Enfin ! Après une bonne année d'inactivité, j'ai retrouvé ma piscine du 8 ème. Après tout ce temps, je me demandais même si je savais encore nager. Mais oui ! La mémoire du corps, c'est vraiment étonnant. Mais il n'y a pas non plus de miracle : mes défauts, je les ai aussi conservés. Je continue donc d'enrager de ne pas avoir une technique parfaite en crawl. Quant à la brasse, je ne cherche même pas à la pratiquer, non seulement parce que je suis nulle mais surtout parce que je trouve ça complétement inesthétique. Imiter une grenouille quand on est une jeune femme, quel repoussoir !
C'est ce qui m'énerve dans la natation : la technique, qu'on appelle la "glisse", est au moins aussi importante que les capacités physiques. Même en m'entraînant comme une dingue, je ne suis pas sûre d'y arriver et je sais déjà que, jamais, je ne serai une championne. L'apparence, les attitudes physiques, on croit que c'est ce qu'il y a de plus simple, de plus évident. On découvre, en fait, en pratiquant la natation, en éprouvant la difficulté à "se corriger", que celui/celle dont on connaît le moins bien l'apparence et les postures, c'est finalement soi-même. Et ça ne vaut pas seulement pour la natation : avoir un regard "objectif" sur son propre corps, c'est presque impossible.
Mais en fait, je ne cherche pas seulement à faire du sport. La piscine, c'est un peu comme le jogging au Parc Monceau. Quand on devient un/une habitué(e), c'est surtout l'occasion de faire une foule de rencontres. Des rencontres que je ne ferais jamais si je me cantonnais à ma sphère professionnelle et à son cercle restreint. Il faut donc bien le dire, il règne, dans les activités sportives mixtes, une ambiance de compétition et de séduction sexuelle, de drague généralisée. Et il est vrai qu'on fait d'abord très attention à son look : son maillot, son bonnet, ses lunettes, ou bien son t-shirt et ses chaussures, tous minutieusement choisis. Et après, on n'arrête pas de s'observer, de se mater.
C'est très primaire mais ça ne me déplaît pas. Ça me repose presque, en fait, d'être jugée sur ma seule apparence physique et non plus sur des critères embrouillés, professionnels et intellectuels. Une certaine égalité se trouve restaurée. J'aime bien exhiber ma silhouette, ma foulée, ma "glisse". Je suis bêtement fière de mon nouveau maillot, de mes nouvelles Nike. Les sportifs prennent bien soin de la dissimuler mais ils sont, en fait, d'une insupportable arrogance.
Mais c'est vrai aussi qu'en ce qui me concerne, j'ai tendance à "réfrigérer" ceux qui voudraient me concurrencer. Difficile de courir ou de nager avec moi, j'ai trop l'esprit de compétition, il faut toujours que je me distingue.
Alors, pour compenser, pour m'attirer quand même les sympathies, je joue à "l'idiote". Je me fais passer pour une quelconque "Natacha russe" et ça rassure. Mais c'est alors que la piscine ou le Parc se révèlent des lieux faussement transparents et que la rivalité symbolique y est, au contraire, exacerbée ou plutôt qu'elle y donne, sans frein, libre cours.
A me faire passer pour une "cruche", j'ai alors droit à tous les mythomanes de la place qui s'empressent de faire du rentre-dedans à une fille slave, supposée forcément vénale et facile.
Au début, j'étais quand même impressionnée, je me sentais une véritable "nunuche" et une "pauvresse". Je n'avais affaire qu'à de brillants hommes d'affaires avec des adresses prestigieuses, des acteurs célèbres, des producteurs de cinéma, de grands sportifs. Il y en a même un, récemment, qui a prétendu être un grand financier. A celui là, je n'ai pu m'empêcher de demander son avis sur la MMT (Modern Monetary Theory ou théorie monétaire moderne, nouvel attrape-gogos américain, soutiens, notamment, de Bernie Sanders).
Mais les baudruches se dégonflent bien vite. Rapidement, tous ces gens exceptionnels se révèlent n'être que de pauvres types ravagés par la solitude et la précarité économique.Sans doute, les lieux fréquentés, bourgeois et pleins de fric, encouragent-ils ces comportements aberrants. Et puis, au bord d'une piscine, dans un parc, tout peut "passer" beaucoup plus facilement, le risque d'être contredit est minime. Il y est vraiment facile de s'y inventer une autre vie beaucoup plus chatoyante.
Je crois vraiment que la mythomanie est devenue l'une des propensions les plus généralisées de nos sociétés. Cela s'explique aisément tant les frustrations sont exacerbées dans les milieux urbains.Cette minable comédie humaine est évidemment très triste, presque inquiétante.
Mais personnellement, je ne condamne personne. Tous mes mythomanes de la piscine ou du Parc, en fait je les aime bien. Je me garderais bien de les démasquer. Les "déclassés" m'inspirent toujours compassion. Je préfère les laisser donner libre cours à leurs rêves. Je les écoute même avec attention parce qu'à leur manière ils disent beaucoup de choses sur notre société.
Je rentre ainsi dans leur jeu et leur sympathie mais est-ce grave ? Est-ce que, telle un thérapeute, je ne leur apporte pas un peu de réconfort et de satisfaction narcissique ? Est-ce qu'on n'aime pas tous profondément, aussi peu recommandables soient-ils, les personnages de la comédie humaine de Balzac ?
Les mythomanes énoncent peut-être une vérité de nos sociétés. Pour vivre, "nous avons besoin d'illusions. Et la fiction est peut-être la seule solution pour échapper à la solitude".
Tableaux principalement de David HOCKNEY (né en 1937) chez qui le thème de la piscine est récurrent voire obsessionnel. Œuvres également de Lita Albuquerque, Joan Mitchell, Hiroshie Nagai, Caroline Walker. Et en introduction, deux images du film "A Bigger Splash" (2015) de Luca Guadagnino avec Tilda Swinton..
Aux amoureux de la natation, mais pas seulement, je recommande également :
- Chantal THOMAS : "Souvenirs de la marée basse"
- Colombe SCHNECK : "La tendresse du crawl"
- Charles SPRAWSON : "Héros et nageurs". Une merveille, un ouvrage érudit qui passionnera même les phobiques à l'eau. Nager, c'est tout de même s'échapper un peu. Ça vient de sortir en poche (Flammarion).

























































