samedi 2 juin 2018

L'ascension-déflagration de l'Iran


Je devrais bientôt retourner en Iran. Ça me fait bien sûr énormément plaisir.

On parle beaucoup du pays à la suite de la dénonciation de l'accord nucléaire par les Etats-Unis.
Sur cette question, les Européens se sont affichés comme les représentants inconditionnels du camp du Bien: ils veulent unanimement la Paix dans le monde et le bonheur du peuple iranien.


Why not ? Mais je ne suis pas très sûre que les Européens se préoccupent vraiment du sort du peuple iranien. Ils veulent d'abord avoir la paix, ça c'est certain, c'est à dire éviter d'affronter les problèmes. Ils veulent ensuite, et surtout, développer leurs relations commerciales avec un partenaire qui a tout de même beaucoup d'argent.


Loin de moi l'intention de soutenir Trump mais il faut reconnaître que sa position hystérique permet de bien recadrer les choses.


C'est vrai que le nucléaire n'est pas le vrai problème et d'ailleurs l'Iran y attache une importance avant tout symbolique: être reconnu comme grand pays scientifique et industriel. Pour son expansion politique et militaire, il s'en est fort bien passé jusqu'à maintenant.


La vérité, c'est qu'en quelques décennies, la République Islamique est devenue le pays le plus puissant du Moyen-Orient. L'Iran étend ainsi son influence au Liban avec le Hezbollah, il exerce un large contrôle sur l'Irak et maintenant sur la Syrie. Il a également vocation à capter les couloirs énergétiques pétroliers du Golfe Persique. Sans se faire remarquer et à pas comptés, l'Iran est en train de reconstituer l'empire de Darius ou celui de shah Abbas. La motivation est bien sûr d'abord religieuse, propager le chiisme et fragiliser les sunnites, mais il s'agit aussi de prendre une revanche sur les Arabes avec les quels les Persans entretiennent une hostilité séculaire.


L'Iran est donc en train de déstabiliser puis conquérir tranquillement le Moyen-Orient mais cela ne semble pas émouvoir outre mesure l'Europe. N'est-ce pas dangereux pourtant d'apporter un soutien économique à un pays qui a de telles visées expansionnistes ?


Cette indifférence mercantile néglige surtout une réalité essentielle: le régime en place à Téhéran n'a pas d'assise populaire et, depuis longtemps, il ne se maintient que par la terreur et la répression. Ses interventions armées visent aussi à le conforter en interne: il s'agit d'entretenir l'inquiétude d'un péril qui menacerait  le pays et réclame la cohésion nationale.


Les guerres, ce sont donc les mollahs qui les entretiennent. C'est un élément essentiel de leur politique intérieure même si cela coûte très cher, même si c'est carrément ruineux.

Quant à la population iranienne elle, elle ne veut justement surtout plus entendre parler de ces guerres dont elle ne perçoit pas la finalité et qui l'appauvrissent considérablement.  Avec la République Islamique, les Iraniens ont ainsi subi une énorme chute de leur niveau de vie et il n'est pas étonnant qu'il y ait eu de véritables émeutes populaires au cours de l'automne dernier. L'accord nucléaire, on s'en fiche, entend-t-on souvent dans la rue, parce que, de toute manière, tout l'argent ira aux Arabes.


Il n'y a d'ailleurs pas que les difficultés économiques. L'exaspération est générale et immense à l'encontre des religieux. La société iranienne a beaucoup évolué et est très moderne dans ses mentalités et sa culture. L'ignorance crasse des mollahs, leur bêtise et leur cruauté, sont devenues insupportables. L'aspiration à une société démocratique est devenue très forte.


En d'autres termes, la société iranienne est au bord de l'implosion. Une nouvelle Révolution est inévitable même si personne ne peut en prédire la date. Elle serait porteuse d'un immense espoir car, à la différence des Révolutions du Printemps arabe, elle serait avant tout laïque et démocratique.

Dans ce contexte, on peut se poser une question essentielle: Trump est sans doute un crétin mais les Européens ont-ils raison de vouloir accorder un sursis aux mollahs ?


Images choisies de miniatures persanes.

Je ne veux surtout pas chercher à passer, dans ce post, pour une grande spécialiste des relations internationales. Je ne me base que sur ma connaissance du pays et les amis et connaissances que j'y ai. Mon opinion est donc forcément affectée de subjectivité.

Si vous vous intéressez à l'Iran, je vous conseille tout particulièrement un bouquin très clair qui vient de sortir: "L'Iran en 100 questions" de Mohammad-Reza DJALILI et Thierry KELLNER

Enfin si vous vous intéressez à la littérature persane, je vous rappelle deux grands livres: "La chouette aveugle" de Sadegh HEDAYAT et "Mon oncle Napoléon" de Iradj PEZECHKZAD.

4 commentaires:

Ariane Grammaticopoulos a dit…

Merci Carmilla pour cette présentation des faits; même subjective comme vous l'écrivez, elle m'apprend beaucoup.
Je vais garder en mémoire ce post, il me sera utile.

Anonyme a dit…

Bonjour Carmilla,
à la lumière de ce que vous dites, comment voyez-vous l'Europe, comprenez-vous la Russie dans l'Europe ? comment parler de l'Iran sans son histoire récente de son allié-ennemi-juré : la Russie. En réalité - ah c'est tout simple - que pensent là, les iraniens des russes ? et inversement. La "provocation" Trump (en réalité une stratégie de longue haleine) ne vise-t-elle pas un rebattement de cartes pour disloquer la vieille équation Est/Ouest chiites/sunnites/Israël, et arriver à votre conclusion : un renversement

Carmilla Le Golem a dit…

Merci Ariane,

Il faut rappeler qu'au lendemain de la Révolution de 1979, les religieux ont conquis le pouvoir par la force, en faisant régner la terreur et une impitoyable répression. Un régime plus démocratique était pourtant envisageable.

Dans la réalité, il y a toujours eu un divorce profond entre la population iranienne et le pouvoir en place. C'est ce qui explique que le pays vit dans une espèce de schizophrénie. C'est ce qui explique aussi que la réalité du pays n'a pas grand chose à voir avec la présentation qu'en font les médias occidentaux.

L'Iran n'est vraiment pas un pays de "fous de Dieu"; il y a, au contraire, une incontestable aspiration à être débarrassé des mollahs; mais ce ne sera évidemment pas facile...

Carmilla

Carmilla Le Golem a dit…

Merci Anonyme,

Je parlerai crûment: il faut bien reconnaître que les Russes sont assez xénophobes surtout à l'encontre des musulmans; ils n'ont donc aucune sympathie particulière pour les Iraniens. Mais ils ont toujours été et demeurent fortement présents en Iran. L'ambassade de Russie à Téhéran est, par exemple, gigantesque. Et puis beaucoup de Russes viennent en Iran pour se livrer à des trafics divers de marchandises (c'est très lucratif).

Quant aux Iraniens, ils se méfient beaucoup des Russes. Il y a tout de même le poids de l'Histoire: au 19 ème siècle, la Russie a pris possession d'une part importante du territoire iranien; au 20 ème siècle, la Russie a cherché à conquérir l'Azerbaïdjan et le Kurdistan iraniens.

Je vais peut-être vous étonner mais, en fait, les Iraniens aiment bien les Américains et pas beaucoup les Russes.

Je pense en effet que Trump mise sur un effondrement du régime des mollahs. C'est une hypothèse tout à fait vraisemblable. Mais il faut savoir que les religieux vendront chèrement leur peau. Il s'appuieront en particulier sur les Gardiens de la Révolution qui sont nombreux et impitoyables.

En plus, si cette nouvelle Révolution apparaît téléguidée par les Etats-Unis, il y aura sûrement un retournement de la situation. Le souvenir du coup d'Etat contre Mossadegh est encore très présent.

Mais il ne s'agit bien sûr que de mon point de vue et je ne prétends vraiment pas avoir raison.

Bien à vous

Carmilla