samedi 15 avril 2017

KAFKA 2017


J'ai parlé, la semaine dernière, des élites que l'on adorait détester même si on ne sait pas très bien qui elles sont. On aime bien les logiques binaires, les affrontements sociaux. Ça permet de désigner un grand Autre responsable de nos malheurs: le Kapital, la Finance, l'Europe, la mondialisation.

Mais je ne suis pas sûre que ça fonctionne vraiment comme ça, qu'on soit vraiment opprimés par une entité, un groupe, une classe. Cette explication, ça évacue notre responsabilité propre mais il faut se poser la question: peut-être aussi qu'on trouve avantage à être dominé, à se conformer à ce qu'on nous dit de faire ? C'est moins glorieux mais, au moins, on est pris en charge et c'est plus sécurisant. 


La domination, elle va au-delà des antagonismes sociaux; elle est aujourd'hui, plus insidieuse, plus sophistiquée: on y est tous soumis et on y adhère souvent pour simplement avoir la paix.


C'est d'abord l'effroyable développement de la société bureaucratique. Inutile de rappeler à quel point la société française est devenue compliquée. Je relisais récemment un interview de la célèbre actrice iranienne Golshifteh Farahani qui déclarait qu'elle avait décidé de quitter la France tellement la bureaucratie lui avait tapé sur la tête. Il y a bien longtemps que plus personne ne comprend rien et n'arrive à se repérer dans ce fatras de réglementations. Mais curieusement, on s'en accommode tous à peu près. Pourtant, il faut vraiment une étrange docilité pour supporter toutes les petites bêtises de l'administration.


Mais la domination, ça va bien au-delà d'une administration devenue ubuesque. Ce sont aussi toutes les injonctions moralistes, sécuritaires, hygiénistes, dont on est sans cesse abreuvés. L'Etat et ses relais médiatiques sont devenus protecteurs, maternants. On agite sans cesse le principe de précaution, on nous entretient dans la trouille, la pétoche permanentes, on décide de la gouvernance de nos vies. Il s'agit, en fait, d'éradiquer la déviance: il faudrait qu'on soit tous des gens sains, raisonnables, bien éduqués. Le conformisme et la banalisation de nos vies, c'est ce qui est recherché.


Il paraît qu'un ancien Président de la République Française, Georges Pompidou, aurait déclaré: "il faut cesser d'embêter les gens". Voilà en effet un excellent principe de gouvernement mais il ne figure évidemment au programme d'aucun des candidats en lice.


C'est pourtant bien ce développement croissant de la société disciplinaire, la normalisation accrue de nos vies, qui expliquent le malaise et la révolte éprouvés dans beaucoup de sociétés occidentales. Retrouver un peu d'indépendance, d'autonomie, de responsabilité, c'est peut-être à ça qu'on aspire avant tout.


Tableaux de Lazar LISSITZKY (1890-1944), artiste constructiviste.

5 commentaires:

Ariane Grammaticopoulos a dit…

Bravo !

Je n'ai rien à ajouter, vous avez parfaitement pointé ce qui ne va pas en France.
Je vous "pique" ce texte et je le garde dans mes tiroirs.

Merci Carmilla.

KOGAN a dit…

Bonjour CARMILLA,

"J'écris autrement que je ne parle, je parle autrement que je ne pense, je pense autrement que je devrais penser, et ainsi jusqu'au plus profond de l'obscurité."

Cette citation de KAFKA traduit bien l'imperfection matérielle de l'humain , surtout celle de l'administration française ubuesque que vous citez, de plus en plus perverse, à l'image du serpent se mordant la queue, sans oublier tout ce monde politique qui y participe allègrement, et discourant à perdre haleine en ces temps d'élections.

Tout cela manque inévitablement d'espoir profond, mais pas d'absurdité pour la plupart.

N'allons-nous nous retrouver ce 23 avril 2017 devant un prétoire dont nous ne connaissons pas le verdict ?

NB: Pompidou a dit: "il faut arrêter d'emmerder les Français" et non pas embêter...je préfère.
C'était un bon président , une autre époque , puis sont arrivés les épigones nouveaux crus ...


Bien à vous.
Jeff

Carmilla Le Golem a dit…

Merci Ariane,

C'est très gentil à vous mais je ne suis vraiment pas sûre que mon petit texte mérite tant de considération.

Bien à vous

Carmilla

Carmilla Le Golem a dit…

Merci Jeff,

Votre citation de Pompidou est sûrement plus exacte que la mienne mais a-t-il vraiment dit ça ?

Je me suis un peu penchée, récemment, sur les années 70 en France et il se révèle, en effet, que Pompidou était quelqu'un de super-fort: très cultivé et très moderne. C'est curieux qu'on l'ait complètement oublié.

On dit pourtant que la France continue de vivre, aujourd'hui, sur les "acquis" Pompidou: le nucléaire, l'aéronautique, l'informatique, le TGV. Ça a probablement, en effet, été plus important pour l'économie française que les 35 H et la retraite à 60 ans.

Enfin, je ne partage pas votre détestation de la classe politique française. Les hommes politiques en France ont tous, quoi qu'on en pense, un certain niveau, une certaine classe. Croyez-moi, ce n'est vraiment pas le cas ailleurs.

Bien à vous

Carmilla

KOGAN a dit…

Chère CARMILLA,

Le président Pompidou s'est bien exprimé en ces termes...c'est la vérité.

C'est vrai également, je n'apprécie guère les politiques, la classe de certains masque bien les défauts CARMILLA, des deux bouts de la chaîne et de son milieu...

Mais c'est un devoir de voter.

Quel étrange succès de tous ces candidats...enfin presque tous...mais quel est le meilleur? pour mon pays.


Ils nous proposent un nouveau monde mais leur charme procède tout de même au monde ancien pour quelques uns, un monde qu’ils veulent abolir en pratiquant l’éloquence, à l’âge de la communication...Ca ne suffit plus.

Avez-vous remarqué que plus la langue se perd en ce XXIeme siècle, plus l’on aime ceux qui la manient avec grâce et précision...tout est dans l'art de l'éternel enfumage politique...

Mais cette médaille à son revers. Mélanchon l’enchanteur nous fait vraiment prendre ce monde pour ce qui n’est pas LUI !!!...,et pour autre chose que LUI !!!, c’est une grande hallucination collective qu’il nous propose comme la majorité, avec "leur programme"...accompagnée d'une dette égale au PNB..Qui va raquer?.

Tous dénoncent la guerre contre les pauvres....et quand les gros commenceront à maigrir...alors vous verrez, les maigres mourront...(proverbe chinois)

Cette campagne présidentielle a décidément quelque chose de cauchemardesque !
Je n'ai jamais connu un tel désastre de médiocrité depuis ...Pompidou.


Bien à vous
JEFF