La plus belle définition de la Vie, c'est Spinoza, je crois, qui l'a formulée.
La vie, Spinoza la ramène à une seule tendance fondamentale, celle de tout être à "persévérer dans l'existence".
Difficile d'être plus bref et plus concis. Ca tranche surtout avec les définitions les plus communes.
La Vie, en effet, on la définit généralement trop négativement, c'est à dire en opposition à la mort ou comme un lent déclin, appauvrissement. C'est la peau de chagrin de Balzac, ce qui se consume petit à petit jusqu'à extinction finale.
Avec Spinoza, il faut plutôt voir la force positive, expansive, de la Vie, l'élan qui se maintient et triomphe de tous les obstacles.
"Tout être, par cela seul qu'il existe, tend à continuer d'exister et s'efforce, par tous les moyens possibles, de persévérer dans l'Etre".
Je trouve ça très beau. Dans cette perspective, notre existence serait un plébiscite de tous les instants de notre désir de vivre. Chaque matin qui se lève, nous disons oui à la vie.
Evidemment, on ne sait pas jusqu'à quand on pourra renouveler cette approbation. Et c'est mon corps qui, finalement, décidera. Mon corps et, plus précisément, même mon inconscient, parce que l'un et l'autre sont étroitement mêlés. Ce sont les deux maîtres de ma destinée.
Ne pas faire de la Mort, de notre dépérissement progressif, le vecteur principal de notre vie, c'est plutôt réconfortant, dynamisant. C'est cela qui peut nous aider à surmonter les accidents de l'existence.
Mais ça n'occulte pas non plus complétement d'autres points de vue. Celui de Freud, notamment, d'un pessimisme noir. Et il est vrai qu'on ne peut jamais procéder comme si la Mort n'existait pas.
Pour Freud, la pulsion de Mort, c'est ainsi la pulsion par excellence. Celle qui caractérise l'aspiration fondamentale de tout être humain à retrouver le repos absolu de l'anorganique, c'est-à-dire de se fondre dans le néant qui aurait précédé la vie.
Cela vaut d'un point de vue individuel mais aussi social, culturel. Et la combinaison de ces deux niveaux est terrifiante. La pulsion de Mort, c'est alors ce qui se manifeste par des orientations agressives, des tendances à l'anéantissement d'autrui mais aussi de soi-même. Thanatos, ce sont toutes les formes de destruction et d'auto-destruction, de soi-même et de tous les autres. C'est la volonté d'assujettir l'autre, ce qui tire l'homme vers l'infraculturel, vers la barbarie et la guerre de tous contre tous.
Il n'y a pas de perspective plus sinistre, plus déprimante. C'est tellement choquant qu'on rejette généralement cette idée.
Mais il est vrai qu'on se refuse à considérer que les guerres se font sans cesse plus pressantes à notre horizon.
Et puis, il y a notre incapacité propre à être heureux, à considérer la beauté de la vie. J'ai ainsi été très énervée cette semaine. Pour la première fois depuis 8 ans, il a un peu neigé sur Paris. La ville a été transfigurée pendant quelques heures. Ca aurait pu être l'occasion d'une célébration, d'une fête, d'un émerveillement collectif. Mais non ! Je n'ai entendu que jérémiades, lamentations, catastrophes en tous genres. On est emportés par une étrange complaisance à ruminer ses petits malheurs.
Mes récentes petites photos. D'abord, dimanche dernier, du Canal Saint-Martin tellement évocateur pour les Parisiens (Arletty, "Hôtel du Nord" de Marcel Carné). Et puis la Fontaine Médicis au Luxembourg, si troublante pour moi. Et enfin, le petit épisode neigeux à Paris. La 1ère image, c'est la grande fougère de mon jardin. Ensuite, c'est le Parc Monceau et, enfin, la sculpture de Henri de Miller au pied de Saint-Eustache dans le quartier des Halles.
A lire, relire, évidemment Balzac ("La peau de chagrin"), Oscar Wilde ("Le Portrait de Dorian Gray") et le livre décadentissime "A rebours" de Joris-Karl Huysmans.














3 commentaires:
Bonjour Carmilla
Spinoza s’y connaissait en persévérance, lui qui avait été excommunier par sa propre communauté juive, détesté autant par les catholiques et vilipendé par les protestants, au travers des conflits en Hollande, des révoltes et des guerres de religion. Pourtant, cela ne l’a pas empêché de penser et d’écrire ; même s’il a dû se cacher pendant la majorité de son existence. Il a persévéré entre son écriture énigmatique, (ce qui était voulu de sa part), et son métier de polisseur de verre. À part quelques personnages, personne ne savait qui était Spinoza à son époque, alors que ses ouvrages circulaient sous le manteau.
Comme c’est bien dit : "Tout être, par cela seul qu'il existe, tend à continuer d'exister et s'efforce, par tous les moyens possibles, de persévérer dans l'Être".
Il évitait ainsi de perdre son temps, en de vaines lamentations, parce que pendant que nous nous complaisons à entretenir nos peines et nos déceptions, nous célébrons la mort avant qu’elle ne survienne, nous gaspillons la vie, nous perdons notre temps et la vie! Se complaire dans ses peurs et ses déceptions, c’est écourter son existence.
Nous aurons notre propre fin, en temps et lieu, souvent que nous n’aurons pas choisi, sauf peut-être pour les suicidés, mais cela c’est une autre question.
La mort ne doit pas nous obséder, ce n’est pas une maladie, même pas une punition, c’est juste la mort, ce qui est tout à fait normal. Pourquoi, faudrait-il s’attacher aux derniers instants de la vie sur le radeau de nos regrets? Est-ce parce qu’on a refusé de vivre pendant que nous étions vivants? Le bonheur et la plénitude se cultive; la mort aussi!
Vivons à fond de train, intensément, car nous ne pouvons pas secouer la mort, mais nous pouvons brasser la vie.
J’espère que votre fougère sous le givre va survivre, c’est une magnifique photo, qui dans le plaisir de l’œil me rappelle votre pin tordu.
Bonne fin de journée Carmilla
Richard St-Laurent
Merci Richard,
La neige à Paris, ça n'a été qu'un épisode de quelques heures. Et la végétation, ma fougère en particulier, n'a pas eu le temps d'en souffrir vraiment.
Le personnage de Spinoza, sa vie, sont en effet très étonnants.
Le plus étonnant, c'est qu'il a connu une forme de célébrité.
Célébrité liée au scandale de sa pensée résolument athée. Pourtant, il cachait bien son jeu.
D'abord, ses textes sont d'un abord vraiment ardu, presque décourageant.
On a l'impression qu'il ne parle que de Dieu (et qu'il n'est donc pas athée). Mais son Dieu, qu'il affirme être partout, n'est finalement nulle part. Il n'y a qu'une grande mécanique de causes et d'effets dans le monde. Sa pensée est, en ce sens, résolument matérialiste: il n'y a pas de transcendance, de Dieu extérieur au monde.
Ses lecteurs ont, à l'époque, bien compris cela et cela lui a valu une véritable haine de la part des religieux.
Et la mort, la mort individuelle, ça n'est, en effet, qu'un événement logique. Et on meurt parce qu'on cesse, un jour, d'être emportés par cette force qui nous conduit à persévérer dans l'Etre.
C'est en effet une perspective réconfortante. Néanmoins, je n'arrive, personnellement, pas à adhérer entièrement. Elle manque trop, en effet, de dimension tragique. Et le Tragique, on y est quand même confrontés chaque jour aujourd'hui.
Bien à vous,
Carmilla
Bonjour Carmilla
Qu’est-ce que c’est, ce manque de dimension tragique ? Pourtant, l’époque de Spinoza ne manquait pas de dimensions tragiques, surtout en Hollande, en France et en Angleterre, où l’on ne se privait pas d’évoquer les démons de l’enfer, les punitions éternelles, l’expiation des fautes, les condamnations tous azimuts, qui prenaient le pas sur l’amour et le pardon. Avait-il ce besoin de cette dimension tragique ? Quelle était cette propension au tragique ? Le tragique, ce n’est pas la mort, se sont les souffrances avant de trépasser, de crever dans une mare de boue blessé à mort, mais toujours vivant, du moins pour ce qui en reste, ou bien de brûler comme on le faisait avec les sorcières, ou du mois prétendues comme telles. Et, que dire de toutes les panoplies des tortures ? À ce chapitre, la mort devient une délivrance. C’est la grande libération ! Nous pouvons nous demander combien d’innocents ont été soumis tragiquement à ces souffrances ? Ce qui est aussi tragique, c’est que cela se poursuit présentement, en Iran, en Russie, aux USA. C’était tragique la semaine dernière, de voir, en directe, Renee Nicole Good, se faire abattre comme un chien en pleine rue. Je me suis toujours demandé ce que cela provoquait, une balle qui traversait un crâne. Pour elle, ce ne fut pas une balle, mais trois ! Pendant ce temps nous ne savons rien de l’assassin, qui est protégé par les instances les plus hautes du gouvernement américain. Tragique barbarie comme en cette fin de semaine de manifestations en Iran. Combien d’Ukrainiens sont décédés dans les dernières 24 heures ? Et, nous ne sommes pas en reste, parce que ces tragédies se rapprochent de nous, nous sommes peut-être les prochains sur la liste. Peut-être que nous ne méritons pas plus, que de retourner au néant ? La fin de l’humanité serait la fin de la tragédie, parce que nous aurions été incapables d’empêcher ces genres de tragédies. Ce n’est pas la mort qui est tragique, c’est la vie, surtout sur les derniers instants, qui souvent se prolongent comme des éternités. Une certaine part des humains se complaisent dans les tragédies, ce qui ajoute à la tragédie. Nous pouvons comprendre Spinoza qui se cachait comme les juifs qui se cachaient des bourreaux qui les pourchassaient. Il n’avait pas l’âme d’un martyr. Et, à quoi une âme de martyr peut être utile ? Sur le fond, c’est du gaspillage. Certes, il a écrit d’une manière diffuse, difficile à comprendre, mais si on persiste, on finit par en tirer quelques bribes lumineuses. Et, dire que tout cela a traversé les âges, pour nous atteindre aujourd’hui !
Bonne fin de journée Carmilla
Richard St-Laurent
Enregistrer un commentaire