dimanche 21 octobre 2012

" La vie, c'est ce qui t'arrive alors que tu es occupé à faire d'autres plans".



La grande idéologie aujourd’hui, c’est de faire croire qu’on est pleinement responsables de sa vie, qu’on en maîtrise tous les aspects et qu’on est entièrement libres de choisir dans tous les domaines : pas seulement une robe ou un vin mais plus essentiellement, son apparence physique, sa profession, sa religion, son nom, son partenaire amoureux, son sexe (son genre), sa décision de procréer.


C’est l’idéologie généralisée du « c’est mon choix », c’est le credo du monde moderne et ça se redouble d’une injonction narcissique : « choisis ta vie », « sois toi-même », « deviens toi-même ». Tout ça parce que je suis tout puissant et que « je le vaux bien ».


C’est sûr qu’on bénéficie, dans les sociétés occidentales, d’une écrasante profusion de choix. C’est d’abord merveilleux et on peut  avoir le sentiment d’une jouissance potentielle illimitée. Que l’on puisse choisir, ou du moins qu’on en ait l’illusion, c’est ce qui fait la séduction du capitalisme. C’est ce qui faisait rêver, par exemple, les gens des pays de l’Est.et c’est ce qui est le moteur de la frénésie consommatrice.


Mais ça se complique assez vite. Tant qu’on se limite à choisir ce que l’on veut avoir, à choisir entre de multiples marchandises, on s’en tire à peu près même si on choisit toujours un objet à travers les yeux d’autrui et si les réalités économiques se chargent de vous frustrer rapidement.


Mais quand il s’agit de choisir ce que l’on veut être, alors là…, on bascule dans la complète illusion. La vie, l’amour, la sexualité, ce n’est peut-être pas aussi facile à gérer que le choix d’une carrière ou d’une destination de vacances. 


Disons le tout net : être soi-même, devenir soi-même, comme nous y invite une foultitude de manuels d’accomplissement personnel, c’est une idiotie. Et c’est une injonction cruelle et dangereuse.



Comme s’il existait un noyau occulte de notre identité, sa vérité première.


Mais soyons lucides : on est déjà une énigme pour soi-même et l’identité, ça n’existe pas en tant que tel. Ca se constitue progressivement, ça évolue et ça se nourrit de conflits et de différences. On n’est jamais les mêmes, on se repositionne ou on est repositionnés sans cesse.


On n’arrivera donc jamais à être soi-même et on se sentira toujours en deçà de la personne idéalisée qu’on voudrait être. Finalement, on se sent dévalorisés et en situation d’échec. 


Quant à son partenaire amoureux, on sait bien que la meilleure recette pour se casser la gueule, c’est d’essayer de le choisir sur des critères rationnels ou au terme d’une longue sélection (le dating, la drague sur Internet, le hooking up, les rencontres par affinités). « Quand on aime, il faut foncer» aurait dit Freud. Ca peut sembler paradoxal mais il faut bien reconnaître que s’il est un domaine où on n’est pas libres du tout, c’est bien celui de l’amour et du désir. Choisir qui on aime, c’est d’emblée voué à l’échec. On obéit plutôt à des motivations inconscientes, totalement irrationnelles et on n’est pas séduit par les qualités, la perfection de l’autre mais, au contraire, par ses failles, son manque, sa fragilité. Rien de pire, en amour, que les gens comme il faut.


Enfin, il y a des choses que l’on ne peut absolument pas choisir : son nom, son prénom, son sexe, sa filiation, sa religion, sa naissance, sa mort. On pourra se récrier, dire qu’il s’agit de vieilleries, d’un ordre ancien que les forces progressistes  et une abondante production législative sont heureusement en train d’abolir. C’est d’accord, on vit maintenant dans le monde qu’avait prophétisé Gilles Deleuze dans « Capitalisme et schizophrénie » : une sorte de psychose généralisée, la toute puissance de l’individu, l’abolition des limites et des interdits. C’est cool mais cette infinie liberté se paie aussi d’un aplatissement complet du désir et d’une peur généralisée de l’autre. Et puis, qu’on le veuille ou non, malgré tout, la loi symbolique n’est pas effacée comme ça par la loi tout court. L’interdit refait régulièrement surface.


En fait, rien n’est plus anxiogène que la glorification des choix personnels. L’autre versant de la toute puissance, c’est la culpabilité et la frustration lorsque l’individu échoue. Décider de son bonheur, ce n’est pas seulement une promesse mais c’est aussi un poids accablant. C’est la dictature et l’oppression du choix.


C’est peut-être pour ça qu’on ne s’est, paradoxalement, jamais sentis aussi malheureux qu’au sein de la société de consommation : parce qu’on n’en peut plus de supporter la responsabilité de choix qu’on est tout simplement incapables de faire; parce qu’on se sent absolument seuls et dévalorisés.


On est désemparés et finalement, face à la profusion des possibilités offertes, à la solitude devant les choix, on n’a souvent qu’une hâte,  pour apaiser notre angoisse : renoncer à notre liberté pour partir en quête d’une autorité qui nous aidera à faire le tri entre toutes les options (les coachs, les manuels d'auto-thérapie, les gourous).


On se dépêche de se trouver de nouvelles chaînes mais ce n’est pas le plus grave : notre angoisse se transforme aussi en fureur répressive. C’est le nouveau puritanisme, alimenté par la haine de l’autre, dirigé en particulier aujourd’hui contre l’inceste, le viol, la pédophilie.


D’une tyrannie à l’autre. Comment s’en sortir ? Notre suprême liberté, c’est peut-être justement de refuser la tyrannie du choix. Ce qui implique, là encore, un choix mais peut-être plus raisonné.


Cultiver l’indécision,
Voire ne rien décider du tout,
Retirer ses oripeaux  narcissiques,
S’abandonner au hasard, à l’évènement,
Pour s’ouvrir à l’Autre, faire de véritables rencontres.


Images de l’illustrateur Jonathan BURTON

Ce post m’a été inspiré par l’essai remarquable,  « La tyrannie du choix »,  de Renata SALECL. C’est son premier livre traduit en français. Originalité : Renata SALECL est une jeune philosophe et psychanalyste slovène. Elle vaut largement son compatriote Slavoj ZIZEK.

La phrase citée en exergue est attribuée, sous toutes réserves, à John Lennon. 

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