samedi 21 avril 2018

Le frisson de la peur


Lorsque j'étais à Moscou, on m'a présenté, lors d'une soirée, Angela Nikolau.

Je ne la connaissais pas. J'ai d'abord cru que c'était une jolie fille, comme on en rencontre des milliers en Russie, avec des rêves banals de célébrité dans la mode ou les médias. Je l'ai presque snobée.


Et puis, elle m'a montré ses photos Instagram et ses vidéos You Tube.

Alors là, j'ai été scotchée, fascinée. Voilà vraiment quelqu'un qui a quelque chose de plus que moi, quelque chose que je n'aurai jamais.

Angela a 24 ans et elle est une "roofer". Le "roofing", ça consiste à faire l'ascension, à mains nues et sans assistance, des monuments emblématiques des grandes villes.

Angela parachève cet exploit avec des photos impressionnantes au sommet: les selfies les plus audacieux au monde.


Le roofing" est assez à la mode chez les jeunes en Russie. Il faut dire que ça correspond bien à la folie, la dinguerie slave. C'est peut-être mieux que le "zapoï" (cette coutume qui consiste à boire sans arrêt pendant plusieurs jours) mais ça se termine, souvent aussi, de manière tragique. Curieusement, ça n'est pas tellement réprimé par les autorités (juste une petite amende).


C'est pour moi une performance incompréhensible qui dépasse absolument tout ce que je pourrais être capable de faire. J'ai un effroyable vertige dès que je suis au premier étage de la Tour Eiffel ou au sommet de Notre Dame de paris. En fait, je me sens irrésistiblement attirée par le vide et il faut vraiment que je lutte pour ne pas me précipiter dans le gouffre. J'ai l'impression que le vide active la pulsion de mort en moi, mon angoisse suicidaire.


Jamais on ne me fera faire d'alpinisme, de parachutisme ou de deltaplane. Je suis sportive mais je déteste ce qui implique une prise de risque disproportionnée: pas de moto, pas de plongeon de haut vol, pas d'équitation, pas de course automobile. S'agit-il d'ailleurs encore de sport ? N'importe quel buveur de bière peut faire du parapente, de la moto, du plongeon.


En fait, ce qui se joue dans ces sports extrêmes, c'est le rapport de chacun à la mort, sa propre mort. Angela m'a dit qu'elle était totalement confiante et n'avait peur à aucun moment. J'ai l'impression, en fait, qu'elle est bien une personne de son époque, vivant dans le déni total de la mort. La mort, c'est devenu tellement dérangeant qu'on la refoule complètement, qu'on ne croit plus qu'elle est possible.


Photos d'Angela Nikolau. Je vous conseille vivement son site Instagram et ses vidéos. Faites-moi savoir si ça vous fait frissonner autant que moi.

4 commentaires:

Ariane Grammaticopoulos a dit…

Oui je la connais. Elle est un peu une émule d'Alain Robert, et dans une moindre mesure de Sylvain Tesson.
Ces jeunes adeptes d'urban climbing sont fascinants d'insolence et d'intrépidité.
Pourquoi pas ?
Je ne pense pas que ce soit vraiment un déni du danger ou de la mort. A cet âge, la mort n'existe pas, ou bien on se sent prêt à l'affronter.
Plus jeune j'ai beaucoup aimé faire de la varappe. Les descentes en rappel sur les rochers de Croatie m'ont laissé un magnifique souvenir.

Maintenant il est bien certain que je ne le ferais plus aujourdhui. Comme pour vous, le vide m'attire, même sur le bord d'un trottoir j'ai presque peur de tomber, c'est dire ! ;)

Carmilla Le Golem a dit…

Merci Ariane,

Je ne suis pas sûre que la peur de la mort soit une question d'âge. J'ai l'impression qu'il y a deux catégories de gens : ceux qui ont et ceux qui n'ont pas conscience de la mort. Et il est vrai que l'on vit dans des sociétés qui évacuent de plus en plus la mort.

Je reconnais que je suis, peut-être pas peureuse, mais prudente. J'ai vu trop d'horreurs.

Sinon, la Croatie, c'est un pays magnifique mais je n'ai jamais fait de varappe sur les rochers.

Bien à vous

Carmilla

Anonyme a dit…

Bonjour Carmilla,
Rapprocher comme vous le faites le vertige à la conscience de la mort, ça me coupe l'herbe sous le pied. Ca me convient. Ca m'explique peut-être pourquoi rien que sur une chaise, c'est déjà le malaise. Peur de la mort ou conscience d'elle, je ne sais pas d'ailleurs.. Il y a des endroits, des climats, des cultures ou des éducations où la mort est partout. Enfin plus qu'ailleurs. Un bord de mer peut suffire, aucun vertige à contempler la mer, surtout la mer des climats déjà en entre-deux ; jamais chaud, jamais froid, toujous le même temps pluvieux et gris - mais des nuages qui dépassent des records de vitesse - et c'est alors contempler une ligne d'horizon dissoute et grise entre l'au-delà et l'ici. Dans les légendes, et même le tourisme on va trouver cette idée de la mer comme dernière étape, purgatoire, etc. Et désormais, à votre lecture (ça c'est flatteur), je m'explique pourquoi j'ai décidé de ne plus jamais monter dans un phare, de ma vie. Le vertige est contagieux, enfin exacerbé à l'arrivée d'enfants, et j'ai peur pour eux naturellement, mais je passe un sale quart d'heure. La simple vue, dans la vie, je veux dire non en photos ni en film, d'une personne auprès du vide m'effraie et me rend nerveux, et m'épuise, j'évite ses endroits. Au début remarquez, jeune je m'en fichais des autres, le vertige en ce qui me concerne s'est aggravé. Alors l'activité de cette femme dont vous montrez des exploits me paraît bien insensé, même si on m'a expliqué que certaines personnes vaincquent ainsi leurs craintes et se confrontent au vide. Si vous dites vrai, alors, puisqu'ici la mort est partout - cultuelle, architecturale, toponymique, climatique et géographique - mes congénères et moi-même devrions tous avoir le vertige.. Peut-être que ça se vérifie. On s'en fiche un peu. Mais je trouve bonne l'idée du rapprochement, simple et efficace. Un peu comme votre esprit par ailleurs, puisque je passe lire de temps à autre, et que vous vous faites voir par une grande translucidité parfois. (Et pour tout vous dire, ici c'est la Bretagne-Nord)

Carmilla Le Golem a dit…

Merci Anonyme de Bretagne pour votre sympathique message,

Il y a la peur de la mort, c'est sûr, mais peut-être aussi attirance, fascination pour la mort.

Si on a peur du vide, c'est aussi qu'on est tenté de s'y jeter. Ça renvoie à nos pulsions auto-destructrices qu'on n'est pas sûrs de toujours bien contrôler.

Ce ne sont que des hypothèses, bien sûr...

Bien à vous,

Carmilla