dimanche 17 mai 2015

Le mal de vivre


On se soûle, on fume, on se roule des joints, on dort mal, on a des angoisses, des cauchemars, on est crevés, fatigués, on se tape toujours les mêmes mecs (ou alors on vit sous leur emprise), on n'arrive pas à quitter sa famille (au prix de relations incestuelles). Bref, on n'arrête pas de toujours répéter les mêmes trucs.

Quant à l'amour, l'accès à l'autre, on ne sait évidemment pas ce que c'est.


C'est le mal de vivre contemporain. Moi-même, je suis, aussi, un peu comme ça (sauf le tabac et la famille). Je vis dans une oscillation continuelle, de l'enthousiasme à la déprime, du vide à la plénitude, de la révolte à la soumission.

On nous dit qu'il faudrait être bien dans sa peau, être soi. On peut se soigner et d'ailleurs tout pourrait se guérir; même l'angoisse, ça pourrait s'évacuer. On préconise des solutions simples: il faudrait arrêter de boire, de fumer, de se droguer; pour dormir, il y a des tranquillisants; pour le sexe, à défaut de l'amour, il y a la pornographie et les sites de rencontre.


Mais la simple répression, l'interdit ou les injonctions, ça ne sert finalement pas à grand chose. Quand on a perdu ses dépendances, ses addictions, on perd aussi ce qui faisait la cohérence de votre vie et on se retrouve, brutalement, dans une insupportable situation de manque.

Les addictions, il vaut peut-être mieux les garder tant qu'on ne sait pas à quoi les relier.


En fait, la répétition, on n'en sort pas et, surtout, on ne veut pas en sortir; pis, on s'y complaît parce qu'on est névrosés et donc très conservateurs. On organise sa petite vie autour de ses petites souffrances, ses petites dépendances, ses petites addictions. C'est ce qui nous structure, constitue l'affaire de notre vie. Parce qu'en réalité, on aime bien notre souffrance et on est incapables d'envisager autre chose: on aime bien être malheureux dans son boulot et s'y épuiser; on aime bien être dans une relation de dépendance avec quelqu'un qui décide à votre place; on aime bien s'ennuyer à mort dans les réunions familiales; on aime bien se déclarer crevés, épuisés. On aime bien faire tout le temps les mêmes choses, même si ça nous entretient dans notre mal être, notre affliction. On aime bien être des nuls, des victimes.


On aime le malheur, la servitude, l'angoisse !

On est généralement enfermés dans un scénario qui nous complaît, on est incapables d'envisager une autre vie que la sienne qui offre sécurité et conformisme.

Etre soi, c'est d'ailleurs souvent ça: on cherche surtout à se soumettre aux injonctions sociales, aux idéaux de conformité et de socialité: un bon boulot avec une famille équilibrée.

Etre soi! c'est, en fait, la terreur, la dépendance absolue !


Il faut plutôt échapper à soi, à cette identité formatée, banalisée.

Pour cela, c'est sans doute à sa part d'ombre qu'il faut s'ouvrir! cette part d'ombre que l'on refoule, soi-même, avec la plus grande énergie parce qu'elle n'est pas conforme. Et portant, nous entretenons tous de petites déviances par rapport à l'ordre imposé mais nous nous refusons souvent à les exploiter, les faire fructifier parce qu'on ne veut pas voir d'autre destin possible.

S'ouvrir au risque, à l'inhabituel, à l'inconnu, sortir de la cage de notre identité, c'est peut-être ce qui peut nous sauver, nous délivrer de nos angoisses et même nous faire découvrir l'amour.

Faire ce à quoi on n'est pas habitués:

"Au risque des nuits blanches
Au risque d'écrire à un(e) presque inconnu(e) une lettre d'amour à partir d'un presque rien qui vous aura traversé dans une fulgurance inconnue de vous jusqu'alors
Au risque de partir en voiture pour aller dîner en ville et finir à Rome, le lendemain, après avoir roulé toute la nuit, parce qu'on a changé d'avis.
Au risque de marcher seul dans une ville et attendre que survienne, à cet instant, le sens de toute une vie; savoir que le lendemain tout disparaîtra."


Images de Edward Hopper, Lars Von Trier (Melancholia), des peintres polonais Mariusz Zawadzki et Daniel Pielucha, du peintre espagnol Dino Valls et enfin d'Edvard Munch.

Le texte final est extrait du livre d'Anne Dufourmantelle: "Eloge du risque".

dimanche 10 mai 2015

De la misogynie au féminin


Dimanche 10 mai, c'est le premier tour des élections présidentielles en Pologne. Je n'ai encore lu aucun article sur le sujet dans la presse française. Ça en dit long sur l'ouverture internationale du pays.

Mais bon! c'est comme ça! La Pologne, même si c'est un tigre, ça n'est jamais que la 6 ème puissance économique européenne. Dans 20 ans, voire 10 ans, les choses auront peut-être changé. Je me suis, quant à moi, un peu intéressée à ça; d'abord parce que je lis la presse polonaise et, ensuite, parce qu'il y a, au moins, trois candidats qui sortent franchement du commun: un ancien rocker, une députée transsexuelle (Anna Grodzka) qui devrait faire un score tout à fait honorable et puis la candidate de la gauche, Magdalena Ogorek (prononcer ogourek en accentuant sur le ou). Je ne suis pas sûre qu'on soit près de voir, en France, des candidats aussi décalés. Mais peu importe! Pour moi, ma préférée, c'est Magdalena Ogorek, celle pour qui je voterais, sans hésitation, si j'en avais la possibilité.


Magdalena Ogorek, il faut, bien sûr, d'abord reconnaître qu'elle est d'une beauté troublante, dérangeante.En plus, elle est cultivée, polyglotte, diplômée (titulaire d'un étrange doctorat en Histoire de l'Eglise). Elle s'est d'abord présentée comme porte-parole des jeunes: avant tout libérale en matière de mœurs et de pensée (c'est-à-dire en opposition à l'Eglise).


Les premiers sondages lui ont d'abord été favorables mais elle s'est rapidement effondrée au point qu'elle ne semble plus avoir aucune chance aujourd'hui (elle est en dessous de 10%). 

Il faut dire qu'elle a aussitôt été violemment attaquée. On ironise, ainsi, méchamment: 

- sur son nom (ogorek, en polonais, signifie concombre, ce qui est, évidemment, complètement ridicule), 
- sur ses tenues vestimentaires (des chemises de nuit trop courtes), 
- sur sa froideur (elle évite les interviews, elle ne dit pratiquement rien), 
- sur son cynisme (elle serait briseuse de ménages), 
- sur son incompétence (elle connaît les problèmes militaires et économiques comme moi, le point de croix). 

Il se révèle en fait que beaucoup d'hommes, même s'ils rêvent tous de la baiser, ne vont pas voter pour elle parce qu'ils estiment qu'une femme aussi belle ne peut être qu'une idiote. Quant à l'électorat féminin, c'est de lui que vient la principale difficulté. La plupart des femmes, en Pologne, détestent en fait Magdalena Ogorek et ne veulent à aucun prix d'elle comme Présidente, tout simplement parce qu'elle les renvoie, sans cesse, à leur propre médiocrité. C'est la Pologne bien sûr mais je pense que ce serait, à peu près partout, pareil (en France, en Belgique, en Suisse, au Canada, etc...).


C'est une nouvelle illustration de la haine que se vouent souvent les femmes entre elles. La solidarité féminine, c'est une vaste fiction! Les plus misogynes, ce sont souvent les femmes elles-mêmes! Là-dessus, il y a un tabou complet.

Je me faisais cette réflexion en lisant, cette semaine, dans le journal "Libération", une tribune dénonçant le sexisme et la misogynie au quotidien: les propos graveleux, les attouchements furtifs, le harcèlement dans la rue. C'est vrai! mais outre qu'il m'apparaît d'un moralisme grotesque de vouloir réprimer ça (voire de l'interdire et pourquoi pas le punir), on pourrait aussi dénoncer la propre misogynie des femmes.


Parce que c'est souvent bien ça: en général, les femmes se détestent, elles sont d'une atroce jalousie et ne supportent pas qu'une autre soit mieux qu'elles, plus belle, plus intelligente. J'écoutais, comme ça, une interview de la célèbre mannequin Anja RUBIK. On peut avoir tendance à penser que, quand on est Anja Rubik, on n'a pas d'interrogations et on se satisfait de son sort.  Mais non! pas du tout! Elle déclarait, très sincèrement, qu'elle était continuellement dans le doute par rapport à elle-même et, surtout, qu'elle avait, souvent, des complexes par rapport à d'autres femmes. 

Il faut reconnaître cette terrible réalité: les femmes sont soumises à une effroyable compétition entre elles mais aucune ne dénonce cela et ne souhaite mettre fin à cette logique mortifère.Même si c'est à nuancer selon les cultures, la plupart des femmes sont prêtes à tout, les pires horreurs, les plus effroyables bassesses, pour éliminer une rivale.


La forme extrême et mythique de cette impitoyable cruauté, c'est la comtesse Bathory qui l'illustre. Dévorée par la hantise de la vieillesse, la comtesse hongroise Erzsébeth Bathory aurait torturé et tué, au tournant des 16 et 17 ème siècles, des centaines de jeunes filles dans son château de Cachtice en Slovaquie. Jusqu'où en effet une femme est-elle prête à aller pour avoir l'assurance qu'elle est la seule belle et la seule aimée? Pas sûr que les choses aient beaucoup changé aujourd'hui même. La peur de la beauté qui passe, la terreur de ne plus être aimée, désirée, c'est plus que jamais lancinant.


Images de Wladyslaw BENDA (1873-1948), peintre et illustrateur polonais, très célèbre aux Etats-Unis avant la 2 nde Guerre.

Je conseille par ailleurs vivement la visite des ruines du château de la comtesse Bathory, à Cachtice. C'est à proximité de Trencin, une jolie ville de Slovaquie.

Et ci-dessous, la candidate que je soutiens à fond, Magdalena OGOREK, pour devenir, grâce, je l'espère, à un miracle, Présidente de la République Polonaise.Elle fait tout de même davantage rêver que Hollande ou Mélenchon, sans parler de cette pouffe de Le Pen.




dimanche 3 mai 2015

De l'arrogance nécessaire


Je n'aime pas trop l'introspection, l'auto-analyse. C'est très prisé dans la littérature contemporaine française (Doubrovski, Ernaux, Millet etc...)  mais on a évidemment tendance au plaidoyer pro-domo, à se présenter sous les abords les plus flatteurs, à s'auto-justifier.

En fait, les gens dont je me méfie le plus, ceux dont je me détourne immédiatement, ce sont ceux qui se prétendent vertueux, exemplaires. Généralement, il n'y a pas pires crapules et corrompus. Et puis, ils m'ennuient et me culpabilisent.

Vis à vis de moi-même, j'essaie d'être lucide. Je ne suis vraiment pas une sainte et je sais que l'un de mes plus gros défauts, c'est l'arrogance; j'espère seulement que c'est d'une manière que j'espère relativement subtile. J'essaie de ne pas jouer ça sur le plan social, financier, mais plutôt sur celui de l'intellect et du comportement. Malgré tout, je sais que plein de choses sont détestables en moi: mon apparence, ma façon de parler, de m'habiller, mes goûts bizarres.


Je crois que j'irrite beaucoup avec mon attitude générale. J'essaie de donner toujours l'impression que je suis au dessus de la mêlée, hors d'atteinte. C'est ma manière d'affirmer ma supériorité sur les autres, de faire comprendre que je n'appartiens pas à la même catégorie. Essayer de nouer une relation avec moi, ça doit vraiment être déstabilisant. En fait, je ne supporte que les gens qui ont un grain de folie.

A ma décharge, je dirais quand même que l'arrogance, c'est aussi un mode de défense, une condition de survie. Les femmes privilégiées sont généralement arrogantes. Et pas seulement arrogantes mais aussi cruelles. Ça va de pair.

C'est sans doute désolant mais je ne sais pas trop comment on peut s'en sortir autrement. Les filles sympas, les gentilles, se font rapidement laminer: on les écrase, on les asservit. Je crois que l'un des plus grands services que peuvent rendre des parents à leurs filles, c'est de leur apprendre à être dures et cruelles, c'est ce qui contribuera à leur liberté. Sinon, elles vivront sous l'entière dépendance et la terreur d'un idiot, éventuellement très brave et plein de bonne volonté.


L'équité, la complicité dans les relations humaines et notamment dans les rapports entre les sexes, c'est, de toute manière, une fiction. Il n'y a, en réalité, que des jeux de pouvoir, d'assujettissement. Mais c'est aussi ce qui fait l'aliment du désir, de la séduction.

Moi-même, ça me tourmente sans cesse. Je m'en veux souvent de ma cruauté. Combien de dizaines de types, souvent gentils, aimables, j'ai du jeter de manière impitoyable! Comme ils doivent me détester, me haïr! Mais comment faire autrement ?

Si une fille succombe à la pitié, la compassion, elle est fichue. C'est elle ou c'est l'autre. "La pitié dangereuse", c'est la leçon de Nietzsche et de Zweig.

Notre destin est donc la distance et la froideur.


Tableaux de Glatz, Kolo Moser, Edward Mc Knight Kauffer,  Serapion Grab et communiqués par Lotus Green.

dimanche 26 avril 2015

La dictature au quotidien


J'ai vu, avec plaisir, le film "Taxi Téhéran" de Jafar PANAHI. Certes, on ne voit aucun des lieux "remarquables" de Téhéran: rien que de banales avenues périphériques (les images de Téhéran m'ont vraiment déçue);  et puis, les petits taxis blancs et orange (des Peykan Hillman d'origine britannique) que j'avais connus, il y a quelques années, ont disparu ; ils égayaient, autrefois, (depuis les années 60, paraît-il) les villes iraniennes. Il n'y a plus rien, aujourd'hui, que d'ordinaires Peugeot.

Mais ce que j'ai aimé, c'était cette irruption continuelle du hasard et du merveilleux dans les rencontres effectuées. Et puis, ça permet de corriger l'image que l'on peut avoir de la vie quotidienne sous une dictature.


On a tendance à penser que les dictatures, c'est le règne du silence, du sinistre. La dictature, tout le monde est d'accord là-dessus, c'est effroyable, horrible: personne ne parle à personne, tout le monde espionne et dénonce tout le monde. C'est vrai, mais c'est aussi plus compliqué que ça. La vision sombre, ultra répressive, ça a, en particulier, été conforté, à l'Ouest, par le film, "La vie des autres", de Florian HENCKEL, qui a rencontré un grand succès à sa sortie en 2006.


Florian HENCKEL, pour moi, c'est l'Est tel que les Occidentaux se le sont imaginé.

Mon expérience propre est, à peu près, exactement inverse. Le silence, ça caractérise plutôt les pays démocratiques. C'est ici même, en effet, dans les pays occidentaux, que l'on ne se parle pas, que l'on est livrés à la solitude et au conformisme de l'individu "libre". Cela se comprend d'ailleurs aisément: à quoi bon engager un dialogue puisque la parole n'a plus aucune importance et se dissout immédiatement dans l'insignifiance ?


Il faut le reconnaître: la dictature, ça a , malheureusement, plein d'aspects séduisants et agréables. Ça se vérifie immédiatement dès que l'on voyage dans un pays totalitaire. Là-bas, mille gens, chaque jour, viennent vous parler et échanger avec vous, un peu partout, dans la rue, dans les transports collectifs. Ça continue, par exemple, de se vérifier, même si c'est en régression, dans les pays de l'ancien bloc communiste et aussi au Moyen-Orient et, particulièrement, en Iran. 

A contrario, essayez donc, à titre d'expérience, d'engager une conversation, en Europe de l'Ouest, avec votre voisin dans un train. On vous prendra tout de suite pour une folle ou une allumeuse. 


Surtout, dans une dictature, la parole est beaucoup plus libre qu'on ne l'imagine: on n'hésite pas à critiquer violemment le gouvernement ou les mollahs. C'est la soupape de sécurité consentie par les régimes totalitaires: laisser parler, laisser dire....; tant que ça ne débouche pas sur la création d'une organisation politique, c'est de toute manière stérile.


C'est comme ça qu'il y a, incontestablement, dans les pays totalitaires, une plus grande convivialité et chaleur humaine. Tout n'y est pas, contrairement à ce que l'on imagine, uniformément, gris et sinistre. On peut même avoir l'impression d'y vivre plus intensément parce que l'on peut jouer, souvent à bon compte, le rôle d'un opposant. De toute manière, rien n'est de notre faute et tout peut être rapporté à l'Autre: le Parti, les Religieux... C'est l'une des étranges séductions des dictatures: mentalement, on y est beaucoup mieux structurés, tout s'explique, tout apparaît clair. Rien n'est indécis, abandonné à notre libre arbitre.


Enfin, la vie est beaucoup moins normalisée, banalisée, dans une dictature. La Loi, les réglementations, de toute manière, tout le monde s'en fiche et on les ignore. Alors, tout devient possible et c'est comme ça qu'il advient plein de choses merveilleuses, magiques.


J'ai, comme ça, trouvé exemplaire, dans le film de Jafar Panahi, ce passage où deux femmes prennent le taxi en portant un aquarium  avec deux poissons rouges. D'un point de vue occidental, c'est une scène surréaliste et j'imagine mal l'attitude d'un chauffeur parisien si je me pointais dans son taxi avec un aquarium et 2 poissons: ou bien il me jetterait avec violence, ou bien il m'invoquerait la réglementation. Mais en Iran, c'est, en effet, tout à fait possible, j'en suis sûre; ça ne soulèvera, même, aucun étonnement et sera considéré comme tout à fait normal. Des petites choses comme celles-ci soulèvent finalement plein de questions.


Photographies de Newsha TAVAKOLIAN, jeune photographe de Téhéran (née en 1981) sur la quelle Virginie a appelé mon attention.

Enfin ... comme mon blog est aussi, un peu, une agence de voyages (non rémunérée), je vous invite, fortement, à  passer vos prochaines vacances (après l'Ukraine) en Iran. C'est infiniment plus facile que vous ne l'imaginez. C'est aussi merveilleux, très dépaysant et sans aucun risque, croyez-moi! 

dimanche 19 avril 2015

La vie disjointe


Ma vie quotidienne est, il faut bien le reconnaître, assez sombre et monotone. Je ne rigole pas vraiment tous les jours.

Je me lève, chaque matin, aux aurores, à 5 H 30, pour pouvoir me préparer, puis gagner, en galopant, ma boîte et pousser, à 7 H 30, la porte de mon bureau. Ça m'angoisse mais ça me réconforte aussi un peu: j'ai, quand même, un gagne-pain et ça fait, tout de même, plus de 4 ans que je travaille dans la même entreprise; j'ai réussi à m'y maintenir avec beaucoup de baraka mais c'est vrai que j'ai toujours un peu la peur au ventre: est-ce que je ne vais pas me faire virer tout à coup? Et puis, j'appréhende chaque fin d'exercice: qu'est-ce que je vais pouvoir inventer pour enjoliver les choses? Parce que c'est ça ma spécialité: présenter des bilans flatteurs mais c'est sûr que ça réclame une ruse qui n'est pas sans limites.




Enfin... mon boulot, c'est quand même, d'abord, une épreuve physique: aussitôt après mon arrivée, le matin, j'entame l'ouverture de ma petite centaine de mails, puis j'enchaîne avec une pelletée de réunions que je conclus, généralement, vers 19 H. Chaque jour, je me prends une dégelée de contrariétés, agressions. Souvent, je suis larguée, je ne comprends pas la moitié de ce que l'on me raconte mais c'est, tout de même, à moi de décider. 

Tout ça, ça  suffit, généralement, à me crever mais, quelquefois, malheureusement, je dois jouer les prolongations jusqu'à 20-21 H avant de pouvoir rentrer chez moi. Je ne dors pas toujours très bien et je suis souvent un peu zombie, le lendemain; alors, j'attends, évidemment, avec impatience le week-end ou les vacances. Les tentations, dans ce contexte, c'est évidemment l'alcool, la drogue. Heureusement, je me maîtrise là-dessus. C'est vraiment ponctuel. Mais le plaisir, c'est quand même la défonce, la débauche, le samedi.


Je dois vous donner l'impression de pleurnicher mais c'est vrai que ma vie est bien banale: elle n'est que celle de l'immense majorité des cadres parisiens à propos des quels on n'a pas beaucoup l'habitude de s'apitoyer. Et il faut bien reconnaître, aussi, que beaucoup sont horribles, caricaturaux: d'affreux beaufs, suffisants et insuffisants. D'ailleurs de quoi me plaindre puisque je ne connais pas les problèmes de trésorerie des fins de mois? J'ai des problèmes de temps mais pas d'argent. 

Mais ça a aussi un prix très lourd: l'expropriation de la vie personnelle. C'est la nouvelle forme de domination sociale et c'est d'autant plus redoutable qu'on y adhère bien volontiers. Que ne ferait on pas pour être délivrés des soucis d'argent et plaire à sa hiérarchie? J'essaie de résister à ça à ma manière, mais c'est évidemment bien limité; je m'efforce de ne pas me laisser complètement bouffer par mon boulot et mes chiffres: en rêvassant quelquefois, en lisant 10 livres à la fois, en allant au cinéma. Je vis comme ça dans une espèce de schizophrénie continuelle.


Et puis, il n'y a pas que ce vol du temps individuel. Il y a aussi la solitude, assez grande. Il faut bien le dire, je n'ai d'échanges véritables qu'avec mon DG. Sinon, depuis 4 ans, avec qui ai-je eu, dans mon travail, une relation un peu sincère?

Mes collègues, mes collaborateurs, c'est faussé, biaisé, à peu près impossible de nouer un lien authentique. Les rapports hiérarchiques ne s'effacent jamais et ils fonctionnent suivant des modalités d'attraction-détestation qui peuvent se révéler très dangereuses et entraîner, l'un ou l'autre, à sa perte. Il faut apprendre à vivre, sans broncher, dans l'ambiguïté de l'image, adorable et affreuse à la fois, que l'on forge de vous.


La solidarité des salariés d'une entreprise, c'est, de toute manière, une vaste fiction.On rêve plutôt de voir les dirigeants se casser la gueule. En fait, j'ai l'impression d'une stratification, d'un cloisonnement accrus de la société. Entre les décideurs et les assujettis, la barrière devient infranchissable. Et ce n'est pas seulement le fait des décideurs; il y aussi, du côté des soumis, le souhait que l'ordre des choses ne soit pas modifié, il y a une aspiration profonde à l'irresponsabilité, à la tranquillité, à l'indifférence. La révolution, ce n'est pas pour demain et chacun y trouve son compte. 


Images américaines des années 20-30, à l'exception de la dernière, affiche de Jefferson Airplane par Wes Wilson.

Je recommande le très bon bouquin, "Ils sont fous, ces Coréens", d'Eric Surdej, ancien DG de la filiale française de LG. Ça fait frémir. C'est beaucoup moins une critique de la Corée que d'un certain type de management qui se développe de plus en plus.

samedi 11 avril 2015

Survivre


Le hasard a fait que j'ai vu le dernier film de Benoît Jacquot, "Le journal d'une femme de chambre" (d'après Octave Mirbeau et avec Léa Seydou) en même temps que je lisais l'extraordinaire livre de Marie Jalowicz Simon, "Clandestine". Je me suis rendu compte que ces deux œuvres posaient une même question: comment survivre dans un environnement totalement hostile ? Comment affirmer son individualité, échapper à l'anéantissement et même, éventuellement, triompher ?

On est en fait tous concernés même si on n'est pas une domestique dans un manoir normand du début du 20ème siècle, ou une jeune juive dans le Berlin des années 40. On est trop souvent convaincus de sa totale indépendance et liberté mais, en réalité, on vit tous, fréquemment, des situations de domination et on réagit en se reniant, en se conformant, servilement, par peur ou docilité, à un rôle qui nous est imposé. On est tous, un peu, une domestique ou une jeune juive. On a tous rencontré quelqu'un prêt à nous écraser.


Du côté du tueur, les choses sont simples: anéantir l'autre, c'est le réduire à une catégorie, lui assigner un statut définitif : juif, femme, domestique. On n'a plus affaire, comme ça, qu'à des objets que l'on peut manipuler librement et surtout on n'a plus à chercher à dialoguer, échanger. On sait, de toute manière, comment l'autre va se comporter. Et ça marche, généralement, parce qu'il est, le plus souvent, docile.


Quand on est le dominé dans cette affaire, survivre, ça devient évidemment très difficile. Je crois, quand même, qu'on peut édicter certains préceptes de conduite. D'abord, demeurer lucide, ne pas se dire que ce qui vous arrive vous est complètement extérieur, ne touche en rien votre individualité. Nier le réel, se sentir au-dessus de ça, c'est se condamner.

Ça implique aussi qu'il ne faut pas s'enfermer dans des attitudes intransigeantes, militantes. Etre pur et dur, être totalement rebelle, c'est, généralement, contre-productif. C'est reproduire les schémas simplificateurs de son adversaire: les hommes seraient tous de gros libidineux; les bourgeois des dépravés, décadents; les nazis, des sadiques, inhumains. Mais, on le sait, c'est bien plus compliqué que ça: il y a une part d'humanité en toute crapule.

Ça veut donc dire qu'il faut savoir s'adapter et éventuellement composer. Ça peut conduire à accepter bien des choses, y compris l'humiliation et le viol. Mais même ça, ça peut être toléré si on ne perd pas de vue pourquoi on le fait. C'est bien sûr politiquement incorrect, voire cynique, mais c'est souvent le prix à payer pour survivre, voire, un jour, triompher.


Léa Seydoux accepte, comme ça, plein d'horreurs et de vilenies de la part de ses maîtres de même que Marie Jalowicz fait, sans états d'âme, don de son corps. Moi-même, coucher avec des hommes qui ne me plaisent pas, ça ne me pose pas de problème. Ce n'est pas si important que ça. L'important, c'est de survivre et de gagner un jour.

Il faut donc analyser son adversaire et entamer une partie d'échecs avec lui. Ce qui est essentiel, c'est de ne pas abdiquer et de préserver, en soi, une parcelle d'autonomie et d'individualité. Bruno Bettelheim soulignait ainsi que les prisonniers qui avaient survécu dans les camps de concentration étaient principalement ceux qui avaient réussi à entretenir une lueur d'identité, avaient préservé un peu de dignité.

Allez donc voir, le film de Benoît Jacquot. C'est d'un féminisme flamboyant mais totalement incorrect. L'opposition frontale, l'idéal vertueux, on ne sait pas si ça fait beaucoup avancer le monde. Beaucoup plus efficace semble la tactique de l'habileté et de la concession. Je peux accepter de me faire humilier si je sais que retournerai un jour la situation. Il faut souvent savoir avancer à pas comptés. Qu'importent les moyens, c'est la gloire et la victoire qui importent.


Images de deux grandes photographes, très célèbres dans les années d'avant-guerre: l'Américaine Margrethe MATHER  (1886-1952) et la Française Laure ALBIN-GUILLOT (1879-1962). Cette dernière a récemment fait l'objet d'une exposition remarquable (en 2013) au musée du Jeu de Paume.

Je conseille, évidemment, le film de Benoît Jacquot mais aussi, et peut-être surtout, la lecture d'Octave Mirbeau. J'ai parcouru le livre que je ne connaissais pas et je l'ai trouvé assez incroyable. Pour nous tous, hommes, femmes, il est une formidable leçon de vie.

vendredi 3 avril 2015

Le travail du deuil


Ces derniers jours, j'ai vécu un deuil familial avec le décès précoce de ma sœur.

Le deuil de proches, j'en ai malheureusement déjà beaucoup vécu parce que, dans ma famille, on a une espérance de vie qui semble vraiment très limitée. Ca semble paradoxal pour des vampires.


C'est toujours cruel surtout quand c'est prématuré et qu'on ne peut donc pas rationaliser ça. Mais les deuils et surtout le travail du deuil, ça se déroule de manière chaque fois différente. Au bout d'un temps plus ou moins long, on en ressort complètement autre; mais, comme je l'entendais dire Michel Onfray, ce n'est pas vous qui vous refaites dans le deuil, c'est le deuil qui vous refait.


D'abord, on est sidérés, complètement vidés physiquement et psychologiquement. C'est incroyable à quel point on cesse de s'intéresser au monde. Une guerre éclaterait qu'on s'en ficherait complétement et puis, on perd tout intérêt émotionnel, sensuel. Plus rien ne vibre, tout est neutre, morne!


On est traumatisés, aussi, par le spectacle de la mort, du cadavre. On a évacué ça dans nos sociétés hygiénistes mais quand ça revient brutalement, quand il faut contempler, en direct, la pourriture, la charogne, le sang figé, toucher un corps glacé, décomposé, méconnaissable, respirer l'odeur épouvantable, assister à l'entassement progressif des pelletées de terre, le choc est d'autant plus rude. Oui, la mort est abjecte, sordide, et elle n'a rien de digne. Et cette horreur, cette nausée qu'on éprouve, on ne peut rien en dire à personne, sauf à paraître totalement dérangeant, inconvenant. Je me souviens d'un passage de "La recherche du Temps Perdu" où Swann annonce qu'il va bientôt mourir. Il provoque alors une gêne terrible et ses interlocuteurs passent aussitôt à autre chose. La mort, c'est de toute façon, incommunicable.


Après, vient le temps, souvent très long, de la culpabilité. Malgré tout, on est responsables de la mort de ses proches. Moi, je sais bien que j'ai été une tueuse avec ma sœur. Toujours à l'écraser avec ma supériorité, mes études, ma réussite, mon fric, ma séduction. Elle, mauvaise élève, sans doute très belle mais toujours avec des mecs minables, complètement addicto. J'ai puissamment contribué à son mal être. D'ailleurs, je l'avais rejetée, je ne la voyais quasiment pas, grand maximum une fois par an. 


Sous une apparence harmonieuse, il y a, généralement, une violence terrible entre sœurs et entre frères et sœurs, avec des rapports de pouvoir destructeurs. C'est avec ses frères et sœurs que l'on fait l'expérience irremplaçable et maintes fois renouvelée, de l'humiliation, de la rancœur, de la haine. Notre narcissisme en prend un sérieux coup mais on se forge par rapport à ça. On devient d'autant plus impitoyables dans la vie adulte.


Pourtant, c'est cet amour-haine qui nous cimente, nous permet de bâtir, petit à petit, notre personnalité; c'est comme les conflits avec nos parents. Mais quand on n'a plus ça, quand on n'a plus personne à qui se confronter, on risque de succomber au vertige de son seul narcissisme et de se croire tout puissants.


Après l'enterrement, pour évacuer toute cette horreur, j'ai sorti, le week-end dernier, ma BM et j'ai foncé, à toute berzingue, vers le Nord. Conduire comme une folle ça m'a un peu calmée. Je me suis retrouvée, comme ça, à Gand (Gent) en Belgique puis à Delft en Hollande. 

Gand et Delft, je serais bien incapable de vous dire pourquoi, précisément, je suis allée là-bas. Gand, c'est bien sûr Bosch, Fouquet, Charles Quint, ...et Delft, c'est évidemment Vermeer mais sinon, c'est surtout le hasard, le rêve, l'impulsion...


Le peu que j'en ai vu, c'était quand même merveilleux mais il faut dire qu'il a fait un temps apocalyptique, à la mesure de ma détresse: des tombereaux de flotte et un vent continuel à plus de 100 kms / heure. Impossible de mettre le nez dehors, sauf à risquer la noyade ou l'écrasement. Alors, je me suis contentée d'aller révâsser dans des brasseries et de me soûler à la bière. Ma surprise, c'est qu'à Gand,  les gens étaient étrangement monolingues, très difficile de communiquer. Rien à voir avec la Hollande beaucoup plus moderne et raffinée. 

Tout au long de mon voyage, j'ai eu l'impression qu'on me regardait, épiait,  avec une intensité accrue et inhabituelle.  


Tableaux de Léon Spilliaert (1881-1946), peintre symboliste belge.

J'ai déjà posté certaines de ses œuvres mais j'aime vraiment beaucoup! Il est très connu en Belgique (un très beau monument lui est consacré sur la plage d'Ostende) mais il me semble injustement ignoré en France.

Dans le prolongement de ce post, je conseille vivement le film: "Voyage en Chine" de Zoltan Mayer avec Yolande Moreau.

Je recommande aussi absolument le film "Cerise" de Jérôme ENRICO. La confrontation des cultures, l'ukrainienne et la française. Une jeune Française débarque un jour à Kiev. Elle déteste d'abord puis fait ensuite l'apprentissage de la découverte. C'est très juste et même très drôle. Un excellent film dont la critique n'a quasiment pas parlé.