Ceux qui m'étonnent, ce sont les gens qui se déclarent satisfaits d'eux-mêmes et de leur situation.
Innombrables sont, par exemple, les types qui me draguent en faisant étalage d'eux-mêmes, en me racontant à quel point ils s'éclatent dans leur boulot, comment ils s'y identifient, y donnent satisfaction à leurs aspirations.
Comme je suis peu causante, que je ne dis généralement rien sur moi-même et surtout pas sur mon travail, je passe sans doute pour une simplette mais ça n'est pas grave.
Mais je n'aime pas non plus ceux qui ruminent leur infortune, qui s'affichent en victimes de la terre entière, de la société et de ses inégalités.
Mais en fait les contents et les pas contents de leur sort ne constituent que l'envers et l'endroit de la même cage dans la quelle s'est enfermée l'humanité : celle de l'identité sociale qui sert de béquille à notre narcissisme. C'est l'individualisme contemporain : on en vient à s'aimer à proportion de la manifestation de sa réussite.
Mais ce que l'on découvre surtout, c'est l'Enfer de soi-même et de l'identique. On croit jouir aujourd'hui d'une liberté infinie dans ses choix mais à confondre ses désirs avec soi-même, on tourne évidemment en rond et on ne fait que se conformer à des normes. On n'exhibe en fait que des oripeaux stéréotypés du désir, de pauvres formes répétitives et aseptisées : le glamour, le sexy chic, le porno soft, les gentils gays, les love parades et autres "marches pour les fiertés".
C'est cela la logique du capitalisme. La puissance de l'argent, ce n'est pas de produire des différences, des inégalités, c'est au contraire de rendre toutes choses égales, échangeables, comparables, identiques. Un monde reproductible à l'infini. Tout est à vendre, même les émotions ! L'argent, c'est le nivellement généralisé.
Le capitalisme, c'est une grande machine à recycler et évacuer les différences, c'est la duplication du même, un monde de simulacres et de fantômes qui se ressemblent tous.
Pourquoi pas ? Mais on s'interdit ainsi de vivre la véritable expérience de l'amour qui n'a que faire des normes et des identités. L'amour, ce n'est pas en effet la simple coexistence aimable de deux identités confortablement établies, c'est d'abord l'expérience radicale de l'altérité.
J'ai eu la chance d'avoir un parcours incertain. Je n'ai jamais eu aucune vocation et je n'ai jamais su ce que j'allais ou voulais faire. Je n'aimais que rêvasser, allumer les types et faire du sport. Ma seule préoccupation, ça a été simplement, à un moment, de survivre économiquement. Mais j'étais prête à faire plein de choses pour ça. Ça m'a du moins affranchie de toutes ces préoccupations liées au "paraître" et au statut même si, paradoxalement, je les ai accomplies mieux que d'autres.
J'en éprouve d'ailleurs souvent un sentiment d'imposture : il y a tant de gens plus méritants que moi mais qu'y faire ?
J'ai vraiment l'impression d'être là par hasard et non par Destin. Ça fait que je donne souvent souvent l'impression d'être détachée, distante, presque indifférente. De voie tracée, je n'en ai jamais eu; d'identités, je peux en emprunter de multiples, au gré de mes désirs, de mon besoin de séduction.
Ça ne veut pas du tout dire que je suis contente, satisfaite, de moi-même. Au contraire ! Plus insatisfaite, plus inassouvie que moi, il n'y a pas. Je pars en vacances à Berlin, je me demande tout de suite pourquoi je ne suis pas plutôt allée à Stockholm. Je vis à Paris mais je ferais peut-être bien d'aller m'installer à New-York ou plutôt dans un chalet des Carpates (j'y ai sérieusement songé) mais je pense aussi que je me lasserais vite.
Je travaille dans la finance mais est-ce que ça n'aurait pas été mieux de faire des études de lettres ? J'essaie d'améliorer mon russe mais est-ce que la priorité, ça ne devrait pas plutôt être l'anglais ou l'allemand ? Je suis hétérosexuelle mais est-ce que ça ne serait pas plus agréable, moins compliqué, de vivre avec une femme ? Je flashe un jour sur quelqu'un mais je repère rapidement ses insuffisances et je m'en détache au bout de quelques jours; fondamentalement, je suis très changeante et infidèle.
Je n'arrive pas à m'attacher à une identité, une fonction. Ça ne m'apparaît qu'une succession de masques, de jeux de rôles. Ça explique que je sois papillonnante, instable, probablement imprévisible. Les seules choses qui me secouent, ce sont celles qui ne me ressemblent pas, qui me déconcertent voire me déplaisent. C'est le plaisir, la jouissance, de l'altérité. On n'a rien essayé si on n'a pas tout essayé.
La vie, ce n'est pas la plénitude, l'accomplissement. Il faudrait, dit-on, savoir qui l'on est et d'où l'on vient, se connaître, retrouver ses racines, se découvrir soi-même, s'épanouir dans une identité. Ça m'apparaît une vision de mollusque cramponné à son rocher.
Me connaître ? Quelle plaisanterie !
Il y a plutôt une force motrice en chacun de nous, une force qui nous pousse sans cesse à bousculer les identités établies. C'est celle du Désir mais d'un désir jamais repu, jamais satisfait. On est en effet insatiables parce qu'on est en état de manque, un manque perpétuel qui signe notre condition, un manque à être. C'est notre faille constitutive. On aimerait combler celle-ci, notre désir le plus fou, ce serait en fait de capter l'autre, de le séduire entièrement, de faire en sorte qu'il nous accorde toute son attention, intégrale et exclusive. Mais on n'y arrive jamais et c'est pour ça qu'on vit toujours dans "l'inassouvissement".
Images de l'artiste israelien contemporain Yossi KOTLER (1) puis de l'écrivain, plasticien, penseur polonais Stanislaw Ignacy Witkiewicz (1885-1939) auteur notamment de "l'inassouvissement", l'un des livres les plus étonnants de la littérature du 20 ème siècle.




























































