dimanche 3 juillet 2016

Des chiffres


Les chiffres, c'est mon métier. Je vis chiffres, je pense chiffres. Chaque jour, j'en brasse des centaines, des milliers, je me promène dans des bilans, des comptes de résultats, des tableaux de financement, des comptes analytiques, je diffuse, à partir de ça, des notes de stratégie. 


Il est bien difficile de faire comprendre mon boulot à mes amis, mon entourage. Je me rends compte qu'on semble me plaindre, qu'on estime que ça doit être follement ennuyeux (toujours à vérifier que les comptes sont "justes") et qu'il faut, sans doute même, être un bourrin pour faire ça. Le plus rigolo pour moi, c'est quand j'atterris, inopinément, dans un milieu "intellectuel" parisien. On est condescendant, on semble s'étonner que je lise autre chose que "Les Echos".


Passer pour nulle, ça ne me gêne pas trop. Je sais bien qu'on déteste "la Finance" même si on n'a aucune idée de ce que c'est. Et puis je me console en sachant bien que ceux qui me "toisent" n'ont pas ma paie.


J'avoue que mon boulot est particulier mais il ne m'ennuie pas du tout. J'ai, depuis toujours, un rapport particulier avec les chiffres. J'éprouve un sombre plaisir à les manipuler, à jouer avec eux. J'en retire presque un sentiment de toute-puissance. Ma mère était une championne en calcul mental. Je ne crois pas à l'hérédité mais je suis, quand même, un peu comme ça. Je suis "aérienne",  j''utilise le moins possible Excel et les machines à calculer. Là-dessus, je suis très vieux jeu. Ce que je veux, c'est aller vite et être synthétique et, pour ça, j'ai l'impression de ne pas avoir besoin de béquilles. L'informatique, ça tue, aussi, les capacités d'analyse.


En fait, ce qui m'étonne un peu, c'est que ma passion pour les chiffres, elle n'est pas du tout partagée. J'ai lu comme ça, sur Internet, une interview de Carla Bruni-Sarkozy (c'est d'ailleurs  l'origine de ce post). Elle avouait qu'elle ne savait faire ni une division ni une multiplication. Les commentaires étaient évidemment odieux (quelle crétine !) mais j'ai beaucoup aimé sa sincérité et, finalement, son intelligence.



C'est vrai! la plupart des gens sont complètement brouillés avec les chiffres. Ça les effraie, les terrorise. Je comprends tout à fait ça. Il y a effectivement, aujourd'hui, un véritable terrorisme de la culture mathématique. Et je comprends qu'on résiste à ça. Etre jugé, définitivement, sur sa capacité à résoudre deux ou trois équations débiles, c'est affreux! D'ailleurs, si je suis forte en chiffres, je ne suis pas une grande mathématicienne.Ce sont des choses différentes même si ça peut sembler bizarre.


Simplement, les chiffres sont pour moi une langue supplémentaire, un moyen privilégié de comprendre le monde, de toucher à l'essentiel. Le réel est mathématique, dit-on, j'en suis personnellement convaincue.


Tableaux de Joël KERMARREC (1939).

Si vous allez au cinéma, je vous conseille: "Tout de suite, maintenant" de Pascal Bonitzer, "Love and friendship" de Whit STILLMAN et "L'effet aquatique" de Solveig ANSPACH.

6 commentaires:

Richard a dit…

Bonjour dame Carmillia

C'est ce que j''aime chez vous, c'est cette lucidité lorsque vous faite la différence entre l'arithmétique et les mathématiques, cette distinction est une finesse de l'esprit. Ce n'est pas tout le monde qui font cette différence, qui est pourtant fondamentale.
J'ai toujours constater que les mathématiques étaient mal enseignés. Les bons professeurs en cette matière étaient rares. Mais si vous aviez de la chance et que vous rencontriez un de ces maîtres fabuleux, il pouvait vous ouvrir des portes grandioses. Je crois qu'on ne valorise pas assez cette vocation de l'enseignement, non ce n'est pas un métier ordinaire, ni même une profession, mais une vocation dans le sens non religieux de l'implication total de la transmission de la connaissance.
Il est difficile d'évaluer quelqu'un sur deux ou trois équations. Aujourd'hui, il semble que dans ce monde on évalue les étudiants ainsi. Hier, c'était le latin, aujourd'hui les mathématiques et demain peut-être la biologie ou autre chose. Cela va un peu avec les modes.
Effectivement nos outils altèrent nos capacités d'analyses.
Vous c'était votre mère, moi c'était mon père avec ses capacités d'estimations de surfaces et de volumes, il était sidérant, pour un homme qui n'avait que peu d'études, il démontrait un pouvoir d'analyse qui m'ont soufflé souvent.
Encore une fois, cela pose des questions fondamentales sur nos manières d'être, nos méthodes d'enseignements, nos sélections, et j'en suis venu à une constatation : Nous gaspillons beaucoup de talents, bien des vies, et nous nous privons encore de ce que nous pourrions nous prévaloir pour construire un monde meilleure. Nous avons encore bien du chemin à faire.
Donne du beau, du bon, et les gens exigeront le meilleurs.
Oui, le meilleurs de cette vie.

Pour l'heure inutile pour des gens qui passent huit mois par année dans des cabanes, de leur demander d'aller au cinéma, personnellement la rivière est d'une tentation irrésistible. L'eau est fraîche, mais pas froide, sortir de la paillasse, et sauter dans l'eau une minute plus tard, c'est très stimulant.

Salutations et merci pour ce texte qui porte à réfléchir et qui dépasse les chiffres.

Je surveille un renard de l'autre côté de la rivière.

Richard St-Laurent

PS. Moi, personnellement, j'ai un faible pour la physique.

Carmilla Le Golem a dit…

Merci Richard,

L'accès aux maths et aux chiffres, c'est effectivement un grand problème.

Il y a des gens qui y semblent totalement fermés.

Pourquoi exactement ? Il me semble qu'il y a d'abord un obstacle psychologique. Il faut que les chiffres deviennent tout à coup vivants pour progresser.

Peut-être en effet que les maths ne sont pas bien enseignées. Il est vrai aussi que c'est devenu la discipline principale de sélection et c'est sans doute fâcheux. Les maths, c'est malgré tout assez normalisateur, du moins dans les premières étapes de l'apprentissage.

Bien à vous

Carmilla

KOGAN a dit…

Bonjours CARMILLA

« Le réel est mathématique »

Et les chiffres font les nombres … Ce n’était pas franchement ma tasse de thé à l’école, j’étais plutôt porté sur le dessin et la peinture,chacun ses aptitudes, pourtant, comme vous le dites, et c’est une évidence millénaire, on les retrouve partout dans la nature, et dans le cosmos, où les mathématiques servent à étudier les astres et la trajectoire des vols interplanétaires.

Cela doit être fantastique là-haut…cela me fait penser à ce très beau film indémodable de STANLEY KUBRICK L’Odyssée de l’Espace…et du « bruit « que peut faire le silence dans l’ espace.

Mais tout n’est pas mathématisable, pourtant Platon et Aristote, ont étroitement mêlées considérations mathématiques et philosophiques pour apporter des statuts de démonstrations , que les hommes ont beaucoup de mal à appliquer de nos jours.

J’avais aussi beaucoup de peine avec les tables de multiplications étant petit et un très mauvais souvenir de NOEL où la cheminée était restée désespérément vide de cadeaux à cause d’elles.

Le monde matériel est indéniablement très à l’aise avec les mathématiques, mais elles ont paraît-il peu de prise sur le monde spirituel et ne font pas bon ménage avec l’affectivité… Mais c’est un autre sujet… sensible.

Les mathématiques chassent aussi la subjectivité personnelle, au profit de l’objectivité pure et dure, c’est préférable et bigrement recommandé dans votre job, j’en conviens.

J’ai aussi un métier ou je suis à l’aise tout autant que vous dans le votre, j’ouvre et je fais fermer des portes, avec l’aide de ST PIERRE ..mon Saint Patron.


Belles illustrations de JOEL KERMARREC se mariant parfaitement à ce post « très concret », cela me donne des idées de créations, mais en ce moment je suis branché photographie...

Bien à vous.
Jeff


Carmilla Le Golem a dit…

Merci Jeff,

Joël Kermarrec est effectivement un grand peintre français dont l'oeuvre a beaucoup évolué dans le temps.

Sinon, je ne sais pas si on a des aptitudes personnelles. Beaucoup repose sur la formation, l'éducation. Les grands artistes sont généralement très cultivés.

Enfin, c'est sûr que les maths, c'est une discipline rassurante; ça procure beaucoup de certitudes. On a tendance à croire qu'on a tout compris.

Bien à vous

Carmilla

Ariane Grammaticopoulos a dit…

Eh bien je vous admire ! J'ai toujours été fâchée avec les mathématiques, et c'est bien pourquoi j'avais choisi de faire du grec ancien, qui me permettait d'y échapper au Bac.
Pourtant, quelle bonheur ce doit être de les comprendre, ça m'énerve un peu d'être exclue de cette langue, comme vous le dites si justement chère Carmilla.

Carmilla Le Golem a dit…

Merci Ariane,

En ce qui me concerne, le grec, je suis bien incapable de le lire et je suis toute perdue à Athènes même s'il y a quelques lettres communes avec le cyrillique.

Quant aux maths, je n'ai jamais été si forte que ça et d'ailleurs, je ne les pratique plus qu'à un niveau élémentaire. De plus, je crois que le maniement des chiffres et les maths sont deux choses un peu différentes. Un bon matheux ne fait pas forcément un bon financier et inversement. D'ailleurs, les crises récentes sont largement imputables à une mathématisation excessive de la sphère financière. Là-dessus, je suis un peu vieux jeu: il est souvent préférable de faire appel à son intuition et son bon sens.

Bien à vous

Carmilla