. Les seins nus et même le deux pièces, c'est dommage mais c'est terminé, on n'a plus le droit d'exhiber que sa silhouette. Alors, on compense en retrouvant le plaisir de l'auto-érotisme. J'adore me regarder dans mon maillot".


- "Rouge, c'est pas un peu voyant ?"

- "Le rouge et le noir, pour m'habiller et pour mes dessous, j'adore. Bien sûr, avec un rouge à lèvres et un vernis assortis, très vifs. C'est d'un goût limite, je le reconnais. Ça fait trop sexe, ça ne va pas et ça ne plaît pas à tout le monde. Au boulot, j'évite. C'est mon plaisir du week-end."


- "On te connait bien, tu ne passes pas inaperçue. Tu nages très bien mais tu nous fais peur. Tu déboules sans cesse comme une dingue avec ton crawl frénétique. Tu vas avoir un accident, c'est sûr, tu vas emboutir gravement un autre nageur. Moi, je suis enceinte et, dès que je te vois, je fais bien attention à ne pas nager dans la même ligne que toi. Tu  pourrais pas nager plus cool,  pratiquer, comme nous, la brasse ou le dos crawlé  par exemple ?"

- "D'abord, je ne suis pas si bonne que ça, on est toutes, plus ou moins, des toquardes sinon on ne viendrait pas ici. Mais j'ai la compét' dans la peau et le sport, pour moi, c'est d'abord de la vitesse et de la défonce. Il s'agit d'aller le plus vite possible, le plus longtemps possible. Sinon, c'est du barbotage et de la détente et ça ne sert pas à grand chose. La brasse, la "mamie-brasse", le dos, ça m'ennuie profondément. Pour moi, il n'y a qu'une nage, le crawl, et je dirais même que si on ne sait pas crawler, on ne sait pas nager, on ne fait que le petit chien.
 

Le crawl, il paraît que ça vient des îles Hawaï et c'est d'apparition très récente. C'est la nage non seulement la plus rapide mais c'est aussi celle où le corps humain atteint à la plus grande beauté. Pour une nana, c'est la nage parfaite parce qu'il s'agit de bien balancer ses hanches et ses épaules comme lorsqu'on danse. Le crawl, c'est la danse du serpent et pour faire craquer les mecs, rien de tel. La natation, en fait, c'est un défi sexuel et physique. J'aime bien faire la course avec des mecs pour leur coller des raclées en toute indifférence. Après c'est sûr qu'ils ne m'embêtent pas. Ça devrait inspirer les féministes mais je n'ai vraiment pas l'impression qu'elles soient sur ce terrain là puisque, pour elles, les femmes sont forcément de pauvres petites créatures fragiles. Je précise enfin que l'accouchement dans une piscine est, aujourd'hui, très tendance."



- "C'est bizarre ce que tu racontes-là. T'es drôle et puis, t'as pas un petit accent ?"

- "Ah non! Pas du tout! C'est vrai que je ne parle peut-être pas comme tout le monde et que j'ai sans doute  une manière singulière de m'exprimer, appliquée et probablement précieuse, trop bien pour être authentique. Mais pour moi, c'est vous qui avez un terrible accent parisien et l'accent parisien, c'est vraiment pas beau. Ça fait négligé.


Enfin ! c'est vrai que je suis une fille de l'Est. Je viens d'Ukraine, ce pays qui produit surtout des Femens, des mannequins, des prostituées et des femmes de ménage. Y'a un peu de tout ça en moi et, d'ailleurs, j'ai un blog référencé par des sites de rencontre avec des femmes slaves. Mais ça n'a jamais rien donné et personne ne m'a jamais dit qu'il m'avait découverte par le biais d'un site de rencontre. Mais c'est pas grave, je suis pas au chômage et c'est même plutôt moi qui serais capable d'entretenir un mec. Mais les gosses et les maris une fois pour toutes, ça m'intéresse pas du tout."


Après, j'avoue que la conversation se refroidit considérablement. J'ai l'impression que tous mes propos tombent à plat. C'est drôle, on me prend toujours au premier degré. Et au total, je ne me suis encore fait aucune nouvelle copine.



Images de la photographe suédoise (vivant à Paris): Emma HARTVIG
J'espère qu'elles vous évoqueront agréablement votre vampire préférée à la piscine. Je précise toutefois que si j'ai bien un beau maillot rouge, je porte, en sus, un bonnet noir (c'est obligatoire), de grandes lunettes et, souvent, de longues palmes noires et blanches.

Si vous allez au cinéma, je vous conseille:

-"The charmer" de Milad ALAMI réalisateur danois d'origine iranienne. Un film peut-être scandaleux qui bouleverse complètement notre vision des "migrants". On est très loin de l'approche ONG.

-"Le dossier Mona Lina" d'Eran Riklis. Un film d'Israël qui nous fait voyager du Liban à Hambourg sur fond de lutte entre le Hezbollah et le Mossad.

-"Blood Simple": le premier film (1984) des frères COEN, un chef d’œuvre de noirceur.

-"Mon tissu préféré" de Gaya JIJI. Recommandé par Olympe et approuvé. Le portrait, beau et complexe, d'une femme à Damas au début de la guerre civile.


On peut enfin lire ce post en écoutant : "J'aime regarder les filles" repris par le groupe Feu! Chatterton avant que cette chanson ne tombe sous le coup de la nouvelle loi Schiappa (qui proscrit les regards appuyés).