samedi 28 mars 2020

De l'optimisme : "Le meilleur des mondes possibles"


Et si, malgré tout, nous vivions bien dans "le meilleur des mondes possibles".

Se poser cette question, c'est se voir tout de suite accorder un brevet même pas de naïveté mais de stupidité profonde, de bêtise cyclopéenne.

Et puis quel tollé, quelle indignation ! Comment peut-on être à ce point aveugle à la misère et la souffrance du monde, à ses injustices, à sa violence  ?


La formule, on le sait, a été développée par le philosophe-mathématicien Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716) puis raillée, ridiculisée, par Voltaire dans "Candide". Ça explique qu'on ait aujourd'hui, en France, une vision généralement négative de Leibniz.


Pourtant, quitte à passer pour une idiote complète, j'ai tendance à me ranger du côté de Leibniz, à adhérer à son inébranlable optimisme. Surtout en ces temps lugubres où un peu d'air vif, de motifs d'espoir, ne sauraient nuire. Il faut ainsi rappeler que Leibniz a développé sa pensée au lendemain d'une époque effroyable qui a ravagé et ruiné l'Europe et bouleversé les mentalités : la guerre de 30 ans (1618-1648).

Et puis, j'en ai tellement marre de tous ces "déclinistes", de ces "collapsologues", de tous ces prophètes de malheur, de tous ces écolos bêtas et intolérants, qui nous empoisonnent la vie. Il est plus que jamais temps de l'affirmer : l'humanité progresse à grands pas et tout porte aujourd'hui à l'optimisme.


Leibniz, je ne veux bien sûr pas me faire passer pour une spécialiste de sa pensée. Ses écrits philosophiques ("la Monadologie", "Les Essais de Théodicée") m'ont plutôt refroidie. Mais il était surtout un génie universel (polyglotte, grand voyageur, ingénieur) et notamment un mathématicien révolutionnaire : la numération binaire et le calcul infinitésimal (différentiel et intégral), c'est lui. Ça me parle davantage et j'ai tendance à penser que ceux qui se sont contentés de lire ses œuvres philosophiques ne l'ont sans doute pas entièrement compris.


J'ai personnellement découvert Leibniz à l'occasion d'un bref séjour, il y a quelques années, à Hannover (Hanovre) en Allemagne du Nord, une région que j'aime particulièrement. Il a été, pendant 40 ans, bibliothécaire et Conseiller à la Cour du Duc de Brunswick. A Hannover, il faut absolument visiter  les magnifiques "Jardins de Herrenhausen". C'est là, qu'en m'y promenant, j'ai appris que Leibniz les arpentait régulièrement, il y a près de trois siècles, en compagnie de la jeune duchesse Sophie-Charlotte de Hanovre, une jeune femme elle-même remarquable avec la quelle il a sans doute entretenu un amour platonique.


Trois siècles, ça semble nous renvoyer à des temps préhistoriques, à une pensée balbutiante. Pourtant, sans qu'on s'en rende généralement compte, le monde est devenu brusquement, depuis une cinquantaine d'années, leibnizien. On est tous ses héritiers à chaque fois qu'on allume son ordinateur ou son smartphone ou qu'on échange en ligne. Leibniz est le précurseur de l'informatique, d'Internet, des réseaux sociaux, de la mondialisation (il avait plus de 1 300 correspondants dans le monde entier).


Les algorithmes, les supercalculateurs quantiques, la modélisation des phénomènes naturels, les "cartographeurs" de Google, c'est également lui. Pour Leibniz, la planète, le monde, est un vaste système, un immense réseau, dont tous les éléments sont connectés. Tout est interconnecté (un grand Internet avant l'heure), c'est son message essentiel.


Principal instrument de la révolution leibnizienne, la numération binaire utilisant la base 2 et reposant uniquement sur le 0 et le 1. Leibniz aurait été inspiré par la pensée chinoise, à la quelle il s'intéressait beaucoup, et la philosophie dualiste du Yin-Yang. C'est très bizarre, on ne commence à comprendre Leibniz qu'aujourd'hui : quand il a développé cette nouvelle méthode de calcul binaire, personne n'en a vu l'intérêt et lui-même a renoncé à la mettre en pratique. Il faut dire qu'à l'époque, la plupart des gens avaient déjà bien du mal à se débrouiller avec la numération décimale et que nombre de grands esprits, tel Goethe, savaient à peine effectuer de simples calculs.


Et même aujourd'hui, qui perçoit toutes les implications du "tout binaire" et de la révolution dont la formule est porteuse ? Qui s'intéresse d'ailleurs vraiment aux chiffres et aux nombres, qui les aime, leur voue une passion ? La numération binaire apporte pourtant une simplification radicale qui permet non seulement de concevoir des calculateurs très puissants mais surtout de traduire l'homme et le monde en formules mathématiques. Et à partir de là, d'algorithmiser la pensée elle-même, ce qui inquiète bien sûr mais ouvre également des horizons vertigineux.



Pour Leibniz, au commencement, si l'on peut dire, était le nombre, le zéro et le un. Il faut ainsi avoir la vision d'un Dieu calculateur.

Le monde se fait quand Dieu commence à calculer à partir du néant, à partir du zéro, quand Dieu crée le 1. La création toute entière est à partir de là calculée, structurée par des nombres et des formules. Mais quand on fait marche arrière, quand on la décompose, il ne reste toujours que soit le 1 soit le 0.

On se situe évidemment bien loin de la simple conception chrétienne. Peu importe en fait, la question de l'origine, divine ou profane, du monde : il s'agit avant tout, avec le langage mathématique, d'en comprendre les lois et les principes. Il s'agit d'éradiquer les erreurs et la confusion, de calculer avant d'argumenter.



 Le réel est mathématique et le monde, l'ensemble du vivant, se donne comme un grand livre ouvert qui peut être transcrit en chiffres et en symboles. On peut même légitimement envisager de l'analyser pour le comprendre dans sa totalité et pouvoir le rendre meilleur..

Je trouve absolument fascinante cette théorie du tout binaire. D'abord parce qu'elle est confirmée aujourd'hui par la science et l'étude des lois de fonctionnement de l'esprit humain, du langage, des échanges sociaux : tout repose sur des différences, des couples d'oppositions. Et surtout parce qu'elle marche, qu'elle fait chaque jour la preuve de son extraordinaire efficacité avec la révolution informatique.

 
Cela est généralement mal perçu mais nous sommes engagés, depuis quelques décennies, dans un bouleversement majeur qui est porteur d'espoir et d'optimisme : le monde va devenir transparent ! Il est en effet possible de découper notre monde en données binaires, en de minuscules détails tous reliés entre eux. On peut ainsi procéder à un inventaire infini. Le monde devient une somme d'adresses, un méga-fichier I.P., dont chaque détail, chaque événement, devient localisable, identifiable.


Un monde transparent, sans flou ni approximations. C'est vraiment le matin des mathématiciens !

C'est pour cette raison que l'on peut affirmer que l'on vit bien dans "le meilleur des mondes possibles". Notre monde a été préféré à une infinité d'autres mondes possibles et c'est Dieu qui, dans sa sagesse, en a décidé ainsi en le dotant et l'agençant de lois et de principes rigoureux.


Il nous appartient, à nous Humains, de découvrir et d'analyser ces Lois et ces principes pour rendre le monde meilleur.

"Le meilleur des mondes possibles", ça signifie donc que le monde existant n'est pas le meilleur dans l'absolu mais le moins mauvais.


Tout n'est évidemment pas parfait, au mieux, quand on regarde dans le détail : les injustices, la souffrance, la violence font, il faut le constater, le lit de la condition humaine.

Mais si on considère la totalité des choses, le monde vivant, passé et à venir, dans son ensemble, on ne peut que conclure à leur harmonie.


Certes le Mal fait partie des possibles, le monde ne peut jamais être parfait, l'homme peut prendre de mauvaises décisions. Mais il est aussi un être rationnel qui dispose d'une faculté inaliénable : la vertigineuse liberté de choisir.

Mais si le Mal fait partie du monde, c'est parce que sans souffrance, il n'y aurait pas de joie, sans guerre, il n'y aurait pas de paix, sans être, il n'y aurait pas de devenir.

Internet, c'est vrai que c'est la surveillance généralisée et la haine déversée sur les réseaux sociaux, mais c'est aussi un accès universel à la connaissance. Et c'est cela le plus important : Internet contribue malgré tout à améliorer nos vies, à nous rendre plus éduqués, plus moraux.


Si Dieu avait exclu le Mal, nous serions déjà parfaits, nous aurions déjà atteint le but ultime. Mais nous vivrions alors dans un monde à l'arrêt, immobile, sans doute sinistre, sans saveur et probablement terrifiant. Avec le Mal, nous sommes dans l'obligation de nous renouveler sans cesse, d'être en perpétuel mouvement pour essayer d'améliorer le monde. Avec le Mal, nous disposons d'une continuelle liberté de choix.

Le Mal est, en quelque sorte, moteur du monde. C'est pour cela qu'il est aussi porteur d'espoir. Le Mal incite finalement à l'optimisme.

Images (sauf la 1ère et la 7 ème) du célèbre dessinateur de BD Jean GIRAUD (1938-2012) alias MOEBIUS.

J'imagine que ce post pourra être jugé fumeux, prétentieux, hors de propos. Parler de Leibniz en quelques lignes, à une époque aussi déprimante... Tant pis ! J'ai surtout voulu exprimer mon indécrottable optimisme et mon amour des chiffres.

samedi 21 mars 2020

L'élégance des pauvres



J'ai revu, ces derniers jours, le film de Benoït Jacquot : "Journal d'une femme de chambre" d'après le roman d'Octave Mirbeau.

Un film à l'esthétique léchée, avec Léa Seydoux comme actrice principale. Ça m'a tout de suite donné envie de lire le bouquin (paru en 1900) que j'ai dévoré.


Incroyable ! Je me suis complétement identifiée à son héroïne, je me suis reconnue en elle. Qu'est-ce que j'ai de commun, pourtant, avec une simple bonne de la fin du 19 ème siècle (il y avait, à cette époque, plus de 300 000 employées de maison en France) méprisée et humiliée par ses patrons, harcelée par les hommes, entourée de sinistres imbéciles, obligée et finalement prête à tout pour pouvoir survivre ? C'est là l'extraordinaire puissance du roman.


J'ai aussi en mémoire le livre qui a été l'un des plus forts tirages de l'édition française : "L'élégance du hérisson" de Muriel Barbery. On s'est rarement interrogés sur les raisons de l'extraordinaire succès de ce livre. Il s'agit de la concierge d'un immeuble parisien, d'apparence et de comportement caricaturaux. Elle en rajoute même de manière à mieux cacher son jeu. Elle se fait encore plus laide qu'elle n'est, elle se nourrit de cochonneries, elle entretient un chat amorphe et obèse. En réalité, elle passe son temps à lire, elle est une érudite. Elle est infiniment plus cultivée que les bourgeois de son immeuble et elle les domine en quelque sorte parce qu'elle a une connaissance plus approfondie de la vie.


Ou bien, pour parler de mon expérience propre, j'aime bien aller faire mon marché près des Ternes et bavasser avec les commerçants. J'y suis bien connue et j'ai l'impression de me retrouver en Union Soviétique ou en Iran, avec une petite corruption relationnelle généralisée : on m'assure qu'on me réserve, à mon Excellence, les meilleurs morceaux.
Je m'y suis fait plein de copains-copines, tous des petites gens, comme on dit, mais, mais...on rencontre souvent des "spécimens" étonnants. Mon poissonnier chez Daguerre, par exemple, c'est un intello même s'il n'a probablement pas fait d'études. Je parle surtout avec lui bouquins et voyages. Tout son fric, il le consacre à ça, quitte à vivre misérablement par ailleurs. Mais il est intarissable et hyper-compétent aussi sur les poissons et fruits de mer. Pourtant, poissonnier, ça doit être un boulot épouvantable. Je crois que ça me donnerait la nausée, que j'en aurais des cauchemars, sans parler de l'épuisement.


Les gens "humbles" nous donnent souvent des leçons de vie. Ce qui vous fait grand, ce n'est pas votre situation sociale, c'est la manière que vous avez d'affronter les événements, votre destin, la manière dont vous parvenez à transfigurer le prosaïsme de votre existence. On peut ainsi trouver gloire et grandeur même dans les situations les plus humiliantes et les plus abjectes.

C'est l'un des "Credo" de ma vie propre. Je me souviens ainsi qu'Olga Tokarczuk, récent Prix Nobel de littérature, a d'abord été femme de chambre, durant un an, dans des hôtels londoniens. Qui a porté attention à Olga Tokarczuk à cette époque ? Elle n'en éprouve cependant aucune amertume. Moi-même, j'ai une conscience aiguë que c'est par une succession incroyable de hasards que je vis aujourd'hui à Paris 17 ème. Le plus probable était que je végète dans une sinistre banlieue russe ou ukrainienne en vivant de petits trafics. J'aurais sans doute été frustrée mais pas forcément plus malheureuse. Ça explique sans doute beaucoup mon caractère, le sentiment que je donne parfois d'être froide, hautaine, détachée. J'ai appris en fait que le monde extérieur ne devait et ne pouvait pas m'affecter.


L'important en effet, c'est de comprendre que ce ne sont pas les événements ou les situations qui vous définissent, qu'ils n'entament en rien votre individualité. L'important, c'est de parvenir à préserver sa dignité, de ne pas abdiquer sur ce qui nous constitue en notre for intérieur.



Aujourd'hui, on passe son temps à se sentir indigné, offensé; on s'affiche en victime, c'est devenu la posture  habituelle. On rumine son malheur, son infortune, on réchauffe continuellement sa haine, son ressentiment, on en veut au monde entier.



Ce n'est bien sûr pas du tout mon point de vue, ma vision du monde. On doit être capables de passer outre, de transcender son quotidien. Les avanies, les humiliations, j'en ai eu mon lot comme tout le monde mais ça m'a toujours glissé dessus comme sur le dos d'un canard. La colère puis la haine sont mauvaises conseillères. Dans l'abjection, on peut aussi trouver gloire et grandeur.

Être pauvre ne confère aucune vertu pas plus qu'être riche ne vous assigne à une infamie définitive. C'est notre capacité à nous affranchir de ces conditions qui nous rend souverains. "Fugitive parce que reine", c'est le titre d'un beau livre de Violaine Huisman.



































Images principalement de Charles MAURIN (1856-1914). Photographie de Sarah Bernhardt. Le dernier tableau est du peintre autrichien Josef ENGELHART ("Le vent" 1897).

Dans le prolongement de ce post, je recommande tout particulièrement le remarquable livre d'Octave Mirbeau : "Journal d'une femme de chambre" ainsi que "Germinie Lacerteux" des frères Goncourt. Deux points de vue différents : triomphant et victimaire. On découvre un monde révolu, effroyable, celui de la domesticité. Sa disparition constitue sans doute l'un des plus grands bouleversements sociaux du 20 ème siècle.

Au cinéma, outre les films de Luis Bunuel et de Benoït Jacquot, on peut se référer à deux approches contemporaines : le très célèbre "Parasite" de Bong Joon-Ho, mais aussi "Le temps des Seigneurs" de l'allemand Oskar Roehler (2018). C'est, à mes yeux, encore plus fort que "Parasite".

samedi 14 mars 2020

Hauts les coeurs !


Pour vous remonter le moral et vous aider à supporter la période de "confinement" à venir, voici quelques conseils de lectures. D'abord de la littérature d'Europe Centrale et Russie :

- Isaac Bashevis SINGER : "Le charlatan". Un Singer redécouvert, inédit. Surprise, il est formidable ! La manipulation, la séduction,  la mythomanie, l'esprit velléitaire. Toute la faiblesse humaine, son inconstance et sa capacité à s'illusionner. Ce bouquin peut être une excellente introduction à l’œuvre du prix Nobel de littérature 1978.



- Benoît VITKINE : "Donbass". Par le correspondant du "Monde" à Moscou. Ce bouquin est bizarrement classé dans la catégorie "romans policiers". Je crois en fait qu'il décevra les amateurs du genre : le journaliste prend nettement le pas sur l'intrigue criminelle. En revanche, il parle avec beaucoup de justesse et de vérité de la vie quotidienne sur le front du Donbass. Comment on s'accommode, tant bien que mal, de la guerre et comment on continue à vivre. J'approuve entièrement ce livre qui n'est pas encombré d'idéologie et se situe au plus près des "gens", de leur lâcheté, de leur héroïsme, de leur désespoir et de leur crapulerie.


- Yoann BARBEREAU : "Dans les geôles de Sibérie". Yoann Barbereau, directeur de l'Alliance Française à Irkoutsk, a été victime d'un "kompromat", un "dossier compromettant", monté par le KGB. Accusé de pédophilie, il a été emprisonné à Irkoutsk et on lui promettait 15 ans de camp. Il n'a du son salut qu'à lui-même et surtout pas à l'Ambassade de France. Un récit terrifiant, haletant, rythmé par deux évasions rocambolesques. La description implacable du pouvoir politique russe. N'oublions pas que Vladimir Poutine s'est lui-même hissé au sommet de l’État en éliminant, en 1999, son principal adversaire par un "kompromat", ce chantage sexuel qui a récemment fait irruption sur la scène politique française.


- Leonid YOUZEFOVITCH : "La route d'hiver Iakoutie, 1922-1923". Youzefovitch est connu en Russie pour ses polars historiques (3 volumes traduits en français). Dans ce livre, il évoque un épisode méconnu de la guerre civile russe opposant l'armé rouge et les Iakoutes. Si vous aimez les grands froids, les régions extrêmes, l'amour, la souffrance et la joie humaines, vous serez fascinés par ce bouquin.

- Velibor COLIC : "Le livre des départs". La suite du remarquable "Manuel d'exil" d'un écrivain bosniaque qui vit en France. J'adore sa fantaisie, son ironie, son regard désabusé sur les institutions. Ses relations d'imparfaite compréhension avec les femmes. Mais c'est aussi le récit d'une recherche du bonheur et de sa frustration. C'est moins bien que le "Manuel d'exil" mais ça réserve quand même quelques joyeux pétards.


Je ne lis pas seulement ce qui vient de sortir. J'ai aussi lu pas mal de littérature russe du 19 ème siècle ces derniers temps. Tout le monde connaît les grands (Tolstoï, Pouchkine, Dostoïevski, Gogol, Tchekhov). Mais il y en a d'autres qui valent le détour. A l'occasion de certaines rééditions et nouvelles traductions, je vous conseille ainsi :

- Nikolaï LESKOV (1831-1895). Il a longtemps été déprécié parce que jugé carrément réactionnaire. Peut-être ! Mais je vous assure que "La Lady Macbeth de Mtsensk" est un bouquin saisissant, incroyable, un vrai choc. La première tueuse en série de la littérature russe, la première héroïne qui ne craint pas d'enfreindre l'interdit sexuel. Lisez aussi "Le pélerin enchanté - Aux confins du monde", dans une nouvelle traduction qui change tout.


M.E. SALTYKOV-CHTCHEDRINE: "Les Golovlev". C'est l'un des grands bouquins de la littérature russe paru en 1880. La décadence d'une famille de grands propriétaires terriens rongés par la folie, l'hypocrisie, l'avarice. Le roman absolument noir de la destruction morale d'une société, préfigurant, dit-on, la Révolution.
 

Et maintenant, un peu de littérature persane (c'est plutôt rare) :

- Sadegh TCHOUBAK : "Nuit d'insomnie". Sept nouvelles de l'écrivain persan Sadegh Tchoubak (1916-1998) dont l’œuvre est pour la première fois traduite en français. Des textes très concis qui évoquent irrésistiblement Sadegh HEDAYAT, dont Tchoubak était l'ami intime. Sombre et angoissé.


- Ziay-ed-Din Nakhchabi et Mohammed Qaderi : "Contes du perroquet". Un des livres les plus lus dans l'Inde musulmane et en Iran. Un recueil de contes composé au 17 ème siècle. C'est en poche chez Libretto et c'est évidemment complétement dépaysant.


- "Le goût de l'Iran". Un recueil de la collection "Le goût de..." au Mercure de France. On ne trouvera pas ici d'écrivains persans mais les textes d'écrivains-voyageurs : Nicolas Bouvier, Ella Maillart, Anne-Marie Schwarzenbach, Jane Dieulafoy, Robert Byron... Des textes, en tous cas, très bien choisis et attrayants.


- Jean CHARDIN : "Voyages en Perse". Le récit passionnant du voyage effectué en Perse, dans la seconde moitié du 17 ème siècle, par Jean Chardin, négociant en diamants et représentant de la Compagnie anglaise des Indes Orientales. Libretto vient de sortir une édition de poche réorganisée et allégée que je recommande vivement.
  

Puis, de la littérature française :

- Minh TRAN HUY : "Les inconsolés". Sans doute l'un des meilleurs romans français de ce début d'année. Un étrange roman "gothique", une ambiance hantée, enfiévrée. La fin est remarquable. Les triangles amoureux, la structuration du désir par les rapports de classe et les décalages entre générations, l'hésitation perpétuelle entre le conformisme et l'abîme, le déchirement identitaire.



- Iegor GRAN : "Les services compétents". Iegor GRAN est né à Moscou, il est le le fils du célèbre dissident Siniavski. Il est devenu français et écrit des romans marqués par l'humour et la dérision (je recommande tout particulièrement "L'écologie en bas de chez moi"). Il parle ici pour la première fois de son père et de l'URSS. Son point de vue m'apparaît très juste : l'URSS, c'était bien sûr une machine répressive mais c'était aussi, et surtout, un monde grotesque et absurde, souvent comique sous certains aspects. "Les services compétents", ce sont d'abord les services incompétents, d'une inefficacité indescriptible dans un foutoir au sein duquel chacun ne songe qu'à aménager, le moins mal possible, sa petite vie. Dommage que Iegor Gran n'aille pas plus loin. On reste sur sa faim mais on espère qu'il écrira à nouveau sur l'URSS, ce grand théâtre de l'absurde et du Père Ubu.


- Régis JAUFFRET : "Papa". Un titre comme ça, ça me fait normalement fuir. J'ai pourtant été fascinée par ce livre. Quand on parle de son père, on le présente généralement soit comme un héros, soit comme un salaud. Mais qu'en est-il, que peut-on dire, lorsqu'on a eu un père absolument sans qualités ? Un personnage évanescent, absent, ne s'exprimant pas, incapable de s'affirmer, que tout le monde rejette, met à l'écart ? L'anti-modèle absolu, celui dont la mort passe presque inaperçue. Un livre qui fait beaucoup réfléchir, qui permet de considérer, sous un angle nouveau, l’œuvre de régis Jauffret (l'un des très bons écrivains français).


Enfin des essais :

- Johann CHAPOUTOT : "Comprendre le nazisme" et "Libres d'obéir. Le management, du nazisme à aujourd'hui". Des tonnes de livres ont été écrits sur le nazisme. Peut-on écrire quelque chose de nouveau sur la question ? Et bien oui ! Johann Chapoutot trace véritablement de nouvelles perspectives et, surtout, les situe en regard de notre monde. "Libres d'obéir" met notamment en parallèle les méthodes de management moderne et "l'esprit d'initiative" promu par le nazisme. Deux livres essentiels, très clairs et dérangeants : le nazisme était aussi un anti-Etatisme. A lire absolument !


- Darrel BRICKER et John IBBITSON : "Planète vide - Le choc de la décroissance démographique mondiale". Deux chercheurs canadiens développent ici une thèse qui va à rebours des prévisions catastrophistes en cours. Ce qui menace la planète, ce n'est pas le trop plein, c'est le vide et cela à proche échéance. La population humaine est appelée à décroître très sensiblement, de manière inéluctable ! C'est un livre très convaincant qui présente sous un nouveau jour les problèmes de l'écologie et de l'immigration.


Pour finir, de la littérature allemande :

- Ferdinand VON SCHIRACH : "Sanction". On ne peut le cacher, Ferdinand est le petit fils du dirigeant des "Jeunesses Hitlériennes", Baldur Von Schirach. Il est un grand avocat. Ses livres sont d'une extrême concision et d'une précision chirurgicale. Une véritable leçon d'écriture. Il subvertit aussi le roman policier et criminel. Le crime se trouve analysé froidement, sans pathos, à travers la procédure pénale. On est délivré des analyses psychologiques plus ou moins fumeuses. C'est une nouvelle perspective fascinante. On pourra également lire tous ses précédents livres ("Crimes", "Coupables", "Tabou", tous parus en poche).


Une série de mes petites photos, prises à proximité immédiate de chez moi, dans mon quartier du 17 ème, au mois de novembre dernier pour les premières et très récemment pour les autres. Les 2 dernières images, tout en bas, sont celles du cinéma Reflet Médicis et de la Cinémathèque de Paris.

Au cinéma, je recommande tout particulièrement :

- "Les Misérables" de Ladj Ly. J'ai tardé à le voir mais c'est un vrai choc.
- "La communion" de Jan Komasa. L'imposture, le Mal, le Bien, leurs frontières. Un film qui ouvre un abîme d'interrogations. 

Et puis, on ressort 2 films merveilleux des années 70 :

- "L'ombre des châteaux" de Daniel DUVAL (1977). Une autre vision des pauvres, de la marginalité autrefois. Très émouvante, presque poétique.

- "Les lèvres rouges" (1971) de Harry Kümel avec Delphine Seyrig. Un film sans doute un peu daté mais peut-être (si je ne me trompe) emblématique des préoccupations des années 70.


samedi 7 mars 2020

Nouvelles peurs

 

L'actualité, je ne la connais qu'à travers la presse. Quant aux informations, à la télé ou la radio, je prends bien soin de les éviter. Ça me soûle et m'abrutit. Surtout, j'ai l'impression qu'il n'y a rien de plus normalisateur. Ça permet de croire qu'on peut se dispenser de réflexion: il suffit d'être connectés, d'être en "temps réel", pour savoir tout du monde.


Une semaine de régime "informations", surtout sur le mode "en continu", et vous voilà transformés en citoyens "lambda", péremptoires, réagissant au quart de tour, ayant un avis sur tout et sur rien. De vraies "boules nerfs", tiraillés d'affects contradictoires. On devient vite plein de certitudes, on est "au courant", on se met à avoir des idées, souvent des "engagements", mais on ne perçoit finalement pas l'essentiel: qu'on est enfermés dans une petite bulle, souvent très "du côté de chez moi", de préjugés et d'idées toutes faites.


Je me trompe peut-être, j'ai peut-être tort, mais ça me permet d'échapper aux hystéries ambiantes et aux grands délires collectifs. Je remarque évidemment qu'en ce moment tout le monde est remonté comme des coucous, proche du "nervous breakdown", à propos du Coronavirus. Ça n'arrête pas de caqueter et de se lamenter, d'échafauder les scénarios les plus catastrophistes. La puissance des médias, ça n'est finalement pas rien: capables de provoquer instantanément les grandes émotions, les grandes peurs, surtout les plus malsaines, les plus viles. Il est vrai qu'inspirer la pétoche, c'est ce qui fait leur fonds de commerce. La stratégie des médias, c'est finalement: cultiver l'émotion pour empêcher de penser.


Je n'ai bien sûr aucun avis concernant la menace réelle que fait planer le coronavirus. Mais il suffit peut-être d'analyser un peu les chiffres. On a aujourd'hui, en France, juste un peu plus de (mal)chances de décéder du coronavirus que de gagner au Loto (1 sur 16 millions en France). Pas de panique si vous n'êtes pas trop vieux et bien portant : les décès sont en effet surtout liés à des comorbidités. Mais il est vrai qu'on ignore tout de l'extension potentielle de la maladie.


Les chiffres de mortalité liée au coronavirus sont actuellement très faibles, du moins pas suffisamment importants pour motiver, sauf effroyable malchance, une réelle angoisse voire la panique de la population. On a ainsi rappelé que, chaque année, la simple grippe fait en France, bon an mal an, environ 10 000 morts. Et durant la période épidémique, il y a, chaque semaine, près de 1 000 morts. Mais personne ne s'en émeut.  Qu'est-ce que ce serait pourtant si c'était 1 000 morts du coronavirus ? Il est d'ailleurs comique  d'entendre les médias réclamer, à cors et à cris,  un vaccin alors que celui contre la grippe fait l'objet d'un rejet massif en France. Qui parle également des 6 000 nouveaux séropositifs et 500 décès annuels du SIDA en France ?


On peut aussi relativiser les choses en se penchant sur le passé. La grippe espagnole qui a sévi de 1917 à 1919, aurait fait, selon les dernières évaluations, jusqu'à 50 millions de morts dans le monde, dont 2,3 millions (0,4 million en France) en Europe (parmi les quels, Guillaume Apollinaire, Edmond Rostand, Egon Schiele, Max Weber, Franz Kafka) et 6 millions en Inde et en Chine. La grippe espagnole s'est finalement révélée une tueuse beaucoup plus efficace que la Grande Guerre.


Et que dire de la " Grande Peste Noire" médiévale qui a principalement sévi au 14 ème et 15 ème siècle ? Pour le seul territoire français, la population aurait décru, entre 1340 et 1440, de 17 millions à 10 millions d'habitants, soit une diminution de 41%. Ce n'est ensuite qu'à la fin du 17 ème siècle que la France aurait retrouvé son niveau démographique du début du 13 ème siècle.


Ou bien, sur une période de quelques mois, de 1348 à 1350, d’Italie jusqu’en Irlande,  à partir d’un comptoir génois de Crimée, la maladie aurait fait de 20 à 30 millions de morts, soit entre le quart et le tiers de la population européenne. C’est même 50 % des habitants de Florence qui auraient disparu.


Il y avait effectivement de quoi être terrorisé. La Grande Peste a été un véritable cataclysme pas seulement démographique mais moral, économique, social, politique.


Confrontés à ces chiffres inouïs, comment ne pas croire, en effet, à la fin du monde ? L’avènement de l'Antéchrist ? C’est ce qu'ont cru beaucoup qui ont alors cherché des boucs-émissaires (étrangers, hérétiques, juifs). Dans beaucoup de villes, les juifs furent éliminés avant même l'apparition de la peste, permettant ainsi aux notables de ne pas avoir à rembourser leurs créanciers.


Il faut surtout imaginer la complète décomposition de l’ordre social durant la Peste Noire. Familles et amis se fuient, plus rien ne fonctionne, on ne cultive plus les terres, on n'enlève plus les corps, le maintien de l’ordre est impossible, l’insécurité est totale. Bientôt, les esprits changent, la société est en déliquescence. Persuadés de mourir rapidement, les gens cherchent à vivre pleinement et profiter de ces moments de vie. Une crise morale atteint la société européenne.


De plus, beaucoup de biens sont laissés à l’abandon. La classe dominante est bouleversée et on assiste alors à des transferts massifs de propriété mais aussi à un développement du salariat et à une augmentation du coût du travail.



La Grande Peste a ainsi opéré une complète redistribution des cartes sociales. A tel point que l'on peut dire qu'elle n'a pas eu que des conséquences négatives. A tel point même que lui a succédé,comme une étrange leçon de l’histoire,....la Renaissance.


Alors que l’on pouvait s’attendre à un effondrement de l’Europe, on a au contraire assisté à son renouveau progressif.

Il ne faudrait évidemment pas en conclure qu'on aurait besoin aujourd'hui d'une Grande Peste pour régénérer le monde mais je me demande souvent si cette idée n'affleure pas, avec complaisance, dans les médias et chez nombre de responsables politiques.


En tous cas, l'histoire de la Peste médiévale rencontre étrangement nos angoisses actuelles : d'abord les fantasmes délirants d'une fin du monde prochaine annoncée, voire souhaitée, par les écologistes ou bien cette idée devenue dominante d'une décomposition morale et économique de la société (et singulièrement du capitalisme) à la quelle seul un Grand Soir peut mettre fin.


Avec la menace du coronavirus, pointe aussi cette idée qu'on l'avait bien cherché et que cette épidémie n'est que la conséquence de nos errements: la mondialisation, les migrations, la science et les expérimentations devenues folles, la surpopulation, la rapacité économique... Ce qui se profile aujourd'hui, l'effondrement de la civilisation, ne serait qu'une juste punition de nos péchés.


Très vite s'installe la peur de l'autre. On rentre en pleine société disciplinaire, on prescrit déjà de nouveaux rituels comportementaux : limitation des déplacements, lavage des mains,  port de masques, restriction des contacts corporels (Point positif tout de même pour moi : ça va peut-être conduire à mettre fin, en France, à cette manie qui m'exaspère de se faire systématiquement la bise). On encourage aussi la restriction du lien social (confinement), le repli sur soi-même, sur la cellule familiale, sur son ordinateur. Inévitablement, s'accroît la méfiance vis-à-vis de l'autre, de l'étranger.


La peur de l'autre, ça devient vite la haine de l'autre (il est édifiant d'entendre Greta Thunberg et les "jeunes" d'aujourd'hui s'en prendre aux générations passées). Mais la haine de l'autre, c'est aussi la haine de soi-même. Parce que c'est bien là le fond du problème. Si on se met à haïr l'autre, à se détester soi-même, c'est aussi parce qu'on se sent coupables, universellement coupables. On est incapables d'admettre la réalité brute de la vie, son absence de justification.


La fatalité du Destin, ça nous est étranger. Le malheur doit être obligatoirement rapporté à quelque chose, à quelqu'un, à soi-même. On n'arrive pas à accepter le caractère monstrueux de la vie, son arbitraire et son indifférence.  et on se convainc alors d'une nécessaire expiation.


On a souvent dit que le 21 ème siècle serait religieux. Peut-être ! Ce qui est sûr, c'est qu'on est déjà fortement incités à faire pénitence et à dénoncer les corrompus sur terre. L'Empire du Bien se généralise et on prépare activement des lendemains qui ne seront peut-être pas roses.


Tableaux de Caspar David FRIEDRICH (1774-1840), Brueghel Le Jeune (1564-1636), Francisco de GOYA (1746-1828), Arnold Böcklin (1827-1921) + images du film "Nosferatu le Vampire" de Werner Herzog ainsi que divers anonymes.

Le coronavirus m'a du moins fait renoncer à me rendre en Iran ce printemps: par crainte surtout d'être mise en quarantaine au retour.

Dans le prolongement de ce post, je recommande un très bon livre : "Peste et Choléra" de Patrick DEVILLE. Prix Fémina 2012 , on le trouve aisément en poche.