lundi 10 juillet 2017

Summer reading


Voici quelques bouquins pour vos vacances d'été :

Nathalie SKOWRONEK: "Un monde sur mesure". Le monde des tailleurs juifs issus des shtetls de Pologne. Puis des vendeurs de prêt-à-porter en Belgique et au Sentier. La disparition complète aujourd'hui de ce monde (la vraie fin du Yiddishland) avec l'apparition des grandes chaînes. Une histoire familiale passionnante avec cette question : comment exister sans renier ses origines ?


Arno GEIGER: "Autoportrait à l'hippopotame". Il y a une littérature autrichienne très riche (Jelinek, Handke, Bernhard) mais Arno Geiger (l'un des auteurs germanophones les plus lus dans le monde dont le best-seller est "Tout va bien") en est un représentant beaucoup moins sombre. Son oeuvre est même plein d'humour et de fantaisie. Il s'agit ici du roman de formation d'un jeune homme observant avec acuité toute son époque. Drôle et singulier.


Iouri TYNIANOV: "La mort du Vazir-Moukhtar". La réédition, directement en poche, d'une oeuvre totalement méconnue en France, publiée à la fin des années 30 en pleine terreur stalinienne. Un extraordinaire roman historique dont le héros est Alexandre Griboïedov, diplomate russe massacré à Téhéran en 1829. Un livre qui nous fait voyager à Saint-Pétersbourg, Moscou, les routes du Sud, Tiflis, Tabriz, Téhéran. La critique de l'absolutisme des Tsars est aussi une critique implicite de Staline. Un livre hors du commun.





















Catherine MERRIDAL: "Lénine 1917 - Le train de la Révolution". Un livre passionnant, un vrai thriller, qui se concentre sur une période décisive de l'histoire, celle du voyage de Lénine en train, en avril 1917, depuis Zürich jusqu'à Saint-Pétersbourg via l'Allemagne, la Suède (et la ville-frontière d'Apparanda), la Finlande. C'est l'histoire du fameux wagon plombé. C'est aussi un portrait de Lénine très peu flatteur: ascète, obsessionnel, extrémiste.  C'est surtout le rôle de l'Allemagne qui a inauguré la "guerre moderne" avec une tentative réussie de déstabilisation internationale. Semer l'anarchie en Russie avec Lénine pour pouvoir se concentrer sur le front Ouest.


















Philippe TESSON: "Une très légère oscillation". Un journal intime, une suite de réflexions au fil du temps. Traversé par deux événements majeurs: la mort de sa mère et une chute, à l'automne 2014, du toit d'une maison où il failli laisser la vie. Je n'aime pas toujours Philippe Tesson (je ne partage ni sa vision de la Russie, ni son écologisme) mais ce bouquin là se picore avec plaisir. C'est percutant et ça évite agréablement les lieux communs.


Lorraine KALTENBACH: "Filles à papa". On peut évidemment penser qu'il s'agit d'un bouquin de midinette. Mais non, c'est une étourdissante galerie de portraits de femmes, toujours très justes et d'une grande acuité psychologique. Un reproche: c'est peut-être un peu trop concis mais est bien livrée, à chaque fois, une clé décisive.


Massimo MONTANARI : "La chère et l'esprit - Histoire de la culture alimentaire chrétienne". On a longtemps pensé que ce qui différenciait fondamentalement le christianisme du judaïsme et de l'Islam, c'est qu'il ne comportait aucun tabou alimentaire. Tout serait licite, peu importe ce que l'on mange. Ça demeure l'attitude générale en Europe même si les chrétiens sont de moins en moins nombreux. Pourtant, c'est plus compliqué que ça. Il y a quand même bien des règles alimentaires dans le christianisme et la culture européenne : rôle du pain et du vin, relation à la viande, au sang, au gras, modes culinaires, rôle du jeûne et aujourd'hui le véganisme,  les banquets de saucisson, les marchés halal. Un livre passionnant: l'histoire de l'alimentation et du goût, c'est une histoire de la culture en général.


Velibor COLIC : "Jesus et Tito". La vie d'un adolescent en Bosnie-Herzégovine. Une réédition, en poche, d'un chef-d'oeuvre d'humour. Velibor Colic écrit maintenant directement en français. Une occasion de découvrir un grand écrivain. Son dernier bouquin "Manuel d'exil - Comment réussir son exil en 35 leçons" est formidable, je le rappelle.

Nicolas FARGUES - Iegor GRAN: "Ecrire à l'élastique". Un échange épistolaire entre deux amis, deux maîtres d'humour ravageur. Nicolas Fargues est surtout connu pour son livre "J'étais derrière toi" et Iegor Gran (d'origine russe) pour " L'écologie en bas de chez moi".  Leur livre commun se passe entre Paris et la Nouvelle-Zélande. C'est délicieusement féroce.


Johan NORBERG: "Non, ce n'était pas mieux avant". A lire absolument par tous les déclinistes, passéistes, anti-capitalistes, insoumis, Pikettistes, alter-mondialistes, mélenchonistes, lepenistes. Contre toute évidence, la plupart des gens sont convaincus qu'on vivait mieux autrefois. Avec une grande pédagogie, en s'appuyant sur de multiples données chiffrées,  Johan Norberg, un historien suédois, démontre qu'on vit bien mieux aujourd'hui qu'autrefois, pas seulement qu'il y a un ou deux siècles mais qu'il y a 10 ou 20 ans : niveau de vie, inégalités, espérance de vie, pollution, pauvreté, éducation, tout s'est beaucoup amélioré et les progrès sont continuels. Un livre revigorant qui vous redonne de l'optimisme.


Chris HEDGES: "La guerre est une force qui nous octroie du sens". "La guerre, c'est la culture de la mort. Elle commence par l'annihilation de l'autre. Elle finit par l'annihilation de soi." La guerre, on en fait toujours une analyse manichéenne et simpliste. On est souvent aussi aveugles et insensibles que certains de nos adversaires. On se croit alors autorisé à résoudre les conflits par la force; il faut plutôt essayer de comprendre la guerre pour s'en protéger.  Un livre puissant et original (traduit par Nancy Huston), par un ancien correspondant du guerre du New-York Times (Balkans, Moyen-Orient, Afrique, Amérique Latine).


Tableaux du célèbre peintre britannique David HOCKNEY (né en 1937) auquel une exposition à Beaubourg est actuellement consacrée.

6 commentaires:

Ariane Grammaticopoulos a dit…

Merci Carmilla pour ces conseils de lectures !

Je prends note du Johan NORBERG: "Non, ce n'était pas mieux avant" et d'"Un monde sur mesure" Nathalie Skowronek.

En ce qui concerne le Sylvain Tesson ( le fils de son père, Philippe) j'ai beaucoup aimé. Mais je dois vous avouer que je suis une inconditionnelle, et que sans être écologiste moi non plus, je partage sa vision de la société moderne, de ce qu'elle est en train de devenir.

Jusqu'ici je n'ai eu qu'à me féliciter de vos choix; merci encore Carmilla.

Carmilla Le Golem a dit…

Merci Ariane,

Je pense que ces deux livres devraient effectivement vous plaire. Ils ouvrent vraiment de nouveaux points de vue. Nathalie Skowronek est par ailleurs un écrivain belge vraiment intéressant et original.

Je me permets d'ajouter un livre que j'ai lu dimanche dernier et que je n'ai donc pas pu évoquer dans ce post : "Les garçons de l'été" de Rebecca Lighieri. C'est vraiment l'un des meilleurs bouquins de ces derniers mois.

Bien à vous

Carmilla

Richard a dit…

Bonjour Dame Carmilla.
Délicieusement féroce, vous êtes délicieusement féroce. J'ai bien apprécié votre expression. En lecture est-ce qu'on peut dévorer délicieusement ou férocement ? Peut-être les deux à la fois ? Quoi qu'il en soit, j'étais en train de lire Arbre de Fumée de Denis Johnson, qui traite des dessous de la guerre du Vietnam. C'est un récit très dérangeant, parce que la question qui se pose c'est : comment être un inculque professionnel et plonger dans un tel marasme ? Avoir dix-sept ans et s'engager pour aller casser du Viêt-cong, alors qu'on ne te servira pas une bière dans ton patelin aux États-Unis parce que tu es trop jeune. Comment comprendre les agents de la CIA qui travaillent sur le projet, si on peut appeler cela un projet, qui porte le nom de code : Arbre de Fumée. Afin de faire diversion dans la férocité, je suis allé lire votre dernier article. Quel ne fut pas ma surprise de tomber, et c'est le cas de le dire sur Chris Hedges, une vieille connaissance, il est né dans le Vermont à Saints-Johnbury à 150 kilomètres au sud de Sherbrooke. J'avais déjà lu : L'Empire des illusions, un portait vitriolique des États-Unis d'Amérique et j'y suis revenu parce que c'est une intense réflexion sur le peuple américain qui se laisse souvent manipuler. Par contre j'ai réussi à mettre la main sur : La Mort de l'élite progressiste du même auteur. C'est magnifiquement écrit, pour ne pas dire férocement écrit. Là il touche le tissu humain des USA, sa médiocrité, son indifférence, son manque de culture pour verser dans un nationalisme tribal du tout va en guerre comme lors de la première intervention en Irak où l'on devait découvrir des armes de destructions massives que l'on cherche toujours d'ailleurs. Colin Powell avait menti devant l'ONU, je l'ai su dès qu'il a ouvert la bouche, et personne n'a rien vu, rien entendu, et surtout personne n'a protesté. Chris Hedges traverse le miroir, pour nous monter le fond de l'âme des humains, et je dois dire que c'est ce que je recherche dans mes lectures, un certaine explication du monde. Alors lorsque j'ai vu que vous aviez lu Hedges : j'ai su que vous n'étiez pas n'importe qui. Oui, je vais lire, "La guerre est une force qui nous octroie du sens" dès que je pourrai mettre la main dessus. En Hedges, je salue un homme de convictions, qui a sacrifié une bonne partie de son confort, en étant congédié du New York Times, et de certains postes d'enseignants. Aujourd'hui, l'élite progressiste l'ignore, c'est le lot de ceux qui osent témoigner. Je sens que cela va être férocement intéressant.

Il y a pire que la férocité, c'est la cruauté.
Férocement vôtre :
Richard St-Laurent

Carmilla Le Golem a dit…

Bonjour Richard,

J'avoue que je ne connaissais pas Chris Hedges.

J'ai découvert son livre un peu par hasard en remarquant qu'il avait été traduit pas Nancy Huston que j'aime beaucoup.

Je n'ai pas l'impression qu'on en ait parlé dans la presse française.

C'est dommage parce que c'est effectivement très fort et très intelligent. Une réflexion absolument non-manichéenne sur la guerre et les conflits actuels. On a trop tendance à penser que 2 camps s'opposent: celui du Bien et celui de Mal.

Je recommande cet auteur absolument,

Bien à vous,

Carmilla

KOGAN a dit…

Bonjour Carmilla
Bonjour Richard

Question cruauté les Français(et ceux d'en face) n'étaient pas mal non plus pendant la guerre d'Algérie, quand les hélicoptères jetaient du ciel et sans parachute les membres du FLN qui ne voulaient déjà pas parler sous la "gégène " (torture par l'électricité).

La cruauté cela va de pair avec la panoplie de la guerre, celle du Vietnam était particulièrement aiguisée des deux côtés , et fortement alimentée par les lobbys de l'armement russes et américains...pour finir avec une population et un pays dévastés (1,5 millions de mords vietnamiens)..et de tous ces jeunes "boys" morts (58.000) sans compter les blessés(300.000) devenus infirmes et fous.

Et l'histoire se répète sans cesse...

Bien à vous
Jeff

Carmilla Le Golem a dit…

Merci Jeff,

Je ne connais pas bien la guerre d'Algérie. On en parle peu en France. Mais vous avez sans doute raison.

Même les guerres que l'on croit "justes" sombrent vite dans l'horreur et les exactions. Des deux côtés, les belligérants s'adonnent à une violence incontrôlée.

Bien à vous

Carmilla