samedi 20 février 2010

« Le rêve de la femme du pêcheur »


J’étais à Berlin ces derniers jours. C’est une ville où je me sens bien. Cosmopolitisme d’Europe centrale, qualité de vie. Délicieuses soirées à boire de la bière, à manger des harengs et de l’anguille dans des cafés bondés, bruyants, colorés. Le « zusammenleben » allemand, c’est vraiment une réalité et ça a des aspects troubles et festifs extraordinaires. Et puis le froid, la neige…


C’est étrange, je me souviens très bien du Berlin d’avant la chute, de West Berlin et de Berlin Hauptstadt der DDR. Je me promenais alors sur la Potsdamer Platz, immense et vide, et puis j’allais de l’autre côté, sur l’Alexanderplatz, encore plus immense et encore plus vide, dans l’un des très rares cafés de Berlin Est, à la décoration toc moderne, fréquenté par de non moins rares consommateurs.


Une lugubre mais exaltante tristesse.
Evidemment, plus rien n’est pareil aujourd’hui ; alors on compare sans cesse et on se laisse envahir par une coupable nostalgie.


Berlin, c’est toujours pour moi une charge émotionnelle exceptionnelle. Peut-être le caractère mélancolique, désolé, qui perdure. Et surtout, le croisement de l’hyper-modernisme et de la culture trash.

Les Ailes du désir (Der Himmel über Berlin) de Wim Wenders, sorti en 1987, a un peu traduit cette espèce de tension érotique éprouvée.

Mais quand je vais à Berlin, c’est surtout le film « Possession » d’Andrzej Żuławski (prononcer : jou-ouavsski en accentuant sur le a) qui me hante.


Ce film est presque une torture émotionnelle pour moi tant je m’y reconnais dans l’attirance pour l’horreur et le mal.

Un film tourné dans des couleurs grises et bleues, dans une ambiance d’apocalypse et d’angoisse.
Un banal couple, Sam Neill et Isabelle Adjani, qui vit dans un immeuble déglingué de Berlin ouest, à proximité du mur. Un gentil mari, totalement dépassé par les événements, cocufié par sa femme, irrésistiblement attirée par un monstre, une horrible et répugnante pieuvre.


C’est totalement incompréhensible pour l’homme. On croit que la femme a besoin d’amour, de fusion ; on croit qu’elle n’aime que les belles choses et n’a que de bons sentiments ; mais on découvre qu’elle n’est fascinée que par l’abîme, le mal, la perte.


Il n’y a pas de communication, pas d’amour entre les sexes, rien qu’une radicale altérité.
Le seul moment où l’homme et la femme communiquent dans ce film, c’est, dans l’éclair d’un regard, lorsque le mari découvre sa femme, Isabelle Adjani, faisant l’amour avec cette épouvantable pieuvre.



Une femme ne fait jamais l’amour avec son petit mari ; elle devient une mer sans limites dans laquelle elle se noie, un plaisir sans fin et sans début aussi.


Il y a quelques années, à l’occasion de l’un de mes premiers voyages au Japon, j’ai découvert l’étrange filiation de la pieuvre d’Andrzej Żuławski avec une extraordinaire estampe érotique de Katsushika Hokusai (葛飾 北斎).


Hokusai, c’est probablement le peintre japonais le plus connu en Europe. On connaît tous la Grande Vague de Kanagawa (1831) et les Trente-six vues du mont Fuji. Une peinture esthétique, reposante.


Mais son œuvre est immense et ce n’est pas pour rien qu’on l’appelait « le vieux fou de la peinture ».

Hokusai a surtout peint pour moi l’œuvre la plus érotique, la plus obscène, la plus scandaleuse : « Le rêve de la femme du pêcheur »
Une femme allongée, nue, subissant l’assaut d’une énorme pieuvre; elle s’abandonne totalement tandis qu’une deuxième petite pieuvre plonge un tentacule dans sa bouche.

Difficile d’être plus troublant. Je frémis toujours en contemplant cette estampe. Elle aurait effrayé Edmond de Goncourt et Victor Hugo eux-mêmes au 19 ème siècle.

Curieusement, j’ai découvert qu’O. Kinjiki, l’une des rares blogueuses que je lis, avait parlé, bien avant moi, de la femme du pêcheur.
Elle l’évoque très simplement avec deux citations qu’elle me pardonnera, je l’espère, de reprendre à mon tour.


« Vous soulevez vos cuisses. Vous vous poussez à ma rencontre. Vous vous ouvrez. Vous prenez mon nez, ma bouche entre vos grandes lèvres. Vous vous fixez à mon visage comme le poulpe au rocher. »

Bernard Noël – « le Château de Cène »


« Assise, elle maintenait haute une jambe écartée : pour mieux ouvrir la fente, elle achevait de tirer la peau des deux mains. Ainsi les « guenilles » d’Edwarda me regardaient, velues et roses, pleines de vie comme une pieuvre répugnante. »

Georges Bataille – « Madame Edwarda »


Il fallait du courage, pour une jeune femme, pour écrire cela.


Photos d’Andrzej Żuławski
Hokusai : « Le rêve de la femme du pêcheur »

5 commentaires:

Princesseneige a dit…

Scandaleusement excitant!

Carmilla Le Golem a dit…

Tu as trouvé les termes appropriés, Olga ! Ca fait vraiment frémir les petites et les grandes filles, mais aussi les messieurs.

Gael Guéguen a dit…

En découvrant l'estampe d'Hokusai après m'être exposé au soleil à la fenêtre, un dimanche où mes jambes ne me portaient pas plus que les autres jours, j'ai immédiatement été fasciné par Le rêve du pêcheur. Je suis facilement arrivé sur votre blog et j'ai trouvé que votre glissade des harengs berlinois à la pieuvre japonaise était hardie et réussie. Votre texte me permettra aussi de découvrir Madame Edwarda...

Gael Guéguen a dit…

En découvrant par une chaude après-midi d'été l'estampe d'Hokusai, la fascination a été immédiate et, bien sûr la curiosité m'a poussé jusqu'à votre texte. La glissade, des harengs berlinois à la pieuvre japonaise est hardie et réussie. Et donne envie de découvrir Madame Edwarda...

Carmilla Le Golem a dit…

Merci Gael pour votre commentaire si bien écrit.

Ce post est déjà vieux. J'ai, depuis, découvert que le fantasme érotique de la pieuvre avait eu de nombreux prolongements dans l'art européen.

C'est un animal qui exerce, de toute manière, une effrayante fascination. Il faut, à cet égard, revoir le film de Zulawski.

Carmilla