Dans tous les reportages consacrés à l'Ukraine, il est une chose qu'on n'évoque presque jamais. Celle du retour de la population, au début du conflit, à un état primaire, quasi animal. Le sinistre retour de la Vie comme grande Peur.
Et cette Peur, elle n'est pas tellement celle du danger immédiat, de la Mort imminente, du missile qui va vous tomber soudainement sur la tête.
Elle naît surtout du sentiment d'être continuellement traqué, pourchassé, méthodiquement suivi, avant d'être froidement exécuté. C'est l'angoisse des grands gibiers poursuivis par une meute.
C'est cet acharnement tactique, cette froideur assassine, qui sont effrayants. Parce qu'on ne parvient pas à les comprendre.
Qu'est-ce qu'on a fait pour mériter cela ? La froide réalité, c'est que les Russes veulent nous tuer simplement parce qu'on est Ukrainiens. Les motifs de leur agression, n'ont rien à voir, quoi qu'on en dise, avec les menaces de l'Otan ou l'existence de Nazis ukrainiens. C'est simplement notre Droit à l'Existence qui est nié et c'est simplement comme cela qu'est perçue l'agression russe.
Il y a bien sûr d'infâmes crétins à la Luc Ferry ou Olivier Todd qui proclament qu'on l'a bien cherché. Il y a aussi des reportages qui montrent que dans les grandes villes, la vie semble à peu près normale avec des cafés, des restaurants, des discothèques bondés. On s'y fait, on s'y habitue, semble-t-on dire.
C'est vrai qu'on se blinde un peu, qu'on relativise le danger. A force d'entendre des sirènes d'alarme avertissant d'une attaque aérienne, on ne prend même plus la peine de courir se mettre à l'abri. Et puis, on voit bien que les cimetières ne cessent de déborder. On parle de 1 000 morts chaque jour, on se résigne donc un peu. Si c'est demain notre tour, on sait bien qu'à peu près personne ne nous consacrera de temps pour pleurer. On ne sera, dans une longue liste, qu'un numéro de plus vite oublié.
On vit donc dans une espèce d'insensibilité de cauchemar. On n'a plus de disponibilité mentale pour s'apitoyer. Et c'est ça qui est terrible: la guerre nous dépouille progressivement de toute sensibilité/compassion.
Et c'est vrai que, moi-même, je m'en fiche bien des morts russes. Ce n'est pas que je sois devenue odieuse ou cynique. Mais je m'élève aussi contre toute cette pleurnicherie pacifiste qui se répand aujourd'hui. C'est le grand "lamento" que jouent Trump et ses sbires. Il faut arrêter tous ces affreux massacres. On joue les "Belles Ames" humanistes et éplorées. On fait comme si les responsabilités étaient partagées entre deux entêtés qu'il faudrait calmer.
A cette attitude, je répondrai brutalement. A-t-on jamais comparé le nombre des soldats allemands morts au combat à celui de tous ceux qu'ils ont exterminés ? A tous les hypocrites, je le dis tout net: il n'y a pas d'équivalence entre les morts russes et les morts ukrainiens.
A se prétendre humaniste en mettant à égalité morts russes et ukrainiens, on cherche simplement à évacuer le fond du problème: celui d'une agression génocidaire, celui de la négation du simple Droit à Vivre de tout un peuple. Et cette négation, elle a été exprimée, par écrit et sans détour, par Vladimir Poutine lui-même, à l'été 2021.
Mais les choses ont bien changé depuis. Les Ukrainiens ont, certes, d'abord vécu dans la Peur, cette Peur primaire du plus petit face à un ogre. Mais cette Peur, ils l'ont largement surmontée en faisant face et en repoussant l'armée russe.
C'est au point que les Ukrainiens ont tous, aujourd'hui, le sentiment d'avoir gagné la guerre. Et ça n'est pas faux parce que toutes les conquêtes russes n'ont été effectuées que, par surprise, durant les premières semaines de l'invasion. Et depuis cette date, celle qui se prétend la 2nde Armée du monde mais qui n'est, en fait, que la 2nde armée en Ukraine, n'a quasiment pas avancé. Et bien des experts pensent qu'une victoire ukrainienne est encore possible si on lui en donne les moyens techniques.
On parle de négociations aujourd'hui. Mais il faut préalablement déjouer le triomphalisme russe qui n'est que de propagande. Ce n'est certainement pas la Russie qui est le vainqueur. Il n'y a que Poutine et Trump pour penser cela. Il faut donc installer d'abord l'Ukraine en position de force dans ces négociations.
Images de Maria Yakunchikova (1870-1902). Elle est une peintre symboliste russe. Russe, ça m'embête évidemment mais elle a surtout vécu en Europe de l'Ouest et elle est décédée prématurément de la tuberculose. Surtout, j'ai été marquée profondément, dès mon plus jeune âge, par son tableau "La Peur" (1ère image). Tellement simple et tellement évocateur.
Je recommande:
- Alissa GANIEVA: "Sentiments offensés". Dans une ville de province, la société russe actuelle dévorée par le goût du Pouvoir et la corruption. Une comédie cruelle d'un réalisme sinistre.
- André MARKOWICZ: "Dictionnaire amoureux de Pouchkine". Si on s'intéresse à la Russie, on ne peut pas ne pas connaître à fond Pouchkine. Il fait l'objet d'un culte absolu et chaque Russe a appris à lire avec lui. André MARKOWICZ est le plus grand traducteur français de la littérature russe qu'il a complétement dépoussiérée. En outre, il est très lucide politiquement et est un fervent soutien de l'Ukraine. Ce livre sur Pouchkine est très intelligent, très éclairant. Il traverse l'histoire et ses débats politiques et philosophiques.
Je signale enfin que, le 4 avril prochain, paraît, en poche Folio, une nouvelle traduction du "Docteur Jivago" de Pasternak. Ca a beaucoup vieilli mais ça demeure un grand livre d'histoire.
10 commentaires:
Paul
Bonjour Carmilla, ah combien il est barbant de vous écrire depuis mon mobile - d'où cette entrée. Quand on parle de traduction il faut citer la traductrice, je crois avoir remarqué au moins cette deuxième fois que vous n'y prenez garde. Ces dernières années j'ai souvent été voir Markowicz et sa compagne Françoise Morvan qui parlaient de leur maison (d'édition) dans une librairie d'un petit village où Louis-Ferdinand Céline s'est marié (Quintin, une douzaine de personnes, mais c'est un rapprochement sinistre). J'ai personnellement lu les décomptes récents des morts de la première guerre mondiale, pour comparer les français des allemands : les morts allemands étaient bien moins nombreux pour une raison que je ne me rappelle plus, mais une question d'organisation des permissions, et la conscription napoléonienne des viandards. J'ai pu parler à Markowicz quelques fois et commettais l'insouciance de lui demander s'il retournait un jour là-bas j'ai lu la peur dans ses yeux. Une autre fois il avait demandé à un individu qui photographiait d'arrêter. On peut trouver la figure ou le motif de la peur peinte ici dans ses poèmes ou sa prose. Il n'a qu'un défaut, son franco-universalisme, ce fait de lutter contre toutes les extrêmes droites en se défendant d'être d'un wokisme, ce concept inexistant et phosphoré par ces mêmes extrêmes. Il n'est plus venu à Quintin le jour où ma fille a voulu partir avant la fin alors que j'avais les sous pour ses traductions des sonnets de Shakespeare ! Voilà pour un nombrilisme ; mais je ne compare pas Vance à Annie Ernaux, parce qu'il aurait écrit un mein kampf des déclassés blancs de l'Amérique agricultrice, quelle idée mais quelle horreur. Vos choix d'images sont toujours aussi chiadés, l'une tirée d'un Clouzot (un flippé de première dont on a retrouvé à sa mort La damnation de Faust de Berlioz joué sur sa platine) nommé L'enfer m'a beaucoup plue, Chabrol a pris le scénario ensuite avec Cluzet et Béart, vous en extrayez cette idée de femme bleue totalement incongrue
Bonne journée
Merci Paul,
J'avoue que je ne m'étais pas, jusqu'alors, intéressée à la biographie d'André Markowicz. J'ignorais qu'il avait pour compagne Françoise Morvan. J'ignorais de même que Céline avait séjourné à Rennes où il avait rencontré, puis épousé, la fille d'un médecin.
Quant à Markowicz, j'avoue que j'ai été très étonnée de découvrir ses propos sur la langue bretonne. Je ne suis absolument pas compétente mais que peut-il alors penser de la langue ukrainienne qui n'est pas aussi singulière que le breton et est un grand mélange de russe et de polonais ? Malgré cela, il est tout à fait pro ukrainien.
Mais Markowicz est surtout pour moi un très grand connaisseur de la littérature russe. Et surtout, il a transmis aux lecteurs français une version beaucoup plus juste de la prose de Dostoïevsky. On l'avait, avant lui, traduit de manière classique et policée alors que Dostoïevsky écrivait de manière délibérément négligée, souvent incorrecte, sans se préoccuper de la syntaxe. Presque un Céline avant l'heure.
Je pense quand même que Markowicz peut retourner en Russie sans avoir trop de craintes. Mais il n'en a sans doute pas trop envie.
Vance et Ernaux, c'est évidemment excessif. Mais il y a tout de même bien des misérabilistes et des universalistes et leurs positions respectives divergent profondément.
Quant au film inachevé de Clouzot, "L'Enfer", il m'avait beaucoup impressionnée par sa beauté plastique. Et le thème, presque banal aujourd'hui, de la femme bleue n'est pas, à mes yeux, incongru.
Bien à vous,
Carmilla
Bonjour Carmilla
Entre l’amour et la haine, la peur.
Peut-être que nous n’avons pas encore assez peur ?
Bonne fin de journée
Richard St-Laurent
Merci Richard,
Peut-être, en effet, qu'on n'a, initialement, pas assez peur de certaines personnalités politiques.
On n'a pas encore essayé, se dit-on. Et puis, quand ils seront élus, ils se calmeront.
Le problème, c'est que ces grands paranoïaques, une fois élus, deviennent ivres de puissance et ne se calment absolument pas. Ils se révèlent même pires que tout ce qu'on redoutait.
Il est alors trop tard et on n'a plus qu'à s'en mordre les doigts.
Comment arrêter maintenant la bête fauve qu'on vient de lâcher dans l'arène ?
Il faut hélas reconnaître qu'on est freinés, entravés, par notre bonne éducation, notre caractère diplomate. On cherche un compromis alors qu'il faudrait rendre coup pour coup.
La date du 6 novembre 2024 sera, sans doute, à marquer d'une pierre noire si les pays démocratiques n'arrivent pas à réagir brutalement. Et il ne faut surtout plus attendre avant que de nouvelles limites ne soient franchies. Il ne faut pas avoir peur de se fâcher violemment avec les USA.
Bien à vous,
Carmilla
Bonjour Carmilla
La peur une vieille connaissance entre l’amour et la haine.
Ce qui me rappelle quelques paroles d’une chanson de Gilles Vigneault qui s’intitule : J’ai planté un chêne
Le deuxième couplet va ainsi :
« L’amour et la haine
Ce sont mes enfants
Mais ce sont mes chaînes
Perdrerai-je ma peine ?
Perdrerai-je mon temps ?
L’amour et la haine
Ce sont mes enfants
Perdrerai-je ma peine ?
Perdrerai-je mon temps ».
Gilles Vigneault
Dans ce bout de texte, il y a de la haine, de la rage, et de l’amour, c’est senti, ça vous prend à la gorge, ça vous remue les tripes. Sur différents registres, c’est terrible, dans un certain sens, de révéler, que l’amour et la haine puisse s’unir pour nous confondre. Ce qui fait, qu’on a aussi peur de l’amour que de la haine. Ici, au Québec comme au Canada, nous sentons surtout la haine présentement. Nous avons délaissé l’amour, et si les événements ne changent pas, nous allons finir pas aimer notre haine. Est-ce que l’amour peut aimer la haine ? Et la haine haïr l’amour ? Est-ce que ça vaut la peine de planter un chêne, de se donner toute cette peine pour arriver à une perte ? Est-ce que cela peut devenir notre raison de vivre dans cette espèce d’acharnement à vouloir vivre, à s’arracher le cœur pour survivre ? Je sais toute ces choses, j’y ai pensé longuement, parce que moi aussi, j’ai planté des chênes, et ce n’est pas une garantie que ça va fonctionner, et que tout peut disparaître par un coup de vent ou bien une ligne de feu.
Paroles d’un planteur de chêne
Richard St-Laurent
Bonne fin de journée Carmilla
Merci Richard,
On vit plus que jamais, en effet, dans la haine aujourd'hui.
Et surtout, la haine est devenue décomplexée. On la contenait par la politesse et une certaine convenance.
Aujourd'hui, on s'autorise tout: le mensonge éhonté, l'agression verbale, le chantage, l'insulte. Et ça marche parce que le mensonge est vite perçu comme la vérité et la politesse comme une hypocrisie.
Et puis le fond du problème, c'est tout de même bien qu'il y a une hostilité primaire des hommes entre eux et que la civilisation n'est là que pour la contenir. La bonté naturelle, ça n'existe pas.
Je rejoins le pessimisme freudien: la répression croissante de notre agressivité fondamentale, de la haine de notre prochain, nous place à l'intérieur d'une cocotte-minute toujours prête à exploser. Comment diminuer la pression ?
Bien à vous,
Carmilla
Bonjour Carmilla
Si la bonté naturelle n’existe pas, alors la haine et la peur, n’existent pas. Un négatif ne peut pas exister sans un positif, on apprend cela rapidement en électricité. L’un ne va pas sans l’autre. Il en va de même avec nos élucubrations mentales. Présentement, nous vivons un déséquilibre, et cette période s’étire dans le temps vers des horizons qui s’assombrissent. Pour paraphraser vos paroles, nous devrons surmonter nos peurs. Un défi de taille qui peut nous exalter. À la recherche de la stabilité, nous nous raccrochons à tout ce qui peut nous rassurer et nous réconforter. Les mots, haine et peur occupent présentement tout l’espace. Le mot amour qu’on entendait partout, s’isole au bout du banc, en redoutant sa disparition. Le tumulte s’enrage comme une rivière dans la débâcle. La peur en profite pour faire un pas de plus. Nous perdons nos repères, pendant que la haine en alerte se pourlèche de vengeance son plat favori. La haine aiguise la peur, surtout lorsque les êtres affichent une vulnérabilité autant mentale que physique, mais aussi par inadvertance que je situerais entre la paresse et la négligence comme une marque d’inattention. La peur et la douleur se rejoignent, en ce sens qu’elle nous alerte comme la fameuse lumière rouge sur le tableau de bord. Deux choix s’offrent à nous, l’action, ou bien, le laisser-faire. Présentement, ces deux choix s’offrent à nous, à moins de se réfugier dans notre tétanisation, qui se transformera en consternation, hypnotisé par la certitude de l’échouage de notre civilisation. L’urgence du recadrage s’impose avant de sombrer dans la barbarie. Sans courage, nous sombrerons dans notre peur. Je n’exclue pas toute violence, même si nous nous répétons que la colère demeure mauvaise conseillère. Pourtant, traverser des crises nous connaît, et à chaque fois la traversée de ces fleuves de l’horreur, la pensé qu’on ne s’en sortirait pas revenait comme un leitmotiv, ce qui ne va pas, sans nous rappeler la situation que nous vivons présentement, où l’idée de notre disparition pourrait être justifié par notre stupidité. Ce qui ressemble à une espèce de suicide collectif. À cette enseigne, nous ne manquons pas de moyens. En ces jours sombres, je n’échappe pas à ce genre de réflexions comme beaucoup de mes congénères. Fébrilement, j’attends l’action parce que toutes mes lumières rouges s’allument en même temps sur mon tableau de bord.
Bonne fin de journée Carmilla
Richard St-Laurent
J'oubliais
Félicitation...Ce que les États-Unis d'Amérique ont raté, la France l'a réussi.
Personne n'est au-dessus de la justice.
Richard St-Laurent
Merci Richard,
Je ne crois malheureusement pas que la France ait réussi à se débarrasser de Le Pen et de toute sa clique. Ils ont beau jeu de s'exhiber en victimes. Ca peut même les booster. La puissance de l'extrême-droite en Europe, ça devient effrayant. Mais il est vrai que Trump surpasse tout le monde en matière de cynisme et de méchanceté.
Quant à la Bonté, je ne crois effectivement pas qu'elle est une qualité naturelle. Elle s'acquiert plutôt et cela par le biais de l'éducation. C'est aussi le message du Christianisme avec la conception du péché originel et l'exigence exorbitante d'aimer son prochain comme soi-même.
C'est sûr que face à la situation actuelle, la tentation du laisser-faire, de l'attentisme, est grande. Mais Trump, lui, il ne s'encombre pas de scrupules et il se dépêche d'avancer. Dans quelques mois, il sera trop tard.
J'attends donc aussi, désespérément, une réaction des pays démocratiques pour mettre fin à cette folie furieuse. On ne cesse de leur marcher sur les pieds et de les insulter et ce sont eux qui s'excusent.
La peur nous gouverne trop en effet. Y aura-t-il quelqu'un qui sera capable de renverser la table et de renvoyer Trump et Poutine dans leurs niches ? Ces deux sales clébards nous détestent et se réjouissent déjà à l'idée de bientôt nous dévorer.
Bien à vous,
Carmilla
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