samedi 5 août 2023

Paris m'appartient



Chaque année, ça me stupéfie. Le 1er août et pour 15 jours, Paris se vide complétement. Plus un chat, plus un rat et presque tous les commerces bouclés. On pourrait avoir l'impression que le Covid est revenu. Ces vacances qui sont, à tous niveaux, une vacance généralisée, c'est une étrange spécificité française. Tout le monde s'évapore et dépose les armes. Plus de bruit ni de fureur comme si on finissait par en avoir marre de se chamailler et de pleurnicher continuellement.


Ce qui m'étonne et m'amuse aussi en France, c'est lorsque je me rends en province: très souvent, les gens que je rencontre ou bien affichent une franche hostilité envers les Parisiens (aux quels ils ont, toutefois, la politesse de ne pas m'identifier) ou bien se mettent à me plaindre. "Je ne pourrais jamais vivre là-bas" me dit-on. "La cohue, la pollution, la solitude, le rythme de vie... Et puis, les Parisiens sont odieux, ils ne se prennent vraiment pas pour rien, ils se croient supérieurs".


Je me garde bien de polémiquer, c'est inutile. Dans tous les pays où j'ai pu séjourner, j'ai pu constater cette animosité de la province envers la capitale. C'est sans doute une réaction normale envers les pouvoirs politiques et les bouleversements de la société.


Et puis, je ne serais sans doute pas comprise si je disais que Paris n'avait rien à voir avec un Enfer urbain, que la vie pouvait y être agréable et qu'on y souffrait peut-être moins de la solitude qu'ailleurs. Je dirais même que l'authentique vie de province, celle antérieure à la société de consommation, c'est à Paris qu'on peut encore la trouver.


La grande chance de Paris, ça a, en fait, été de ne pas disposer de suffisamment de place pour accueillir ces épouvantables "grandes surfaces", ces hideux centres commerciaux installés, sur le modèle américain, à la périphérie des villes. On mesure mal à quel point, ça a pu détruire tous les liens sociaux. Les centres-villes ont été vidés et le grand loisir "culturel", ça consiste maintenant à prendre sa bagnole, chaque week-end,  pour se rendre à l'extérieur et quadriller lamentablement avec un caddy, pendant des heures et avec sa marmaille, d'infinis rayonnages. 


Personnellement, rien ne me déprime plus que ces grands ensembles commerciaux, tous les mêmes dans le monde entier. La modernité, ce n'est plus que la "banalité". Et les nouvelles architectures urbaines n'ont, à mes yeux, qu'une finalité: sous couvert d'un accès facilité aux biens de consommation, empêcher surtout que les gens ne se rencontrent, ne se parlent et échangent entre eux.


Mais à Paris, on est encore préservés de cette horreur. Il y a encore (pour combien de temps, hélas ?) une foule de petits commerces, de petits cafés, de petits restaurants, d'associations diverses et de lieux de rencontres. Il y a même une vie de quartier au point que Paris est un peu une juxtaposition de petits villages. Et dans ces petits villages, pour peu que l'on soit un peu sociable, on arrive à connaître rapidement une foule de gens. Et évidemment, on trouve que son village est beaucoup plus beau et beaucoup plus agréable que tous les autres et d'ailleurs on ne s'aventure guère dans ces autres quartiers que l'on trouve ou trop bourgeois ou trop mal famés.


Chaque Parisien se définit donc d'abord un peu par son quartier. On vous catalogue même un peu en fonction de votre adresse.


Moi, je n'ai vécu que dans le 9 ème (juste à côté des Grands Magasins "Printemps" et Galeries Lafayette" que, eux, j'aime bien) et dans le 17 ème (tout près du Parc Monceau). Deux quartiers que j'adore parce qu'ils sont imprégnés d'une espèce de romantisme noir (les fausses ruines du Parc, le cimetière des Batignolles et celui de Montmartre, les musées Jean-Jacques Henner, Gustave Moreau et de la vie romantique, la rue Fortuny) qui est bien en accord avec ma personnalité. 


Et puis, ce sont les lieux mêmes qu'a fréquentés Marcel Proust et, pour moi, c'est important, tellement j'admire "la Recherche". La fenêtre de l'une de mes chambres donnait même sur la cour du lycée Condorcet où il était élève plus d'un siècle plus tôt.


Mais ce découpage en quartiers, aux quels chacun s'identifie plus ou moins, favorise une véritable convivialité parisienne. C'est le grand village dans le quel, très vite, on se reconnaît et où l'on noue rapidement conversation. 


J'avoue que je me sens un peu comme un poisson dans l'eau dans cette ambiance là. Si dans mon travail, je suis distante et réservée, évitant même de nouer des amitiés, à l'inverse, dans l'espace public, je me transforme en une grande bavarde. Je ne sais pas si c'est mon côté slave ou oriental qui ressurgit en l'occurrence.


Mais ça procède surtout chez moi d'une conviction : on a trop tendance à limiter ses relations à ceux qui relèvent du même milieu professionnel ou intellectuel. Mais qu'est-ce qu'on connaît alors de la société dans la quelle on vit ? Juste un petit morceau, c'est à dire pas grand chose.


J'aime bien, donc, bavasser avec les gens dans l'espace public. Ca commence sur les marchés. J'en fréquente deux: celui de Lévis et celui de Poncelet. Je crois qu'à peu près tous les vendeurs me connaissent et ils me hèlent tout de suite. Je n'ose pas le dire mais ils me font régulièrement un "prix" ou des petits cadeaux, ce qui fait que je suis souvent surchargée de nourriture. Un prix à la tête du client, c'est peut-être immoral mais on a trop oublié, dans nos sociétés mercantiles, la dimension affective de l'échange économique. Les commerçants devraient pouvoir avoir le droit de facturer plus cher à quelqu'un qu'ils jugent antipathique. Ca ferait peut-être beaucoup évoluer les rapports humains.


Et puis j'aime bien discuter avec le vendeur de journaux, le chauffeur de taxi, les serveurs dans les cafés et les restaurants (principalement "Le Courcelles" et "La Lorraine" pour ce qui me concerne). Tous ces gens ont quelque chose à dire parce que leur vie est souvent difficile et très singulière et n'a rien à voir avec celle de fonctionnaires. Curieusement, ils se plaignent très rarement.


Et puis, il y a bien d'autres lieux de rencontre pour moi. Partout où il y a, en fait, des habitués. La piscine où je connais maintenant tellement de gens que je ne trouve plus guère le temps de nager. Le Parc Monceau où je connais à peu près tous les joggeurs et tous les promeneurs de chiens.


Il y a aussi les salles de cinéma où, là encore, il est facile de discuter, avec des habitués qui font toutes les "sorties", des films vus ou à voir. 


Connaître plein de gens à Paris, ça m'apparaît donc très facile. Il suffit de fréquenter très régulièrement, aux mêmes heures, un lieu public et de ne pas craindre d'engager une conversation.


Evidemment, la majorité des rencontres est décevante. Plein de petits bourgeois ou de mythomanes qui croient m'impressionner. Mais aussi quelques personnalités exceptionnelles avec qui j'ai pu réellement sympathiser.


Peu importe à vrai dire: rencontrer des dingues ou des imbéciles est aussi important que rencontrer des gens intelligents. C'est ce qui vous confronte à vous-même, à vos certitudes et préjugés. Comment se comporter face à quelqu'un dont on ne partage absolument pas les points de vue ou le mode de vie, c'est cela la vraie question.


Paris village, j'aime donc beaucoup mais pas seulement. Je déborde aussi bien sûr de mes arrondissements de référence et je m'en vais "fureter" ailleurs. La "Place Saint-Sulpice", c'est un de mes grands lieux de rendez-vous, de même que la maison de Balzac. Et j'adore faire découvrir l'immeuble de Lavirotte, 29 avenue Rapp. Ou encore, beaucoup moins connue, la maison d'Adolf Loos à Montmartre réalisée pour Tristan Tzara.


Il y a, en fait, toujours une "logique" à mes promenades. Je recherche ce qui correspond à mes préoccupations et goûts esthétiques. Je compose, à ma manière, un grand "patchwork" fait de morceaux très divers mais, néanmoins, très cohérents. Et je crois que chaque Parisien procède ainsi et se construit son Paris à lui. 


C'est cette possibilité, offerte à chacun, de créer sa propre ville que je trouve fascinante. Paris ne s'impose pas à vous, ce n'est pas elle qui vous façonne, c'est vous qui la choisissez, construisez. Il y a autant de Paris que de Parisiens, tous différents. Paris appartient à tous, à chacun, à moi-même.



Les 15 premières images relèvent de mon environnement proche  ( Le musée Jean-Jacques Henner et le musée Gustave Moreau, la Maison Loo, le musée Cernuschi, l'église orthodoxe de la rue Daru, l'église suédoise, la grande verrière des Galeries Lafayette, le café Courcelles, la rue Fortuny, le musée de la Vie Romantique avec son très agréable salon de thé, la Cité des Fleurs). Il s'agit ensuite du 29 avenue Rapp, du 57, rue Turbigo (l'ange immense), de la maison de Balzac, de celle d'Adolf Loos à Montmartre, du Passage des Princes, de la Villa des Arts (avec un escalier signé Eiffel), du Castel Bérenger et du Père Lachaise.

Mes conseils de lecture:

Tous les grands romanciers du 19ème siècle évoquent Paris comme source des passions humaines qui s'y déversent. Je me contenterai d'évoquer:

- Balzac: "La cousine Bette" et "Splendeur et misère des courtisanes"
- Flaubert : "L'éducation sentimentale"
- Zola: "La curée" (qui a pour cadre les quartiers où je vis), "Pot Bouille" (la vie peu ragoutante d'un immeuble parisien, l'un de mes livres préférés de Zola avec "La joie de vivre").
- Maupassant: "Bel ami"

Quant au 20ème siècle, je sélectionnerai:

- André Breton: "Nadja". Le surréalisme est complétement passé de mode. Mais "Nadja" demeure un livre merveilleux, une plongée dans un Paris onirique, métaphysique. L'un des grands livres de la littérature française du 20 ème siècle. Curieusement, Breton a ensuite perdu une grande parte de son talent en fondant une "chapelle", un mouvement littéraire, celui du surréalisme.

Il faut aussi savoir que Nadja a réellement existé. Elle se prénommait Léona et un livre merveilleux d'une Néerlandaise, Hester ALBACH: "Leona, héroïne du surréalisme" retrace sa biographie. C'est aux éditions Actes Sud et c'est vraiment fascinant.

- Louis Aragon: "Le paysan de Paris". Un livre très curieux, un essai littéraire, sans intrigue et sans paysan. L'attention se porte sur le nouveau paysage urbain de Paris: des boutiques, des passages, des immeubles anodins, des affiches. C'est évidemment daté (les années 1920) mais c'est très poétique (avec une influence surréaliste) et d'une modernité étonnante. Et du même Aragon je recommande son roman "Aurélien". Je l'avais lu adolescente: un beau roman d'amour qui évoque admirablement le Paris des années 20. 

Et à propos de Paris, comment ne pas évoquer Patrick Modiano, Prix Nobel 2014 ? Le romancier par excellence de la ville de Paris. On dit qu'il écrit toujours le même bouquin. Peut-être ! Mais qu'importe si sa petite musique demeure entraînante. Il faut avoir au moins lu: "La place de l'Etoile", "Dora Bruder", "Rue des boutiques obscures", "La petite bijou". Et si on veut faire du tourisme modianesque, c'est à compléter par: "Le Paris de Modiano" de Béatrice Commengé (plutôt pour de vrais Parisiens qui sauront se repérer) et "Dans les pas de Patrick Modiano" de Gilles Schlesser (avec de nombreuses et intéressantes photos).

Enfin, j'ai raconté beaucoup d'horreurs sur Annie Ernaux, Prix Nobel elle aussi. Mais je l'ai tout de même lue et j'ai été intéressée par deux de ses bouquins les moins connus: "Journal du dehors" et "La vie extérieure". C'est complétement différent de tout le reste, c'est presque un essai de sociologie contemporaine. C'est la description de la vie moderne, celle des villes nouvelles (Pontoise en l'occurrence), des hypermarchés, des centres commerciaux, des transports en commun. Toute cette nouvelle socialité globalement désespérante mais parfois traversée d'éclairs lumineux.


samedi 29 juillet 2023

Mes nuits magnétiques

 

Parmi toutes les choses qui me rendent difficile à vivre, il y a, sans doute, mes horaires, mon mode de vie un peu aberrant. C'est mon côté vampirique le plus prononcé.

Je suis ainsi souvent à pied d'œuvre dès 3H 30, 4 heures au plus tard, et je m'active aussitôt énergiquement. Je pense que ça a été un motif de rupture rapide avec de nombreux amants. Ca signe, en effet, une immédiate incompatibilité d'humeur.


Pour moi, c'est, pourtant, un moment de grand plaisir. Se lever tôt, ça donne d'abord un sentiment de puissance, celui ne pas être comme tout le monde. Et puis, on a l'impression d'avoir toujours un coup d'avance sur les autres, d'être celle qui est la première au courant. 


Et surtout, c'est, pour moi, un grand sentiment de liberté. Personne pour m'embêter, me rappeler à mes obligations. Personne pour m'écrire, me téléphoner. Je me risque même à sortir, en chemise de nuit, dans la rue. Pour déposer mes poubelles en particulier mais pas que... Sans doute aussi, pour impressionner les très rares passants croisés.

J'aime en effet beaucoup cette légende de la Dame Blanche. Il est vrai qu'on ne croit plus guère, aujourd'hui, aux revenants et à un monde enchanté mais il existe, quand même, une version moderne de cette histoire. C'est celle de l'auto-stoppeuse fantôme. Il s'agit d'une femme vêtue de blanc qui surgit sur une route lugubre, au cœur de la nuit, en faisant du stop. Une femme étrange qui monte sans crainte puis disparaît sans laisser de trace, soit au cours du voyage soit après avoir été déposée en un lieu que l'on peut qualifier de nulle part.


 Je trouve que cette histoire a une charge émotionnelle et érotique très forte. Qui en effet, homme ou femme, ne s'arrêterait pas, en pleine nuit, pour faire monter dans sa voiture une femme en blanc ? On aurait trop l'impression de manquer complétement à tous les devoirs d'assistance. 


Sauf que c'est, bien sûr, un piège. Faire monter "la Dame Blanche" dans son véhicule, ça revient à installer la Mort à ses côtés. C'est un thème récurrent de la littérature du 19ème siècle, une époque où on était hantés par les revenants, où on cherchait à communiquer avec les morts. Et jusqu'à aujourd'hui, il y a quelques histoires de Dame Blanche qui courent encore. Au nom d'un rationalisme d'épicier, on a bien sûr largement évacué ces superstitions et on a beau jeu de jouer les esprits forts. 


Il n'empêche! La légende de la Dame Blanche illustre bien, à mes yeux, cette vérité profonde énoncée par le regretté Philippe Sollers  : "Le monde appartient aux femmes, c'est-à-dire à la Mort. Là-dessus, tout le monde ment". Et en effet, on le sait bien: la grande affaire des femmes, c'est l'enfant, la perpétuation de soi-même et de l'espèce. 


Mais ce que l'on occulte, c'est que donner la vie, c'est, en même temps, donner la mort: l'une et l'autre sont indissociables. Etre enceinte, c'est aussi être porteuse de Mort. Ca n'est pas seulement une période de félicité, c'est aussi une angoisse terrible qu'on n'évoque jamais. Et la dépression post-partum vient souvent clore celle-ci comme l'expression d'un remords. Parce que les femmes savent bien que la vie, c'est épouvantable. Mais elles ont, malgré tout, fait le choix de livrer un petit humain à cette horreur.


La femme figure porteuse et annonciatrice de la Mort. Voilà pourquoi il me plairait beaucoup d'incarner une Dame Blanche mais je crains que ce ne soit vraiment trop dangereux aujourd'hui. Le risque, c'est, au minimum, d'être internée dans un établissement psychiatrique. Je ne me balade donc pas trop longtemps en chemise de nuit.


Qu'est-ce que je fabrique donc alors ? Généralement, j'allume la radio. Etrangement, les programmes musicaux et les émissions nocturnes sont complétement différents. Plus de "musiquette" sirupeuse et déculturée, moins de misérabilisme et de larmoiements. Un peu de rêve, un peu de réflexion.


Souvent alors, je lis et j'écris (mon blog notamment mais pas seulement). Ca va plus vite en pleine nuit . Pas seulement parce qu'on est plus vifs mais surtout parce qu'on a moins de filtres et d'inhibitions. On se censure moins. 


Il m'arrive souvent aussi de m'habiller et de sortir dans la ville. Evidemment pas en tenue chic parce que le risque, à ces heures là, c'est de passer pour une prostituée ou une aventurière, avec une foule d'inconvénients et d'ennuis potentiels. 


C'est, il est vrai, un énorme problème en France: on n'évoque presque jamais ça mais, par peur, beaucoup de Françaises renoncent à sortir la nuit. C'est sans doute, en partie, irraisonné. Il n'empêche: la liberté de circulation des femmes, en raison des potentielles agressions qu'elles peuvent subir, varie beaucoup selon les pays et la France ne figure sûrement pas parmi les pays les plus sûrs et les plus "modernes". Il y a un énorme travail d'éducation à y faire. On vous fiche davantage la paix dans les pays d'Europe Centrale et du Nord. Il faudrait y réfléchir, l'orgueil séducteur du pays dût il y prendre un coup.


Pour sortir seule la nuit, la première solution, c'est donc de revêtir une tenue de jogging et de courir ou trottiner dans les rues. C'est radical parce qu'une sportive, il n'y a vraiment rien de tel pour faire fuir les dragueurs ou les mâles en quête d'affirmation. A croire qu'il s'agirait de deux espèces incompatibles, répulsives l'une pour l'autre.


Paris, c'est quand même un peu décevant parce qu'entre 3 et 5 heures, c'est vraiment le black-out, le couvre-feu complets. Ca n'est pas New-York, ça n'est pas Tokyo, presque rien n'est animé, n'est ouvert. En plus, les Parisiens sont vraiment des lève-tard avec des journées de travail qui démarrent, au plus tôt, à 9 heures. Cette ville devenue bonnet-de-nuit, on m'a raconté que c'était relativement récent. Le changement d'ambiance remonterait au début des années 80.


Il reste qu'une ville la nuit, c'est vraiment autre chose. Ne connaître une ville qu'au grand jour, c'est n'en connaître qu'une moitié. La nuit, on croise d'autres gens, on arpente d'autres lieux.  Les rares endroits éclairés sont pleins de mystère et chargés d'émotion. On a l'impression que l'ambiance paisible initialement éprouvée est susceptible de se déchirer brutalement, de libérer, tout à coup, une violence incontrôlée. 


Mais soi-même, on devient plus audacieux (se). On peut se laisser aborder par de parfaits inconnus pas très engageants et, qui sait, développer quelque chose avec eux avant que le jour ne se lève.


Etre chauffeur de taxi de nuit, je crois que ça m'aurait passionnée, nonobstant les risques encourus. A titre de compensation, je sors parfois en bagnole et j'en plonge les phares dans les recoins obscurs. En émergent parfois des silhouettes fantômes, à peine entrevues, presque hallucinées, mais d'autant plus prégnantes. C'est bizarre, je conserve très bien et très longtemps la mémoire de toutes ces apparitions furtives. Comme si la nuit leur communiquait un pouvoir de sidération.


La nuit, c'est une période de suspension des contraintes et conventions. La pression des interdits sociaux est alors moins forte. On a droit à davantage de folie et d'exubérance.


Mais cette liberté retrouvée s'estompe peu à peu. Au fur et à mesure que s'efface la nuit, j'ai l'impression de devenir de plus en plus conventionnelle. Dès 8 heures du matin, c'est fini, je retrouve ma peau de "travailleuse" au sein d'une entreprise.


Tableaux (outre des photos internet de Dames Blanches) de Moritz Von SCHWIND, Steven McKAY, Pamella WELLINGTON, William WORRALL, Ivan KRAMSKOY, Egon SCHIELE

Il semble que la légende de la Dame Blanche ait surtout été vivace en Normandie et particulièrement dans le département de la Manche. Je n'ai, bien sûr, pas d'éléments à ce sujet mais Barbey d'Aurevilly l'évoque notamment dans "Une vieille maîtresse" et dans "L'ensorcelée".

Il n'est pas absolument nécessaire de se lever aux aurores pour suivre les programmes musicaux de la radio. On retrouve notamment sur Internet la playlist Sound System de France-Inter de Jean-Baptiste Audibert (diffusée entre 3 et 4 heures du matin); on y découvre plein de choses pas forcément bonnes mais du moins différentes. Et de 4 heures à 5 heures, j'aime beaucoup, en ce moment, l'émission "Grand bien vous fasse" d'Eva Roque avec des thèmes, à chaque fois, originaux: ce qu'il y a d'animal en nous, une chambre à soi, manuel/intellectuel, comment voyager seul(e). Tout cela se retrouve facilement en podcast, ça fait du bien tellement ça change des pleurnicheries habituelles.

Mes conseils de lecture :

- Philippe SOLLERS: "Femmes". A lire absolument. 40 ans après, ça demeure d'une brûlante actualité et c'est l'un des grands bouquins de la littérature française contemporaine.

- Jacques BESSE: "La Grande Pâque". Un grand livre récemment réédité. Une déambulation hallucinée dans le Paris du début des années 60. Narrée par un sans domicile fixe tenaillé par la faim. Une écriture portée par la gloire et la misère. Un parcours "nomade" qui, en son temps, avait été célébré par Gilles Deleuze dans "L'Anti-Œdipe".

- Victoria THERAME: "La dame au bidule". Une femme chauffeur de taxi dans les années 70. Je n'ai pu que feuilleter ce bouquin vraiment unique en son genre. J'en ai aimé le ton. On a bien oublié Victoria Thérame mais elle a, paraît-il, été une figure du féminisme des années 70. Je crois qu'elle est décriée aujourd'hui mais je pense vraiment qu'on devrait la rééditer.

- Rétif de la BRETONNE: "Les nuits de Paris". Une multitude de rencontres extraordinaires du côté des Tuileries, du Palais-Royal ou de l'Opéra par un des grands écrivains libertins du 18 ème siècle. Un monde surréaliste avant l'heure (un homme aux lapins, une fille ensevelie vivante, un pendu décroché, deux abbés qui se battent en duel, un garçon-fille). Une complète liberté de pensée et de mœurs. Un bouquin absolument "moderne", écrit juste avant la Révolution française, qui donne une idée de cet incroyable 18ème siècle.

samedi 22 juillet 2023

A-t-on un Destin ? Le tragique et la joie


Au fur et à mesure qu'on avance en âge, on ne cesse de réinterpréter sa vie, de chercher à lui donner une signification et d'échafauder, à partir de là, une autre trajectoire. Et si j'avais fait ci ou ça ? Où en serais-je aujourd'hui ?


Ca a toujours été particulièrement fort chez moi. Peut-être parce que je me suis toujours sentie un peu "ballotée" par l'histoire et les événements.


J'ai d'abord toujours été étonnée d'avoir échappé au cloaque soviétique. De ne pas patauger dans ce monde de mes parents contaminé par une pourriture complète: matérielle, intellectuelle, morale. L'ambiance générale, c'était vraiment "Stalker" d'Andreï Tarkovsky. La "grande putréfaction" avec un sentiment de décrépitude, d'effondrement lent et continuel. Jusqu'à un retour à une espèce de bourbier originel qui finit par tous nous absorber dans une indistinction complète.


Mais aujourd'hui encore, même si le système économique a été bouleversé, je pourrais très bien vivre dans une quelconque barre HLM d'une lointaine ville de Sibérie. Avec pour seul horizon les deux grands plaisirs du week-end : la bouteille de vodka, les randonnées dans la neige et la glace en hiver et les cours d'eau infestés de moustiques en été. Et que dire du mec que j'aurais dégoté? Probablement le spécimen russe de base, une brute inconséquente, exaspérante. Quant à la marmaille hurlante, aux tâches domestiques, j'en frémis rien que d'y penser.


Mais c'est vrai aussi que j'aurais pu pareillement me casser la figure en France. Adolescente, j'étais dans le grand n'importe quoi, je n'étais attirée que par les 400 coups, la transgression. Je m'habillais à faire peur, une véritable allumeuse, je me tapais des vieux que je prenais plaisir à torturer, j'étais hantée par l'anorexie et les médocs.


J'étais tellement toquée que ça reste un peu une énigme pour moi que j'aie pu faire des études supérieures. Le pire, c'est que j'ai pu réussir de grands concours sans y être préparée (parce que je n'avais pas idée en quoi ça consistait). Comment ça a pu être possible alors que je n'avais vraiment pas le niveau ? Aujourd'hui encore, ça me turlupine. Je comprends l'amertume de tous les autres bien plus méritants que moi qui se sont vu voler une place par la pécore que j'étais.


Et aujourd'hui, ce qui me torture, c'est la guerre en Ukraine. Qu'est-ce que je fais là, bien peinarde à Paris ? Est-ce que je ne devrais pas vivre, moi aussi, sous la menace des bombes russes ? Parfois, dans des moments d'exaltation, j'ai envie de tout plaquer et de partir là-bas. Et puis, je trouve plein de bonnes et de mauvaises raisons pour ne rien faire.


Au total, je crois qu'on éprouve tous des sentiments mêlés par rapport à son passé. 


Il y a d'abord ceux qui éprouvent un sentiment d'échec, celui d'une vie ratée. Ces gens là sont généralement épouvantables pour leur entourage, toujours à ruminer leur infortune, à en vouloir à la terre entière, à ressasser si j'avais fait fait ci, si j'avais fait ça. C'est l'homme du ressentiment, celui de la société des "frustrés", du type psychologique malheureusement le plus répandu aujourd'hui. Ils sont  incapables d'admettre que leur malheur, ils l'ont généralement voulu, sciemment construit. Rater sa vie, c'est souvent une attitude délibérée l'a souligné Freud. C'est s'interdire de surpasser ses parents, de sortir du modèle familial.


Je ne rentre bien sûr pas dans ce cadre. J'ai plutôt  voulu briser les codes et les convenances. Ne pas faire, ne pas être comme les autres, ça a toujours été ma préoccupation. Sortir du cadre et même savoir déplaire. Peut-être même que la mort prématurée de mes parents a constitué un atout. Je n'ai pas eu à trop les affronter. J'ai plutôt, je crois, cherché à les venger. Les venger d'une vie difficile entravée par la gêne matérielle.


Mais aujourd'hui, je suis loin d'être sereine. Je me sens souvent illégitime, coupable de m'en être sortie, de vivre plutôt mieux que la moyenne, de ne pas être moche, d'habiter un joli quartier parisien. Je me demande parfois comment serait ma vie si j'étais pauvre, bête et laide. Peut-être que je ne serais pas plus malheureuse.


J'avais perçu puis compris ce sentiment de culpabilité qui m'habitait quand j'avais remporté, il y a quelques années, complétement par hasard, un jeu-concours qui m'avait permis de faire un voyage en Asie. Loin de me réjouir, j'avais, en fait, mal vécu ça. Qu'est-ce que c'est que ce monde ? Toi qui n'en as pas besoin, tu gagnes, en plus, à un jeu idiot. C'est injuste.


J'avais également été marquée par un film de Jessica Hausner, une réalisatrice autrichienne que j'aime beaucoup. Il s'agit d'une jeune handicapée (incarnée par Sylvie Testud) qui accompagne un jour, par simple opportunité, un groupe de grands malades qui se rend à Lourdes dans l'espoir insensé d'une guérison. Sylvie Testud n'en a rien à fiche de la religion et ne croit pas du tout aux miracles. Elle accompagne donc avec nonchalance son groupe. Et pourtant, c'est elle qui, un jour, soudainement, se lève de son fauteuil et guérit.


Mais cet événement extraordinaire, loin d'être une joie folle, la plonge plutôt dans des abîmes de doute.


Pourquoi moi et non un autre beaucoup plus croyant et plus méritant ? C'est le syndrome du survivant, celui qui affecte les personnes ayant échappé à l'Enfer: un attentat, un accident d'avion, des combats armés, les camps nazis.


On a l'impression que cette survie miraculeuse, cette élection du Ciel, on va forcément, un jour la payer. On va, tôt ou tard, être un jour ramené à la duré réalité. Et ce ne sera que justice.


Je ne me considère évidemment pas comme une survivante mais le sentiment d'imposture me taraude souvent. Qu'est-ce que je fais là ? Ce n'est pas juste. Plus arrogante que moi, il n'y a pas. Un jour, je vais royalement me casser la gueule et je n'aurai pas d'autre solution que de partir, d'essayer de me faire oublier dans un village galicien. Une vie facile et tranquille, ça doit forcément se payer un jour.


"Arrête de ruminer tes idioties" me dit ma copine Daria. "Le plus important dans la vie, c'est de ne pas être mort".

Elle a raison. C'est vrai qu'on ne cesse de ratiociner, de chercher une logique à notre vie. Il faudrait que tout s'enchaîne avec des causes suivies d'effets. Et, in fine, des malheureux récompensés et des méchants punis.


Ce qu'on est, en fait, presque tous incapables d'admettre, c'est la brutalité de l'existence. Le Réel, on le prend, tout à coup, en pleine gueule. Il nous frappe soudainement avec violence et cruauté.  Mais à cette effraction, on ne sait opposer que des constructions intellectuelles tendant à l'expliquer, voire la justifier. On se voile la face, on voudrait presque que tout soit écrit d'avance: "C'est le Destin, Dieu l'a voulu".


Que le hasard gouverne le monde, que le Réel soit forcément tragique, c'est une idée qui nous est généralement intolérable. Et c'est pour ça qu'on ne cesse d'habiller le Réel d'interprétations et spéculations fumeuses. Presque tout la pensée religieuse et philosophique s'est construite là-dessus: c'est "le Réel et son double".


Le Réel, on ne cesse de chercher à le contourner même quand il nous écrase impitoyablement. Attitude vaine et stérile puisque, quoi qu'on lui oppose, il nous emporte en toute indifférence. C'est ce qui nous rend dépressifs et malheureux.


Parvenir à comprendre qu'on est des "êtres sans Destin", simplement emportés par le grand flux de la Vie, une vie qui est donc forcément tragique, c'est peut-être ce qui peut nous aider à sortir de cette épouvantable morosité, de ce terrible cafard. D'accéder même à une forme de joie.


Savoir simplement apprécier le bonheur et la réalité de l'existence. De chaque instant vécu.

Avec ma copine Daria, je cesse donc, instantanément de me lamenter et de ruminer. Finies, balayées, les angoisses. Notre grand plaisir, c'est de nous fringuer avec recherche et audace puis d'arpenter ensemble les rues de Paris. C'est sûr qu'on ne passe pas inaperçues et qu'on n'hésite pas, alors, à croiser le regard des passants. Peut-être qu'on passe pour d'insupportables connasses mais on en retire, pour notre part, un incroyable sentiment de force. On se repaît de l'attention qui nous est portée, du pouvoir que l'on exerce. Le sentiment de vivre n'est alors jamais aussi fort.



Images de Vlastimil HOFMAN, Aron WIESENFELD, Anita REE, Pike KOCH, John LUKE, Jean-Pierre CASSIGNEUL, Jacob KRAMER, Edward POVEY, Robert DICKERSON, Kees VAN DONGEN, Bruno SCHULZ.

On me dit parfois que l'on ne perçoit guère le rapport entre mes images et le texte. C'est vrai que je répugne aux choses évidentes. Mas il n'y a pour moi rien d'arbitraire dans mes choix. Disons simplement que la correspondance relève de ma propre intimité mentale.

Conseils de lecture :

La dernière partie de mon texte est inspirée par le philosophe Clément Rosset qui a développé une approche originale du tragique dans l'existence. Je renvoie donc d'abord à son œuvre parfaitement accessible à des non-initiés.  Je recommande également un excellent livre d'introduction: 

- Santiago ESPINOSA: "Rosset philosophe du tragique"

Le tragique, c'est aussi, bien sûr, la réflexion première des deux grands philosophes Nietzsche et Schopenhauer. Les concernant, je recommande vivement deux remarquables biographies:

- Rüdiger SAFRANSKI: "Schopenhauer et les années folles de la philosophie: une biographie" et "Nietzsche: biographie d'une pensée".

Je rappelle aussi un très bon bouquin récemment évoqué de Frédérique LEICHTER-FLACK: "Pourquoi le Mal frappe les gens bien ?"

Je termine avec une biographie remarquable qui vient d'être actualisée en prenant en compte les textes récemment découverts : "Céline à rebours" d'Emile BRAMI. Disons le tout net: je déteste absolument le personnage Céline. Sa crasse, sa geignardise perpétuelle, son égoïsme absolu, sa profonde misogynie, son misérabilisme. Et je n'ose évoquer son épouvantable antisémitisme. Sur ce point, il serait, je crois, édifiant qu'un éditeur ait le courage  de republier "Bagatelles pour un massacre" parce qu'on a aujourd'hui de lui une image tronquée, édulcorée, trop aimable. Je le perçois comme mon antithèse absolue et c'est peut-être en cela, justement qu'il peut m'intéresser. Et puis, je suis bien obligée de reconnaître qu'il a, malgré tout, bouleversé la langue française, révolutionné le roman. Une énigme: comment peut-on être, à la fois, aussi médiocre et aussi aérien ?