samedi 3 juin 2023

Voir/Regarder - De la fascination



Quelquefois, plutôt quand je suis triste ou déprimée, je suis saisie d'une subite fièvre acheteuse. Ca n'est pas compulsif chez moi, c'est plutôt rare, mais ça se porte, tout à coup, sur un objet dont l'acquisition m'apparaît indispensable, essentielle.

C'est une impulsion soudaine. J'en tremble presque, je sens ma sueur perler, mon rythme cardiaque s'accélérer.


C'est un objet qui a, tout à coup, retenu mon attention. Ca se produit en de multiples circonstances: une simple promenade ou dans un magasin ou en consultant Internet. L'important, c'est que cette simple découverte d'un objet a quelque chose de presque foudroyant.

Il s'agit le plus souvent d'une image, d'un tableau, de bijoux, de montres, voire même de vêtements et de chaussures et aussi de meubles, d'éléments décoratifs ou d'un tapis. 

C'est malheureusement souvent cher mais j'ai l'impression que ces objets ont été créés exprès pour moi et qu'ils m'attendent aujourd'hui. Je leur prête immédiatement toutes les qualités: Ouh la, la ! Qu'est-ce que c'est beau et original! Qu'est-ce que ça embellirait ma vie !

Immédiatement, je me mets à aimer cet objet, j'ai l'impression qu'il est essentiel pour moi. Qu'il est susceptible de changer mon quotidien. Qu'avec lui, je ne serai plus la même, qu'on portera un autre regard sur moi.


Je commence par me raisonner: t'es folle, ça n'a pas de sens, c'est beaucoup trop cher, tu n'as pas besoin de ça. Alors, je m'en vais, je rentre chez moi, je me terre dans ma chambre et je commence à ruminer. C'est à dire que je cherche plein d'arguments pour faire cette acquisition. J'imagine déjà les réactions de  mon entourage. Positives ou négatives peu importe. L'essentiel, c'est qu'elles soient exprimées. Qu'on déteste même, ça peut me conforter: j'ai su me démarquer, m'affirmer moi-même en exprimant ma singularité.


Le lendemain, après une nuit agitée, je fonce comme une dingue pour réaliser mon achat. Pourvu que ce soit encore disponible, pourvu que quelqu'un d'autre ne m'ait pas devancée.

Au moment de payer, j'éprouve une sorte de jubilation, exaltation. Je me sens délivrée d'un poids, j'ai l'impression d'une espèce de plénitude.


C'est vrai, pourtant, que je me retrouve souvent avec des trucs-limite:  des images inquiétantes voire déprimantes, des chaussures avec les quelles la marche est un supplice, des montres dont la lecture de l'heure est problématique, des robes pas mettables sauf à provoquer une émeute, des bijoux aux formes torturées, des meubles inactuels. 


Mais ça n'est pas grave. Je me fiche même des moues dubitatives de mes copines. L'important, c'est qu'au-delà de tout critère de bon goût, il y ait des objets avec les quels je me mets à entretenir un rapport émotif et dont je ne me débarrasserai sans doute jamais. Plutôt crever que de m'en séparer ou, pire, de les vendre. Je les contemple et j'ai l'impression qu'ils me contemplent. 


J'ai du mal à comprendre ceux qui sont indifférents aux objets, qui vivent dans des intérieurs spartiates et dépouillés. C'est sans vie, dit-on avec justesse. Et, en effet, ce minimalisme, cette vision utilitaire, m'apparaissent le signe d'un appauvrissement. Le vide d'objets que l'on fait autour de soi correspond, peut-être, à un vide relationnel et affectif. 


Moi, je suis superficielle, j'aime les objets, ils sont un peu un support de moi-même. Mon apparence, la décoration de mon appartement, c'est important. Ce que je porte, ce qui m'entoure, il faut que ça me remue, littéralement, les tripes et tant pis, ou tant mieux, le qu'en dira-t-on. Les objets, certains objets, je me sens "absorbée", fascinée, par eux. Ils sont, pour moi,  porteurs d'une signification profonde même si je ne sais pas la quelle.


Pourquoi d'ailleurs le tableau "La jeune fille à la perle" de Vermeer est-il l'un des plus célèbres du monde si ce n'est parce que, combiné à un regard, il exprime la puissance d'un objet, d'une parure ?


On dit souvent que cet attachement à des objets, c'est surtout un problème de "bonne femme". Sans doute parce qu'il est bien connu qu'on est superficielles et légères. Et puis, on sait bien que la fièvre des objets, ça relève souvent d'une  addiction, la compulsion d'achat (qu'on désigne aussi du terme bizarre d'oniomanie) . 


On dit aussi que ces achats irréfléchis, ce serait une manière de compenser des frustrations infantiles avec ce sentiment de s'être toujours sentie mal aimée. Acheter, ce serait une façon de s'affirmer et d'exister.

Je ne me reconnais pas là-dedans et je trouve ça un peu facile comme explication. Je crois plutôt que cette relation "émotionnelle" à certains objets relève d'une expérience universelle. Nous vivons tous, à certains moments, une expérience de la fascination: pas seulement par des individus mais aussi par des choses très concrètes: des objets, des lumières, des sons, un regard...


Souvent, on se moque et on ricane des personnes qui achètent, généralement sur un coup de tête, une œuvre d'art ou un objet de luxe que l'on trouve moche. On juge ça absurde, incompréhensible. Il faut vraiment être un imbécile pour "craquer" tant de fric pour un truc pareil. On ne parvient pas à comprendre que ça ne relève pas forcément d'une attitude ostentatoire ou de la simple spéculation financière. Le type qui consacre ainsi des millions de dollars à l'acquisition d'un "balloon dog" de Jeff Koons est peut-être un idiot mais il est peut-être aussi quelqu'un qui dans la rencontre avec ce chien étrange retrouve quelque chose de lui-même. Quelque chose pour lequel il est  prêt à tous les sacrifices.

On est prisonniers, en fait, de l'idéologie commerciale actuelle, d'une vision purement mercantile du monde dans la quelle tout s'achète indifféremment. Et on croit ainsi qu'on a un rapport neutre, simplement  utilitaire, aux objets. Et c'est en effet le ressort de la "société de consommation": la marchandisation universelle d'une camelote dans la quelle tout se vaut, tout peut s'échanger.


Mais pourquoi, au sein de ce grand bazar, y a-t-il encore, malgré tout, des objets qui, subitement, nous fascinent ? Par lesquels on se sent happés, absorbés, siphonnés. Que l'on n'échangerait pour rien au monde, parce qu'ils sont sans prix pour nous.

Avec les objets, c'est, en fait, notre relation au monde, à ce que l'on appelle le réel, qui est en fait questionnée. Un tableau célèbre de René Magritte est un œil. Mais il l'intitule : "Le miroir faux". C'est aussi le cinéaste Luis Bunuel qui ouvre son célèbre film "Le chien andalou" par l'incision d'un œil. Et l'un des livres les plus bouleversants de Georges Bataille a pour titre "Histoire de l'Œil".


On a souvent une vision trop naïve. Le réel, ce serait ce que l'on voit, les objets prosaïques qui nous entourent.  On a ainsi une perception simplement photographique du monde dont notre vue, notre œil,  offrirait un reflet adéquat et incontestable. Et d'ailleurs, l'œil est partout aujourd'hui: dans les caméras de surveillance, les appareils photos, les IRM/Scanners, les microscopes, télescopes. La formule lapidaire et tautologique du peintre abstrait américain, Franck Stella, résume bien cette conception simpliste "Ce que vous voyez est ce que vous voyez" . 


N'y aurait-il vraiment rien au-delà des apparences ? Je n'en suis pas sûre et je suis même convaincue du contraire. Le monde n'est peut-être pas aussi neutre, détaché, qu'on le pense généralement. Et surtout, cette idée que notre conscience est une simple reproduction, un reflet, de ce que l'on voit, est, probablement, complétement fausse. 


Le monde est aussi un spectacle, une grande comédie. Et ce spectacle, il existe non pas parce que nous le voyons passivement mais parce que nous le regardons et y participons ainsi activement.


Le regard, c'est une dimension essentielle de notre psychisme qu'on a trop tendance à oblitérer. Moi-même, je n'ose dire que j'aime bien me regarder dans un miroir  ou que je ne déteste pas me sentir presque déshabillée dans la rue.

On passe tous notre temps, en fait, à regarder et à être regardé. Ca nous agite sans cesse, ça nous "turlupine", c'est ce qui nous fait carburer mais on ne l'avoue pas, on n'en parle même jamais. Le regard, c'est le moteur de nos passions et, peut-être même, de l'histoire humaine. Régulièrement, on se sent fixés, foudroyés, mais aussi dévoilés, écartelés et c'est ce qui nous conduit à agir, à nous mouvoir. 


Les regards échangés, ça se passe avant toute communication verbale et c'est peut-être plus important que le langage même. On peut même dire que l'essentiel de nos relations interindividuelles passe d'abord, chaque jour et presque à chaque instant, par le regard. Le regard, l'échange des regards, signe l'espèce humaine. Il y a, en chacun de nous, une espèce de "pulsion scopique", une pulsion exploratoire chargée d'affectivité qui nous anime d'emblée, dès nos premiers jours.


Tout le temps, toute la journée, on est pris dans une relation spéculaire avec les autres. La condition humaine, elle est résumée par un film admirable d'Alfred Hitchcok : "Fenêtre sur cour". On est face à un grand immeuble aux fenêtres tantôt vides, tantôt animées mais qui, toutes, nous regardent et dont nous scrutons, bien sûr, nous-mêmes les moindres mouvements. Et nous nous délectons des crimes qui s'y produisent.


C'est aussi la thématique des "yeux sans visages", des yeux noirs et des yeux verts. Tous ces yeux inquiétants qui nous poursuivent et nous hantent.


On ne se contente pas de contempler passivement le monde. Au travers du regard,  on y évolue comme des chasseurs et des proies.


C'est le poids déstabilisant du regard. Les femmes en savent d'ailleurs probablement plus sur la question que les hommes. D'abord, on aime bien, c'est vrai, les miroirs mais c'est davantage une épreuve du doute que de la certitude. On scrute avant tout ce qui ne va pas, nos imperfections. On scrute même carrément l'irruption de la Mort en nous, notre décrépitude progressive.


Et puis, si on aime bien être regardées, c'est aussi une expérience angoissante parce qu'on ne sait pas ce que veut l'autre et, surtout, on perçoit bien que son regard n'est pas bienveillant. Plutôt hostile même, cherchant, en fait, à nous déprécier, à repérer nos défauts et nos failles. On le sait bien: il y a une intolérance générale à la Beauté, à la perfection. L'autre ne supporte pas qu'on puisse être belles, au-dessus des contingences.

Mais, en fait, on est tous partie prenante de cette cruelle comédie du monde. On est d'abord d'incorrigibles "voyeurs". On observe, on épie l'autre, on est des prédateurs. Le regard indiscret, c'est ce qui nous émoustille. C'est ce qui explique probablement le succès de cette prothèse électronique qu'est le smartphone qui nous permet de pénétrer, par effraction, dans l'intimité des autres, de découvrir leurs sales petits secrets.


Mais la situation est continuellement réversible et, en même temps que chasseur, on devient, on est, la proie des autres qui nous saisissent et nous enveloppent de leur regard concupiscent et cruel.


Se regarder, être regardé, c'est profondément troublant et même angoissant. Cela ouvre en nous une fêlure, une incertitude concernant notre identité. On est envahi(e)s par le doute: on croit savoir qui l'on est mais, confrontés à notre reflet (dans un miroir ou dans l'œil des autres), on a bien du mal à faire coïncider notre image et ce que l'on croit connaître de nous-mêmes. On sent bien alors que notre "moi" est divisé, qu'il est porteur d'un flou, d'une hésitation. 


C'est alors que l'on perçoit qu'il y a une béance et peut-être même un gouffre en nous-mêmes. On ne se connaît pas, on est une énigme pour soi-même. On s'est constitués de bric et de broc, au travers d'assemblages improbables et d'empilements hasardeux. D'un immense foutoir, d'une grande cacophonie, a émergé notre identité sur un échafaudage instable. La fragile cohérence de tout ça, on est bien incapables de la retrouver.


Mais de notre parcours chaotique, on rencontre parfois, soudainement, des réminiscences. Des sons, des mélodies, des images, des couleurs, des objets... On a l'impression qu'ils nous font signe tout à coup. Ils nous fascinent, nous sidèrent comme s'ils nous regardaient. Et c'est vrai, le monde est hanté, certains de ses objets nous regardent effectivement et ça nous saisit aux tripes. Ca n'est pas une hallucination, c'est une rencontre avec une certaine "vérité" de nous-mêmes.


Et c'est pour ça qu'on est profondément émus par certains objets au point de se précipiter pour en faire l'acquisition quels qu'ils soient et quel qu'en soit le coût. C'est réconfortant, c'est, peut-être, ce qui nous aide à ne pas sombrer. Même si on n'est pas artistes ou amateurs d'Art, il y a bien, en chacun de nous, une perception esthétique de la vie. On cherche tous à retrouver ce qui n'a pas de prix, ce qui est porteur d'une émotion inéchangeable. 


Tableaux de Paula MODERSOHN-BECKER, Julian SCHNABEL, Renato GUTTUSO, Jeanne MAMMEN, Otto DIX, Helmut NEWTON, Casimir MALEVITCH, René MAGRITTE, Norman ROCKWELL, Marjane SATRAPI, Robert MORRIS, Amedeo MODIGLIANI, STERNBERG brothers, BALTHUS, Lars ELLING, Piero de la FRANCESCA, Diego VELAZQUEZ.

Encore un post peut-être bizarre. Disons que je me suis adonnée à ma passion pour la psychanalyse (que j'ai tout de même étudiée sérieusement). J'ai essayé de retraduire, en la simplifiant outrageusement, la distinction de Jacques Lacan entre la vue et le regard. Je trouve ça formidable cette idée des regards comme base des relations interindividuelles et de la constitution de notre identité dans toute sa fragilité. Ca permet aussi de repenser notre rapport à l'Art mais ça n'a guère été exploité.

Deux très bons livres (pour "spécialistes") dans le prolongement de ce post :

- Darian Leader: "ce que l'Art nous empêche de voir"
- George Didi-Huberman: "Ce que nous voyons, ce qui nous regarde".

Enfin, je vais m'absenter quelque temps. Je me rends dans ma chère Europe Centrale.
D'abord en Moravie. La Moravie, c'est largement la campagne avec des petites villes magnifiques. C'est ce qui me convient aujourd'hui. Et puis, ce sera pour moi l'occasion de visiter la ville et la maison natales de Sigmund Freud (Příbor).

Pas de post, donc, la semaine prochaine mais on peut, bien sûr, toujours m'écrire.

samedi 27 mai 2023

Libertine

 

Je revisitais récemment quelques-uns de mes plus anciens posts (même si ça me déplaît parce que le passé, c'est définitivement le Passé et qu'il n'est pas de sentiment plus pernicieux que la nostalgie). C'est sûr que j'étais beaucoup plus légère autrefois. 


Je me préoccupais davantage d'émotion, de sensualité. Aujourd'hui, je n'ose plus parler de mes aventures sulfureuses, de mes rêves libidineux. Je suis devenue plus pesante, grave, pas du tout rigolote. J'ai probablement été moi-même contaminée par l'Air du Temps, cette atmosphère oppressante de moraline et de réprobation générale qui empoisonne les sociétés européennes.


Je me souviens ainsi que lorsque j'étais gamine, j'aimais fredonner la chanson de Mylène Farmer: "Libertine". Ca exaspérait ma mère: "Arrête avec cette idiotie; tu ne sais même pas ce que ça veut dire". C'était vrai mais ça excitait d'autant plus ma curiosité. Qu'est-ce que c'était ce truc que je ne comprenais pas ? Evidemment, Mylène Farmer, ça apparaît maintenant complétement kitsch. Mais une artiste pourrait-elle faire carrière aujourd'hui avec de telles chansons pécheresses ?


Les passions et l'audace érotiques, ça semble complétement effacé. On préfère promouvoir l'idéologie du genre sans se rendre compte que ça revient à évacuer l'Autre et donc oblitérer le Désir entre les sexes.


Mais j'ai eu récemment un déclic. Ca s'est produit après avoir vu le film de Maïwen : "Jeanne du Barry". J'ai été enthousiasmée par la vie "exemplaire" de cette dernière favorite de Louis XV, ancienne prostituée qui faisait usage de ses charmes esthétiques et intellectuels. C'était certes pour échapper d'abord à sa condition mais aussi, il faut le reconnaître, rencontrer finalement l'amour. Enfin, un film qui cesse de pleurnicher sur la misère du monde. Un film qui ose évoquer les plaisirs du luxe et du libertinage. Qui voit dans la séduction et la sexualité un instrument de pouvoir, un outil d'émancipation, pour les femmes.
 

Soyons honnêtes, ce n'est pas forcément un schéma avilissant car il réclame beaucoup d'intelligence et d'habileté. La du Barry ne s'est pas seulement fait remarquer par ses charmes mais aussi par son "bon goût" artistique et son sens de la répartie et du bon mot ("Après nous le Déluge" et "Encore un instant, Monsieur le bourreau" restent célèbres aujourd'hui encore). Mais séduire, adorer séduire, on ne comprend plus ça aujourd'hui. On préfère se présenter aux autres comme quelqu'un de spontané, pas compliqué, sincère et transparent.


Significativement, ce film a été descendu par les médias bien-pensants ("Le Monde", France-Inter, Télérama). Et d'ailleurs, il est fait moins question des qualités du film que du choix de l'acteur Johnny Depp accusé (en dépit d'une décision de justice) de violences conjugales. 


Il est vrai qu'il ne fallait pas attendre autre chose dans un pays qui se voudrait sans milliardaires et  déteste  son n°1 mondial du luxe et de la mode (Bernard Arnault PDG de LVMH); un pays qui s'offusque également de l'interview de la ministre Marlène Schiappa dans la revue "Play Boy" ou des écrits érotiques du ministre de l'économie Bruno Lemaire. La France ne manque pas, du moins, de bigots et de dames patronnesses. On se dit parfois que les "passions tristes", celles de la rancœur et de la vengeance, y ont pris le pouvoir. Peut-on espérer, un jour, voir poindre un peu d'allégresse et d'humour, un peu d'ambition personnelle et collective ?


L'erreur, je crois, c'est de considérer Madame du Barry avec tous les préjugés du 21 ème siècle. Ceux à l'encontre d'un Ancien Régime qui exerçait sur les faibles une violence sociale et sexuelle inimaginables.


Cela est vrai bien sûr. La cruauté, la violence, l'absence de compassion signent bien le 18ème siècle et l'ordre nobiliaire. Je me dis même parfois que la fin de la monarchie en France ressemble furieusement à la Russie d'aujourd'hui où tout est permis aux puissants.


Mais on ne peut pas non plus considérer que notre époque traduise, en toutes matières, un Progrès par rapport au 18ème siècle. Ce serait négliger des pans entiers de sa culture et de sa splendeur.


Jamais peut-être, l'effervescence et intellectuelle et la liberté de pensée n'ont été aussi puissants qu'à cette époque. Le 18ème siècle, c'est tout de même l'esprit des Lumières, l'affirmation de l'individu qui, guidé par le pouvoir de la Raison, prend en main son Destin en s'affranchissant de l'ordre divin.  C'est énorme, plus rien n'est immuable, c'est l'entrée de l'humanité dans l'Histoire, le bouleversement continu et la démocratie. Diderot, Voltaire, Rousseau, ça n'est pas rien, il y a bien eu un "admirable 18ème siècle".


Et puis le 18ème siècle, c'est aussi celui d'une extrême civilité des relations sociales qui voit se développer l'art de la conversation, du mot d'esprit et surtout de l'écriture. Jamais on n'a aussi bien écrit qu'au 18ème siècle pas seulement dans la grande littérature mais aussi dans les simples lettres entre particuliers. En regard, on fait aujourd'hui figure d'analphabètes avec nos SMS, nos mails et notre "écriture plate".


Ce raffinement de l'expression verbale se retrouve dans l'état des mœurs et notamment dans les relations amoureuses. Rien n'est lourd, rien n'est pesant, c'est la recherche du seul plaisir qui doit nous guider. On peut aimer profondément quelqu'un tout en le trompant par ailleurs, effrontément, avec de multiples partenaires. Ca n'a d'ailleurs généralement pas de conséquences. La pire des choses, c'est d'être une personne jugée insignifiante, de ne pas faire rêver, de ne pas être désiré. Il faut, à tout prix, séduire.

La liberté des mœurs n' a peut-être jamais été aussi importante que dans la France du 18ème siècle. C'est pour cette raison qu'on a qualifié cette période de "siècle des Libertins". On pense tout de suite évidemment au Marquis de Sade, à Casanova (qui écrivait en français), à Choderlos de Laclos.

On pourra objecter que ça ne touchait que la caste très réduite des nobles. Mais non ! Les contes, nouvelles et romans libertins sont largement diffusés car innombrables avec une foule d'auteurs parfois même publiés dans la presse. Pourquoi ce succès ? Parce que l'écrivain libertin ose tout dire et que l'expérience de la sexualité intervient pour dénoncer les règles, les conventions du monde et la turpitude des Grands. L'écrivain libertin est, en fait, le premier porte-parole de la Révolution à venir. Le libertinage, c'est avant tout une remise en cause de l'ordre social. "On est dédommagés de la perte de son innocence par celle de ses préjugés", écrit Diderot.


Le 18ème siècle a donc sans doute beaucoup à nous apprendre. Parce qu'il faut bien le dire, les mentalités actuelles sont aussi éloignées que possible du siècle des Libertins. Aujourd'hui, tout est grave et sinistre, on s'interdit la joie, la plainte est notre seule expression. On s'est engagés, comme le disait Philippe Sollers, dans la voie du "contre-désir" ou de l'anti-désir. "Là règnent la défiance, les passions négatives, les opinions changeantes, l'erreur."


 Les femmes ne cessent d'être choquées par les hommes et les hommes s'ennuient avec elles. Finalement, l'homme et la femme du contre-désir se répugnent l'un à l'autre. On est tellement épris de sécurité qu'on est devenus d'effroyables puritains. 

Quel espoir d'en sortir ? Je ne suis, malgré tout, pas totalement pessimiste. Pourquoi ? Parce que  les femmes sont toujours fatales.

Tableaux de Dorothea Tanning, Dora Maar, Mildred Burton, Remedios Varo, Leonor Fini, Toyen, Paula Rego, Valentine Hugo.  Des femmes qui ont porté, au 20ème siècle, l'expression sexuelle à une forte intensité mais qui sont aujourd'hui des figures un peu oubliées. Est-ce un symptôme du nouveau puritanisme ambiant ?

Un post qui me correspond bien mais j'ai quand même l'impression de plaider pour une cause dès aujourd'hui perdue. On évite soigneusement de poser cette question: qu'adviendra-t-il de la Passion, du Désir, dans les décennies à venir ? J'ai l'impression qu'il n'y aura plus rien à désirer parce que tout deviendra interchangeable et donc indifférent. L'amour, c'est quand même ce qui est sans prix, hors échange marchand.

A lire :

J'ai déjà évoqué, dans mon dernier post, Philippe Sollers qui se réclame du 18 ème siècle.

Il en va de même pour Chantal Thomas (rien à voir avec l'une de mes marques de lingerie préférées qui s'écrit d'ailleurs avec deux s), une écrivaine que j'aime beaucoup. Je conseille en particulier : "Un air de liberté - Variations sur l'esprit du 18ème siècle", "L'échange des princesses". Et puis ses essais sur Sade et Casanova.

Benedetta Craveri : "L'âge de la conversation" et "Les derniers libertins". Une grande essayiste italienne, une référence.

A titre plus personnel, je considère qu'il faut absolument avoir lu: "Jacques le Fataliste et son maître" de Diderot, "Les liaisons dangereuses" de Choderlos de Laclos, "Les romans et contes" de Voltaire", "Juliette ou les prospérités du vice" du Marquis de Sade.

On peut ajouter "Point de lendemain" de Vivant Denon, "Manon Lescaut" de Prévost, "Les égarements du cœur et de l'esprit" de Crébillon, "Félicia ou mes fredaines" de De Nerciat.

On trouve enfin, dans les collections "la Pléiade" et "Bouquins" d'excellentes anthologies des écrivains libertins du 18 ème.