samedi 29 novembre 2014

Travestie



















Ma copine Daria et moi, notre distraction, quelquefois, le week-end, c'est d'essayer de se faire passer l'une pour l'autre et, pour ça, d'échanger notre apparence, nos vêtements et, bien sûr aussi, nos amants.C'est facile, on se ressemble pas mal, deux grandes perches étiques, et on a quasiment les mêmes tailles (sauf pour les soutifs). Bien sûr, personne n'est dupe, mais ça n'est pas essentiel, chacun y trouve finalement son compte et y prend plaisir.


A part ça, on est quand même vraiment très différentes. On entretient en fait, entre nous, un rapport d'amour/amitié qui est celui de l'attirance des contraires. Elle envie ma situation professionnelle et mon indépendance, j'admire sa fantaisie, sa liberté de mœurs et de comportement. Disons que, vues de l'extérieur, j'apparais sans doute BCBG et, elle, nettement plus dévergondée. 


On se fascine donc l'une l'autre mais je déteste, en général, la façon dont elle s'habille. C'est nettement trop sexy et provoquant pour moi, c'est rue Tverskaïa à Moscou.Mais peu importe: en se déguisant l'une en l'autre, on bascule les rôles: je deviens une allumeuse, elle se transforme en femme d'affaires. Et ça marche à plein, on a un succès fou toutes les deux. Ça nous permet de faire ensemble plein de conquêtes communes et d'échanger, ensuite, à l'infini, là-dessus. Pour deux filles, connaître un même type, avec des regards différents, c'est passionnant! Je dirais même que c'est essentiel: si on s'aime tellement, Daria et moi, c'est qu'on a largement couché  avec les mêmes mecs.


Evidemment, c'est un peu drôle, pour moi, de me balader dans les rues de Paris affublée des fringues de Daria: manteau de fourrure (le scandale absolu), grands bijoux , talons-aiguille ou cuissardes, mini-jupe. Je ne perçois vraiment plus le monde de la même façon. Le rapport aux autres, les hommes mais aussi les femmes, est modifié. Je me sens regardée de partout, avec envie certes mais aussi hostilité. Et puis les types dégotés avec le look de Daria: au secours!


C'est très troublant! Mais c'est aussi exaltant. Revêtir une autre peau, prendre une nouvelle identité, c'est apaisant, libérateur.

On le sait bien, la conquête de la féminité, c'est une vraie compétition. C'est épuisant. Ça peut même vous détourner d'autres objectifs, plus essentiels. Je dirais même qu'on peut y laisser son argent, sa vie. Que de temps passé, perdu, à modeler son apparence: à se maquiller, à s'habiller, à se choisir une culotte. Le souci de l'apparence, la course à la beauté, conduisent beaucoup de femmes à dissiper leur énergie.


En fait, on est bouffées par le modèle d'une femme idéale, d'une autre femme, à la quelle on cherche à tout prix à se conformer. Mais il y a bien sûr toujours un décalage entre le modèle et la réalité et ça fait qu'on rentre dans une surenchère narcissique permanente et qu'on est continuellement insatisfaites.

Alors, quand on me propose une nouvelle peau, ça me soulage beaucoup. Je n'ai plus à me justifier. Je me sens déresponsabilisée vis à vis de cette nouvelle identité et je peux m'abandonner au simple plaisir de l'émotion. A ce titre, la prostitution, ça me fascine: avoir une relation sans dire qui on est.


Je crois qu'on porte toutes en soi ce désir d'être une autre, de changer, occasionnellement, de personnage. Etre une autre femme, ce n'est pas un désir lesbien, c'est le besoin de s'affranchir de la pression d'une identité pour éprouver une jouissance pure, débarrassée de toutes les contraintes imaginaires imposées.

M'inventer, durant quelques heures, un autre personnage, une autre destinée, sous la forme de ma copine,ça me plaît donc beaucoup. L'hyper-féminité, j'avoue que c'est quelque chose que je ne pourrais pas vivre en continu mais pratiquer ça ponctuellement, je trouve ça très agréable. Et puis, séduire à partir de sa seule apparence, à partir, finalement, d'éléments infimes (une robe, un maquillage, des jambes gainées) ça remet aussi en question plein d'idées reçues: on peut élaborer les théories les plus idéalisées de l'amour et de la rencontre, tout ça, c'est vite mis par terre par des choses très triviales, par la force brute du désir masculin qui n'a que faire de l'intellect et de l'angélisme. Pour séduire un mec, mon rouge à lèvres sera toujours plus efficace que ma connaissance des œuvres complètes de Patrick Modiano. Chaque femme fait vite la cruelle expérience qu'elle ne séduira pas par sa seule personnalité; à elle, ensuite, d'accepter ou de refuser le jeu.



Surtout, jouer à fond les manettes de l'apparence, ça permet de vivre un plaisir essentiel, inconnu des hommes: celui d'être regardée. Pas de plus grande gloire pour une femme que de pénétrer dans une pièce et de sentir tous les regards se vriller sur elle. C'est plus fort que tous les coïts. Le regard qu'on porte sur nous, c'est ce qui nous définit, établit notre identité. Les féministes pourront hurler au viol mais c'est bien plus compliqué que ça. C'est notre certificat de vie: si on n'est plus regardée, auscultée, scrutée, déshabillée, on n'existe plus. Pour préserver ça, on est prêtes à tout!

Tableaux de Paul KELLEY, peintre canadien né en 1955.

Je renvoie par ailleurs au film très intelligent et très troublant de François Ozon: "Une nouvelle amie". Ce film s'inscrit à rebours de l'idéologie transgenre contemporaine qui voudrait éradiquer la différence des sexes. Le travesti affirme en fait deux choses: la différence des sexes et le plaisir de la féminité. 

1 commentaire:

KOGAN a dit…

Bonjour CARMILLA

Je vais en avoir pour un bon moment à lire tout votre blog,en plus de mon travail et de ma peinture, j'avoue que vous avez un cahier des charges qui sort de l'ordinaire concernant l'individu et sa nature superbement mis en forme avec tous ces accompagnements de peintures hyper et surréalistes ...J'adore tout ce mystère qui n'en est pas un finalement ,puisque tout y est expliqué à vif et à nu...Vous me donnez une terrible envie de peindre façon SLAVA FOKK ...DAVID BOWERS plus difficile...Je pense y arriver .

Bien à vous

JEFF