dimanche 12 octobre 2008

Cendrillon



















Christian Louboutin


Je me souviens. J’étais à Tokyo, l’an dernier ; un typhon s’était abattu sur la ville m’empêchant de sortir et je lisais l’excellent « Cendrillon » d’Eric Reinhardt. L’histoire folle d’un jeune trader spéculant à la baisse sur des valeurs Internet et accroissant ses positions de manière insensée, à chaque échéance, dans l’espoir de se refaire.

Croisement de l’économie et de la psychologie individuelle : Cendrillon et la réversibilité possible du destin (l’ascension mais aussi la chute), Cendrillon et le triomphe de l’enfant et de l’adulte sur ceux qui l’ont humilié.

Ce qui se passe aujourd’hui sur les marchés financiers s’est déjà produit, il y a près de 20 ans au Japon sans que l’on en tire les leçons. Le Japon a déjà connu l’exubérance financière, les délices de l’inflation boursière et immobilière sous l’effet d’une politique de crédit extrêmement accommodante. Dans les années 80, ce n’était pas de la Chine que l’on parlait mais du Japon qui allait conquérir le monde. Symbole fort : le Rockefeller Center à New-York avait été acheté par Mitsubishi Estate.

Tous les indicateurs économiques semblaient au vert lorsque la bourse de Tokyo atteignit, en décembre 1989, le sommet de sa folle ascension en approchant le niveau des 40 000 points. On payait certes 50 à 60 fois les bénéfices des entreprises. Dans le même temps, la valorisation du seul patrimoine immobilier du centre de Tokyo dépassait la richesse totale de l’Etat de Californie. Les japonais de leur côté ne parvenaient plus à acheter de logement et s’endettaient sur plusieurs générations. Mais tout cela semblait parfaitement normal.

Et puis, après la première guerre du Golfe, le Japon s’est plongé dans l’ère morose et indéfinie de la déflation lente. Avec la remontée des taux, plusieurs établissements bancaires se sont écroulés sous le poids de leurs créances douteuses. L’indice Niikkei est passé en quelques années sous les 10 000 points et n’en a toujours pas décollé. Panne complète de l’activité économique, baisse générale des prix et de la consommation. La situation économique est devenue presque absurde : d’un côté l’Etat qui, pour relancer la machine économique, a massivement emprunté au point que la dette publique japonaise atteint un niveau effrayant, près de deux années de richesse nationale ; de l’autre, les particuliers qui ne consomment pas, qui n’investissent pas mais se contentent de placer leurs revenus en bons du trésor américains, Les particuliers japonais sont ainsi les premiers créanciers des Etats Unis, finançant leur endettement et entretenant leur frénésie de consommation. La déflation a quand même eu des effets positifs pour la classe moyenne japonaise: un appartement à Tokyo ne coûte maintenant pas plus cher qu’à Paris et en plus le crédit est presque gratuit. L’image du système japonais, tout à coup perçu comme rigide et peu efficace, s’est complètement dégradée. Aujourd’hui, plus personne ne parle du Japon. Probablement à tort car les 118 millions de japonais continent de produire une richesse trois fois supérieure à celle de 1 milliard 400 millions de chinois.













Ce qui s’est passé au Japon va maintenant se produire en Europe avec un décrochage plus ou moins brutal et sur une durée indéterminée : une baisse généralisée des prix, de la production, de la consommation et de l’immobilier. Avec l’effondrement des banques, l’argent autrefois surabondant va devenir un bien rare et précieux.

Je suis passionnée par la finance et j’en ai fait mon métier même si je ne suis pas une broker londonienne. Je l’avoue, j’aime la spéculation car j’ai l’esprit de Cendrillon. Je n’admets pas que mon destin soit tracé définitivement. Je veux croire à sa réversibilité toujours possible, l’extrême richesse ou la pauvreté soudaines.

Mais je juge effrayants les commentaires sur la crise financière. C’est l’unanimité de la bêtise, de l’esprit de vengeance et du populisme. On parle comme le Maréchal, il faut revenir à l’économie réelle, moraliser le capitalisme ( ?), renforcer les contrôles ( ?). On a trouvé un bouc émissaire : les banquiers et quelques jeunes traders qui auraient pris des risques démesurés.

Quelle analyse mensongère ! S’il n’est pas contestable que certaines techniques (la titrisation, les options, les put, les call) ont pu accroître les positions spéculatives, les vrais responsables de la crise sont les gouvernements qui ont choisi la politique du déficit en ouvrant les vannes du crédit et en inondant les marchés de liquidités pour entretenir une croissance artificiellement dopée par la consommation. Les spéculateurs, ce sont les Etats eux-mêmes et nous avons tous aimé l’euphorie de la consommation et de l’inflation.

Plutôt que la stabilité, nous aimons tous l’inflation, l’illusion des signes, la satisfaction de l’enrichissement déconnecté du travail.

Il faut évoquer un effrayant précédent. Il faut lire Götz ALY : « Comment Hitler a acheté les Allemands ». L’explication de l’adhésion des Allemands au nazisme est moins idéologique qu’économique. Contrairement à ce que l’on pense généralement, Adolphe Hitler a rencontré un large consensus en conduisant une politique économique résolument « populaire » et dirigée contre les possédants ; un véritable Etat Providence que ne désavoueraient pas nombre de partis aujourd’hui, et pas seulement Besancenot et Le Pen. Hitler a fait fonctionner à plein les machines de l’endettement et du déficit en réprimant de manière impitoyable l’inflation.

Le populisme et l’inflation monétaire par surendettement voilà ce qui gangrène la démocratie et le capitalisme aujourd’hui. J’ai parfois le sentiment d’être à nouveau en Union Soviétique, à une époque où on ne savait pas quel était le prix réel d’un bien. Quelle est la valeur d’une action, d’une entreprise, d’un service, d’un bien immobilier, de matières premières ?

Le rapport de proportion d’un prix, mis en évidence par Ricardo, avec la quantité de travail incorporée a aujourd’hui disparu.

Ne subsiste plus que « le désert du réel ».

vendredi 12 septembre 2008

Architecture in Berlin











Je suis au Sony Center de Berlin, sous le chapiteau transparent d’acier et de verre, extraordinairement suspendu, d’Helmut Jahn, sur la Potsdamer Platz, lieu mythique relégué, jusqu’à il y a peu, au rang de terrain vague. Tout près, la Philarmonie, au toit asymétrique de Hans Scharoun, la Nouvelle Galerie Nationale, toute de légèreté, de Mies van der Rohe, enfin les angles aigus de l’aire Daimler de Renzo Piano, ou le cinéma IMAX ou le complexe Debis du même Piano. Tout près, le dôme fabuleux du Reichstag, conçu par Sir Richard Rogers, illuminé par un jeu de miroirs. Un peu plus loin, la chancellerie de Stefan Braunfels. Au nord, la nouvelle gare, Lerhter Bahnhof, verre cylindrique suspendu. Plus loin, l’ambassade de France de Christian de Portzamparc, les Galeries Lafayette de Jean Nouvel.












A Berlin, on se croit généralement obligé de disserter sur « Die Mauer », le Mur. Mais on se rend vite compte que ce n’est plus d’actualité tant le passé est aujourd’hui révolu : pratiquement plus aucune trace de l’ancienne RDA. A la place une ville bouillonnante, en bouleversement complet où des quartiers entiers se métamorphosent d’une année sur l’autre.


Après la chute du Mur, a été fait le pari du renouveau architectural. Autres temps, autre ville et donc autres mœurs tant il est vrai que l’architecture n’est pas seulement le décor de notre vie quotidienne mais modèle, de manière plus essentielle, nos rapports humains, sociaux et même affectifs. Freud lui-même, décrivant l’inconscient, employait des métaphores architecturales. Les dictateurs l’ont également compris sous une forme caricaturale mais la société industrielle dans son ensemble a asservi l’architecture à des impératifs de fonctionnalité, de rapidité des communications, d’efficacité.


Comme dans tous les pays du Nord, l’environnement urbain est une préoccupation majeure en Allemagne. D’où le soin, la maniaquerie, apportés à l’esthétique des bâtiments, au confort des logements. Les villes doivent faire rêver, procurer une espèce d’élan vital : ressusciter les rêves de l’enfance et des contes de fées (Rothenburg, Meissen, Celle, Bamberg) ou nous transporter dans un imaginaire futuriste (Berlin, Francfort).


Michel Tournier a parlé du « bonheur en Allemagne ». C’est sans doute vrai. L’Allemagne, c’est un peu le Japon de l’Europe avec une qualité de vie et une efficacité incomparables. L’aménagement urbain y est pour beaucoup. Revenir en France est déprimant : tout apparaît chaotique, compliqué, déglingué.


Ce n’est pas un hasard si c’est en Allemagne qu’a pris naissance le Bauhaus avec sa tentative de concilier le monde de l’art et celui de l’industrie. Il y avait dans le Bauhaus le souci de célébrer la beauté de la productivité industrielle qui se substituait soudainement au monde de l’artisanat; mais l’esthétique du Bauhaus, ses formes épurées, son design, ont été rapidement détournés par les entrepreneurs qui ont pris prétexte du dépouillement (« Ornement et crime ») pour construire de la camelote et du « cheap ».

Alors, faut-il conclure à l’impossibilité de concilier l’architecture et les impératifs productivistes ? Probablement.

De ce constat témoigne pour moi l’extraordinaire musée juif de Daniel Libeskind : le contour de l’édifice présente un caractère irrationnel avec la forme d’un éclair. Une construction en labyrinthe, des pièces tortueuses à l’ambiance spectrale. Trois axes, des « chemins de la destinée », qui débouchent sur une impasse : la tour de l’holocauste, celui d’une culture à jamais perdue.
















Daniel Libeskind, peu connu en France mais qui a été retenu pour la reconstruction du World Trade Center, plaide pour une conception de l’architecture comme acte artistique. Il recherche un maximum d’autonomie de l’architecture qu’il combine, comme si cela était évident, avec l’histoire, la littérature, la philosophie.

L’autonomie de l’art…voilà son essence même.

samedi 30 août 2008

"La Dame dans l'auto, avec des lunettes et un fusil"


















Tamara Lempicka


En Allemagne, je m’en donne à cœur joie.

Mon ancêtre avait fait son apparition au milieu du 19ème siècle, en Styrie, dans un magnifique équipage tiré par 8 chevaux noirs lancés au grand galop.

Les choses ont un peu changé depuis. Moi, c’est au volant de ma voiture de sport que je sillonne les autobahns ; mon coupé BMW série 6 des années 80 que je viens de remettre complètement à neuf ; une voiture devenue rarissime et qui fait ici l’admiration de tous.

Plaisir d’une voiture immorale, qui pollue et consomme un maximum mais qui surtout va très vite. J’adore rouler à toute berzingue, voir exploser à l’horizon les pointillés jaunes et blancs des lignes discontinues. J’aime surtout faire la course avec les motards mais ils me déçoivent car ils lâchent généralement prise au-delà de 185 km/h. Il y a dans la vitesse un plaisir érotique intense lié à l’extrême concentration nécessaire de tous les sens pour garder la maîtrise du véhicule. J’étais même si excitée aujourd’hui qu’à la fin d’une course-poursuite, sur une aire d’autoroute, je me suis laissée peloter, ce qui d’habitude me répugne, par un barbon d’une quarantaine d’années que je venais de ridiculiser au volant de son Audi TT. Je l’ai même laissé indemne sans lui donner le baiser de la mort.

Mon rêve aujourd’hui, c’est d’avoir une Porsche, une 911 évidemment avec ses 6 cylindres à plat refroidis par air, ses 6 cylindres qui pousseront de toutes leurs forces dans mon dos. Mais avoir une Porsche en France, c’est s’exposer à beaucoup de soucis dans un pays où la rancœur sociale est si forte.

Une femme qui aime les belles bagnoles et la vitesse, en France, c’est la transgression absolue. Toutes les ligues de vertu, féministes en tête, vous cataloguent immédiatement de crétine. On aime mieux les nunuches, « responsables » comme on dit, qui trimballent leur marmaille et leurs courses dans des voitures ridicules et avilissantes de maman-lapin.

Ne m’opposez pas d’arguments citoyens. De la sécurité, de l'écologie, de l'hygiène de vie, tous, nous n'avons que faire.


La pulsion de mort, Freud l'a bien dit, nous ne connaissons que cela.


Pour moi donc, très simplement :

Etre une femme libre, c’est avoir le droit à l’enfer : l’argent, le jeu, le sexe, la drogue, la vitesse.

dimanche 24 août 2008

Les chemins de la peste













Brueghel

Le triomphe de la mort


Je suis maintenant à Wismar, une ville du nord de l’Allemagne, de l’ancienne R.D.A. .


Wismar, vous ne connaissez probablement pas, mais cela n’a rien de répréhensible. C’est une ville de la Hanse, cette puissante Ligue portuaire de la Baltique, emmenée par Lübeck, Gdansk et Riga, qui a préfiguré l’économie-monde dès le Moyen-Age.


J’adore et trouve splendides les villes de la Hanse, austères et festives, encore imprégnées de l’angoisse médiévale.


Poursuivie par une chaleur infernale, je vais nager sur l’Ile de Poel puis rêver sur une plage déserte et immaculée à l’abri de ces magnifiques fauteuils en osier qui agrémentent les plages baltes.


Le soir, je vais sur le port, l’Alte Hafen, dans une taverne où j’entends parler russe, polonais, letton, suédois. J’y bois de la bière du Nord, très forte, et je m’y empiffre de poisson fumé (c’est en fait la base habituelle de mon alimentation de vampire) : de l’anguille, de la limande, du saumon, des sprats.


Wismar, des rues pavées, des canaux, une énorme place du Marché, des maisons à fronton, celle du « vieux suédois », de gigantesques églises gothiques, d’une hauteur vertigineuse, toutes de brique rouge. C’est à Wismar que Werner Herzog a tourné la seconde partie (la 1ère partie se déroulait à l’Est de la Slovaquie) de son « Nosferatu » avec Isabelle Adjani et Klaus Kinski. A la fin de cet admirable film, la ville est envahie par une multitude de rats blancs porteurs de peste tandis qu’un splendide cheval noir emporte un vampire au galop sur les plages de la Baltique.


Les vampires sont en effet étroitement associés, dans l’imaginaire collectif, à une terreur ancestrale, celle de l’épidémie destructrice d’une civilisation toute entière. Il s’agissait autrefois de la peste, il s’agit aujourd’hui du SIDA. Même terreur de la contagion, du contact corporel, même effroi vis-à-vis du sang, mêmes jugements moraux : une punition divine contre le Mal qui aurait gangrené la société.


Wismar, comme tous les grands ports commerciaux du Moyen-Age, a constitué un point de passage de la Grande Peste, la Peste Noire, qui, pendant 3 ans, de 1348 à 1350, a ravagé l’Europe. La maladie aurait été acheminée par des marins revenant de la mer Noire, d’un comptoir génois de Crimée. « Ils avaient la peste dans leur sang ».


La peste provoque une fièvre comparable à la grippe. Sur le cou, les aisselles et les aines apparaissent des bubons (vésicules pleines de pus). Des hémorragies internes sous-cutanées provoquent des taches pourpres et noires. La mort intervient après 1 semaine suite à un engorgement des poumons, engorgement comparable à une pneumonie.


D’Italie jusqu’en Irlande, sur une période de quelques mois, de 20 à 30 millions d’européens trouvèrent la mort, soit entre le quart et le tiers de la population du continent. C’est même 50 % de la population de Florence qui aurait disparu.


Des chiffres inouis ! La fin du monde ? L’avènement de l'Antéchrist ? C’est ce que croient beaucoup qui cherchent alors des boucs-émissaires (étrangers, hérétiques, juifs). Dans beaucoup de villes, les juifs furent éliminés avant même l'apparition de la peste, permettant ainsi aux notables de ne pas avoir à rembourser leurs créanciers.


Il faut surtout imaginer la complète décomposition de l’ordre social. Familles et amis se fuient, plus rien ne fonctionne, on ne cultive plus les terres, on n'enlève plus les corps, le maintien de l’ordre est impossible, l’insécurité est totale. Bientôt, les esprits changent, la société est en déliquescence. Persuadés de mourir rapidement, les gens cherchent à vivre pleinement et profiter de ces moments de vie. Une crise morale atteint la société européenne.


De plus, beaucoup de biens sont laissés à l’abandon. La classe dominante est bouleversée et on assiste alors à des transferts massifs de propriété.


Cataclysme moral, économique, il y a une complète redistribution des cartes sociales….


Mais, mais …c’est peut-être ce bouleversement total qui explique l’étrange leçon de l’histoire qui s’en est suivie. Après le reflux de la Grande Peste, alors que l’on pouvait s’attendre à un effondrement de l’Europe, on a au contraire assisté à son renouveau progressif.


A la Grande Peste, a en effet succédé la Renaissance…


La Peste Noire a permis un progrès de la société !

lundi 18 août 2008

Le charmeur de rats










Andrzej Zulawski


Fond sonore = la chanson “Ekkoleg” de Grethe Agatz chantée en danois par des enfants. Un immense tube des années 70 qui n'a rien perdu de son pouvoir inquiétant.

Je suis maintenant en Allemagne, à Hameln en Basse-Saxe. Je suis une fana de l'Allemagne mais je n'ai pas beaucoup l'occasion de partager ma passion. Pour des raisons qui m'échappent, c'est sans doute, à l'exception des bords du Rhin et de la Bavière, l'un des pays les moins touristiques du monde. Tant mieux, parce que comme ça on a l'impression de découvrir quelque chose, ce qui n'est plus si courant. Moi, c'est l'Allemagne du Nord, avec Berlin bien sur mais aussi toutes les villes de contes de fées, de mythes et de légendes qui ont inspiré Hoffmann et les frères Grimm = Lübeck, Wismar, Bremen, Ratzeburg, Celle, Luneburg.

En Allemagne, l'esprit romantique continue d imprégner les lieux et les mentalités. A Hameln demeure ainsi très vivante la légende terrifiante du charmeur de rats. Elle a été retranscrite par Goethe, les Grimm, Merimée et a inspiré Marina Tsetaeva. En 1284, un homme énigmatique, aux vêtements muticolores, promit aux habitants de Hameln qu'il les débarasserait de tous les rats de la ville contre une forte récompense. Il se mit a jouer de la flute et tous les rongeurs sortirent de leur trou pour le suivre jusque dans la Weser où ils se noyèrent. Mais la récompense promise ne vint pas. Pour se venger, l'homme revint un dimanche, à l'heure de la messe, et fit sortir tous les enfants des maisons au son de sa flûte. Ils le suivirent, ils étaient 130 et ne revinrent jamais.

Voilà une legende réjouissante et rafraichissante à l'heure de toutes les nunucheries sur les enfants dont on nous abreuve dans les media et la littérature (Darrieussecq, Laurens).

J'y vois bien sur une critique du sentimentalisme, mais aussi l'affirmation du pouvoir de l'art contre le Mal (symbolisé par les rats) et enfin une dénonciation de la cupidité et de l'avarice.

Je n'aime pas les enfants et j'ai en horreur l'avarice; en revanche, j'aime beaucoup les rats et tous les rongeurs ainsi que la musique. Donc je me plais beaucoup à Hameln.


jeudi 14 août 2008

Au nom du Diable - Le pays des Bogomiles














Carmilla Le Golem

Alors voilà, j’ai décidé de donner un peu de matière à vos rêves. Mais ne l’oubliez pas, c’est moi la prédatrice.

Sofia : soudain, l’avion déchire la moquette des nuages et j’atterris au fond d’une cuvette couronnée de montagnes étincelantes. 35 °- chaleur d’étuve. Les bulbes et les coupoles vert et or de Saint Alexandre Nevski et de Saint Nicolas sur fond d’arbres en fleurs. Sur de gigantesques boulevards, des voitures hurlantes s’en vont se fracasser sur les montagnes. A Sofia, j’ai l’impression de me retrouver à Téhéran ou même à Grenoble.

Sofia est une ville jaune, toute jaune, pavés ocres et façades ambrées, fond d‘écran de cafés criards. Des filles à la chevelure noire et au regard bleu.

Le jaune et le bleu, comme en Iran, comme en Ukraine.

Je loge avenue du Tsar Libérateur (Tsar-Osvoboditel) dans l’hôtel même, le Bulgaria, où se rendait Albert Londres. Réputation d’être mal fréquenté, mais c’est justement pour cela que j’y vais. Effectivement, c’est plein de compatriotes russes, jouant aux hommes d’affaires en goguette. La Bulgarie est peut-être le seul pays où les russes ne soient pas détestés, ce qui ne veut pas dire qu’ils sont aimés. On mange, on boit, on danse sans fin. C’est ridicule, c’est vulgaire, c’est kitsch, mais j’aime cela, cette gaieté communicative…, et puis j’aime ces filles splendides, leur liberté, leur ambition et finalement leur audace.














Carmilla Le Golem au club Raj ("Paradis")

Pour trouver un peu de fraîcheur, je monte au village de Boyana sur les contreforts du mont Vitosha. Les fresques byzantines de l’église puis l’immense mer laiteuse de la ville et la cacophonie de décibels des boîtes de nuit.

Mais que viens-tu donc faire en Bulgarie, Carmilla, dans ce pays qui n’intéresse personne ?

- La terreur : c’est en Bulgarie qu’a pris naissance le terrorisme moderne. En effet, durant toute une décennie, de 1925 à 1935, les Comitadjis et l’Orim, des nationalistes macédoniens, s’élevant contre la division de leur terre entre la Bulgarie, la Serbie et la Grèce, ont fait régner la terreur à Sofia. 20 000 à 30 000 personnes auraient été assassinées dans la rue, le plus souvent au pistolet, pour des raisons politiques ! « Ici, on ne renverse pas un ministre, on l’assassine ! ».Un chiffre considérable qui donne une idée de l’ambiance très particulière qui devait régner à Sofia entre les deux guerres. En me promenant dans la ville, je suis hantée par ces meurtres élégants, en tenue de soirée, dans un restaurant, un café, un théâtre, à l’Opéra. Les crimes de grand style…

- Les Bogomiles : le Manichéisme, provenant d’Iran, a été introduit en Europe via la Bulgarie. Le Manichéisme, c’était une religion splendide, prolongeant le zoroastrisme, très vivante dans l’Iran sassanide jusqu’à la conquête musulmane. L’Islam n’a pas complètement détruit le manichéisme puisque l’hérésie manichéenne a été prêchée en Bulgarie vers 950 par le pope Bogomil (celui qui est aimé de Dieu). Elle a trouvé des adeptes en Bosnie-Herzégovine et surtout chez les cathares du Languedoc. Le manichéisme énonce un dualisme radical et proclame la séparation de l’esprit et de la matière qui recoupe l’opposition du bien et du mal. Surtout, selon les Bogomiles puis les Cathares, le monde n’a jamais été créé par Dieu mais par Satan, ce qui est une idée tout à fait étrangère à un chrétien. De ce fait, le monde d’ici bas, le monde charnel est corrompu, impur, démoniaque. Il faut donc s’arracher à ce monde de la matière, se dépouiller de toute écorce terrestre, pour devenir pur et accéder au monde de l’Esprit, de Dieu.


C’est une jolie histoire, Carmilla, mais en quoi nous intéresse-telle aujourd’hui ? C’est très simple : je crois que l’on assiste à un extraordinaire retour de la pensée manichéenne, comme en témoigne le goût immodéré pour l’occultisme (cf le succès du Da Vinci Code) et les pensées mystiques, l’exaltation politique des forces du Bien ou des forces du Mal.

Le manichéisme, c’est magnifique, effroyablement séduisant mais c‘est aussi le vecteur de la pensée totalitaire.

Coïncidence, c’est à Sofia que se trouve, dans un musée délicieusement ridicule (la Galerie Nationale des Arts Etrangers), le célèbre tableau de Franz Von Stück «Lucifer ». Sous son aspect original, il est extraordinairement impressionnant et justifie à lui seul un voyage à Sofia.

vendredi 8 août 2008

J'irai comme un cheval fou















Angela Strassheim


On fait maintenant de la prévention des addictions une préoccupation majeure de santé publique. Perplexité de ma part car le champ des addictions s’étend sans cesse (au début simplement le tabac, l’alcool et la drogue ; s’y ajoutent aujourd’hui l’anorexie et la boulimie ; bientôt peut-être, le jeu et la compulsion d’achat). En outre, les populations concernées sont toujours plus nombreuses, au point que chacun d’entre nous est désormais appelé à bénéficier de la sollicitude collective. Il est vrai que ces pathologies diverses sont étroitement liées et relèvent d’une même logique existentielle; il est ainsi fréquent qu’un patient les présente toutes, simultanément ou successivement.


Les addictions : un mouvement irrépressible, débordant... On peut s’interroger sur l’intervention de l’Etat, avec application de dispositifs souvent très répressifs (interdiction de fait des blogs pro ana), dans la régulation de nos existences et la préservation de l’ordre sexuel. La société écolo-hygiéniste poursuit en fait deux objectifs : nous exproprier de notre vie et de notre mort en nous déresponsabilisant; nous dicter aussi notre identité…, soyez homme ou femme et surtout bons parents.

Si l’on prend le cas le plus marquant, celui de l’anorexie, 50 à 60 000 femmes en France souffriraient d’anorexie grave. Sur ces 50 000, 15 % sont appelées à décéder, soit environ 7 000. Plus largement, ce serait près de 2 % de la population féminine qui serait concernée par l’anorexie, ce qui représenterait tout de même plus de 600 000 personnes. Chiffres impressionnants : imaginons la ville de Nantes et son agglomération entièrement peuplée d’anorexiques. Leur fiabilité est certes contestable mais ils donnent néanmoins le sentiment d’une véritable épidémie.


Les analyses les plus simplistes évoquent l’impact de la publicité et de la mode.


Le processus est en fait exactement inverse. On ne devient pas anorexique pour se conformer à un modèle mais au contraire parce que l’on refuse un modèle, le modèle de la cellule familiale et de la relation sexuelle duelle vouée à la reproduction.


Le développement de l’anorexie traduit en fait l’émergence d’une sexualité nouvelle, en dehors du couple et de la procréation.


La sexualité humaine n’est aujourd’hui pensée qu’en termes de choix d’objet, d’orientation hétérosexuelle ou homosexuelle. Tout tourne autour de l’idée d’un couple et d’une parentalité et il s’agit toujours de préserver le cocon familial et la dualité sexuelle. Il n’y a que deux sexes, affirme-t-on et le débat est définitivement clos.


C’est cela, ce monde incestueux et fermé de la famille, que refuse absolument l’anorexique. Elle est une révolutionnaire : pour elle, la sexualité va au-delà de l’opposition des deux sexes, elle est multiple, infinie.












Justine Kurland
Comme les schizophrènes de Deleuze et les transsexuels de Stoller (et j’ajouterai évidemment les vampires), l’anorexique permet de concevoir une sexualité sans objet. Non pas l’appropriation, la conquête d’un autre, mais la pure extase d’un rôle, d’un jeu, d’un personnage endossé, bref de la séduction.

La diffraction, pulvérisation de l’identité féminine…la simple affirmation de la plénitude d’une existence dans la succession de ses masques.

Certes, le masque de l’anorexique est terrifiant, effroyable. Cependant, le message véhiculé n’est peut être pas totalement négatif. J’apporterai mon témoignage : les anorexiques sont des personnes très douces, radicalement non violentes. Leur jeûne évoque ceux de Gandhi dans sa lutte contre l’empire britannique.

Pour que cesse enfin la violence du monde…


Delphine Balley